Déthéâtraliser
Strindberg
Vous savez, c’est un peu comme le tongue-twister auquel je m’exerçais,
enfant : si la cathédrale se décathédralisait,
comment la recathédraliseriez-vous ? Soit : si Strindberg se
déthéâtralisait, comment le rethéâtraliserions-nous
? Car il est bien entendu, n’est-ce pas, que le Suédois
August Strindberg est un dramaturge, et par là tout est dit.
Dramaturge, il l’est, pas question de contester la chose. Et
même, assurément, l’un des grands auteurs dramatiques
de l’Occident depuis le troisième quart du XIXe siècle.
Pas exactement un classique, pour diverses raisons qui apparaîtront
dans quelques-unes des études qui vont suivre, mais l’un
des maîtres, à l’évidence, du genre. Il n’est
pas de saison, en France, à Paris ou dans la banlieue notamment,
où l’on ne joue l’une de ses pièces. La constance
de ce succès dit assez que les thèmes qu’il traite
et les personnages qu’il aura incarnés sont actuels, nous
concernent (nous interpellent, comme on dit à présent).
C’est que Strindberg joue dangereusement, sans le savoir toujours,
avec toutes les « psy » de notre temps. C’est une
victime désignée, une proie en or pour les grands confesseurs,
théoriciens de nos désordres mentaux, écouteurs
attentifs dont un œil est rivé sur le dernier manuel à
la mode, etc. Qui sont, vous en conviendrez bien, j’espère,
l’une des plaies de notre temps.
Dans ces conditions, que faire d’un numéro spécial
d’Europe sur Strindberg ? Et d’abord, pourquoi y avoir songé
? Innombrable est la bibliographie de cet étrange écrivain.
Et même chez nous, en France, le rythme des publications, études,
analyses qui lui sont réservées est plutôt impressionnant
[1]. Sans parler du mouvement de traductions qui ne ralentit pas. Osons
dire qu’il n’est pas d’écrivain suédois
ou même scandinave qui puisse se vanter d’une pareille audience.
Seulement, regardez-y d’un peu plus près. Ce qui, apparemment,
passionne les Français, c’est le théâtre de
Strindberg. Et il ne s’agit pas uniquement d’amateurs ou
de professionnels de la scène : toute une école universitaire
qui commence avec André Jolivet, se poursuit avec mon regretté
maître Maurice Gravier, son contemporain Élie Poulenard,
Guy Vogelweith qui fut l’un des élèves de Gravier,
aujourd’hui Sophie Grimal, aura pu accéder aux chaires
de scandinave de notre Université par une thèse sur Strindberg
! Sur le théâtre de Strindberg dans tous les cas sauf le
dernier cité – qui attend encore publication [2].
Il est grand temps de déthéâtraliser Strindberg.
Voilà plus d’un siècle qu’il est joué
par les meilleurs théâtres du monde, il est inscrit au
répertoire de notre Comédie-Française, il continue
de passionner les scènes dites d’avant-garde, biographes
et essayistes férus de théâtre n’ont pas encore
tout à fait réglé leurs comptes avec lui. Mais
– et voici le prétexte au présent numéro
–, on ne sait vraiment pas assez que Strindberg fut bien autre
chose qu’un dramaturge, voire qu’il est des domaines où,
si l’on peut risquer une telle affirmation, il est plus grand
encore que sur scène. Donc, qu’il est réducteur
de le confiner sur la scène, que l’on devrait, d’urgence,
s’intéresser à tout ce qu’il a fait d’autre
que le théâtre. Denis Ballu, qui recense dans un ouvrage
infiniment précieux tout ce qui a été traduit du
scandinave en français [3] jusqu’en 1995, propose cent
une entrées sous « Strindberg », dont la moitié
ne concernent pas le théâtre !
Car August Strindberg fut un prodigieux écrivain. Notons un peu
au hasard : romancier de haute volée (Le Cabinet rouge [4], par
exemple), auteur de nouvelles remarquables (dans Destins et visages,
notamment) ou de contes (Légendes), très grand poète
responsable de l’introduction de la modernité dans tout
le Nord (Nuits de somnambule par jours éveillés), «
journaliste » grand reporter (Parmi les paysans français),
pamphlétaire politique féroce (Petit catéchisme
à l’usage de la classe inférieure), essayiste hors
pair dans le goût occultiste (Le journal occulte), essayiste «
scientifique » (Introduction à une chimie unitaire), artistique
(Du hasard dans la production artistique), autobiographe complaisant
mais souvent convaincant (Le Fils de la servante), épistolier
– que l’on découvre actuellement en Suède
même – de toute première force (ainsi, les Lettres
à Harriet Bosse), sans oublier tout ce qu’il a écrit
plus ou moins directement en français. Et on ignore généralement
que ce fut aussi un photographe émerite et surtout, un peintre
expressionniste de tout premier ordre. Le présent numéro
entend bien combler une lacune à cet égard. Mais au total,
que l’on parcoure (en suédois malheureusement puisque cela
n’a pas encore vu le jour en français) les nombreux volumes
des Livres bleus (Blå böcker), on sera, je ne dis pas impressionné,
mais éberlué par l’immensité de son savoir
et de ses curiosités, la gamme infinie que parcourt sa lumineuse
intelligence. Et force sera de convenir que c’est le mutiler assez
gravement que de le réduire à sa production pour la scène.
