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Octave Mirbeau :: Louis Guilloux

Mars 1999

 

Le grand démystificateur

Après un demi-siècle d'injuste purgatoire, Octave Mirbeau (1848-1917) commence enfin à être reconnu à sa vraie valeur et remis à sa vraie place : une des toutes premières de notre littérature. Certes, on ne l'a jamais oublié, on a continué à publier Le Journal d'une femme de chambre et Le Jardin des supplices, et à jouer Les Affaires sont les affaires, et il n'a cessé d'avoir des fidèles qui ont entretenu son culte. Mais on réduisait fâcheusement une œuvre immense et multiforme à trois titres, on lui appliquait, pour le lire, des grilles d'interprétation mutilantes et absurdes, quand elles ne sont pas carrément diffamatoires (on l'étiquetait " naturaliste ", par exemple, alors qu'il n'a cessé de dénoncer dans le naturalisme la plus grave erreur en matière d'art et de littérature, ou l'on voulait voir dans Le Journal et Le Jardin des œuvres " érotiques ", voire " pornographiques "), et on avait tendance à le considérer avec condescendance comme individu un peu bizarre, un " incohérent ", un " palinodiste ", et pourtant un écrivain de deuxième ordre... Résultat : l'université l'a superbement ignoré pendant des décennies, et il souffre encore de cet ostracisme durable. Néanmoins les choses ont commencé à bouger depuis dix ans : les éditions et rééditions se multiplient, ses comédies triomphent de nouveau, un nombre croissant d'étudiants, tant en France qu'à l'étranger étudient son œuvre, plusieurs colloques ont mis en lumière son incomparable richesse et sa stupéfiante modernité, et une Société Octave Mirbeau, fondée en novembre 1993, se consacre à l'approfondissement de la " mirbeaulogie " et a publié cinq épais Cahiers Octave Mirbeau [1] .
ss Or, les raisons pour lesquelles tous ceux qui le découvrent - ou le redécouvrent - aujourd'hui manifestent tant d'enthousiasme, de ferveur et de jubilation, sont celles-là mêmes, qui, depuis un siècle, lui ont valu la réprobation, les sarcasmes ou les foudres posthumes des " bien pensants " de tout poil que sa disparition ne pouvait que réjouir.
Il faut dire, à leur décharge, que son crime est vraiment impardonnable à leurs yeux. Don Quichotte de la Belle Époque, n'a-t-il pas entrepris de dessiller les yeux de ses lecteurs, de leur révéler les dessous peu ragoûtants de la société et de l'homme dans leur hideuse nudité, bref de les obliger " à regarder Méduse en face ", comme il l'écrivait dès 1877, dans un article de L'Ordre bonapartiste sur La Fille Élisa d'Edmond de Goncourt, suscitant la colère de nombre d'abonnés ?... Pour s'être scandalisé de tout ce qui choquait ses exigences éthiques de Vérité et de Justice - les valeurs cardinales du dreyfusisme - il est devenu lui-même scandaleux. Pour s'être dressé avec constance contre tout ce qui mutile et étouffe l'homme et pour avoir désacralisé et démystifié tout ce qu'un vain peuple révère moutonnièrement, il s'est attiré la haine des profiteurs et des puissants de ce monde. Et pour avoir voulu faire partager ses révoltes, ses haines et ses mépris, comme ses passions et ses coups de cœur, il a été jugé infréquentable et " excessif " par les tenants du désordre établi, qui ont tenté par tous les moyens de démonétiser un message aussi radicalement subversif. Mais c'est précisément ce parler vrai, plus que jamais nécessaire, qui donne à son œuvre émancipatrice une force et une modernité qui répondent à une demande croissante de lecteurs et de spectateurs.
Mirbeau est, par excellence, un grand démystificateur.Considérant que, dans l'économie capitaliste et dans la société bourgeoise de son temps, tout est organisé pour écraser l'individu et pour " tuer l'homme dans l'homme " en vue d'en faire " une croupissante larve " exploitable et corvéable à merci, il a entrepris de s'attaquer, tel " le chevalier à la triste figure ", à tous ces géants que sont les institutions oppressives et aliénantes. Après sa mort, on lui a fait cher payer...

