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Roger Caillois

Nov.-déc. 2000

 

Dans le maquis du monde

Roger Caillois, dans Puissances du rêve (1962) et Images, images (1966) rapporte, non sans délectation, l’histoire du poète indien Tulsidas qui, emprisonné, se voit délivré, en songe, par l’armée de singes de l’épopée qu’il a composée, bien des années auparavant ; il évoque aussi, parmi tant d’autres fantasmagories troublantes, Tchouang-tseu, qui ne parvient pas à décider s’il est un philosophe ayant rêvé qu’il est un papillon ou un papillon rêvant qu’il est un philosophe. Dans ce songe plus ou moins cruel qu’est, selon Pedro Calderon de la Barca, la vie, il se pourrait bien que Roger Caillois, pour échapper au carcan fantasmatique d’une rationalité omnipotente, ait dans son aventure intérieure, donné corps à une foule d’effigies fraternelles mais non moins rebelles, qui l’ont libéré de lui-même. Accumulant, au gré des publications (livres, recueils, articles), des textes sur les mythes, les sectes, les jeux, les rêves, les masques, le mimétisme animal, la guerre, le fantastique, les pierres, Roger Caillois fit se dresser, lentement surgie du corpus de la littérature, de la mythologie, de l’esthétique, de la sociologie, des sciences exactes, une armée des ombres qui lui ouvrit les portes d’orichalque de la poésie.
« Poète, ce sont des raisons non moins risibles qu’arrogantes » proclamait-il, à la suite de Rimbaud, en 1936, en exergue de Procès intellectuel de l’art. En 1978, dans un entretien avec Hector Bianciotti et Jean-Paul Enthoven ayant valeur testamentaire, il avouait vouloir laisser, « peut-être, et exclusivement, [l’image] d’un poète ». Ainsi, « entre dérive et rigueur », l’œuvre, en dépit d’une diversité fiévreuse qui l’a fait qualifier d’inclassable, apparaît désormais, et Caillois l’a confirmé tardivement, dans toute sa puissance et son exigence poétiques. Mais, si l’écrivain semble avoir longtemps hésité entre être un sociologue rêvant qu’il est poète ou un poète rêvant qu’il est essayiste, avant d’oser opter pour la poésie, force est de constater que toutes ses curiosités se fédèrent en « une science de l’imaginaire » et une interrogation brûlante sur l’unité générale du monde, l’univers et son « réseau de reflets, d’échos et de duplications ». Caillois, alla, dans ce questionnement radical, jusqu’à envisager une « poétique généralisée », applicable à l’Univers tout entier, et non point seulement à l’espèce humaine, trop passagère.
Lire Roger Caillois, c’est être souvent confronté(e) aux paradoxes, aux renversements, aux vacillements d’une œuvre longtemps dressée contre elle-même, dans une longue « scène de ménage » avec la poésie comme le dit Jean Starobinski. C’est aussi suivre l’aventure d’une pensée non-conformiste s’efforçant d’unir diagonalement les savoirs et les genres, dans une transgression qui déroute encore les habitudes canoniques. C’est aussi accéder à l’exigence d’un style, que célèbre ici Jean d’Ormesson. C’est se mettre un peu en jeu, face au réel, à la création littéraire et à ses arcanes, ainsi qu’au vertige métaphysique.
Proche du Grand Jeu, « boussole mentale » du surréalisme, auteur du premier manifeste de Contre-Attaque, co-fondateur d’Inquisitions ainsi que, avec Georges Bataille et Michel Leiris, du Collège de Sociologie, collaborateur de la NRF et de nombreuses autres revues, Roger Caillois, cette « personnalité complexe qui a tenu une place considérable dans l’histoire intellectuelle de notre temps », selon Claude Lévi-Strauss [1], n’en fut pas moins un solitaire. Si ce déplacé, « figure errante et myope » sur son échiquier, fréquenta bien des chapelles, il n’en fut presque d’aucune, s’esquivant dès que ses propres exigences lui semblaient menacées, et elles le furent souvent, sinon toujours. Ainsi, après avoir vivement recherché le commerce des surréalistes, s’employa-t-il à les quitter, tout comme il le fit pour le Grand Jeu, Contre-Attaque, et, peut-être, pour la communauté Acéphale, dont il était, au moins, un observateur, d’autant plus attentif qu’il existait une réelle convergence de préoccupations entre lui et Georges Bataille.
Usant volontiers de la rétraction, admettant sa contracture, le conventuel à tempérament du Collège de sociologie, se sachant faible, prisait l’ordre. Il y afferma imprudemment son indépendance claustrale dans les dangereux propos du Vent d’hiver et faillit y laisser sa réputation. Marcel Mauss et de véhéments bretteurs, parfois proches d’André Breton, surent le détourner à temps, par l’exercice d’une virulence outrancière, des dangers d’une spéculation paroxystique qui se manifesta même quand il se prétendit communiste (voir « La hiérarchie des êtres »).
L’acedia à l’œuvre dans les Démons de Midi annonce-t-elle les outrances du Vent d’Hiver ? Il est certain en tout cas que Roger Caillois, pas plus que Georges Bataille ou Georges Dumézil [2], n’a souhaité l’avènement de l’ordre noir ni de ses suppôts. On ne peut cependant le dédouaner de ses excès de langage ni de certaines maladresses d’après-guerre, dus à une forme de surchauffe ou à des interprétations mythologiques abusives.
