Les printemps profonds de
la vie
L’Inde fascine et déconcerte le voyageur
occidental. Elle ébranle nos certitudes, trouble nos repères,
nous bouscule entre stupeur et ravissement, bonheur et malaise, enthousiasme
et vertige. Dans son Itinéraire indien Giorgio Manganelli évoquait
en ces termes l’invincible et vorace attraction de ce monde où
les plus violents contrastes sont en perpétuelle ébullition
: « À présent l’Inde s’ouvre devant
moi comme un abîme accueillant, où l’on peut se jeter
sans se blesser, un abîme de chair, un abîme maternel, un
précipice de ténèbres, un entonnoir infini qui
s’ouvre sur un néant actif, quelque chose qui existe, mais
qui relève du néant. » Ce que Manganelli enregistre
comme néant actif, Octavio Paz qui vécut longtemps en
Inde le désigne comme « excès de réalité
». Cette réalité débordante, dans le trop-plein
qui submerge l’esprit et les sens, se retrousse étrangement
en irréalité. D’où sans doute la difficulté
à parler de l’Inde, déjà éprouvée
naguère par Henri Michaux : son livre Un barbare en Asie, pour
cette raison même, le laissa à jamais mécontent
et bourrelé de remords. En cette matière, il y aurait
quelque présomption à se croire mieux loti que Michaux
ou que le narrateur des Enfants de minuit de Salman Rushdie : au cœur
de ce roman qui brasse l’histoire convulsive de l’Inde depuis
l’Indépendance (1947), tous les efforts de Saleem Sinai
sont déjoués par l’indomptable profusion d’un
monde qu’il espère en vain ordonner, déchiffrer,
comprendre. Pour autant, estimait Pier Paolo Pasolini, l’Inde
n’est pas une entité insaisissable : certes, on peut se
perdre au milieu de sa foule immense, « mais se perdre comme dans
un rébus, dont, avec patience, on peut venir à bout :
ce sont les détails qui sont difficiles, et non pas la substance
».
La multiplicité de l’Inde est certainement l’un de
ses traits les plus saillants. Dans ce pays qui sera bientôt le
plus peuplé de la planète, devançant la Chine,
on est d’abord saisi par la puissance d’une force centrifuge
qui se traduit par des émiettements chroniques au cours de son
histoire et par une impressionnante mosaïque de langues et de religions.
Sous les empires maurya, gupta et moghol, puis sous le British Raj et
dans l’actuelle Union indienne, l’unité politique
du sous-continent a contrecarré la propension au morcellement
qui a marqué pendant de longues périodes la civilisation
indienne sans que celle-ci s’affaisse ou brille d’un moindre
éclat. Sous la surface infiniment pullulante et segmentée
qui est aujourd’hui encore la parure de l’Inde, on a toutefois
désigné une unité de civilisation, la permanence
d’un corps capable d’absorber les plus fortes secousses
à travers le temps. De cela, la littérature peut sans
doute rendre compte. On y voit en effet s’y déployer les
rapports mouvants de l’Unité et de la Diversité.
Ce qui nous désarçonne, mais qu’il nous faut pourtant
admettre, c’est que toute velléité de mettre à
nu cette unité nous reconduit sur le chemin des dissemblances,
tandis que toute enquête sur les singularités, sur les
spécificités de l’aire dravidienne par exemple,
nous permet d’observer des conjonctions avec les soubassements
d’une trame fondamentale.
Le fait que ce numéro d’Europe accueille des écrivains
dont les œuvres sont forgées dans dix-huit langues du sous-continent
exprime bien, à sa manière, ce que Madeleine Biardeau
appelle « le déferlement de la pluralité indienne
». Sur quelque mille six cents langues et dialectes parlés
du Cachemire au Tamil Nadu et du Gujarat au Manipur, près d’une
soixantaine font l’objet d’un enseignement scolaire, tandis
que des journaux et des programmes de radio sont diffusés dans
plus de soixante-dix langues.