Fabrication de larves et de monstres Pour l'enfant qui vient au monde, l'existence, selon notre imprécateur est un terrifiant parcours du combattant. Dans la famille bourgeoise, structure étroite, fermée et étouffante, il se voit infliger d'entrée de jeu des rôles sexuels et sociaux qui ne tiennent aucun compte de ses aspirations, ni de ses exigences intellectuelles, affectives ou sexuelles. On lui inculque une foule de préjugés " corrosifs ", comparables à des " chiures de mouches ", et dont, la plupart du temps, il ne parviendra plus jamais à se débarrasser. Et " l'effroyable coup de pouce du père " laissera sur son cerveau malléable une empreinte indélébile. Tous les romans de Mirbeau, notamment Sébastien Roch (1890) et Dans le ciel (1892-1893), constituent un cri de pitié et de révolte devant tous les Mozart que tant de parents bardés de bons sentiments et de bonnes intentions continuent à assassiner avec une inaltérable bonne conscience. De pères en fils se transmet ainsi un " legs fatal " et se perpétuent des " crimes de lèse-humanité "...
L'école, hélas ! poursuit le travail ébauché par les parents. Au lieu d'éveiller son intelligence, de susciter son esprit critique, de l'aider à développer sa personnalité et à faire de lui l'acteur de sa propre vie, on continue à y enduire l'enfant de préjugés absurdes, on le bourre de connaissances rébarbatives et parfaitement inutiles qui anesthésient sa curiosité intellectuelle et le dégoûtent du savoir et de la beauté, on remplace la réflexion personnelle par des apprentissages sociaux qui ne sont guère, le plus souvent, que des réflexes conditionnés. Et, à l'âge où l'adolescent aurait besoin de grand air, de liberté, de mouvement, de contacts avec la nature et de découverte de l'autre sexe, on le confine dans d'horribles " bahuts " et on comprime impitoyablement tout ce qui fait encore de lui un être pensant et sentant, on refoule hypocritement ses exigences affectives et les besoins de ses sens, avant de le livrer au Moloch : la baccalauréat, qui certes, à lui tout seul, n'a jamais produit un parfait imbécile, mais qui y prédispose admirablement... " Pauvres potaches " !
Pour compléter ce travail de crétinisation (Mirbeau emploie le mot), les sociétés " libérales " et " démocratiques " - qualificatifs particulièrement injustifiés, au regard de la réalité politique et sociale - peuvent compter sur la sainte alliance du sabre et du goupillon. Les prêtres inculquent aux enfants des superstitions abominables " et leur inspirent des " terreurs " irrationnelles " pour mieux dominer l'homme plus tard " ; on réprime leurs appétits et on leur inspire un mépris contre-nature du corps et du plaisir - et surtout du plaisir sexuel ; on éradique ce qui pouvait rester de leur esprit critique ; on leur insinue " le poison religieux " de la culpabilité et le culte morbide de la souffrance rédemptrice (dont Mirbeau lui-même ne parviendra jamais à se délivrer !) ; bref, on en fait des sujets malléables et obéissants, à jamais incapables de secouer leurs chaînes et de se libérer de " l'empreinte ". L'armée n'a plus alors qu'à parachever le travail : " En un an, en deux ans, par un effacement insensible, par une sorte de disparitions insensible de l'homme dans le soldat ", les jeunes encasernés " sont devenus, à leur insu, mais fatalement, de véritables monstres d'humanité ", à qui on n'apprend qu'à détruire, piller, violer et tuer " au nom de la patrie ", ou qui sont destinés à finir en chair à canon, comme le pitoyable Sébastien Roch [2] .

