Le grand démystificateur
Après un demi-siècle d'injuste purgatoire, Octave Mirbeau
(1848-1917) commence enfin à être reconnu à sa vraie
valeur et remis à sa vraie place : une des toutes premières
de notre littérature. Certes, on ne l'a jamais oublié,
on a continué à publier Le Journal d'une femme de chambre
et Le Jardin des supplices, et à jouer Les Affaires sont les
affaires, et il n'a cessé d'avoir des fidèles qui ont
entretenu son culte. Mais on réduisait fâcheusement une
uvre immense et multiforme à trois titres, on lui appliquait,
pour le lire, des grilles d'interprétation mutilantes et absurdes,
quand elles ne sont pas carrément diffamatoires (on l'étiquetait
" naturaliste ", par exemple, alors qu'il n'a cessé
de dénoncer dans le naturalisme la plus grave erreur en matière
d'art et de littérature, ou l'on voulait voir dans Le Journal
et Le Jardin des uvres " érotiques ", voire "
pornographiques "), et on avait tendance à le considérer
avec condescendance comme individu un peu bizarre, un " incohérent
", un " palinodiste ", et pourtant un écrivain
de deuxième ordre... Résultat : l'université l'a
superbement ignoré pendant des décennies, et il souffre
encore de cet ostracisme durable. Néanmoins les choses ont commencé
à bouger depuis dix ans : les éditions et rééditions
se multiplient, ses comédies triomphent de nouveau, un nombre
croissant d'étudiants, tant en France qu'à l'étranger
étudient son uvre, plusieurs colloques ont mis en lumière
son incomparable richesse et sa stupéfiante modernité,
et une Société Octave Mirbeau, fondée en novembre
1993, se consacre à l'approfondissement de la " mirbeaulogie
" et a publié cinq épais Cahiers Octave Mirbeau [1]
.
ss Or, les raisons pour lesquelles tous ceux qui le découvrent
- ou le redécouvrent - aujourd'hui manifestent tant d'enthousiasme,
de ferveur et de jubilation, sont celles-là mêmes, qui,
depuis un siècle, lui ont valu la réprobation, les sarcasmes
ou les foudres posthumes des " bien pensants " de tout poil
que sa disparition ne pouvait que réjouir.
Il faut dire, à leur décharge, que son crime est vraiment
impardonnable à leurs yeux. Don Quichotte de la Belle Époque,
n'a-t-il pas entrepris de dessiller les yeux de ses lecteurs, de leur
révéler les dessous peu ragoûtants de la société
et de l'homme dans leur hideuse nudité, bref de les obliger "
à regarder Méduse en face ", comme il l'écrivait
dès 1877, dans un article de L'Ordre bonapartiste sur La Fille
Élisa d'Edmond de Goncourt, suscitant la colère de nombre
d'abonnés ?... Pour s'être scandalisé de tout ce
qui choquait ses exigences éthiques de Vérité et
de Justice - les valeurs cardinales du dreyfusisme - il est devenu lui-même
scandaleux. Pour s'être dressé avec constance contre tout
ce qui mutile et étouffe l'homme et pour avoir désacralisé
et démystifié tout ce qu'un vain peuple révère
moutonnièrement, il s'est attiré la haine des profiteurs
et des puissants de ce monde. Et pour avoir voulu faire partager ses
révoltes, ses haines et ses mépris, comme ses passions
et ses coups de cur, il a été jugé infréquentable
et " excessif " par les tenants du désordre établi,
qui ont tenté par tous les moyens de démonétiser
un message aussi radicalement subversif. Mais c'est précisément
ce parler vrai, plus que jamais nécessaire, qui donne à
son uvre émancipatrice une force et une modernité
qui répondent à une demande croissante de lecteurs et
de spectateurs.
Mirbeau est, par excellence, un grand démystificateur.Considérant
que, dans l'économie capitaliste et dans la société
bourgeoise de son temps, tout est organisé pour écraser
l'individu et pour " tuer l'homme dans l'homme " en vue d'en
faire " une croupissante larve " exploitable et corvéable
à merci, il a entrepris de s'attaquer, tel " le chevalier
à la triste figure ", à tous ces géants que
sont les institutions oppressives et aliénantes. Après
sa mort, on lui a fait cher payer...
