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L'ardeur du poème

Mars 2002

 

L'ardeur du poème

Partout, en tous pays et dans toutes les langues, des poèmes s'improvisent, se composent, se disent ou s'écrivent. Ces chants, ces invocations, ces exorcismes, ces textes sacrés ou profanes, ces cris de révolte, ces blasphèmes, ces jeux, ces litanies d'amour, ces déplorations, ces visions lumineuses ou sombres, qu'on les nomme ou non poèmes, participent d'un même élan, d'une même ardeur. Avoir recours à la parole et aux mots pour créer un alliage de sens et de sons qui excède les limites du langage ordinaire, et par là les interdits et les normes, voilà qui semble une pratique commune sans rien jamais de commun, puisqu'il s'agit d'expériences exceptionnelles ou banales, mais transmuées en créations singulières. Qu'est-ce donc que cette activité qui ne se connaît pas de frontières alors qu'elle requiert une multitude de passeurs ? Qu'est-ce donc que la poésie ? Quelle est sa spécificité dans le champ de la littérature et des arts ? Pourquoi son importance capitale dans l'histoire des civilisations est-elle sans commune mesure avec son audience immédiate ? Quel est son rôle et quel est son défi dans le monde d'aujourd'hui ? Qu'y a-t-il en elle de résistance et de promesse ? Comment les poètes conçoivent-ils la poésie ? Qu'ont-ils à nous dire de leur expérience et de leur pratique personnelles ? C'est un riche faisceau de questions qui est à l'origine de ce numéro d'Europe. Nous avons voulu mener cette exploration en donnant la parole à des poètes du monde entier, persuadés qu'on respire mieux et plus intensément au grand large que confiné dans son pré carré. Dans A Defence of Poetry, en 1821, méditant sur le destin de la poésie, Shelley rappelait qu'elle était née en même temps que l'homme et redoutait un âge où sa voix ne se ferait plus entendre que comme les pas d'Astrée quittant le monde. Pourtant, disait-il, " la culture de la poésie n'est jamais plus désirable qu'aux époques pendant lesquelles, par suite d'un excès d'égoïsme et de calcul, l'accumulation des matériaux de la vie extérieure dépasse le pouvoir que nous avons de les assimiler aux lois intérieures de la nature humaine. " C'était souligner à quel point la poésie concerne de près le foyer de l'humain. Dans le rapport entre forme de vie et forme de langage, peut-être est-elle ce qui s'offre en plus active offrande. Pour désigner ce dont il est ici question, Dante avait forgé le néologisme trasumanar : accomplir jusqu'aux plus lointaines limites tout le parcours dans l'humain, jusqu'à un seuil où le poème, après avoir " traité les ombres comme choses solides ", ce qui revient à circonscrire jusqu'à l'incorporel dans le corporel, à porter le langage au-delà du sensible avec le sensible, révèle un point d'incandescence qui est aussi un état de silence et de nudité : " Plus pauvre désormais sera ma parole / […] que celle d'un enfant / qui baigne encore sa langue à la mamelle ". Ainsi, au terme de la Divine comédie, au chant ultime du " Paradis ", il y a comme un cri d'enfant, image de la vie au plus près de sa naissance. Et le poème est aussi naissance. " Une âme inaugurant une forme " disait Pierre Jean Jouve. Il constitue une expérience qui nourrit le principe vital. Selon les mots de Shelley, la poésie " crée un être dans notre être… elle libère notre vue intérieure de la pellicule de l'habitude qui nous rend obscure la merveille de notre être, elle nous impose de sentir ce que nous percevons, et d'imaginer ce que nous connaissons ". Même dans le cri d'enfant qui passe entre les vers de Dante, elle est toujours une voix, jamais un écho. Mais de quelle voix et de quelle naissance s'agit-il ? Sans doute faut-il s'interroger sur le fait qu'en des temps reculés, en Inde comme en Grèce, furent tissés sur une même trame la poésie et le sacrifice. " Le Sacrifice désira la Parole. "Ah ! comme je voudrais faire l'amour avec elle !" Et ils s'unirent " lit-on dans le Shatapatha-Brâhmana (III, 6-2-16). En Grèce ancienne, Apollon était ce dieu dont Pindare nous dit qu'il octroie la cithare et donne la Muse à qui lui plaît. Apollon était aussi le dieu boucher et sacrificateur (mágeiros), celui " qui aiguise, innombrables, les coutelas de Delphes et instruit ses serviteurs en cet office ", lit-on chez Aristophane. Qu'il fût habile à manier le couteau, l'épisode du dépeçage de Marsyas nous le rappelle aussi. Et que cette maîtrise ne soit pas sans lien avec l'art du poème, Dante nous le laisse entendre au chant I du Paradis, quand sur le point de s'engager dans ce qu'il estime être le plus haut défi de son poème, il invoque Apollon en ces termes : " Entre dans ma poitrine et souffle, ô dieu, / comme le jour où tu fis Marsyas / hors du fourreau de ses membres jaillir. " Ce qu'implique le propos de Dante, au-delà d'un appel à l'inspiration, c'est que cette dernière ne peut surgir et habiter le poète que s'il s'est préalablement vidé de lui-même, défait de soi jusqu'à atteindre au plus extrême dénuement. Celui qui ressent son insignifiance est mieux que tout autre préparé à tenter le geste du poème. Il va convertir son mutisme douloureux en un silence où la parole pourra s'incarner. Une parole où derrière chaque mot fera pression le langage tout entier. Car le poème est une naissance au monde. Il s'accomplit dans la pleine conscience ou l'intuition obscure que l'origine n'est pas un point fixe à l'orée d'une vie, mais qu'elle constitue un processus constant : une manière d'engager à nouveau un pari avec l'inconnu, une activation de la vie qui autrement s'enliserait dans la narcose, dans la fatigue et l'usure du quotidien. " Incessante origine ", a dit Mario Luzi. Mais si le poème est naissance au monde, il est aussi naissance du monde. C'est le sens même du sacrifice. En effet, la fonction du sacrifice est de revivifier l'univers en actualisant le moment apertural de l'origine. Il n'affirme pas un principe d'invariance et de répétition, mais le fait que depuis le premier jour, et chaque jour depuis, toute chose a été, est et doit être accomplie radicalement, c'est-à-dire selon sa racine, dans l'aurore d'une genèse. L'Inde ancienne nous offre à ce propos des ouvertures fécondes, qui nous incitent aujourd'hui encore à interroger la signification profonde du fait poétique. La pensée védique du sacrifice, intimement liée à la pensée du poème, rejoint les réflexions des Formalistes russes du XXe siècle sur l'œuvre d'art comme conjuration de l'entropie. " Les premiers poètes ont marché dans le sentier de la Parole grâce au sacrifice " lit-on dans le Rg-Veda (X, 71). Selon les hymnes védiques, la parole a pouvoir d'ordonner et d'harmoniser la totalité du cosmos. Et dans le Shatapatha-Brâhmana, composé entre le Xe et le VIe siècle avant notre ère, le monde régénéré par le poème-sacrifice fait à son tour entendre un chant : " Se sentant tout entière achevée la Terre chanta : d'où son nom de Cantatrice… c'est pourquoi ce qui se croit achevé chante, ou se plaît aux chants. " La poésie n'est pas une essence. Elle est peut-être ce qui relie l'énergie de l'âme à l'énergie de la langue. Quand ces deux énergies ne sont pas au contact ou restent assoupies, l'humanité en nous mortifie son essor. Nous gisons alors, pour reprendre la phrase de Shelley, " sous les cendres de notre propre naissance et couvons un éclair qui n'a pas trouvé de conducteur ". La poésie ne serait-elle pas, comme l'amour, et dans la conscience même de notre finitude, ce qui nous relève quotidiennement de notre propre mort psychique et spirituelle ? Dans Résurrection du mot (1914), Victor Chklovski observe que dans le langage de tous les jours, nous revêtons fatalement la cuirasse de l'habitude et ne prêtons plus attention aux mots que nous employons. Nous ne les entendons plus. De ce fait, si les mots nous permettent encore de reconnaître le monde, ils ne nous invitent