Ibsen, notre frère
On demandera : pourquoi Ibsen ? Europe, qu'il
faut absolument remercier à cet égard, a entrepris depuis
plus d'une décennie une admirable enquête ou réparation
vis-à-vis du Nord littéraire. Et de publier des numéros
spéciaux sur les lettres islandaises (mars 1983), finlandaises
(juin-juillet 1985), norvégiennes (mars 1987), suédoises
(avril 1994) et danoises (octobre 1996). Ainsi, le panorama est complet.
Et voici que les responsables de cette revue ont décidé
de passer à des études sur un écrivain ou une école
plus particulièrement. Il va sans dire que je m'en réjouis
et que c'est avec un véritable plaisir que j'ai préparé
ce numéro, sollicitant des collaborateurs qui tous, sans exception,
ont répondu avec enthousiasme à mon appel : qu'ils en
soient remerciés. D'autant, on va bien le voir, que leurs contributions
sont, finalement, d'une étonnante diversité. Je suis frappé,
notamment, par la variété des angles de vue qui, dans
l'ensemble, auront été retenus. Tant il reste à
dire sur l'un des écrivains scandinaves les plus étudiés,
dans le Nord comme ailleurs !
Mais là ne se situe pas l'objet de mes préoccupations
présentes. J'ai demandé : pourquoi Ibsen ? Car la Scandinavie
a bien d'autres très grands écrivains à nous proposer
et, Dieu merci, depuis quelques décennies, nous avons enfin décidé,
semble-t-il, en France, à la fois de renoncer à nos trop
chères brumes du Nord et de diffuser des uvres de premier
plan. Donc, il aurait été naturel que l'on me demandât
d'organiser la rédaction d'un numéro spécial consacré
à Strindberg, Selma Lagerlöf, Gunnar Ekelöf, Pär
Lagerkvist, Stig Dagerman (suédois) ou Sigrid Undset, Knut Hamsun,
Tarjei Vesaas (norvégiens), ou Karen Blixen, Søren Kierkegaard,
Andersen, Ludvig Holberg (danois) ou encore Haldor Laxness, les sagas,
les eddas (islandais). Eh bien non ! Sans la moindre hésitation,
ç'aura été Henrik Ibsen. Comme si cela allait de
soi. N'appelait pas de discussions. Et comme les décideurs ne
sont pas précisément des forcenés du traditionalisme,
il y a de quoi penser... Je sais bien qu'Ibsen est probablement le plus
traduit - après Andersen - des écrivains du Nord : P.-G.
La Chesnais nous a procuré une traduction de ses uvres
complètes et, quelle que soit sa qualité, il n'y a que
Kierkegaard qui ait joui du même privilège, chez nous.
Les très nombreuses éditions en format de poche, avec
rééditions constantes, les multiples versions d'un même
texte et presque toujours par de bons spécialistes disent une
sorte de suprématie. Et, je souligne cette remarque avec force,
il ne se passe pas d'année, ici, en France, à Paris, en
banlieue ou en province, que diverses pièces du grand Norvégien
ne soient jouées, souvent dans des mises en scène qui
font date (je pense, bien entendu, à Peer Gynt) parce que révolutionnaires,
par des acteurs de tout premier ordre et sur nos plus grands théâtres.
Quand la constance s'installe de la sorte, il n'est plus possible de
parler de mode : le Norvégien est inscrit définitivement
à notre répertoire (et pas celui uniquement de la Comédie-Française),
il est partie intégrante de notre patrimoine culturel, j'ai pu
écrire : Ibsen, notre frère.
C'est pourquoi, lorsque j'ai " lancé " le présent
numéro spécial, j'ai posé aux collègues
ou amis que je pressentais la question : Ibsen est-il un classique ?
et tous ont ou bien expressément expliqué les raisons
de leur réaction positive, ou bien, mieux encore, sont carrément
partis de cette sorte de postulat. Ibsen contemporain, Ibsen actuel,
Ibsen dans la problématique de la modernité - en fait,
voilà plus d'un siècle que les critiques et les connaisseurs
s'expriment de la sorte.
Cette attitude est fascinante et déroutante à la fois.