La profusion des idiomes n’est que l’un des indices d’une
extrême diversité qui ne saurait aller sans contrastes
ni tensions. Pensons par exemple à Bombay, la plus riche des
cités de l’Inde qui sera probablement, vers 2020, la plus
grande ville du monde. Dans un article publié en 1997 dans la
revue Granta, Suketu Mehta signale que si 38 % des impôts de l’Union
indienne sont collectés dans la capitale du Maharashtra, la moitié
de la population est sans domicile et 40 % des habitations n’ont
pas l’eau potable. Alors que de nombreux indigents ne mangent
pas tous les jours à leur faim, cent cinquante cliniques de la
ville sont spécialisées dans les cures d’amaigrissement.
À Bombay rebaptisée Mumbai par le parti populiste Shiv
Shena, l’idéologie communaliste s’est développée
avec une particulière acuité, sinon avec virulence, nourrissant
notamment les troubles entre les nationalistes hindouistes et les musulmans.
Sans doute retrouverait-on ailleurs en Inde ce que Bombay donne à
voir comme sous un verre grossissant. Mais la vie du sous-continent
est également tissée d’autres faits et réalités.
Le défi qui attendait le pays au lendemain de l’Indépendance
était colossal : pour l’essentiel, il s’agissait
de coordonner la démocratie, le développement économique,
le progrès social, la tolérance religieuse et le pluralisme
culturel. Là aussi, démêler l’écheveau
des réussites et des défaillances serait une entreprise
complexe. Il nous semble en tout cas que tout bilan du siècle
qui s’achève ne devrait pas oublier certains chiffres :
l’espérance de vie est passée de vingt-deux ans
en 1920 à soixante et un ans en 1992, le taux d’alphabétisation
qui atteignait à peine 17 % en 1951 est aujourd’hui de
52 % . Si l’Inde développe des technologies de pointe et
envoie six fois plus d’étudiants à l’université
que la Chine, il lui reste pourtant de grands efforts à fournir
pour vaincre l’illettrisme. Selon Amartya Sen, les profondes inégalités
sociales, les disparités entre hommes et femmes, les carences
dans les domaines de la santé, de l’éducation et
des réformes agraires placent la société devant
des enjeux cruciaux .
Au cours des décennies qui ont suivi l’Indépendance,
l’Inde a tenté d’assurer l’essor des secteurs
modernes de l’économie tout en préservant les secteurs
traditionnels qui procurent un emploi et un gagne-pain à la majorité
de la population. Elle est parvenue à l’autosuffisance
alimentaire. Depuis le début des années 90, le pays s’est
ouvert aux vents tournants de la compétition économique
mondiale. L’emprise de la globalisation conduira-t-elle à
orienter l’économie indienne sur une seule voie ? Et quelles
en seront les conséquences ? À travers les contradictions
qui la tenaillent, l’Inde va et veut aller de l’avant. Forte
de sa riche culture dont les racines plongent dans les profondeurs du
temps, elle devrait pouvoir cheminer vers un avenir qui ne soit pas
un mirage. Ce qu’Isaiah Berlin déclara un jour à
propos de Rabindranath Tagore pourrait aussi bien concerner le pays
tout entier : « Jamais il n’a montré plus clairement
sa sagesse qu’en choisissant la difficile voie médiane,
se gardant à la fois de basculer dans le Charybde de l’orgueilleuse
tradition et dans le Scylla du modernisme effréné ».
Dès son aurore, la civilisation indienne a développé
simultanément une poésie admirable et une réflexion
approfondie sur les structures du langage et les pouvoirs de la parole.
