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August Strindberg

Nov.-déc. 2000

 

Déthéâtraliser Strindberg

Vous savez, c’est un peu comme le tongue-twister auquel je m’exerçais, enfant : si la cathédrale se décathédralisait, comment la recathédraliseriez-vous ? Soit : si Strindberg se déthéâtralisait, comment le rethéâtraliserions-nous ? Car il est bien entendu, n’est-ce pas, que le Suédois August Strindberg est un dramaturge, et par là tout est dit.

Dramaturge, il l’est, pas question de contester la chose. Et même, assurément, l’un des grands auteurs dramatiques de l’Occident depuis le troisième quart du XIXe siècle. Pas exactement un classique, pour diverses raisons qui apparaîtront dans quelques-unes des études qui vont suivre, mais l’un des maîtres, à l’évidence, du genre. Il n’est pas de saison, en France, à Paris ou dans la banlieue notamment, où l’on ne joue l’une de ses pièces. La constance de ce succès dit assez que les thèmes qu’il traite et les personnages qu’il aura incarnés sont actuels, nous concernent (nous interpellent, comme on dit à présent). C’est que Strindberg joue dangereusement, sans le savoir toujours, avec toutes les « psy » de notre temps. C’est une victime désignée, une proie en or pour les grands confesseurs, théoriciens de nos désordres mentaux, écouteurs attentifs dont un œil est rivé sur le dernier manuel à la mode, etc. Qui sont, vous en conviendrez bien, j’espère, l’une des plaies de notre temps.
Dans ces conditions, que faire d’un numéro spécial d’Europe sur Strindberg ? Et d’abord, pourquoi y avoir songé ? Innombrable est la bibliographie de cet étrange écrivain. Et même chez nous, en France, le rythme des publications, études, analyses qui lui sont réservées est plutôt impressionnant [1]. Sans parler du mouvement de traductions qui ne ralentit pas. Osons dire qu’il n’est pas d’écrivain suédois ou même scandinave qui puisse se vanter d’une pareille audience. Seulement, regardez-y d’un peu plus près. Ce qui, apparemment, passionne les Français, c’est le théâtre de Strindberg. Et il ne s’agit pas uniquement d’amateurs ou de professionnels de la scène : toute une école universitaire qui commence avec André Jolivet, se poursuit avec mon regretté maître Maurice Gravier, son contemporain Élie Poulenard, Guy Vogelweith qui fut l’un des élèves de Gravier, aujourd’hui Sophie Grimal, aura pu accéder aux chaires de scandinave de notre Université par une thèse sur Strindberg ! Sur le théâtre de Strindberg dans tous les cas sauf le dernier cité – qui attend encore publication [2].
Il est grand temps de déthéâtraliser Strindberg. Voilà plus d’un siècle qu’il est joué par les meilleurs théâtres du monde, il est inscrit au répertoire de notre Comédie-Française, il continue de passionner les scènes dites d’avant-garde, biographes et essayistes férus de théâtre n’ont pas encore tout à fait réglé leurs comptes avec lui. Mais – et voici le prétexte au présent numéro –, on ne sait vraiment pas assez que Strindberg fut bien autre chose qu’un dramaturge, voire qu’il est des domaines où, si l’on peut risquer une telle affirmation, il est plus grand encore que sur scène. Donc, qu’il est réducteur de le confiner sur la scène, que l’on devrait, d’urgence, s’intéresser à tout ce qu’il a fait d’autre que le théâtre. Denis Ballu, qui recense dans un ouvrage infiniment précieux tout ce qui a été traduit du scandinave en français [3] jusqu’en 1995, propose cent une entrées sous « Strindberg », dont la moitié ne concernent pas le théâtre !
Car August Strindberg fut un prodigieux écrivain. Notons un peu au hasard : romancier de haute volée (Le Cabinet rouge [4], par exemple), auteur de nouvelles remarquables (dans Destins et visages, notamment) ou de contes (Légendes), très grand poète responsable de l’introduction de la modernité dans tout le Nord (Nuits de somnambule par jours éveillés), « journaliste » grand reporter (Parmi les paysans français), pamphlétaire politique féroce (Petit catéchisme à l’usage de la classe inférieure), essayiste hors pair dans le goût occultiste (Le journal occulte), essayiste « scientifique » (Introduction à une chimie unitaire), artistique (Du hasard dans la production artistique), autobiographe complaisant mais souvent convaincant (Le Fils de la servante), épistolier – que l’on découvre actuellement en Suède