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Nous vous proposons dans cette rubrique études & documents qui permettent, en complément des actes du colloque consacré à la revue, de feuilleter quelques pages de la riche histoire d'Europe...
Etudes
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Etudes & documents
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J.L Leutrat - Allocution d'ouverture
H. Béhar - Les tables d'Europe
M.C. Bouju - Europe & ses éditeurs
P.E. Robert - Europe, 1934-1939 : les voyages en URSS
N. Racine - Commémorations d'écrivains entre les deux guerres
M. Collot - Supervielle l'européen
N. Raoux - Quand Europe s'ouvrait à "l'autre Allemagne"
J.Y. Guérin - Rédacteur en chef Jean Cassou
A. Roche - La critique littéraire & ses présupposés dans Europe dans les années 30
H. Meschonnic - Europe pour la poésie, la poésie pour Europe aujourd'hui
C. Dobzynski - Un regard intérieur
Actes
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Tables de la revue (1923-2000)
Une petite histoire d'Europe (en préparation)
Actes
du colloque Europe, une revue de culture internationale, 1923-1998 
Tables
de la revue (1923-2000) 
Quelques pages d'histoire
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Junichirô Tanizaki Nov.-déc. 2001
Comment commence Tanizaki Tanizaki Jun.ichirô (1886-1965) fait partie des écrivains
japonais de ce siècle dont la renommée a atteint l’Occident
dès les années 50, avant même que l’engouement
pour les littératures exotiques propulse la littérature
japonaise vers les rayons bien placés de nos librairies. Moins
connu toutefois que deux autres figures emblématiques, Kawabata
et Mishima, Tanizaki n’en compte pas moins, et depuis longtemps,
de fidèles lecteurs, plus sensibles peut-être à
la créativité, l’audace, l’innovation dont
il fait preuve qu’aux images attendues du Japon véhiculées
par les deux autres. Dans les années 90, l’édition
française a offert une reconnaissance dont il eût certainement
été heureux puisqu’il a été le premier
auteur japonais à entrer dans la Pléiade [1]. D’une manière générale, Tanizaki est célèbre,
parmi les lecteurs japonais, pour l’extraordinaire talent avec
lequel il crée des univers fictionnels. Se démarquant
de tant de ses pairs qui s’adonnent aux joies du roman autobiographique
[2], Tanizaki clame l’importance de l’invention, de la fiction,
qui fait selon lui le sel de la littérature. Les écrivains
japonais, comme d’autres, plus même que d’autres peut-être,
se livrent avec délectation à l’exercice parfois
trouble de la polémique : en 1927, un très célèbre
débat, dénommé habituellement « Polémique
sur l’intrigue des récits », oppose Tanizaki à
Akutagawa Ryûnosuke [3]. On en retiendra ici les positions affirmées
avec véhémence par Tanizaki : « J’ai récemment
pris de mauvaises habitudes : que je lise mes propres œuvres ou
celles des autres, je ne parviens à y trouver de l’intérêt
que s’il s’agit de fiction. Je n’ai pas plus envie
de lire que d’écrire des textes qui se contentent de matériaux
puisés dans les faits, ou même qui sont simplement descriptifs
», n’hésite-t-il pas à écrire. Le terme
utilisé ici est uso, qui désigne ce qui est fiction, mensonge
: la littérature, pour Tanizaki, se replie dans le non-vrai.
Le roman, c’est l’invention d’un autre monde.
Ceci se passait en un temps où les gens possédaient encore la vertu précieuse de faire, comme on dit, « des folies » — suffisamment du moins pour que les rouages du monde, à la différence d’aujourd’hui, ne grincent pas trop fort —, un temps où bouffons et serveurs de thé gagnaient bien leur vie à vendre des histoires drôles pour chasser tout nuage du front serein des grands seigneurs et de la jeunesse dorée, et aux palais, faire rire sans fin servantes et prostituées de luxe, si bien que le monde allait sans heurts son petit train. [5] En ce temps-là, un caprice m’avait poussé à prendre du champ par rapport au climat de joyeuse turbulence au sein duquel mon être s’était jusque-là complu. Souhaitant m’éclipser discrètement du cercle d’amis et de femmes avec qui, pour des raisons diverses, j’entretenais des rapports suivis, je m’étais mis en quête d’une retraite appropriée et, à force de recherches, avais fini par trouver à Asakusa, aux abords de l’avenue Matsuba, une pièce que j’avais louée dans l’aile résidentielle du temple de la secte Shingon. [6] Dans ces deux ouvertures de nouvelles — Le Tatouage, paru en
1910, et Le Secret, de 1911 —, on remarque la rapidité
avec laquelle Tanizaki campe un milieu, un monde vaguement interlope.