Comme l’a noté Charles Malamoud, les poèmes védiques,
qui datent de plus de 3000 ans, contiennent la théorie de l’expérience
à laquelle ils nous font assister : « les prouesses accomplies
par les poètes sur la matière verbale qu’ils travaillent
sont exaltées comme telles, et sont une image — le signe
— des pouvoirs qui sont ceux de la parole sur la totalité
du cosmos . » Premier pan de la littérature indienne, le
corpus sanskrit est considérable et se signale en particulier
à notre attention par la subtilité du travail sur l’implicite,
le suggéré, le double sens, ou encore par des jeux verbaux
d’une prodigieuse virtuosité. Le lecteur moderne pourrait
ainsi reconnaître en Dandin, qui vécut probablement au
VIIe siècle, un ancêtre de Georges Perec. Dans un épisode
du Dashakumâracharita , le narrateur nous conte en effet ses aventures
en s’abstenant de recourir à toute une série de
consonnes, voyelles et diphtongues. Dans l’économie du
récit, cette longue embardée oulipienne a une plaisante
raison d’être : « Sa bien-aimée avait, dans
l’ardeur de leurs jeux amoureux, infligé des morsures si
cruelles à ses lèvres qu’il dut conter son histoire
sans employer aucun phonème labial. »
Les langues vernaculaires de l’Inde, celles dans lesquelles s’expriment
les écrivains d’aujourd’hui, ont émergé
pour la plupart après l’an mil. Pour la littérature,
la période médiévale s’étire grosso
modo des XIIe-XIIIe siècles jusqu’à l’orée
du XIXe. Il est à noter que l’apparition des littératures
néo-indiennes n’a entraîné nul crépuscule
du sanskrit. Au contraire, le fonds sanskrit à continué
à s’enrichir et surtout, à travers les antiques
Mahâbhârata et Râmâyana, il a constitué
une source où s’abreuver jusqu’à plus soif.
Ces deux épopées ont fait l’objet de traductions
qui sont souvent de véritables transcréations et qui comptent
parmi les chefs-d’œuvre des littératures de l’Inde
médiévale : ainsi en est-il des traductions des deux poèmes
en malayalam par Ezhuthacchan à la fin du XVIe siècle,
ou de l’adaptation du Râmâyana en hindi par Tulsî
Dâs (1532-1623), aussi célèbre en Inde du Nord que
peut l’être Pouchkine en Russie. Outre les traductions et
adaptations qui se sont multipliées au fil des siècles
en kannada comme en bengali, en telugu comme en marathi, et qui ont
permis aux grands poèmes épiques de resplendir d’un
éclat continu et de jouir d’une audience populaire sur
tout le territoire indien, maints épisodes centraux ou adventices
ont inspiré la création d’œuvres originales.
Parmi les éléments susceptibles de désigner l’indissociable
unité / diversité de la civilisation indienne, le trésor
poétique issu des épopées n’est pas à
négliger. Il faudrait y ajouter la poésie dévotionnelle
de la bhakti .
« Le sanskrit est pareil à l’eau du puits, mais la
langue commune est un ruisseau alerte », disait Kabîr. C’est
dans les langues vernaculaires de l’Inde que le mouvement de la
bhakti a submergé le pays tout entier aux XVe-XVIe siècles,
inspirant à des hommes et à des femmes des poèmes
d’amour mystique où se conjuguent l’incandescence
du désir et l’intensité de la parole. Vishnou —
ou plutôt Krishna, son huitième avatar — et Shiva
sont les deux grands dieux de la bhakti. Relation fusionnelle entre
la divinité et le dévôt, la bhakti a sa première
source dans la Bhagavadgîtâ ou « Chant du Bienheureux
». Avant la vague médiévale de poésie bhakti,
les douze Âlvâr, en pays tamoul, avaient déjà
donné corps, entre le VIe et le Xe siècle, à des
poèmes où se manifeste l’esprit d’un Cantique
des cantiques indien.
La bhakti n’est pas seulement un phénomène d’ordre
spirituel et poétique. Ses implications exhalent aussi l’arôme
d’une protestation sociale. Comme l’a souligné Anne-Marie
Esnoul, « les groupes de bhakti s’écartent de l’attitude
traditionnelle en abaissant, souvent même en supprimant, les barrières
de la caste — du moins au plan religieux ; en face de la divinité,
l’amour des fidèles les rend tous égaux. »
Cette conjonction de la haute poésie, de la langue populaire
et de la bhakti chez un poète appartenant à la plus basse
des castes s’incarne exemplairement en Tukârâm, qui
vécut en pays marathe au début du XVIIe siècle
:
Le lotus blanc connaît-il son parfum ?