plus à le voir et à le ressentir. " Nous sommes semblables aux riverains de la mer qui n'entendent plus le bruit des vagues… semblables au violoniste qui aurait cessé de ressentir son archet et ses cordes… Seule la création de formes nouvelles de l'art peut rendre à l'homme la sensation du monde, peut ressusciter les choses et tuer le pessimisme " écrit Chklovski. Dans le droit fil de cet argument, les Formalistes russes ont mis en circulation le concept d'ostranenié, terme qui pourrait se traduire par défamiliarisation, dans le sens de " rendre étrange ", c'est-à-dire " de créer une perception particulière de l'objet, de créer sa vision et non pas sa reconnaissance ". Il y a trois mille ans, l'Inde avait déjà conceptualisé l'écart entre le travail profane et le travail du rite, comme entre le discours de la communication usuelle et le poème. Dans Cuire le monde, Charles Malamoud signale que selon les théoriciens indiens, " le principe qui est la base des figures de la poétique est le vaicitrya (diversité-étrangeté), ou la bhangi (rupture), ou encore la vakrotki (diction courbe). " Et sur ce qui fait lien entre poème et sacrifice, le grand indianiste nous dit encore : " Pindare, arrivant à Delphes, offre un péan, en guise de victime ; le poète taille dans la matière verbale comme le sacrificateur dans la chair de l'animal ; les articulations du vers sont l'image des membres du corps, et les césures une transposition des incisions, etc. Le poème peut être une offrande, parce qu'il est l'analogue d'une victime. Dans l'Inde, la victime peut être une offrande parce que le couteau du dépeceur en fait l'analogue d'un poème. " Le poème et le sacrifice n'ont d'autre fin que de transformer la parole et le geste humain en véhicule de l'aurore. Au cours du siècle qui vient de s'achever, Pierre Jean Jouve l'a expressément écrit : la fonction du poète, disait-il, implique le sacrifice, " car pour être chargé de la puissance d'amour antagoniste à la mort, le poète doit transporter cette puissance dans tous les endroits où elle est attaquée et recevoir avec elle les coups ". Il précise que dans un monde adonné au ravage, à la destruction, à la négation féroce, l'affirmation du poème doit traverser " une vraie mort, sinon corporelle, du moins mentale : la mort à toute certitude, à la seule certitude nécessaire ". Si le poème participe à la recomposition du monde, c'est qu'il naît d'une dislocation ou qu'il a traversé l'épreuve de l'anéantissement. On s'étonnera peut-être qu'au seuil d'un numéro d'Europe qui ouvre ses pages aux réflexions de poètes contemporains, on ait risqué une ouverture à tonalité transhistorique. Sans doute y a-t-il là une part d'impertinence, mais on ne répétera jamais assez avec Marina Tsvetaeva que " toute vraie contemporanéité est coexistence des temps ". Et qu'il n'est nullement anachronique, le présent n'étant pas moins tragique que le plus lointain passé, de voir la poésie comme la voyait Mandelstam : " un soc qui affouille le temps afin d'en faire émerger les couches profondes, le tchernoziom ", condition nécessaire pour atteindre aux terres vierges du temps. Apollinaire qui avait connu d'autres combats, de ceux qui laissent le corps physiquement meurtri, demandait néanmoins : " Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières / De l'illimité et de l'avenir ". Alors, pitié ou pas, ne désertons pas cet horizon fragile qui est à reconquérir sitôt conquis, à rêver, à perdre, à réinventer, dans cet irrépressible mouvement qui tient de l'effraction et de la lumière.

Jean-Baptiste PARA et André VELTER


 

 

 

 

"Dans ce riche numéro, Europe propose un vaste choix de réflexions émanant de poètes du monde entier." (Patrick Kéchichian, Le Monde)

"Un corpus d'une incomparable richesse et qui, sans aucun doute, fera date." (Bernard Mazo, Aujourd'hui poème)

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,30 €

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