Fabrication de larves et de monstres Pour
l'enfant qui vient au monde, l'existence, selon notre imprécateur
est un terrifiant parcours du combattant. Dans la famille bourgeoise,
structure étroite, fermée et étouffante, il se
voit infliger d'entrée de jeu des rôles sexuels et sociaux
qui ne tiennent aucun compte de ses aspirations, ni de ses exigences
intellectuelles, affectives ou sexuelles. On lui inculque une foule
de préjugés " corrosifs ", comparables à
des " chiures de mouches ", et dont, la plupart du temps,
il ne parviendra plus jamais à se débarrasser. Et "
l'effroyable coup de pouce du père " laissera sur son cerveau
malléable une empreinte indélébile. Tous les romans
de Mirbeau, notamment Sébastien Roch (1890) et Dans le ciel (1892-1893),
constituent un cri de pitié et de révolte devant tous
les Mozart que tant de parents bardés de bons sentiments et de
bonnes intentions continuent à assassiner avec une inaltérable
bonne conscience. De pères en fils se transmet ainsi un "
legs fatal " et se perpétuent des " crimes de lèse-humanité
"...
L'école, hélas ! poursuit le travail ébauché
par les parents. Au lieu d'éveiller son intelligence, de susciter
son esprit critique, de l'aider à développer sa personnalité
et à faire de lui l'acteur de sa propre vie, on continue à
y enduire l'enfant de préjugés absurdes, on le bourre
de connaissances rébarbatives et parfaitement inutiles qui anesthésient
sa curiosité intellectuelle et le dégoûtent du savoir
et de la beauté, on remplace la réflexion personnelle
par des apprentissages sociaux qui ne sont guère, le plus souvent,
que des réflexes conditionnés. Et, à l'âge
où l'adolescent aurait besoin de grand air, de liberté,
de mouvement, de contacts avec la nature et de découverte de
l'autre sexe, on le confine dans d'horribles " bahuts " et
on comprime impitoyablement tout ce qui fait encore de lui un être
pensant et sentant, on refoule hypocritement ses exigences affectives
et les besoins de ses sens, avant de le livrer au Moloch : la baccalauréat,
qui certes, à lui tout seul, n'a jamais produit un parfait imbécile,
mais qui y prédispose admirablement... " Pauvres potaches
" !
Pour compléter ce travail de crétinisation (Mirbeau emploie
le mot), les sociétés " libérales " et
" démocratiques " - qualificatifs particulièrement
injustifiés, au regard de la réalité politique
et sociale - peuvent compter sur la sainte alliance du sabre et du goupillon.
Les prêtres inculquent aux enfants des superstitions abominables
" et leur inspirent des " terreurs " irrationnelles "
pour mieux dominer l'homme plus tard " ; on réprime leurs
appétits et on leur inspire un mépris contre-nature du
corps et du plaisir - et surtout du plaisir sexuel ; on éradique
ce qui pouvait rester de leur esprit critique ; on leur insinue "
le poison religieux " de la culpabilité et le culte morbide
de la souffrance rédemptrice (dont Mirbeau lui-même ne
parviendra jamais à se délivrer !) ; bref, on en fait
des sujets malléables et obéissants, à jamais incapables
de secouer leurs chaînes et de se libérer de " l'empreinte
". L'armée n'a plus alors qu'à parachever le travail
: " En un an, en deux ans, par un effacement insensible, par une
sorte de disparitions insensible de l'homme dans le soldat ", les
jeunes encasernés " sont devenus, à leur insu, mais
fatalement, de véritables monstres d'humanité ",
à qui on n'apprend qu'à détruire, piller, violer
et tuer " au nom de la patrie ", ou qui sont destinés
à finir en chair à canon, comme le pitoyable Sébastien
Roch [2] .