L’abeille en a toute la jouissance.
Ainsi, toi tu ne connais pas ton Nom,
mais moi j’en connais toute la douceur d’amour.
*
Ma joie, ton corps,
tes délices, ma présence.
Je te donne un visage
tu me rends infini.
Nous deux, un seul corps.
Un nouvel être est né,
le Toi-moi, le moi-Toi.
« Tout objet en ce monde est coloré par
l’amour » affirmait Abhinavagupta. Du kâma, équivalent
de l’erôs grec et moment apertural du cosmos et de la pensée
selon les hymnes védiques, Charles Malamoud a pu dire qu’il
était « au centre des raisonnements indiens sur l’homme
». Le but suprême de la délivrance (moksha) n’exclut
en rien d’autres mobiles légitimes de l’action humaine
: le dharma, avec les observances qu’exige l’ordre socio-cosmique,
l’artha qui recouvre les domaines de la richesse et du pouvoir,
et le kâma, ce désir qui oriente l’homme vers les
ardeurs spirituelles mais aussi vers les voluptés terrestres.
Il en résulte une structure existentielle que Guido Gozzano résumait
d’un sourire dans ses Carnets indiens : « Mieux vaut ne
pas être né. Bien sûr. Mais une fois né…
s’installer dans la vie avec tous les biens que cette vie peut
apporter. »
Si pour gagner la délivrance il faut consumer la racine du désir
qui détermine les actes, observe encore Charles Malamoud, «
il y a au moins un désir qu’on ne doit pas détruire,
c’est le désir d’éliminer les désirs
». Pour rester encore un instant dans le sillage de cette réflexion,
on évoquera un poète méconnu en Occident, Lal Ded
(1330-1384). Elle était née dans un village du Cachemire.
Comme le voulait la coutume, elle fut mariée à peine adolescente.
Tourmentée par son époux et sa belle-mère, indifférente
aux tâches domestiques comme aux rituels, elle passait le plus
clair de son temps dans une méditation solitaire et en vint à
renoncer complètement à sa maison et au monde. Elle pérégrina
de village en village et la légende ajoute qu’elle avait
cessé de porter tout vêtement. Elle récitait des
poèmes devant les assemblées qui se formaient autour d’elle.
La mémoire populaire a transmis oralement les poèmes de
Lal Ded de génération en génération, jusqu’à
ce qu’ils soient consignés par écrit au XVIIIe siècle
:
Laissez-les se moquer de moi, me couvrir d’injures.
Si tout entière je m’offre à Shiva
Je ne connaîtrai détresse ni blessure.
Une poignée de cendres souille-t-elle un miroir ?
*
L’esprit est le jardin, la foi le jardinier.
Offre-Lui les fleurs de l’amoureuse dévotion.
Baigne-Le dans les eaux de la conscience.
Shankara s’éveille au mantra du silence.
*
Le soleil disparaît et la lune brille ;
La lune s’éteint et le souvenir demeure ;
Le souvenir s’évanouit et il ne reste rien.
Terre et ciel, espaces infinis fondus dans le néant.
La poésie indienne a célébré
aussi, avec bonheur et grande abondance, l’amour entre les êtres
de chair. Tirant au sort dans un corpus immense, on remontera en amont
du Moyen Âge pour nommer un poète tamoul du Ve siècle
de notre ère, Tiruvalluvar dont les kural adamantins brillent
des mêmes feux que certains poèmes aphoristiques de Malcolm
de Chazal :
Deux regards dans ses yeux peints : un regard fait le
mal, l’autre le guérit.
Elle eut un regard puis baissa la tête : c’est
l’eau dont elle arrose notre liaison.
Un feu qui consume si l’on s’éloigne
et rafraîchit quand on s’approche, où celle-ci l’a-t-elle
pris ?
Sans colères ou sans bouderies, amour est fruit
blet ou fruit vert.
