Du côté de la
mort la vie
Elle est morte il y aura trente ans le 17 octobre 2003.
Morte prématurément, à quarante-sept ans, à
Rome, dans un accident.
Née en 1926, en Autriche, en Carinthie, dans la ville de Robert
Musil, Klagenfurt, elle était de la génération
de Günter Grass, Martin Walser, Hans Magnus Enzensberger, Thomas
Bernhard, Paul Celan... L’amour ou l’amitié l’ont
liée à beaucoup d’entre eux, et à d’autres
plus âgés aussi, comme Heinrich Böll ou Max Frisch.
Son œuvre compte parmi les productions les plus remarquables de
la littérature germanophone de la seconde moitié du XXe
siècle. En France, cependant, elle est assez peu connue du grand
public. Pour quelles raisons ? Sans doute en premier lieu parce qu’il
est toujours difficile de bien traduire une langue au plus haut point
poétique comme celle de Bachmann. Il devrait cependant être
possible d’éviter d’offrir au public des productions
franchement lacunaires ou fautives. On hésite par exemple à
recommander la lecture de ses recueils de poèmes dans l’unique
traduction disponible jusqu’à présent en librairie.
Il faudrait qu’un éditeur ait le courage de tout reprendre
et de proposer une traduction homogène et cohérente de
l’œuvre tant lyrique qu’en prose, telle que Bachmann
la publia de son vivant. Sans parler de ces milliers de pages qui sont
restées à l’état de fragment ou d’esquisse,
et dans le plus grand désordre, sans que l’auteure, du
fait de sa mort prématurée, n’ait pu préciser
ses intentions — un fonds considérable que même les
lecteurs germanophones ne font que commencer de découvrir, après
que la partie accessible aux chercheurs [1] a été analysée,
classée, ordonnée, souvent avec beaucoup de difficultés
et au prix de bien des polémiques.... Voilà peut-être
une autre raison du succès limité jusqu’à
présent d’Ingeborg Bachmann en France : on ne connaît
d’elle finalement que peu de textes [2] et son œuvre n’a
pas été suffisamment présentée dans ce qu’elle
a de plus passionnant : son caractère inachevé. Dire que
l’œuvre de Bachmann est inachevée, cela ne veut pas
dire bien sûr que les recueils de poèmes, pièces
radiophoniques, recueils de nouvelles et le roman Malina, qui l’ont
située, pour le meilleur et pour le pire, au cœur et au
sommet de la littérature de langue allemande pendant vingt ans
(des années cinquante jusqu’à sa mort, en 1973),
ne forment pas en soi un tout, une œuvre aboutie. Cela veut dire
que « ce texte en friche dans son raffinement même inclut
un inachèvement qui se présente moins comme un accident
que comme un mode d’être » (Françoise Collin).
Il faudrait que tout lecteur puisse lire chaque écrit comme étant
inscrit dans une recherche en mouvement, dans la « confrontation
du possible et de l’impossible » qui à chaque instant
guidait la plume de Bachmann vers « un but qui s’éloigne
à chaque fois que nous nous en approchons [3] ». Ce n’est
pas pour rien que l’édition des œuvres en quatre volumes
parue aux éditions Piper en 1978, c’est-à-dire cinq
ans après sa mort, grâce au travail de ses amies romaines,
Christine Koschel et Inge von Weidenbaum, renouvela tant l’intérêt
pour Bachmann dans l’espace germanophone : on y découvrait
pour la première fois des fragments, le travail en éternelle
gestation et cet élan de la « littérature comme
utopie », de « l’écrivain comme existence utopique
», c’est-à-dire toujours en quête de ce qui,
par définition, ne peut ni ne doit jamais être fixé
ni définitif.
Certes l’œuvre de Bachmann fut interrompue en pleine gestation,
en plein vol. Mais sans doute serait-elle restée de toute façon
au moins en partie fragmentaire. La mort ne l’a pas trahie. Elle
en a révélé trop tôt le caractère
fondamental. Le lecteur peut être dérouté par exemple
par le roman resté à l’état de fragment qu’est
Der Fall Franza (Franza). Ou bien il peut au contraire saisir la chance
de s’immiscer, par sa lecture, entre le possible et l’impossible
de la création. « Bachmann est cette Franza du fragment
de roman qui n’arrive pas à maîtriser son histoire,
sa forme », écrit Christa Wolf en 1983. « Qui tout
simplement n’arrive pas à transformer son expérience
en une histoire présentable, à en extraire une construction
artistique. […] Il est difficile de comprendre que sa qualité
d’artiste se révèle justement en ceci qu’elle
n’arrive pas à étouffer dans l’art l’expérience
de la femme qu’elle est. […] Les alternatives s’écroulent
qui, jusqu’alors, ont maintenu et déchiré notre
univers et aussi la doctrine du beau et celle de l’art. Un nouveau
genre de tension semble chercher à s’exprimer de haute
lutte, dans l’effroi, l’angoisse et le tremblement de l’effarement.