Comment devenir un homme ? Une minorité
d'humains échappent à cette éducastration et à
ce " massacre des innocents " : ce sont les artistes. Non
pas, bien sûr, les fabricants de toiles peintes, de hideux bibelots
pour midinettes, de grotesques statues fabriquées à la
chaîne et offertes à l'admiration des passants ahuris,
de vaudevilles bêtifiants et de romans à l'eau de rose
: ce sont là de vulgaires industriels qui, pour gagner leur croûte
ou se faire une place au soleil dans la société darwinienne
du temps, se contentent de fabriquer un produit " culturel "
adapté à un public anesthésié, lequel ne
cherche, dans l'art et la littérature, que des digestions paisibles
et une évasion agréable, qui ne puisse en aucun cas ébranler
ses préjugés et menacer son confort moral et intellectuel.
Mais à côté de ces mercantis des lettres et des
arts, complices ou auxiliaires du système d'oppression et d'aliénation
mis en place par la bourgeoisie omnipotente, existent des hommes, très
rares, qui ont su résister au rouleau compresseur de l'abêtissement
nommé - par antiphrase ? - " éducation ", et
qui ont conservé le génie potentiel de l'enfance grâce
auquel ils peuvent jeter sur les choses et sur les hommes un regard
neuf.
Le véritable artiste, tel Monet, Van Gogh ou Rodin, c'est donc
celui qui voit, qui ressent, qui admire, dans l'infinité de sensations
que le monde extérieur nous propose, ce que l'individu moyen,
dûment larvisé et abêti, ne verra, ne sentira et
n'admirera jamais. C'est un être d'exception qui, d'emblée,
du fait de ses exigences, de son tempérament et, plus encore,
de son regard qui a résisté à l'uniformisation,
ne peut être qu'en rupture avec une société mercantile,
où l'avoir se substitue à l'être, où le culte
dominant est celui du veau d'or, où l'argent est la condition
du succès et du prestige. L'artiste est un étranger, un
marginal, un irrécupérable, parce que sa vision personnelle
des choses est, à elle seule, un facteur de subversion. Cela
est totalement indépendant de son statut social et de son engagement
politique - s'il en a un. Ainsi, même un fieffé réactionnaire
tel que Rodin, lecteur assidu du Petit Journal, amateur de médailles
et autres déshonorantes breloques, et indécrottablement
anti-dreyfusard, quoique ami de son chantre Octave Mirbeau, n'en est
pas moins potentiellement révolutionnaire : et si, par ses uvres,
ce bougre d'homme éveillait, dans une frange de gens, ce que
Mirbeau appelle des " âmes naïves ", un goût
du beau qui les rendrait dorénavant réfractaires au bourrage
de crâne quotidien ? Comment les " mauvais bergers "
de toute obédience ne seraient-ils pas épouvantés
à l'idée de perdre ainsi, à cause d'un artiste
irresponsable, le contrôle de leurs troupeaux ?... On comprend
que le président Félix Faure, horrifié par le scandaleux
Balzac exposé au Salon de 1898, lui ait ostensiblement tourné
un dos méprisant... De même, un écrivain aussi conservateur
qu'Edmond de Goncourt, malgré qu'il en ait, participe à
sa façon à une véritable " révolution
" culturelle et, avec La Fille Élisa, ouvre la voie à
une société plus juste que Mirbeau, dès 1877, appelle
" le socialisme ".
Pour devenir un artiste - ou tout simplement un homme : car tout homme
digne de ce nom possède un " sentiment artiste " -,
il convient donc de se révolter très tôt contre
l'endoctrinement du milieu. Naturellement, cela ne va pas sans risques
ni déchirements. Car, d'une part, cet effort d'émancipation
nécessite une ascèse de tous les instants, tant les habitudes
acquises tendent à devenir une seconde nature, tant les préjugés
sont imprégnés profondément en nous, tant la culpabilité
nous empoisonne durablement et nous empêche de trouver le bonheur
en nous-mêmes ; et, d'autre part, on se heurte inévitablement
à l'opposition de la " majorité silencieuse "
- celle des imbéciles et des " larves " - et à
l'hostilité des institutions, oppressives et uniformisantes.
Si, comme l'a dit Eugène Ionesco, penser, ce ne peut être
que penser différemment de la majorité, donc " penser
contre ", dans un monde de rhinocéros ou de larves, devenir
un homme est un exercice fort périlleux...