Comment devenir un homme ? Une minorité d'humains échappent à cette éducastration et à ce " massacre des innocents " : ce sont les artistes. Non pas, bien sûr, les fabricants de toiles peintes, de hideux bibelots pour midinettes, de grotesques statues fabriquées à la chaîne et offertes à l'admiration des passants ahuris, de vaudevilles bêtifiants et de romans à l'eau de rose : ce sont là de vulgaires industriels qui, pour gagner leur croûte ou se faire une place au soleil dans la société darwinienne du temps, se contentent de fabriquer un produit " culturel " adapté à un public anesthésié, lequel ne cherche, dans l'art et la littérature, que des digestions paisibles et une évasion agréable, qui ne puisse en aucun cas ébranler ses préjugés et menacer son confort moral et intellectuel. Mais à côté de ces mercantis des lettres et des arts, complices ou auxiliaires du système d'oppression et d'aliénation mis en place par la bourgeoisie omnipotente, existent des hommes, très rares, qui ont su résister au rouleau compresseur de l'abêtissement nommé - par antiphrase ? - " éducation ", et qui ont conservé le génie potentiel de l'enfance grâce auquel ils peuvent jeter sur les choses et sur les hommes un regard neuf.
Le véritable artiste, tel Monet, Van Gogh ou Rodin, c'est donc celui qui voit, qui ressent, qui admire, dans l'infinité de sensations que le monde extérieur nous propose, ce que l'individu moyen, dûment larvisé et abêti, ne verra, ne sentira et n'admirera jamais. C'est un être d'exception qui, d'emblée, du fait de ses exigences, de son tempérament et, plus encore, de son regard qui a résisté à l'uniformisation, ne peut être qu'en rupture avec une société mercantile, où l'avoir se substitue à l'être, où le culte dominant est celui du veau d'or, où l'argent est la condition du succès et du prestige. L'artiste est un étranger, un marginal, un irrécupérable, parce que sa vision personnelle des choses est, à elle seule, un facteur de subversion. Cela est totalement indépendant de son statut social et de son engagement politique - s'il en a un. Ainsi, même un fieffé réactionnaire tel que Rodin, lecteur assidu du Petit Journal, amateur de médailles et autres déshonorantes breloques, et indécrottablement anti-dreyfusard, quoique ami de son chantre Octave Mirbeau, n'en est pas moins potentiellement révolutionnaire : et si, par ses œuvres, ce bougre d'homme éveillait, dans une frange de gens, ce que Mirbeau appelle des " âmes naïves ", un goût du beau qui les rendrait dorénavant réfractaires au bourrage de crâne quotidien ? Comment les " mauvais bergers " de toute obédience ne seraient-ils pas épouvantés à l'idée de perdre ainsi, à cause d'un artiste irresponsable, le contrôle de leurs troupeaux ?... On comprend que le président Félix Faure, horrifié par le scandaleux Balzac exposé au Salon de 1898, lui ait ostensiblement tourné un dos méprisant... De même, un écrivain aussi conservateur qu'Edmond de Goncourt, malgré qu'il en ait, participe à sa façon à une véritable " révolution " culturelle et, avec La Fille Élisa, ouvre la voie à une société plus juste que Mirbeau, dès 1877, appelle " le socialisme ".
Pour devenir un artiste - ou tout simplement un homme : car tout homme digne de ce nom possède un " sentiment artiste " -, il convient donc de se révolter très tôt contre l'endoctrinement du milieu. Naturellement, cela ne va pas sans risques ni déchirements. Car, d'une part, cet effort d'émancipation nécessite une ascèse de tous les instants, tant les habitudes acquises tendent à devenir une seconde nature, tant les préjugés sont imprégnés profondément en nous, tant la culpabilité nous empoisonne durablement et nous empêche de trouver le bonheur en nous-mêmes ; et, d'autre part, on se heurte inévitablement à l'opposition de la " majorité silencieuse " - celle des imbéciles et des " larves " - et à l'hostilité des institutions, oppressives et uniformisantes. Si, comme l'a dit Eugène Ionesco, penser, ce ne peut être que penser différemment de la majorité, donc " penser contre ", dans un monde de rhinocéros ou de larves, devenir un homme est un exercice fort périlleux...