La bouderie, c’est saler à point ; la prolonger
c’est le rien de plus qui est plus que trop.
Les kural de Tiruvalluvar sont des distiques de sept
pieds. À côté des fluviales épopées,
l’Inde a aussi cultivé les formes brèves. Ainsi
les chhappas d’Akho, trois vers unissant deux séquences
métriques. Akho les illumine par un sens aigu de la métaphore
et un art de la pointe ironique. Poète gujarati du XVIIe siècle,
son œuvre s’inscrit dans le cadre de la poésie dévotionnelle,
mais avec un ton particulier. Plus encore que la dévotion lui
importe la connaissance. Il aborde Dieu en termes intellectuels. Sa
vision est proche de celle de l’école non-dualiste de Shankara.
Il brocarde volontiers la folie des hommes et évente les pièges
qui se dressent sur les chemins de la sagesse :
« À bord d’un bateau fabriqué
avec les cornes d’un lièvre et navigant sur les eaux d’un
mirage,
Les deux fils d’une femme qui n’avait jamais eu d’enfants
faisaient force de voiles, chargés d’une cargaison d’épices
aussi haute qu’un cèdre sous le ciel… »
Ainsi se dévide l’histoire quand nous la conte un amateur
de sornettes : Akho, aujourd’hui comme toujours les gens sont
les mêmes.
Sarvajña sera la dernière étape
de ce périple à sauts et à gambades à travers
la poésie de l’Inde médiévale. Poète
itinérant du début du XVIIIe siècle, Sarvajña
vivait d’aumônes. Soucieux de s’adresser directement
au peuple, il écrivit en kannada de courts poèmes (tripadi)
sur des sujets en prise directe avec la vie quotidienne. Rien de ce
qui est humain ne lui est étranger. Ses tercets imprégnés
d’humour subtil ou de satire mordante lui ont valu au Karnataka
une inoxydable popularité :
Dieu est caché
dans le cœur des sages
comme l’éléphant dans le miroir.
*
Ce que tu donnes est à toi,
ce que tu tiens sous clé est à autrui.
Ne regrette pas de donner car un bienfait t’attend.
*
Quand il pleut l’écervelé s’abrite sous un
arbre.
S’en avisera-t-il : les mauvaises gens n’offrent pas de
refuge.
La pluie cesse et les gouttes d’eau lui tombent encore sur le
crâne.
*
Le chien aboie quand un éléphant passe dans la rue.
Si l’éléphant aboie comme un chien
c’est l’éléphant qui perd la face.
*
La langue n’a pas d’os, le pauvre n’a pas de pouvoir.
Il n’y a pas de poutres et de piliers pour soutenir le ciel.
Il n’y a pas de castes aux yeux de Dieu.
Si nous avons fait un rapide, trop rapide détour
par les littératures de l’Inde médiévale,
c’est qu’à l’exception de Kabîr et d’une
dérisoire poignée de poètes, elles sont inconnues
en France. Le lecteur a parfois l’impression qu’un immense
trou noir s’étire depuis les temps anciens du Râmâyana
ou de Kâlidâsa jusqu’à Rabindranath Tagore,
après quoi il est de nouveau convié à sauter à
pieds joints jusqu’à Salman Rushdie. Vaste dépôt
de saveurs insoupçonnées, la poésie médiévale
constitue une part vivante du patrimoine et de la tradition de l’Inde.
Or les écrivains contemporains, selon des degrés variables,
sont redevables à cette tradition, même quand ils en incendient
les archétypes. « L’Inde médiévale
est le fondement sur lequel repose l’Inde moderne » a pu
écrire le poète et critique Ayyappa Paniker .