" L'ardente lutte contre soi-même
" L'obstacle majeur est intérieur. Chaque homme porte
en soi la trace indélébile de ce que " la sainte
trinité " de la famille, de l'école et de l'Église
a tenté d'inculquer à l'être en formation. Cet ennemi
est d'autant plus sournois qu'il est bien difficile de le percevoir
et de le traquer. Mirbeau parle en connaissance de cause : alors qu'il
s'est très rapidement libéré de toutes les croyances
religieuses, assimilées, dès ses dix-sept ans, à
des superstitions dignes des pensionnaires de Charenton, il a souffert
toute sa vie du " legs fatal " transmis par les jésuites,
qu'il qualifie de " pétrisseurs " et de " pourrisseurs
d'âmes " : un lancinant sentiment de culpabilité.
Dès lors, il n'a cessé d'osciller entre la rédemption
- par ses bonnes actions et son engagement de justicier sans peur et
sans reproche -, et l'auto-punition - par un comportement masochiste
ou une conduite d'échec. Révélateurs à cet
égard sont les titres de trois de ses romans : le premier, semble-t-il,
qu'il ait écrit comme " nègre " s'intitulait
Expiation (1881) ; le premier qu'il ait publié sous son nom s'appelait
Le Calvaire (1886) ; et il entendait lui donner une suite, jamais écrite,
La Rédemption...
De cette coexistence entre un surmoi exigeant, voire féroce,
des pulsions notamment sexuelles, très impérieuses, mais
constamment bridées et taxées de " cochonneries ",
et un moi qui tente douloureusement de frayer sa voie à la lumière
de quelques principes éthiques [3] , résulte
un être ballotté en tous sens, tiré à hue
et à dia, qui oscille entre l'agitation frénétique
(ce que Pascal appelait le " divertissement ") et la vie contemplative,
voire végétative (absorption dans la contemplation d'uvres
d'art ou de paysages floraux), entre le rire et les larmes, entre le
ricanement féroce et le dévouement passionné. Traversé
de contradictions qu'il avoue [4] , au risque de donner
des armes pour se faire battre, Mirbeau n'est ni un saint, ni un héros,
ni un surhomme - et encore moins un " gendelettres " ! Il
est un homme, un pauvre homme, et qui le sait, et qui en souffre. Mais
c'est précisément en quoi il nous touche, nous émeut,
nous bouleverse : car nous reconnaissons d'emblée en lui un ami,
un semblable, un frère [5] .
Cette dualité de Mirbeau est attestée dès sa jeunesse.
Lors de la mort de sa mère, en 1870, il écrit à
son confident Alfred Bansard [6] qu'il a toujours été
" renversé " par un ennemi intime : lui-même.
Et c'est probablement le seul qu'il ne soit jamais parvenu à
vaincre... Quelles sont les principales contradictions qui déchirent
cet être double, en lutte permanente contre lui-même ?
Profondément pessimiste, persuadé que l'action est vouée
à l'échec, que l'homme est incorrigible, que la société
repose sur le meurtre et le vol, il s'est néanmoins battu toute
sa vie pour " diminuer arithmétiquement la douleur du monde
" - selon la belle formule de Camus -, pour amender les hommes,
pour tâcher d'introduire dans les sociétés un peu
plus de lumière, de justice et de beauté.
Convaincu que la loi du meurtre est infrangible et universelle (cf.
notamment Le Jardin des supplices, 1899) et que la sélection
naturelle est inéluctable, il n'en a pas moins pris systématiquement
le parti des faibles, des victimes, des proies, contre les forts, les
bourreaux et les prédateurs tels qu'Isidore Lechat des Affaires
sont les affaires (1903) ; et il n'a pas cessé d'aspirer à
une société sans classes et sans État, où
les hommes vivraient en paix, libres et heureux - pure utopie, bien
sûr.
Misanthrope pour avoir trop aimé les hommes et en avoir trop
attendu au risque d'être cruellement déçu, il n'a
pour autant cessé de proclamer leurs droits imprescriptibles
; et " le féroce Mirbeau ", infatigable et impitoyable
bretteur, se double d'un écorché vif, " tendre comme
un petit pois ".
