Nous écrire
Le numéro du mois
Déjà parus
Quelques pages d'histoire
Galerie virtuelle
L'Association des Amis
Abonnement & commande

 

Moteur de recherche
Nous écrire

 

Ibsen

Avril 1999

 

Ibsen, notre frère

On demandera : pourquoi Ibsen ? Europe, qu'il faut absolument remercier à cet égard, a entrepris depuis plus d'une décennie une admirable enquête ou réparation vis-à-vis du Nord littéraire. Et de publier des numéros spéciaux sur les lettres islandaises (mars 1983), finlandaises (juin-juillet 1985), norvégiennes (mars 1987), suédoises (avril 1994) et danoises (octobre 1996). Ainsi, le panorama est complet.
Et voici que les responsables de cette revue ont décidé de passer à des études sur un écrivain ou une école plus particulièrement. Il va sans dire que je m'en réjouis et que c'est avec un véritable plaisir que j'ai préparé ce numéro, sollicitant des collaborateurs qui tous, sans exception, ont répondu avec enthousiasme à mon appel : qu'ils en soient remerciés. D'autant, on va bien le voir, que leurs contributions sont, finalement, d'une étonnante diversité. Je suis frappé, notamment, par la variété des angles de vue qui, dans l'ensemble, auront été retenus. Tant il reste à dire sur l'un des écrivains scandinaves les plus étudiés, dans le Nord comme ailleurs !
Mais là ne se situe pas l'objet de mes préoccupations présentes. J'ai demandé : pourquoi Ibsen ? Car la Scandinavie a bien d'autres très grands écrivains à nous proposer et, Dieu merci, depuis quelques décennies, nous avons enfin décidé, semble-t-il, en France, à la fois de renoncer à nos trop chères brumes du Nord et de diffuser des œuvres de premier plan. Donc, il aurait été naturel que l'on me demandât d'organiser la rédaction d'un numéro spécial consacré à Strindberg, Selma Lagerlöf, Gunnar Ekelöf, Pär Lagerkvist, Stig Dagerman (suédois) ou Sigrid Undset, Knut Hamsun, Tarjei Vesaas (norvégiens), ou Karen Blixen, Søren Kierkegaard, Andersen, Ludvig Holberg (danois) ou encore Haldor Laxness, les sagas, les eddas (islandais). Eh bien non ! Sans la moindre hésitation, ç'aura été Henrik Ibsen. Comme si cela allait de soi. N'appelait pas de discussions. Et comme les décideurs ne sont pas précisément des forcenés du traditionalisme, il y a de quoi penser... Je sais bien qu'Ibsen est probablement le plus traduit - après Andersen - des écrivains du Nord : P.-G. La Chesnais nous a procuré une traduction de ses œuvres complètes et, quelle que soit sa qualité, il n'y a que Kierkegaard qui ait joui du même privilège, chez nous. Les très nombreuses éditions en format de poche, avec rééditions constantes, les multiples versions d'un même texte et presque toujours par de bons spécialistes disent une sorte de suprématie. Et, je souligne cette remarque avec force, il ne se passe pas d'année, ici, en France, à Paris, en banlieue ou en province, que diverses pièces du grand Norvégien ne soient jouées, souvent dans des mises en scène qui font date (je pense, bien entendu, à Peer Gynt) parce que révolutionnaires, par des acteurs de tout premier ordre et sur nos plus grands théâtres. Quand la constance s'installe de la sorte, il n'est plus possible de parler de mode : le Norvégien est inscrit définitivement à notre répertoire (et pas celui uniquement de la Comédie-Française), il est partie intégrante de notre patrimoine culturel, j'ai pu écrire : Ibsen, notre frère.
C'est pourquoi, lorsque j'ai " lancé " le présent numéro spécial, j'ai posé aux collègues ou amis que je pressentais la question : Ibsen est-il un classique ? et tous ont ou bien expressément expliqué les raisons de leur réaction positive, ou bien, mieux encore, sont carrément partis de cette sorte de postulat. Ibsen contemporain, Ibsen actuel, Ibsen dans la problématique de la modernité - en fait, voilà plus d'un siècle que les critiques et les connaisseurs s'expriment de la sorte.