Au lecteur est proposée une littérature de mauvais garçon,
qui l’attire avec une promesse de frissons peut-être interdits.
Mais, en outre, Tanizaki parvient à dynamiser son écriture
en jouant de la tension que provoquent les contrastes et les heurts
: la vertu des « folies », la turbulence et la retraite.
Avec les premières lignes de ces textes, Tanizaki construit un
espace complexe, rétif à la monologie, un espace où
les choses et les êtres montrent certaines faces et cachent des
vérités diverses. C’est par ce jeu des contrastes,
des tensions, que le lecteur se trouve saisi : quelque chose qui s’annonce,
dans ces incipit, comme une promesse de vertige. Je me propose de raconter le plus honnêtement possible, sans rien déguiser, dans sa vérité nue, notre vie conjugale, dont le monde apparemment n’offre pas beaucoup d’autres exemples. [7] L’incipit est celui d’un roman et non plus d’une
nouvelle : mais cette fois encore, il se signale par l’extraordinaire
efficacité avec laquelle, en quelques mots, se trouvent posées
les conditions du texte. Une phrase suffit au lecteur pour comprendre
qu’il a affaire à une narration à la première
personne, et plus exactement à une confession, que le narrateur
s’apprête à relater une aventure dont il a été
l’un des protagonistes et non un simple témoin, que cette
aventure est celle d’un couple, et qu’il s’agit d’une
histoire sortant de l’ordinaire. De plus, il est demandé
au lecteur de croire — ou de feindre croire — que le récit
qui lui est destiné est véridique. Le lecteur comprend
: avant toute entrée dans l’histoire elle-même, il
lui est demandé d’accepter le régime narratif qui
lui est ainsi décrit, brièvement mais entièrement,
d’accepter, en somme, les règles du jeu. Tanizaki insiste
ici sur la mise en scène de la narration : en soulignant que
le narrateur est le destinateur du texte, il impose au lecteur d’occuper,
ou de faire semblant d’accepter, la position de destinataire.
Et dès lors, le lecteur est pris au piège, parce qu’il
se trouve entraîné dans la fiction, comme destinataire
de ce récit fictionnel, comme lecteur dans le texte dont le lecteur
du texte devient… le double ? le témoin ? Si l’on
accepte les conditions définies dans cette première phrase,
alors il n’y a plus qu’à se résigner et à
se prêter au jeu jusqu’à la dernière ligne.
Il n’y a pas de demi-mesure possible, parce que le lecteur est
un acteur dont la place est préparée dans le texte. C’est,
pourrait-on dire, imparable. Plusieurs fois, au cours de la matinée, Misako avait demandé à son mari : « Quelles sont vos intentions ? Irez-vous quand même ? » sans en obtenir une réponse tant soit peu précise ; comme elle ne parvenait pas non plus à se décider, midi passa tandis qu’ils traînaient. [9] L’incipit de ce roman dit tout du texte qu’il inaugure
: Le Goût des orties est un roman sur l’indécision,
sur ces oscillations du cœur qui font que chacun est saisi dans
les filets de sa propre histoire, se perd dans sa psyché, et
renonce à toute maîtrise du temps. Rien de plus éloigné
de ce roman que l’accomplissement d’un destin, tout est
dans l’indétermination. Or se donner un tel sujet est une
gageure, puisque l’auteur doit parvenir à entraîner
le lecteur sur le thème « rien ne (se) décide »,
slogan qui est tout sauf entraînant... Pour atteindre ce but,
une solution : souligner l’indécision jusqu’à
la rendre hyperbolique, jusqu’à lui donner un statut mythique
— ou presque. On voit donc l’importance stratégique
de cet incipit : il pointe d’emblée vers la raison d’être
du texte, il en donne le ton et ce ton en est le sujet même :
l’impossibilité qu’il se passe quelque chose. Commencer
à lire Le Goût des orties place le lecteur dans une situation
paradoxale : il se trouve pris dans un texte dont il sait d’emblée
qu’il ne raconte rien, et il se découvre en train d’en
jouir. Le roman, dans ce sens, représente peut-être un
hapax dans le lexique littéraire : un roman dont l’intrigue
consiste à exhiber l’absence d’intrigue... C’était un mois de septembre, quand j’habitais encore à Okamoto. Il faisait un temps superbe ce jour-là et vers le soir, ou plutôt peu après trois heures de l’après-midi, j’eus soudain envie de faire une promenade à pied dans la région. [10] Le lecteur habitué aux incipit fulgurants est un peu décontenancé