Et sans même la consolation que cela puisse prendre forme ; pas
dans le sens traditionnel. [4] »
Pour ses contemporains déjà, Ingeborg Bachmann avait quelque
chose d’incompréhensible, de mystérieux. Tout un
mythe se créa autour d’elle, un mythe qu’elle contribua
peut-être elle-même à façonner. Elle déconcertait,
embarrassait, fascinait : qu’une femme pût réunir
en elle une intelligence d’une telle acuité et un tel degré
d’émotivité, de sensibilité, de sensualité
et de beauté très féminines, dans les années
cinquante, soixante, cela en déroutait plus d’un ! Une
telle force, et une telle fragilité, quel paradoxe ! Une telle
liberté dans ses liaisons difficiles, ombrageuses, voire scandaleuses,
avec des écrivains et artistes tout aussi célèbres
qu’elle, quelle provocation ! Sa gloire fut une consécration
redoutable, puisqu’elle reposait, en partie au moins, sur une
lecture superficielle de son œuvre lyrique : après avoir
subi la poésie lapidaire et cynique de l’immédiat
après-guerre, l’Allemagne de la reconstruction (Ingeborg
Bachmann employait quant à elle le terme « restauration
») s’empressait de se reconnaître dans un lyrisme
qui, par son intensité émotionnelle, la beauté
et la richesse de sa langue, semblait si bien renouer avec la tradition.
Ingeborg Bachmann, jeune poétesse brillante, étoile des
lettres allemandes, symbolisa le renouveau de toute une littérature
après la catastrophe, sans qu’on comprît, à
cette époque, à quel point, dans ses premiers poèmes
déjà (recueils de 1953 et 1956), sa production était
subversive. Mais lorsque, dès le milieu des années soixante
— c’est-à-dire tout à fait en précurseur
— elle osa bouleverser plus ostensiblement les normes à
la fois formelles et conceptuelles, en brossant dans des œuvres
en prose échappant aux canons esthétiques la représentation
d’un monde parcouru par la différence des sexes jusque
dans ses productions intellectuelles et littéraires — un
monde où les deux sexes s’aiment et s’affrontent,
terriblement —, alors on découvrit combien elle dérangeait.
Si encore l’on avait pu stigmatiser son œuvre et sa personne,
comme on le fit pour Simone de Beauvoir : rien qu’une féministe,
même pas un écrivain ! Les critiques vilipendèrent
certes ses nouvelles et son roman ; on la traita de « poétesse
déchue ». Mais le succès avait été
trop grand, pour qu’on pût le balayer d’un revers
de main. Ingeborg Bachmann prosaïste [5] conquit un autre public
et resta sur le devant de la scène littéraire, en Autriche
et en Allemagne, et même en Italie, où elle avait décidé
de vivre dès 1953. Son œuvre résista à l’opprobre,
peut-être d’autant mieux qu’elle s’avéra
être absolument inclassable.
L’engagement d’Ingeborg Bachmann comme femme et écrivain-femme
est étroitement lié à l’expérience
et la réflexion historiques : l’époque hitlérienne,
le nazisme — et en particulier l’Anschluß, en 1938,
alors qu’elle n’avait pas douze ans — marquèrent
l’enfant et la femme de leurs stigmates et elle n’eut de
cesse de dénoncer, dans chacune de ses œuvres, les diverses
manifestations, dans la société capitaliste, impérialiste
et patriarcale, de ce qu’elle continua résolument de nommer
fascisme. La révolte de la jeune poétesse qui écrivait
le poème Alle Tage (Tous les jours) en 1953 n’est guère
éloignée de celle qui poussait la femme mûre à
concevoir un triptyque romanesque, dont elle n’acheva que Malina,
sur les différentes « façons de mourir » (Todesarten)
ou d’être assassinée, dans une société
où « la guerre n’est plus déclarée
/ mais poursuivie ». Qu’elle soit écrite en prose
ou en vers, l’œuvre littéraire doit être selon
Ingeborg Bachmann, ainsi qu’elle l’a affirmé dans
Die Frankfurter Vorlesungen (Les Leçons de Francfort), un moyen
d’agir, de tenter de changer le monde en changeant le langage.