Déroutante : c'est un jeu que de le démontrer, l'auteur
des Revenants est un bon petit-bourgeois, bien installé dans
une Weltanschauung qu'apparemment, il n'entend pas remettre en cause
; il est indispensable d'être averti des tenants et aboutissants
sociologiques, éthiques, dirai-je métaphysiques de son
inspiration pour l'apprécier à sa juste valeur. Or on
a tout fait pour l'accommoder aux sauces de l'heure (et je ris souvent
en pensant qu'on a voulu faire de lui, entre autres, un anarchiste !),
on a prodigué les sarcasmes ou les dithyrambes, on ne cesse de
proposer de nouvelles méthodes d'évaluation - et je n'entends
pas tirer mon épingle du jeu en l'occurrence -, voici qu'on veut
le jouer en plein air, ou revenir aux thèmes romantiques qu'il
défendit parfois, ou le kafkaïser, le gombrowiczer, le becketter
(révérence parler !) quelle profusion ! Et il résiste
merveilleusement, il traverse toutes ces outrances ou distorsions avec
une manière de flegme ou d'impavidité qui devraient bien
donner à penser, tout de même !
Car il y a quelque chose qui résiste, qui défie les lieux
et les temps dans cette uvre innombrable, protéiforme et
adaptable - probablement l'épithète qui compte le plus
! La comparaison avec Strindberg est devenue banale. Mais je ne suis
pas sûr, sans me masquer la gratuité de ce genre de réflexions
car j'espère bien me tromper ce disant, que le grand Suédois
sera encore chéri des théâtres et de leur public
dans un demi-siècle, il est trop en cheville avec toutes nos
" psy " pour qu'il ne vieillisse pas en même temps qu'elles,
et à leur rythme. Toutes sortes de présupposés
sont indispensables à l'intelligence de ses pièces et,
pour faire dans la grandiloquence, je ne sais vraiment pas comment la
postérité réagira vis-à-vis de grandes machines
comme Le Chemin de Damas ou Le Songe. Alors que je suis quasi certain
que, par exemple, Une maison de poupée n'aura pas pris une ride
dans un siècle. Il n'est que de voir l'étonnante série
de (fausses) interprétations auxquelles cette pièce aura
donné lieu depuis les origines : mère indigne, féministe
du type suffragette, individualiste farouche, insatisfaite sexuelle,
psychotique nymphomane inversée, puritaine qui s'ignore, non
réellement, je ne sais pas quelle est la piste qui n'aura pas
été ouverte - sans succès, bien entendu. Car la
petite Nora avec ses macarons, la petite Nora que rêvent de jouer
toutes les grandes actrices qui aient jamais existé traverse
avec une souveraine sérénité les lieux et les époques.
Et la conclusion est toujours la même : il faut qu'il y ait autre
chose que nous ne savons pas voir.
C'est cet autre chose que les auteurs que vous allez lire se sont appliqués
à découvrir. Va exactement dans le sens de mes interrogations
la diversité des attitudes ou opinions défendues. Il me
plaît que se soient associés ici des universitaires, des
écrivains, des " hommes de terrain ", de lointains
commentateurs ; davantage encore, que des regards bien norvégiens
- qui devraient pénétrer mieux que nous l'irritant mystère
que je suis en train d'exposer - aient bien voulu venir en renfort de
nos exégètes français. Mais je vois bien que les
" certitudes " de Bjørn Hemmer ou de Vigdis Ystad ne
sont pas plus inébranlables que les suggestions de Marc Auchet
ou d'Olivier Gouchet.
Il y a un " parce que " sur lequel il m'est arrivé
bien souvent d'entendre s'exprimer mon regretté maître
Maurice Gravier, éminent connaisseur du théâtre
s'il en fut jamais. C'est que les opinions, les analyses, les comparaisons,
les incursions inattendues, tout cela s'efface comme de soi devant un
truisme : Ibsen doit être joué pour être correctement
entendu, c'était premièrement un homme de théâtre,
ce qu'il a créé, ce sont des hommes et des femmes d'une
fantastique vérité à condition que nous les voyions
évoluer, s'exprimer, s'engager. Je ne vois pas - ou très
peu - d'autres uvres dramatiques qui exigent à ce point
d'être représentées. Vous réfléchirez,
vous vous interrogerez, vous disséquerez après : d'abord,
l'auteur faisait uvre paternelle, il incarnait, il (se) reproduisait.