devant ces phrases que l’on dirait volontiers quelconques. L’étrangeté
du texte se confirme quelques lignes plus loin, lorsque le narrateur
entraîne le lecteur dans une série de digressions réellement
ou faussement savantes concernant le site célèbre, but
de la promenade. Le lecteur décontenancé est cette fois
un peu désorienté : Quel discours Tanizaki s’apprête-t-il
à lui infliger ? Où se cache le romanesque ? Il faut attendre
alors le déclenchement de l’intrigue proprement dite, la
rencontre avec un inconnu, pour que le lecteur se trouve pris au piège,
et tout le début apparemment anodin se trouve ressaisi dans le
romanesque. L’inconnu, en effet, raconte au narrateur l’histoire
qui liait son père à deux sœurs ; une fois l’histoire
terminée, l’inconnu disparaît comme s’il n’avait
été qu’un songe. L’ensemble du texte prend
rétrospectivement une autre couleur : il s’insère
dans un réseau intertextuel qui fait resurgir des pièces
de Nô, dans lesquelles un personnage se révèle un
spectre venu raconter une histoire du passé ; et tout ce qui
semblait digressions anodines est réinterprété
en termes de mise en scène dans laquelle les textes du passé
viennent former le décor dans lequel brille l’œuvre. « S’il te plaît, "Koisan" ? » Bruine de neige est une chronique : nous est racontée la vie
d’une famille de la bourgeoisie d’Ôsaka durant quatre
années. La seule intrigue, si intrigue il y a, est la recherche
d’un mari pour l’une des filles de la famille. Le roman
est donc ponctué par les omiai, les rencontres arrangées,
destinées à procurer un époux à Yukiko.
Pour le reste, ne nous sont donnés à lire que les menus
faits de la vie quotidienne, anodins ou plus dramatiques (une inondation,
par exemple), les rites familiaux comme les séances de contemplation
des cerisiers. La vie s’écoule, le Japon a beau se précipiter
dans la guerre, l’écho des temps demeure à peine
perceptible dans ce monde feutré de la famille Makioka. 1er janvier. […] Désormais, je noterai dans ce journal tout ce qu’hier encore j’hésitais à lui confier. J’ai préféré jusqu’à présent éviter d’entrer dans les détails de ma vie sexuelle et de notre vie conjugale. Tout cela de crainte que ma femme, lisant ce journal en cachette, ne se mette en colère, mais la nouvelle année aidant, j’ai décidé de ne plus me laisser impressionner. [14] 16 juin. […] Je vais en soirée au Premier Théâtre de Shinjuku. Le programme se compose d’Au-delà des représailles, de l’Histoire de Hikoichi et de Sukeroku ou l’immarcescible Chrysanthème des courtisanes, mais j’ai l’intention de voir ce Sukeroku seulement — dans le rôle-titre, Kan.ya risque d’être décevant mais, ayant appris qu’Agemaki serait jouée par Tosshô, j’ai supposé que ce serait magnifique, bref c’est elle qui m’a attiré, bien plus que Sukeroku. Ma vieille épouse et Satsuko m’accompagnent. [15] Dans ces deux romans, Tanizaki emprunte la forme du journal intime
: La Clef croise les journaux tenus par les deux protagonistes tandis
que le Journal d’un vieux fou se présente comme la transcription
du journal tenu par un vieillard. Or ces choix formels ont des incidences
immédiates sur l’implication du lecteur dans le protocole
d’écriture : la forme diariste permet à Tanizaki
de mener le lecteur au cœur des méandres de la libido des
personnages, dans ce qu’elle a, en principe, de moins avouable
— et qui ne se confie que dans le secret d’un cahier strictement
privé : or cette intimité avec les personnages est imposée
dès les premières lignes au lecteur puisqu’elle
dérive de la forme même. Le lecteur est placé en
position de voyeur, il lit quelque chose dont l’accès lui
est, en principe interdit, puisque nul n’est censé lire
un journal intime sinon par effraction. Tanizaki obtient un effet d’amplification
entre le caractère scandaleux de ce qui est offert à la
lecture et le biais par lequel le lecteur y accède, redoublant
aussi le plaisir de lire que procure toute transgression. Tout se joue,
une nouvelle fois, dans la mise en œuvre du texte : et à
la fin de sa vie, Tanizaki aura encore réussi à inventer
un dispositif d’une redoutable efficacité. Anne BAYARD-SAKAI Notes 1. Tanizaki, Œuvres, 2 volumes, Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, 1997 et 1998. Tous les extraits cités le seront dans
cette édition. Note de la rédaction
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