D'une misogynie qui confine à la gynécophobie, héritée
de Schopenhauer et alimentée par deux liaisons douloureuses (avec
Judith Vimmer et Alice Regnault), il n'en proclame pas moins "
le génie " de Camille Claudel, " révolte de
la nature ", il ridiculise les thèses anti-féministes
de Strindberg, présente sur la scène de la Comédie-Française
le premier spécimen de femme totalement émancipée
(Germaine Lechat, dans Les Affaires) et rédige sur la prostitution
un essai en forme de réhabilitation des " pauvres prostituées
", ses surs de misère, L'Amour de la femme vénale,
étude d'une surprenante modernité [7]
.
Passionnément épris du beau, chantre attitré des
impressionnistes et de Van Gogh, adorateur de ses " dieux "
Claude Monet, Auguste Rodin et Stéphane Mallarmé, il n'en
est pas moins taraudé par cette conviction récurrente
que l'art et la littérature ne sont, tout compte fait, que des
" mystifications ", puisqu'ils ne pourront rien contre la
loi de l'entropie et du pourrissement universels (voir le dernier chapitre
des 21 jours d'un neurasthénique, 1901).
Il ne s'agit pas là d'incohérences ou de palinodies, bien
au contraire. C'est parce qu'il voit les contradictions à l'uvre
en toutes choses - et en tout homme - qu'il ne saurait se satisfaire
de réponses toutes faites, de dogmes sécurisants et mensongers,
de visions réductrices et mutilantes. Il n'est pas seulement
un être humain sensible et pitoyable, il est aussi un esprit d'une
lucidité amère et décapante. En se défiant
de lui-même, en refusant de se prendre au sérieux et de
camoufler ses propres contradictions, et en nous incitant ainsi à
nous libérer de sa propre influence pour devenir nous-mêmes,
il n'est pas seulement un bon maître : il met du même coup
la littérature sur les chemins de la modernité [8]
.
La mission de l'écrivain Cette
lucidité, il a entrepris de nous la faire partager ; et ce regard
neuf qu'il jette sur le monde, il va nous obliger à le faire
nôtre le temps d'une lecture ou d'une représentation. Il
entreprend, dans le domaine de l'écriture, une véritable
révolution culturelle parallèle à la révolution
du regard des impressionnistes ou de Rodin. Adepte d'une pédagogie
de choc, il va délibérément froisser nos habitudes
confortables, transgresser nos interdits, éveiller notre esprit
critique, nous contraindre à nous poser des questions que nous
aurions préféré éviter, pour que nous finissions
par apercevoir ce que, " aveugles volontaires ", nous refusions
de regarder en face. Telle est en effet, selon lui, la mission de l'écrivain.
Un livre n'est pas seulement un ensemble de pages amoureusement concoctées
dans le silence d'un cabinet de travail, à destination des happy
few protégés des fracas du monde. C'est aussi et surtout
un acte par lequel on espère agir sur les hommes en vue de "
corriger le monde " - sans pour autant se bercer de la moindre
illusion ! De ce point de vue, le " J'accuse " de Zola lui
paraît l'écrit révolutionnaire par excellence. Pour
sa part, plus modeste, il ne prétend pas bénéficier,
avec ses chroniques journalistiques et ses uvres littéraires,
d'un retentissement mondial comparable à celui de " J'accuse
", qualifié de Blitzkrieg par Henri Mitterand. Il n'en a
pas moins agi avec une persévérance digne de tous éloges
pour débusquer toutes les monstruosités camouflées,
dans le cur des hommes comme dans les cercles infernaux des sociétés
modernes : la misère, l'exploitation économique, l'oppression
familiale, scolaire ou militaire, l'aliénation religieuse et
médiatique, la mystification de la politique, l'abominable "
boucherie " de la guerre, les inexpiables expéditions coloniales...
À cette fin, il utilise deux moyens privilégiés
: la totale subjectivité et la dérision.
En dehors de son théâtre, la quasi-totalité des
écrits de Mirbeau sont écrits à la première
personne. Contes, romans, chroniques, critiques littéraires ou
artistiques, c'est toujours le point de vue unique de l'écrivain
ou d'un de ses divers substituts, qui nous est imposé. Certes,
nombre de lecteurs refuseront a priori d'entrer dans une vision du monde
si inconfortable, et proclameront très haut, pastichant Mallarmé,
" le sortilège bu dans le flot sans honneur de quelque frénétisme
". Mais beaucoup joueront le jeu et accepteront de se laisser dérouter
et de voir les choses à travers le regard décapant d'un
démasqueur de génie.