" L'ardente lutte contre soi-même " L'obstacle majeur est intérieur. Chaque homme porte en soi la trace indélébile de ce que " la sainte trinité " de la famille, de l'école et de l'Église a tenté d'inculquer à l'être en formation. Cet ennemi est d'autant plus sournois qu'il est bien difficile de le percevoir et de le traquer. Mirbeau parle en connaissance de cause : alors qu'il s'est très rapidement libéré de toutes les croyances religieuses, assimilées, dès ses dix-sept ans, à des superstitions dignes des pensionnaires de Charenton, il a souffert toute sa vie du " legs fatal " transmis par les jésuites, qu'il qualifie de " pétrisseurs " et de " pourrisseurs d'âmes " : un lancinant sentiment de culpabilité. Dès lors, il n'a cessé d'osciller entre la rédemption - par ses bonnes actions et son engagement de justicier sans peur et sans reproche -, et l'auto-punition - par un comportement masochiste ou une conduite d'échec. Révélateurs à cet égard sont les titres de trois de ses romans : le premier, semble-t-il, qu'il ait écrit comme " nègre " s'intitulait Expiation (1881) ; le premier qu'il ait publié sous son nom s'appelait Le Calvaire (1886) ; et il entendait lui donner une suite, jamais écrite, La Rédemption...
De cette coexistence entre un surmoi exigeant, voire féroce, des pulsions notamment sexuelles, très impérieuses, mais constamment bridées et taxées de " cochonneries ", et un moi qui tente douloureusement de frayer sa voie à la lumière de quelques principes éthiques [3] , résulte un être ballotté en tous sens, tiré à hue et à dia, qui oscille entre l'agitation frénétique (ce que Pascal appelait le " divertissement ") et la vie contemplative, voire végétative (absorption dans la contemplation d'œuvres d'art ou de paysages floraux), entre le rire et les larmes, entre le ricanement féroce et le dévouement passionné. Traversé de contradictions qu'il avoue [4] , au risque de donner des armes pour se faire battre, Mirbeau n'est ni un saint, ni un héros, ni un surhomme - et encore moins un " gendelettres " ! Il est un homme, un pauvre homme, et qui le sait, et qui en souffre. Mais c'est précisément en quoi il nous touche, nous émeut, nous bouleverse : car nous reconnaissons d'emblée en lui un ami, un semblable, un frère [5] .
Cette dualité de Mirbeau est attestée dès sa jeunesse. Lors de la mort de sa mère, en 1870, il écrit à son confident Alfred Bansard [6] qu'il a toujours été " renversé " par un ennemi intime : lui-même. Et c'est probablement le seul qu'il ne soit jamais parvenu à vaincre... Quelles sont les principales contradictions qui déchirent cet être double, en lutte permanente contre lui-même ?
Profondément pessimiste, persuadé que l'action est vouée à l'échec, que l'homme est incorrigible, que la société repose sur le meurtre et le vol, il s'est néanmoins battu toute sa vie pour " diminuer arithmétiquement la douleur du monde " - selon la belle formule de Camus -, pour amender les hommes, pour tâcher d'introduire dans les sociétés un peu plus de lumière, de justice et de beauté.
Convaincu que la loi du meurtre est infrangible et universelle (cf. notamment Le Jardin des supplices, 1899) et que la sélection naturelle est inéluctable, il n'en a pas moins pris systématiquement le parti des faibles, des victimes, des proies, contre les forts, les bourreaux et les prédateurs tels qu'Isidore Lechat des Affaires sont les affaires (1903) ; et il n'a pas cessé d'aspirer à une société sans classes et sans État, où les hommes vivraient en paix, libres et heureux - pure utopie, bien sûr.
Misanthrope pour avoir trop aimé les hommes et en avoir trop attendu au risque d'être cruellement déçu, il n'a pour autant cessé de proclamer leurs droits imprescriptibles ; et " le féroce Mirbeau ", infatigable et impitoyable bretteur, se double d'un écorché vif, " tendre comme un petit pois ".
D'une misogynie qui confine à la gynécophobie, héritée de Schopenhauer et alimentée par deux liaisons douloureuses (avec Judith Vimmer et Alice Regnault), il n'en proclame pas moins " le génie " de Camille Claudel, " révolte de la nature ", il ridiculise les thèses anti-féministes de Strindberg, présente sur la scène de la Comédie-Française le premier spécimen de femme totalement émancipée (Germaine Lechat, dans Les Affaires) et rédige sur la prostitution un essai en forme de réhabilitation des " pauvres prostituées ", ses sœurs de misère, L'Amour de la femme vénale, étude d'une surprenante modernité [7] .
Passionnément épris du beau, chantre attitré des impressionnistes et de Van Gogh, adorateur de ses " dieux " Claude Monet, Auguste Rodin et Stéphane Mallarmé, il n'en est pas moins taraudé par cette conviction récurrente que l'art et la littérature ne sont, tout compte fait, que des " mystifications ", puisqu'ils ne pourront rien contre la loi de l'entropie et du pourrissement universels (voir le dernier chapitre des 21 jours d'un neurasthénique, 1901).
Il ne s'agit pas là d'incohérences ou de palinodies, bien au contraire. C'est parce qu'il voit les contradictions à l'œuvre en toutes choses - et en tout homme - qu'il ne saurait se satisfaire de réponses toutes faites, de dogmes sécurisants et mensongers, de visions réductrices et mutilantes. Il n'est pas seulement un être humain sensible et pitoyable, il est aussi un esprit d'une lucidité amère et décapante. En se défiant de lui-même, en refusant de se prendre au sérieux et de camoufler ses propres contradictions, et en nous incitant ainsi à nous libérer de sa propre influence pour devenir nous-mêmes, il n'est pas seulement un bon maître : il met du même coup la littérature sur les chemins de la modernité [8] .