même – de toute première force (ainsi, les Lettres à Harriet Bosse), sans oublier tout ce qu’il a écrit plus ou moins directement en français. Et on ignore généralement que ce fut aussi un photographe émerite et surtout, un peintre expressionniste de tout premier ordre. Le présent numéro entend bien combler une lacune à cet égard. Mais au total, que l’on parcoure (en suédois malheureusement puisque cela n’a pas encore vu le jour en français) les nombreux volumes des Livres bleus (Blå böcker), on sera, je ne dis pas impressionné, mais éberlué par l’immensité de son savoir et de ses curiosités, la gamme infinie que parcourt sa lumineuse intelligence. Et force sera de convenir que c’est le mutiler assez gravement que de le réduire à sa production pour la scène.
Et même là... Regardez donc avec soin le sommaire des six volumes de l’édition française de son Théâtre, tel que publié par les éditions de l’Arche. Vous y trouvez, bien entendu, de quoi satisfaire votre (éventuelle) soif de « psy », mais prenez garde aux pièces historiques (comme Maître Olof dont je me suis toujours étonné que, dans ses trois versions, elle n’ait pas séduit un metteur en scène car le personnage tout kierkegaardien d’Olaus Petri, qui sacrifia carrière et amitié personnelle pour le roi à une exigence de vérité absolue, devrait bien intriguer), aux « féeries » (Pierre le chanceux), aux « mystères » à la mode médiévale (Avent).
Je ne dis pas qu’une continuité thématique profonde ne soit pas décelable sous cette diversité et qu’une certaine psychologie, point trop délirante, ne soit pas bienvenue pour « expliquer » certains personnages, certaines situations. Cela est allé jusqu’à réduire ce théâtre au psychodrame, opinion tout à fait soutenable, et je ne m’attarderai pas. Mais je m’afflige souvent de voir que ces aspects soient de nature à offusquer d’autres caractéristiques qui me paraissent tout aussi intéressantes, comme cette passion des images, cette pratique constante de l’activité icono-motrice qui justifie tant de créations [6], ou surtout, ce fait que Strindberg fut vraiment un homme de théâtre, qu’on pourra toujours accumuler théories et guides interprétatifs, il restera un auteur pour qui le réel se résout volontiers en actes, en tableaux, en péripéties, en scènes à faire. Les belles actrices dont il est tombé amoureux ne s’y sont pas trompées, elles. Il y avait en August Strindberg un homme qui ne se connaissait qu’en écrivant, qui n’était heureux que par et dans l’écriture, notamment théâtrale, et il faut s’en souvenir si l’on ne veut pas errer.
Voilà donc pourquoi je propose à la sagacité du lecteur les diverses études qui sont rassemblées ici. Elles tendent, sans le dire expressément le plus souvent, à déthéâtraliser, en effet, Strindberg, et aussi à proposer de son théâtre proprement dit des vues qui ne coïncident pas nécessairement avec des habitudes que nous avons prises depuis un demi-siècle en la matière. Je suis reconnaissant aux collègues et amis ou disciples tant suédois que français d’avoir répondu si obligeamment à mon appel. Il est clair que nous avons tous un compte à régler avec le grand Suédois. Qu’il est proche de nous. Qu’en homme de génie qu’il était, il a pressenti la plupart de nos angoisses, de nos manques et de nos attentes. Il est l’un des témoins les plus convaincants de notre modernité.

Régis BOYER

1. On en prendra une idée en parcourant la rapide étude bibliographique qui est consacrée à ce sujet, à la fin du présent numéro.
2. Il porte sur les Livres bleus qui n’ont pas grands rapports avec le théâtre, et représente, à ce titre, une nouveauté, chez nous, tout à fait remarquable.
3. Nouvelles du Nord, n° 5. Lettres nordiques en traduction française 1720-1995, Nantes, L’Élan, 1995.
4. Le Cabinet rouge, et non La Chambre rouge, qui s’applique à une autre œuvre.
5. Ajouterai-je qu’il subsiste bon nombre d’inédits, renfermés dans le fameux « Sac vert » à la Bibliothèque Royale de Stockholm...
6. J’en ai proposé, naguère, une étude en forme dans « À la recherche d’un principe de composition dans cinq pièces "naturalistes" de Strindberg », in Strindbergs Dramen im Lichte neuerer Methodensiskussionen, Beitrage z. IV, Internationalen Strindberg-Symposium in Zürich (1979), Basel, 1981, p. 51-68.




 

 

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