Cette attitude est fascinante et déroutante à la fois. Déroutante : c'est un jeu que de le démontrer, l'auteur des Revenants est un bon petit-bourgeois, bien installé dans une Weltanschauung qu'apparemment, il n'entend pas remettre en cause ; il est indispensable d'être averti des tenants et aboutissants sociologiques, éthiques, dirai-je métaphysiques de son inspiration pour l'apprécier à sa juste valeur. Or on a tout fait pour l'accommoder aux sauces de l'heure (et je ris souvent en pensant qu'on a voulu faire de lui, entre autres, un anarchiste !), on a prodigué les sarcasmes ou les dithyrambes, on ne cesse de proposer de nouvelles méthodes d'évaluation - et je n'entends pas tirer mon épingle du jeu en l'occurrence -, voici qu'on veut le jouer en plein air, ou revenir aux thèmes romantiques qu'il défendit parfois, ou le kafkaïser, le gombrowiczer, le becketter (révérence parler !) quelle profusion ! Et il résiste merveilleusement, il traverse toutes ces outrances ou distorsions avec une manière de flegme ou d'impavidité qui devraient bien donner à penser, tout de même !
Car il y a quelque chose qui résiste, qui défie les lieux et les temps dans cette œuvre innombrable, protéiforme et adaptable - probablement l'épithète qui compte le plus ! La comparaison avec Strindberg est devenue banale. Mais je ne suis pas sûr, sans me masquer la gratuité de ce genre de réflexions car j'espère bien me tromper ce disant, que le grand Suédois sera encore chéri des théâtres et de leur public dans un demi-siècle, il est trop en cheville avec toutes nos " psy " pour qu'il ne vieillisse pas en même temps qu'elles, et à leur rythme. Toutes sortes de présupposés sont indispensables à l'intelligence de ses pièces et, pour faire dans la grandiloquence, je ne sais vraiment pas comment la postérité réagira vis-à-vis de grandes machines comme Le Chemin de Damas ou Le Songe. Alors que je suis quasi certain que, par exemple, Une maison de poupée n'aura pas pris une ride dans un siècle. Il n'est que de voir l'étonnante série de (fausses) interprétations auxquelles cette pièce aura donné lieu depuis les origines : mère indigne, féministe du type suffragette, individualiste farouche, insatisfaite sexuelle, psychotique nymphomane inversée, puritaine qui s'ignore, non réellement, je ne sais pas quelle est la piste qui n'aura pas été ouverte - sans succès, bien entendu. Car la petite Nora avec ses macarons, la petite Nora que rêvent de jouer toutes les grandes actrices qui aient jamais existé traverse avec une souveraine sérénité les lieux et les époques. Et la conclusion est toujours la même : il faut qu'il y ait autre chose que nous ne savons pas voir.
C'est cet autre chose que les auteurs que vous allez lire se sont appliqués à découvrir. Va exactement dans le sens de mes interrogations la diversité des attitudes ou opinions défendues. Il me plaît que se soient associés ici des universitaires, des écrivains, des " hommes de terrain ", de lointains commentateurs ; davantage encore, que des regards bien norvégiens - qui devraient pénétrer mieux que nous l'irritant mystère que je suis en train d'exposer - aient bien voulu venir en renfort de nos exégètes français. Mais je vois bien que les " certitudes " de Bjørn Hemmer ou de Vigdis Ystad ne sont pas plus inébranlables que les suggestions de Marc Auchet ou d'Olivier Gouchet.
Il y a un " parce que " sur lequel il m'est arrivé bien souvent d'entendre s'exprimer mon regretté maître Maurice Gravier, éminent connaisseur du théâtre s'il en fut jamais. C'est que les opinions, les analyses, les comparaisons, les incursions inattendues, tout cela s'efface comme de soi devant un truisme : Ibsen doit être joué pour être correctement entendu, c'était premièrement un homme de théâtre, ce qu'il a créé, ce sont des hommes et des femmes d'une fantastique vérité à condition que nous les voyions évoluer, s'exprimer, s'engager. Je ne vois pas - ou très peu - d'autres œuvres dramatiques qui exigent à ce