La mission de l'écrivain Cette lucidité, il a entrepris de nous la faire partager ; et ce regard neuf qu'il jette sur le monde, il va nous obliger à le faire nôtre le temps d'une lecture ou d'une représentation. Il entreprend, dans le domaine de l'écriture, une véritable révolution culturelle parallèle à la révolution du regard des impressionnistes ou de Rodin. Adepte d'une pédagogie de choc, il va délibérément froisser nos habitudes confortables, transgresser nos interdits, éveiller notre esprit critique, nous contraindre à nous poser des questions que nous aurions préféré éviter, pour que nous finissions par apercevoir ce que, " aveugles volontaires ", nous refusions de regarder en face. Telle est en effet, selon lui, la mission de l'écrivain. Un livre n'est pas seulement un ensemble de pages amoureusement concoctées dans le silence d'un cabinet de travail, à destination des happy few protégés des fracas du monde. C'est aussi et surtout un acte par lequel on espère agir sur les hommes en vue de " corriger le monde " - sans pour autant se bercer de la moindre illusion ! De ce point de vue, le " J'accuse " de Zola lui paraît l'écrit révolutionnaire par excellence. Pour sa part, plus modeste, il ne prétend pas bénéficier, avec ses chroniques journalistiques et ses œuvres littéraires, d'un retentissement mondial comparable à celui de " J'accuse ", qualifié de Blitzkrieg par Henri Mitterand. Il n'en a pas moins agi avec une persévérance digne de tous éloges pour débusquer toutes les monstruosités camouflées, dans le cœur des hommes comme dans les cercles infernaux des sociétés modernes : la misère, l'exploitation économique, l'oppression familiale, scolaire ou militaire, l'aliénation religieuse et médiatique, la mystification de la politique, l'abominable " boucherie " de la guerre, les inexpiables expéditions coloniales...
À cette fin, il utilise deux moyens privilégiés : la totale subjectivité et la dérision.
En dehors de son théâtre, la quasi-totalité des écrits de Mirbeau sont écrits à la première personne. Contes, romans, chroniques, critiques littéraires ou artistiques, c'est toujours le point de vue unique de l'écrivain ou d'un de ses divers substituts, qui nous est imposé. Certes, nombre de lecteurs refuseront a priori d'entrer dans une vision du monde si inconfortable, et proclameront très haut, pastichant Mallarmé, " le sortilège bu dans le flot sans honneur de quelque frénétisme ". Mais beaucoup joueront le jeu et accepteront de se laisser dérouter et de voir les choses à travers le regard décapant d'un démasqueur de génie.
La dérision, au contraire de la subjectivité, exclut toute identification du lecteur à l'auteur ou à ses porte-parole supposés. Elle requiert au contraire la distanciation et le libre exercice de l'esprit critique. L'humour - avec une prédilection pour l'humour noir (voir par exemple le discours du bourreau chinois dans Le Jardin des supplices) -, l'interview imaginaire (de Francisque Sarcey, d'Émile Ollivier, de Georges Leygues, du bourreau Deibler ou du général Archinard), l'éloge paradoxal (du vol, dans Scrupules, 1902, de la pourriture, dans L'Épidémie, 1898, ou de " la fée dumdum " dans Le Jardin des supplices, par exemple), la caricature (voir notamment " En mission ", première partie du Jardin), l'outrance volontaire, les ruptures de ton, les procédés farcesques, participent de cette volonté de libérer le lecteur des chaînes des respects mal placés et des entraves du conditionnement idéologique. Tant que les hommes asservis révéreront les hommes et les institutions qui les écrasent de leur " talon de fer ", comme disait Jack London, aucun progrès n'est envisageable. La dérision est une condition de la démystification, et la démystification un préalable à l'émancipation.
Ce n'est pas tout. Car ce que nous découvrons, à lire notre " imprécateur au cœur fidèle [9]" est si noir, si horrible, si désespérant, que nous pourrions être gagnés par le découragement et tentés par le renoncement, qui est trop souvent synonyme de complicité avec toutes les puissances qui écrasent l'homme et qui transforment la terre entière en un terrifiant jardin des supplices. Mais, par son génie d'écrivain, grâce à un style parfaitement maîtrisé, grâce à des formules qui font mouche et qui nous vengent d'un univers hostile, d'une existence absurde et d'une société homicide, Mirbeau parvient à transformer la visite des enfers de l'humanité en un exercice tonique, et même, bien souvent, jubilatoire... Miraculeuse transmutation des choses sous le regard de l'écrivain-artiste, incomparable " sorcellerie évocatoire " des mots qui, de la nausée existentielle, font jaillir un irrépressible désir d'élévation spirituelle, et qui, avec du sang et de la boue, suscitent de la joie et parviennent à redonner goût à la vie...
Oui, il est grand temps de relire Mirbeau !