La dérision, au contraire de la subjectivité, exclut toute
identification du lecteur à l'auteur ou à ses porte-parole
supposés. Elle requiert au contraire la distanciation et le libre
exercice de l'esprit critique. L'humour - avec une prédilection
pour l'humour noir (voir par exemple le discours du bourreau chinois
dans Le Jardin des supplices) -, l'interview imaginaire (de Francisque
Sarcey, d'Émile Ollivier, de Georges Leygues, du bourreau Deibler
ou du général Archinard), l'éloge paradoxal (du
vol, dans Scrupules, 1902, de la pourriture, dans L'Épidémie,
1898, ou de " la fée dumdum " dans Le Jardin des supplices,
par exemple), la caricature (voir notamment " En mission ",
première partie du Jardin), l'outrance volontaire, les ruptures
de ton, les procédés farcesques, participent de cette
volonté de libérer le lecteur des chaînes des respects
mal placés et des entraves du conditionnement idéologique.
Tant que les hommes asservis révéreront les hommes et
les institutions qui les écrasent de leur " talon de fer
", comme disait Jack London, aucun progrès n'est envisageable.
La dérision est une condition de la démystification, et
la démystification un préalable à l'émancipation.
Ce n'est pas tout. Car ce que nous découvrons, à lire
notre " imprécateur au cur fidèle [9]"
est si noir, si horrible, si désespérant, que nous pourrions
être gagnés par le découragement et tentés
par le renoncement, qui est trop souvent synonyme de complicité
avec toutes les puissances qui écrasent l'homme et qui transforment
la terre entière en un terrifiant jardin des supplices. Mais,
par son génie d'écrivain, grâce à un style
parfaitement maîtrisé, grâce à des formules
qui font mouche et qui nous vengent d'un univers hostile, d'une existence
absurde et d'une société homicide, Mirbeau parvient à
transformer la visite des enfers de l'humanité en un exercice
tonique, et même, bien souvent, jubilatoire... Miraculeuse transmutation
des choses sous le regard de l'écrivain-artiste, incomparable
" sorcellerie évocatoire " des mots qui, de la nausée
existentielle, font jaillir un irrépressible désir d'élévation
spirituelle, et qui, avec du sang et de la boue, suscitent de la joie
et parviennent à redonner goût à la vie...
Oui, il est grand temps de relire Mirbeau !
Pierre Michel
1Société Octave Mirbeau et Cahiers Octave
Mirbeau, 12, rue André Gautier, 49000 Angers. La cotisation annuelle
à la Société, qui comprend la livraison des Cahiers,
est de 200 francs. L'abonnement simple aux Cahiers est de 150 francs.
2 Voir Combats pour l'enfant, Ivan Davy, Vauchrétien,
1990.
3 Sur cette éthique, voir la première
partie de ma communication sur " Le Matérialisme de Mirbeau
", dans les Cahiers Octave Mirbeau n° 4, 1997.
4 Sur ces contradictions, voir Pierre Michel, Les Combats
d'Octave Mirbeau, Annales littéraires de l'Université
de Besançon,1994, chapitre I.
5 Tout aussi bouleversant est son double, l'extraordinaire
abbé Jules, du roman homonyme (1888), constamment déchiré
par une " ardente lutte contre soi-même ". C'est certainement
l'un des personnages les plus fascinants de la littérature.
6 Voir mon édition des Lettres à Alfred
Bansard des Bois, Éd. Du Limon, Montpellier, 1989.
7 Découvert récemment dans une traduction
bulgare, L'Amour de la femme vénale a été publié
par mes soins en 1994, aux Éditions Indigo - Côté
Femmes, avec une préface d'Alain Corbin.
8 Voir mon article " Mirbeau et la modernité
", dans les Cahiers Octave Mirbeau n° 4, 1997.
9 C'est le sous-titre de la biographie d'Octave Mirbeau
par P. Michel et J.-F. Nivet, Séguier, 1990, 1020 pages.