point d'être représentées. Vous réfléchirez, vous vous interrogerez, vous disséquerez après : d'abord, l'auteur faisait œuvre paternelle, il incarnait, il (se) reproduisait. Fort bien ! je vois tout de suite ce que le psychanalyste de service va se croire tenu d'édicter là-dessus. Prenez un contre-exemple : Brand et surtout Peer Gynt ont été conçus d'abord comme des lesedrama, des drames à lire. Je n'ai jamais trop compris pourquoi. Ibsen avait-il conscience de violenter à ce point les règles du " bon " théâtre qu'il s'est réfugié derrière cet alibi ? Car avez-vous vu représenter Peer Gynt ? Quelle prodigieuse vérité, en dépit de l'invraisemblance de tant de scènes ou de leur exotisme baroque, voyez ce que dit Per Tofte, qui a joué la pièce dans un décor de montagnes.
Un pas de plus : dans quantité de cas, ces hommes et ces femmes ne donnent plus l'impression d'être les créatures de leur concepteur, ils sont d'une vérité et j'allais dire d'une banalité tellement évidentes que la rampe et ses feux ont disparu. Quel est le médiocre devenu lucide pour un instant qui ne se reconnaîtrait pas en Manders ou Ekdal ? Ne sommes nous pas, tous, des candidats au prêche imbécile à la Gregers Werle ? Où, donc, se situe la limite, la ligne de démarcation entre notre " réalité " et celle de ces personnages ? Des œuvres théâtrales qui gagnent à la lecture ou qui supportent indifféremment la représentation et la lecture, cela existe, dans toutes nos langues, mais Ibsen n'est pleinement lui-même que lorsqu'il est joué, je n'en démordrai pas. La conséquence est attendue : c'est pour cela qu'il faut impérieusement des acteurs de qualité pour jouer le théâtre d'Ibsen, et que tous les grands acteurs, comme je l'ai dit, ne rêvent que de servir de pareilles pièces.
Après cela, dissertons savamment, alignons les exemples et les comparaisons... L'essentiel est ailleurs. Après tout, il est important de rappeler qu'Ibsen fut d'abord assistant metteur en scène, scénographe, directeur de théâtre, homme de terrain par conséquent : il aura appris son métier par la voie artisanale qui est la meilleure qui soit surtout lorsque l'on est scandinave, il n'y a donc pas à s'étonner qu'il faille l'aborder et l'apprécier premièrement par ce biais-là. Ainsi : on s'est beaucoup exprimé avec la plus grande admiration sur son art vraiment consommé du dialogue qui parvient à être d'un parfait naturel et qui " colle " si bien au propos du moment que le traducteur est toujours un peu désespéré en face d'une pareille évidence. Nous savons qu'il travaillait son langage avec un soin quasi maniaque.
Et c'est la dernière ouverture que je ferai ici : les Norvégiens sont des personnes à part dans le monde scandinave, non seulement en raison des traverses que leur aura fait subir l'Histoire, mais aussi par nature, si je puis dire. Il m'a toujours paru que leur marque distinctive était une incessante recherche de soi, une interrogation existentielle particulièrement vive. Là où les Danois s'adonnent sans retenue à l'art de conter, de raconter, là où les Suédois sont attentifs à rendre une nature qu'ils ne voient que " soulevée ", comme dirait René Char, les Norvégiens ne peuvent rien faire d'autre que de poser et reposer le mystère de leur identité profonde. Et en somme, c'est peut-être là, la plus grande originalité d'Ibsen. Il est en quête de lui-même, à travers ses personnages essentiellement et du coup, les grandes questions proprement vitales qu'il n'arrête pas de poser, nous les endossons, nous les faisons nôtres, c'est nous qui sommes engagés dans ce processus de légitimation. À cet effort capital, il est clair qu'il faut un travail fondamental de représentation.
De re-présentation.
Vous étonnerez-vous, après cela, qu'il y ait peu d'hommes de théâtre aussi convaincants qu'Ibsen ?

Régis BOYER

 

 

 

Numéro disponible à la vente au prix de 16,77€

Commander

 

 

 

© Europe & Atelier Alternet