Fort bien ! je vois tout de suite ce que le psychanalyste de service
va se croire tenu d'édicter là-dessus. Prenez un contre-exemple
: Brand et surtout Peer Gynt ont été conçus d'abord
comme des lesedrama, des drames à lire. Je n'ai jamais trop compris
pourquoi. Ibsen avait-il conscience de violenter à ce point les
règles du " bon " théâtre qu'il s'est
réfugié derrière cet alibi ? Car avez-vous vu représenter
Peer Gynt ? Quelle prodigieuse vérité, en dépit
de l'invraisemblance de tant de scènes ou de leur exotisme baroque,
voyez ce que dit Per Tofte, qui a joué la pièce dans un
décor de montagnes.
Un pas de plus : dans quantité de cas, ces hommes et ces femmes
ne donnent plus l'impression d'être les créatures de leur
concepteur, ils sont d'une vérité et j'allais dire d'une
banalité tellement évidentes que la rampe et ses feux
ont disparu. Quel est le médiocre devenu lucide pour un instant
qui ne se reconnaîtrait pas en Manders ou Ekdal ? Ne sommes nous
pas, tous, des candidats au prêche imbécile à la
Gregers Werle ? Où, donc, se situe la limite, la ligne de démarcation
entre notre " réalité " et celle de ces personnages
? Des uvres théâtrales qui gagnent à la lecture
ou qui supportent indifféremment la représentation et
la lecture, cela existe, dans toutes nos langues, mais Ibsen n'est pleinement
lui-même que lorsqu'il est joué, je n'en démordrai
pas. La conséquence est attendue : c'est pour cela qu'il faut
impérieusement des acteurs de qualité pour jouer le théâtre
d'Ibsen, et que tous les grands acteurs, comme je l'ai dit, ne rêvent
que de servir de pareilles pièces.
Après cela, dissertons savamment, alignons les exemples et les
comparaisons... L'essentiel est ailleurs. Après tout, il est
important de rappeler qu'Ibsen fut d'abord assistant metteur en scène,
scénographe, directeur de théâtre, homme de terrain
par conséquent : il aura appris son métier par la voie
artisanale qui est la meilleure qui soit surtout lorsque l'on est scandinave,
il n'y a donc pas à s'étonner qu'il faille l'aborder et
l'apprécier premièrement par ce biais-là. Ainsi
: on s'est beaucoup exprimé avec la plus grande admiration sur
son art vraiment consommé du dialogue qui parvient à être
d'un parfait naturel et qui " colle " si bien au propos du
moment que le traducteur est toujours un peu désespéré
en face d'une pareille évidence. Nous savons qu'il travaillait
son langage avec un soin quasi maniaque.
Et c'est la dernière ouverture que je ferai ici : les Norvégiens
sont des personnes à part dans le monde scandinave, non seulement
en raison des traverses que leur aura fait subir l'Histoire, mais aussi
par nature, si je puis dire. Il m'a toujours paru que leur marque distinctive
était une incessante recherche de soi, une interrogation existentielle
particulièrement vive. Là où les Danois s'adonnent
sans retenue à l'art de conter, de raconter, là où
les Suédois sont attentifs à rendre une nature qu'ils
ne voient que " soulevée ", comme dirait René
Char, les Norvégiens ne peuvent rien faire d'autre que de poser
et reposer le mystère de leur identité profonde. Et en
somme, c'est peut-être là, la plus grande originalité
d'Ibsen. Il est en quête de lui-même, à travers ses
personnages essentiellement et du coup, les grandes questions proprement
vitales qu'il n'arrête pas de poser, nous les endossons, nous
les faisons nôtres, c'est nous qui sommes engagés dans
ce processus de légitimation. À cet effort capital, il
est clair qu'il faut un travail fondamental de représentation.
De re-présentation.
Vous étonnerez-vous, après cela, qu'il y ait peu d'hommes
de théâtre aussi convaincants qu'Ibsen ?
Régis
BOYER