Persuadée que l’écrivain a une mission à
accomplir et consciente simultanément des limites de son action,
elle n’a cessé de lutter contre le découragement
et la résignation qui risquaient de menacer son travail et les
progrès des sociétés. L’œuvre d’Ingeborg
Bachmann reflète la lutte désespérée de
l’écrivain, de l’intellectuel confronté au
risque de son impuissance dans le monde moderne. Elle reflète
en outre le combat doublement difficile d’une femme voulant à
la fois vivre et écrire, c’est-à-dire écrire
et aimer, une femme-écrivain cherchant sa voie — et sa
voix — propre au sein d’une tradition dont elle hérite
tout en voulant la transformer. Un Je à l’articulation
entre deux mondes cherche tout au long de l’œuvre à
exister, à se nommer et à écrire. Ainsi hésite-t-elle
toujours entre une perspective masculine et une perspective féminine.
Son point d’ancrage : là où est la faille, «
la ligne de partage, de toi à moi, du silence à la parole,
de tous au singulier, du mythe à l’écriture »
; là où règne une autre logique, pour laquelle
« tout l’étant touche à tout l’étant,
mais la loi du toucher, c’est la séparation [6] »
— moi touche à toi, le mot à moi, la mort à
la vie, sans cependant jamais se confondre. Là où la tension
vers l’abîme, le presque anéantissement, la mort,
est la condition même de la renaissance, comme dans le poème
La Bohême est au bord de la mer (1964), où Ingeborg Bachmann
rêve un autre espace littéraire qui est aussi l’espace
d’une utopie..
Oui, Ingeborg Bachmann a sans doute lu Maurice Blanchot. La recherche
ne fait que commencer qui permettra de mesurer l’effet de la lecture
de cet auteur français sur son œuvre. Mais comme toutes
les œuvres qui l’ont inspirée, Ingeborg Bachmann ne
s’y arrête pas : elle prend et transforme, elle aime, absorbe
et recrée. Sa pensée ne cesse de s’augmenter de
l’autre. L’écriture est pour elle un acte d’amour
sans cesse recommencé, passionnément, un désir
de rencontre à la limite qui lie et délie. Son œuvre
est en devenir, par-delà la mort, toujours devant nous —
à venir. Les avancées les plus récentes de la pensée
permettent de mieux comprendre tout ce qui y était déjà
en germe. Ainsi peut-on percevoir par exemple dans le poème cité
plus haut une vision du monde, sinon semblable, du moins très
proche de la « co-existence originaire » chère à
Jean-Luc Nancy. Ce n’est donc pas tout à fait un hasard
qui a amené le philosophe à rendre hommage à la
poétesse dans ce numéro. Ni un hasard si elle accompagne
depuis longtemps trois autres éminents représentants de
ce que la pensée et la littérature françaises produisent
de plus novateur : Hélène Cixous, Françoise Collin
et Henri Meschonnic.
Que soient remerciés toutes celles et tous ceux qui témoignent
ici de cette passion pour Ingeborg Bachmann que nous aimerions communiquer.
Sans oublier la sœur et le frère d’Ingeborg Bachmann,
Isolde Moser et Heinz Bachmann qui nous ont permis de publier quelques
poèmes inédits.
Françoise RÉTIF
Notes
1. Les ayants droit ont fait mettre sous scellés jusqu’en
2005 un certain nombre de manuscrits et toute la correspondance
2. Ce numéro présente plusieurs textes inédits
en français et parfois même en allemand.
3. « On peut exiger de l’homme qu’il affronte la vérité
» (1959), texte publié dans ce numéro.
4. Christa Wolf, Voraussetzungen einer Erzählung : Kassandra (Prémisses
d’un récit : Cassandre), fin de la quatrième conférence.
Traduit chez Stock par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein.
5. Elle continua, après 1960, à écrire des poèmes,
mais ne publia plus essentiellement que de la prose. En fait on constate
que, en coulisse des publications, Ingeborg Bachmann écrivit,
dès l’adolescence, à la fois de la prose et de la
poésie.
6. Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée,
Christian Bourgois éditeur (1986, 1990 et 1999, p. 169) et Être
singulier pluriel, Éditions Galilée (1996, p. 23).