La modernité littéraire en Inde est le
fruit de la rencontre avec l’Europe. Elle a connu une lente incubation
dans la première moitié du XIXe siècle puis elle
s’est affirmée à un rythme de plus en plus soutenu
au lendemain de la révolte des cipayes et de la féroce
répression qui s’ensuivit (1857-1858). C’est à
Calcutta, alors capitale de l’Empire britannique des Indes, qu’une
synthèse de la culture anglo-indienne a commencé à
prendre corps. Le Fort William College fut fondé en 1800 par
Lord Wellesley, aristocrate arrogant et francophobe qui voulait dresser
un contre-feu face à la propagation des idéaux de la Révolution
française parmi les cadres britanniques en Inde. En 1817, le
Calcutta Hindu College vit le jour, destiné à éduquer
une élite indienne. Puis ce fut le tour du Queen’s College
de Bénarès. Comme devait le déclarer Macaulay,
les Britanniques répondaient à une pressante nécessité
: « Former une classe qui servirait d’interprètes
entre nous et les millions de personnes que nous gouvernons ; une classe
d’individus indiens par le sang et la couleur de peau, mais anglais
par leurs goûts, leurs opinions, leur morale et leur pensée
». En 1818 fut ouverte à Calcutta la première bibliothèque
publique du sous-continent. Elle possédait la plus riche collection
d’Orientalia de l’époque, avec plus de onze mille
volumes imprimés et manuscrits. Peu à peu se forma une
élite indienne qui connaissait par cœur les vers de Chaucer,
de Shakespeare, de Milton, et qui s’apprêtait à lire
Dickens, Thackeray, Thomas Hardy, mais aussi Tolstoï et plus tard
Gorki… Cette élite que l’on espérait convertir
au christianisme se mit au contraire à renouer avec sa propre
tradition spirituelle, à l’approfondir, à la rénover.
Dans le sillage de William Carey, de brillants sanskritistes européens
exhumaient des textes anciens, tandis que d’autres pasteurs chrétiens
établissaient les premiers dictionnaires et les premières
grammaires dans des langues vernaculaires comme l’assamais. Avec
l’essor des journaux puis du télégraphe, avec la
création d’un réseau de voies ferrées et
plus encore avec l’instauration, en 1854, du service postal à
prix unique pour des envois sur tout le territoire indien, les échanges
pouvaient s’intensifier, les idées et les œuvres se
répandre.
La période d’apprentissage dura un bon demi-siècle,
puis les premiers romans virent le jour autour des années 1865-1880,
alors même que se préparait l’éclosion du
nationalisme indien. Le pionnier fut en ce domaine l’écrivain
bengali Bankim Chandra Chatterjee (1838-1894). Il publia ses deux premiers
romans en 1865-1866. Le deuxième, Kapalkundala, compte parmi
ses meilleurs livres et, fait significatif, l’héroïne
emprunte à la fois ses traits de caractère à la
Shakuntalâ de Kâlidâsa et à la Miranda de Shakespeare.
Bankim Chandra Chatterjee, fondateur du mensuel littéraire et
culturel Bangadarshan, donna une impulsion décisive à
la création littéraire en bengali et dans d’autres
langues de l’Inde. Les années 1870-1900 virent la publication
de romans en telugu, en tamoul, en gujarati, en oriya, en ourdou, tandis
que Bhâratendu Harishchandra (1850-1885) ouvrait la voie à
la nouvelle littérature hindi. Rabindranath Tagore, futur Prix
Nobel (1913), écrivit nombre de ses nouvelles dans les années
1890, répondant ainsi à la demande éditoriale des
magazines et à l’attente de ses lecteurs. « La nouvelle
— devait déclarer plus tard R. K. Narayan — est le
meilleur moyen d’utiliser l’abondance de sujets qui s’offrent
à nous. » Si les œuvres littéraires ne sauraient
être confondues avec des documents sociaux, il est néanmoins
intéressant de prendre en considération la thématique
des nouvelles de Tagore, car elle est partagée, selon des tonalités
d’esprit et des modalités d’écriture différentes,
par une pléiade d’écrivains à la charnière
entre le XIXe et le XXe siècle : ainsi les nouvelles de Tagore