Pierre Michel

1Société Octave Mirbeau et Cahiers Octave Mirbeau, 12, rue André Gautier, 49000 Angers. La cotisation annuelle à la Société, qui comprend la livraison des Cahiers, est de 200 francs. L'abonnement simple aux Cahiers est de 150 francs.
2 Voir Combats pour l'enfant, Ivan Davy, Vauchrétien, 1990.
3 Sur cette éthique, voir la première partie de ma communication sur " Le Matérialisme de Mirbeau ", dans les Cahiers Octave Mirbeau n° 4, 1997.
4 Sur ces contradictions, voir Pierre Michel, Les Combats d'Octave Mirbeau, Annales littéraires de l'Université de Besançon,1994, chapitre I.
5 Tout aussi bouleversant est son double, l'extraordinaire abbé Jules, du roman homonyme (1888), constamment déchiré par une " ardente lutte contre soi-même ". C'est certainement l'un des personnages les plus fascinants de la littérature.
6 Voir mon édition des Lettres à Alfred Bansard des Bois, Éd. Du Limon, Montpellier, 1989.
7 Découvert récemment dans une traduction bulgare, L'Amour de la femme vénale a été publié par mes soins en 1994, aux Éditions Indigo - Côté Femmes, avec une préface d'Alain Corbin.
8 Voir mon article " Mirbeau et la modernité ", dans les Cahiers Octave Mirbeau n° 4, 1997.
9 C'est le sous-titre de la biographie d'Octave Mirbeau par P. Michel et J.-F. Nivet, Séguier, 1990, 1020 pages.

 

 

Numéro disponible à la vente au prix de 16,77€

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