Mais durant son séjour sud-américain, quand vint le moment de s’engager, il le fit, et avec fermeté. On pense à son ami Jean Paulhan, avec lequel il correspondit longtemps, qui sut, lui aussi, à cet instant, et sur le territoire français, faire les choix qui s’imposaient. En Argentine, Roger Caillois adhéra au Comité de Gaulle, créa l’Institut d’Études supérieur de Buenos Aires et fonda une revue de la France Libre, Lettres Françaises, dont Victoria Ocampo, directrice et fondatrice de Sur, la NRF argentine, fut le mécène.
Sur son échiquier, cette figure souveraine, puissance dévorante et généreuse, se dressait désormais au centre du jeu, qui en fut définitivement bousculé. Victoria Ocampo lui offrit le sous-continent américain, ses littératures ainsi qu’une mission : celle de passeur. Cette rencontre rare, « le filet sous le trapèze », détermina la suite de son existence. L’agrégé de grammaire, spécialiste de mythologie comparée qui était appelé à remplacer Georges Dumézil à l’École Pratique des Hautes Études en Sciences religieuses, de retour en France, continua à collaborer à de nombreuses revues (dont Constellation qu’il quitta vite), devint haut fonctionnaire international, et, plus tard, entra à l’Académie française. Mais surtout, il fonda chez Gallimard la collection « La Croix du Sud », où il fit connaître, à la suite de Valéry Larbaud, la littérature du sous-continent. Ernesto Sabato, Alejo Carpentier, Miguel Angel Asturias et tant d’autres témoignèrent de la richesse de la littérature sud-américaine. Ses traductions, contestées par certains, respectées par d’autres, révélèrent en tout cas à un public assez large des auteurs de l’envergure d’un Jorge Luis Borges ou d’un Pablo Neruda. Et c’est une litote de dire qu’il défendit cette création, parmi laquelle il opéra, certes, une sélection toute personnelle.
L’unité générale du monde, l’ordo rerum, qui le hanta très tôt, il la traqua donc sur tous les sentiers de sa vie, dans ses bifurcations et ses émiettements, dans les figures esquissées sur son échiquier, qui devinrent autant de réseaux irriguant mystérieusement le tissu organique de sa réflexion. Et, puisqu’il était écrivain, il tendit ses filets sur le langage, ses pouvoirs et ses lois. De l’éloge de l’analogie à celui de Saint-John Perse, dont Roger Gilbert-Lecomte lui avait parlé dans son adolescence et qui devint pour lui le poète par excellence, le Classificateur, l’Ordonnateur, celui qui a l’image juste, qualité suprême (« qu’un des deux termes rapprochés puisse l’être de façon adéquate [et] que leurs autres qualités ne viennent pas gêner la propriété du rapport établi par l’écrivain »), ses prises nourrirent son œuvre transversale. Héritier du Romantisme allemand, il considérait que « la poésie [était] la science des pléonasmes de l’univers, la science des correspondances », mais, toujours proche du surréalisme, quoi qu’il en eût, restait aimanté par l’indéchiffré. Cette sorte de philosophie de la nature qui clôt son parcours, cette méditation matérialiste accueillant l’extrême vertige, ne fut-elle pas en fait sa dernière forme d’activisme ? Et la plus hardie ?
Il est à souhaiter, point n’est besoin d’être un affidé, un zélateur prompt à agiter les bâtons d’encens pour cela, que les œuvres épuisées de Roger Caillois, telle L’Écriture des pierres, soient rééditées, que des textes de la valeur de Pierres, par exemple, puissent être étudiés, enseignés, commentés.
Car pouvoir lire ou relire Roger Caillois, c’est tenter, avec lui, contre lui parfois, de débroussailler le maquis du monde, et aussi accepter d’être délicieusement aimanté par l’indéchiffrable. C’est, selon son goût, interroger la pierre-paysage, la pierre-écriture, la pierre-sylve, se laisser troubler par des animaux, des mythes, des images, des rêves, des spéculations, un engagement, un attachement, une réflexion, un style, une lucidité, un pessimisme.
Bref, c’est explorer l’univers, et être enrichi par cette inépuisable quête.

Odile FELGINE

1. Lettre du 11 mars 1994. (O.F.)
2. Faut-il brûler Dumézil ?, Didier Éribon, Flammarion, Paris, 1993.


Nous tenons à remercier Madame Catherine Rizéa-Caillois pour sa gentille sollicitude et l’autorisation de publication de textes inédits de son père, ainsi que Roland Caillois, Yvette Cottier, la Fondation SUR (Buenos Aires), l’université de Harvard, Zao-Wou-Ki et son épouse, la Médiathèque Valery Larbaud de Vichy (Fonds Caillois), la Fondation Raymond Aron, les archives des éditions Gallimard, Jacqueline Paulhan, le professeur Henry Bouillier, Nicole Fenosa, François Cheng, Claude Lévi-Strauss, Hector Bianciotti, Jean d’Ormesson et Jean Starobinski. Nous voulons aussi saluer la mémoire de Gisèle Freund ainsi que de Chantal Lapicque.

 



 

 

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