évoquent-elles les rapports entre propriétaires terriens
et paysannerie, le mariage des enfants et le système de la dot,
l’orthodoxie bigote et la question des castes, l’écart
grandissant entre ville et campagne, les disparités sociales
et la misère déshumanisante, ou encore les frustrations
de la nouvelle élite indienne. C’est une époque
où les écrivains sont sollicités par les défis
du monde réel, à l’instar de Sarat Chandra Chatterjee
qui déclarait : « C’est la douleur de ceux qui, dans
ce monde, n’ont fait que donner sans rien recevoir, ceux qui sont
opprimés, démunis et faibles ; ceux dont les larmes n’ont
jamais compté pour personne ; ceux qui, au cours de leur vie
de souffrance insoluble, n’ont jamais compris pourquoi, malgré
tout, ils n’ont eu droit à rien ; c’est leur douleur
qui m’a rendu éloquent. Ce sont eux qui m’ont poussé
à porter la plainte des hommes auprès des hommes. J’ai
vu s’accumuler contre eux tant d’injustice, de mauvaise
justice et de justice sans justice… »
Porter la plainte des hommes auprès des hommes, tel aura été,
au début du siècle et jusqu’aux premières
années de l’Indépendance, l’accent principal
des littératures indiennes. Au contact des œuvres de Marx
et de Freud, puis de Sartre, Camus et des écrivains majeurs des
différentes littératures du monde, le roman, la nouvelle
et la poésie se sont diversifiés au point de se caractériser
aujourd’hui par des mouvements multidirectionnels et de constituer
une vibrante polyphonie. Nous avons affaire le plus souvent à
des écritures métissées, dialogiques, marquées
par une confrontation entre Soi et l’Autre et par une tension
féconde entre des concepts ou modèles européens
et tout ce qu’engendrent les sources profondes de l’Inde.
Depuis l’Indépendance, la scène littéraire
a vu l’irruption de femmes en cohortes fournies et talentueuses.
D’Anita Desai à Arundhati Roy, de Mahasveta Devi à
Qurrat al-‘Ain Haidar, d’Amrita Pritam à Ambaï,
aucune ne ressemble à l’autre et toutes ont su trouver
et affirmer leur langage.
Dans The Vintage Book of Indian Writing, une anthologie publiée
en 1997 par Salman Rushdie et Elisabeth West, une trentaine d’auteurs
contemporains sont représentés. Tous écrivent en
anglais, à l’exception de l’écrivain ourdou
Saadat Hassan Manto. Ainsi sont passées sous silence les autres
langues du pays et, du même coup, des nouvellistes et romanciers
de l’envergure de Nirmal Verma, O. V. Vijayan et U. R. Anantha
Murthy, pour ne citer que trois noms incontournables. Comme l’a
relevé un critique, vis-à-vis des non-Indiens le parti
pris de Rushdie et West relève de la désinformation ;
à l’égard des Indiens, on n’est pas loin de
la provocation, sinon de l’outrage. On l’aura compris, la
démarche d’Europe répond à d’autres
ambitions et à d’autres critères. Les nouvelles
et poèmes que nous publions ont été écrits
dans dix-huit langues de l’Inde. Parmi les écrivains anglophones,
outre l’excellent Amitav Ghosh qui prend ici la plume de l’essayiste,
nous avons accordé tous privilèges aux poètes :
à la différence des romanciers indo-anglais, ils ne sont
guère traduits et ne jouissent pas d’une fulgurante reconnaissance
sur la scène internationale.
Un jour qu’on lui demandait pourquoi il écrivait en kannada
et non en anglais, U. R. Anantha Murthy répondit : « La
langue kannada est parlée dans la rue, elle a été
préservée par les non-lettrés. J’écris
dans cette langue, mais mes articulations conceptuelles, ma pensée
analytique, tout cela vient de ma familiarité avec la langue
anglaise. En revanche, seule notre langue maternelle peut nous offrir
les métaphores capables de rendre compte de tout le registre
des émotions. Les écrivains indiens qui écrivent
dans les langues régionales ont accès aux sources fraîches
et aux printemps profonds de la vie. » C’est à ces
printemps indiens que nous souhaitons convier nos lecteurs.