Et même là... Regardez donc avec soin le sommaire des six
volumes de l’édition française de son Théâtre,
tel que publié par les éditions de l’Arche. Vous
y trouvez, bien entendu, de quoi satisfaire votre (éventuelle)
soif de « psy », mais prenez garde aux pièces historiques
(comme Maître Olof dont je me suis toujours étonné
que, dans ses trois versions, elle n’ait pas séduit un
metteur en scène car le personnage tout kierkegaardien d’Olaus
Petri, qui sacrifia carrière et amitié personnelle pour
le roi à une exigence de vérité absolue, devrait
bien intriguer), aux « féeries » (Pierre le chanceux),
aux « mystères » à la mode médiévale
(Avent).
Je ne dis pas qu’une continuité thématique profonde
ne soit pas décelable sous cette diversité et qu’une
certaine psychologie, point trop délirante, ne soit pas bienvenue
pour « expliquer » certains personnages, certaines situations.
Cela est allé jusqu’à réduire ce théâtre
au psychodrame, opinion tout à fait soutenable, et je ne m’attarderai
pas. Mais je m’afflige souvent de voir que ces aspects soient
de nature à offusquer d’autres caractéristiques
qui me paraissent tout aussi intéressantes, comme cette passion
des images, cette pratique constante de l’activité icono-motrice
qui justifie tant de créations [6], ou surtout, ce fait que Strindberg
fut vraiment un homme de théâtre, qu’on pourra toujours
accumuler théories et guides interprétatifs, il restera
un auteur pour qui le réel se résout volontiers en actes,
en tableaux, en péripéties, en scènes à
faire. Les belles actrices dont il est tombé amoureux ne s’y
sont pas trompées, elles. Il y avait en August Strindberg un
homme qui ne se connaissait qu’en écrivant, qui n’était
heureux que par et dans l’écriture, notamment théâtrale,
et il faut s’en souvenir si l’on ne veut pas errer.
Voilà donc pourquoi je propose à la sagacité du
lecteur les diverses études qui sont rassemblées ici.
Elles tendent, sans le dire expressément le plus souvent, à
déthéâtraliser, en effet, Strindberg, et aussi à
proposer de son théâtre proprement dit des vues qui ne
coïncident pas nécessairement avec des habitudes que nous
avons prises depuis un demi-siècle en la matière. Je suis
reconnaissant aux collègues et amis ou disciples tant suédois
que français d’avoir répondu si obligeamment à
mon appel. Il est clair que nous avons tous un compte à régler
avec le grand Suédois. Qu’il est proche de nous. Qu’en
homme de génie qu’il était, il a pressenti la plupart
de nos angoisses, de nos manques et de nos attentes. Il est l’un
des témoins les plus convaincants de notre modernité.
Régis BOYER
1. On en prendra une idée en parcourant la rapide étude
bibliographique qui est consacrée à ce sujet, à
la fin du présent numéro.
2. Il porte sur les Livres bleus qui n’ont pas grands rapports
avec le théâtre, et représente, à ce titre,
une nouveauté, chez nous, tout à fait remarquable.
3. Nouvelles du Nord, n° 5. Lettres nordiques en traduction française
1720-1995, Nantes, L’Élan, 1995.
4. Le Cabinet rouge, et non La Chambre rouge, qui s’applique à
une autre œuvre.
5. Ajouterai-je qu’il subsiste bon nombre d’inédits,
renfermés dans le fameux « Sac vert » à la
Bibliothèque Royale de Stockholm...
6. J’en ai proposé, naguère, une étude en
forme dans « À la recherche d’un principe de composition
dans cinq pièces "naturalistes" de Strindberg »,
in Strindbergs Dramen im Lichte neuerer Methodensiskussionen, Beitrage
z. IV, Internationalen Strindberg-Symposium in Zürich (1979), Basel,
1981, p. 51-68.