Jean-Baptiste PARA
avec la collaboration de Christian PETR
Notes
1. Trad. Christian Paoloni, Le Promeneur, 1994.
2. Octavio Paz, Lueurs de l’Inde, trad. Jean-Claude Masson, Gallimard,
1995.
3. Pier Paolo Pasolini, L’Odeur de l’Inde, trad. René
de Ceccatty, Denoël, 1982.
4. Il faut tenir compte de disparités entre les sexes (64 % pour
les hommes, 40 % pour les femmes) mais aussi entre les États
(90,6 % au Kérala gouverné par les communistes, 38,5 %
au Bihar, pour citer les deux chiffres extrêmes des statistisques
établies en 1991).
5. « How India has fared since Independence », Frontline,
vol. 14, n° 16, 9-22 août 1997.
6. Charles Malamoud, Préface à L’Inde fondamentale
de Louis Renou, Hermann, 1978.
7. Traduit du sanskrit, préfacé et annoté par Marie-Claude
Porcher sous le titre Histoire des dix princes, Gallimard / Unesco,
1995.
8. Pour servir à la réflexion sur les rapports entre tradition
et modernité en Inde, on signalera que parmi les premiers films
de fiction issus des studios du sous-continent et réalisés
par Dadasaheb Phalke, figurent d’une part des épisodes
du Mahâbhârata (1913) et du Râmâyana (1917),
et d’autre part une vie du poète Tukârâm inaugurant
la tradition du « devotional film » (1921).
9. Toukâram, Psaumes du pèlerin, traduction
et préface de G. A. Deleury, Gallimard / Unesco, 1956.
10. Charles Malamoud, « Kâma », in Encyclopædia
universalis.
11. Guido Gozzano, Carnets indiens, trad. Muriel Gallot, Actes Sud,
1990.
12.Shankara, « l’auspicieux », désigne Shiva.
13. Tiruvalluvar, Le Livre de l’amour, traduit et préfacé
par François Gros, Gallimard / Unesco, 1992.
14. Introduction à Medieval Indian Literature, vol. 1, Sahitya
Akademi, New Delhi, 1997.
15. C’est également à Lord Macaulay que l’on
doit cette fracassante déclaration, en 1835 : « Une seule
étagère de livres européens vaut toute la littérature
de l’Inde et de l’Arabie. »
16. Cité par Prithwindra Mukherjee dans sa préface à
Mahesh et autres nouvelles de Sarat Chandra Chatterjee (1876-1938),
Gallimard / Unesco, 1988.
17. Ces propos trouvent un écho d’une intense et subtile
complexité dans « Un cheval pour le soleil », la
nouvelle d’Anantha Murthy publiée dans ce numéro.
Dans le dialogue entre Venkata et le narrateur, alter ego de l’écrivain,
c’est l’identité indienne qui est interrogée.
Le plus étrange est que la dynamique et les personnages principaux
de cette admirable nouvelle ressemblent de manière inattendue
à l’un des grands romans qui sondent l’identité
russe, l’Oblomov d’Ivan Gontcharov (1858). Les rapports
entre Anantha et Venkata rappellent ceux qui unissent et opposent Oblomov
et son ami d’enfance Stolz. Dans le roman de Gontcharov, Stolz
est un homme actif, rationnel, positif, européen, il vit dans
un temps vectoriel et linéaire. Oblomov, selon la formule de
Jacques Catteau, est « le prince de la paresse, le poète
du nonchaloir », il vit dans un temps cyclique et comme Venkata
il consent avec humilité à l’accomplissement du
destin. À propos du chef-d’œuvre de Gontcharov, Jacques
Catteau nous dit encore qu’il s’agit d’un roman «
nourri d’influences occidentales, mais libéré des
modèles occidentaux ». On pourrait en dire autant, mot
pour mot, de l’œuvre d’Anantha Murthy. Certes, on respire
dans sa nouvelle des parfums d’épices et de bains aux huiles
et non l’odeur du kvas et des cornichons à l’aneth,
mais si l’on oublie le décor, les affinités entre
les œuvres ouvrent un espace troublant à la réflexion,
ou à la rêverie…