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Karen Blixen

Mars 2003

 

Écrit sur un palimpseste

Curieusement, la grande dame des lettres danoises est à la fois très accessible en français et fort mal connue en France. L’ensemble de son œuvre, à peu de chose près, a été traduite et est largement diffusée en collections de poche. Elle jouit d’un prestige incontestable auprès de notre intelligentsia, prestige qu’il faut toutefois considérer avec quelque distance. Sa vie fracassante et tragique, ses audaces, son personnage pour tout dire semblent avoir attiré l’attention plus que ses écrits eux-mêmes. D’autant que c’est une aristocrate de haut vol et que les représentants de cette couche sociale dans le Nord ne sont pas nombreux. Elle a une vision du monde, de l’homme et de la vie qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’a rien de banal en Scandinavie, voire dans notre société actuelle : il est plaisant de voir, par exemple, comment l’Américaine Judith Thurman, auteur d’une solide biographie de la Danoise si l’on s’en tient aux réalités factuelles, ne perçoit tout simplement pas ce qui, chez cette noble dame, ne se plie pas aux crochets d’une analyse ordinaire. Et je ne parlerai pas trop, par simple pudeur, de l’énorme contresens qu’a commis le réalisateur d’un film qui, pourtant, aura connu un succès considérable, La Ferme africaine, adapté du « roman » qui porte le même titre : il s’agit d’un film américain, bien entendu, et le responsable réduit sans vergogne cet admirable livre aux connotations infinies à un banal drame d’amour… Avec jeune premier sexy, prouesses aériennes et fond d’exotisme de pacotille.
Et pourtant, que de raisons à notre admiration dans cette œuvre importante et diverse, quoique consistant presque exclusivement en contes (ou récits), avec La Ferme africaine qui n’est pas un roman au sens classique du terme, et quelques essais. Pour donner une très rapide idée de la question : Karen Blixen est le seul auteur du Nord qui ait su écrire dans le genre fantastique, constatation en soi surprenante si l’on connaît les lettres nordiques médiévales (sagas). Ou bien : cette narratrice traite souvent, avec une audace surprenante, des thèmes quasi interdits dans ces pays de vieille tradition puritaine — surtout si l’on note les dates de la plupart de ses écrits — comme l’inceste, les audaces sexuelles, les aventures à double entente. Il est amusant aussi de voir la prédilection qu’elle manifeste pour tout un univers clérical… Et puis elle oscille si fréquemment entre inspiration fulgurante et incitation littéraire, elle dispose d’une culture tellement étendue et multiple que le lecteur ne sait plus toujours dans quel registre il évolue. On a beau savoir qu’elle fit des études artistiques, notamment à Paris, et que, vraisemblablement, cette vocation fut plus ou moins contrariée, il reste que souvent, le lecteur est ébloui des relations à établir entre tel récit ou tel passage et tel tableau, telle musique, ce qu’une étude danoise récente vient d’établir avec brio. Comme si cet écrivain ne se sentait pas capable de se cantonner dans un genre bien défini.
Et c’est la raison pour laquelle nous avons voulu consacrer un numéro d’Europe à l’auteur du Festin de Babette (qui a donné naissance, cette fois, à un film extraordinaire et en tout point fidèle à l’esprit du livre). On ne sait jamais où se trouve Karen Blixen, il paraît impossible de l’enfermer sous une dénomination tranchée, elle est toujours ailleurs et parle autrement. À mes yeux, elle incarne à la perfection ce que j’appellerais volontiers le génie du Nord — lequel repose, comme on le sait, sur un paradoxe. Il aimerait bien, surtout depuis qu’en 1870, le célèbre Danois Georg Brandes ouvrit grande la porte à ce type d’inspiration, donner dans le réalisme froid, le naturalisme appliqué, voire un certain matérialisme : une sorte d’attention forcenée aux lois du réel, à la Nature avec majuscule ou, de nos jours surtout, une défiance à l’égard des abstractions, du métaphysique, du religieux. Et en même temps, quelque paradoxal que ce soit, ce génie est proprement incapable de ne voir que ce qu’il voit, de ne parler que de ce qu’il a entendu. Le phénomène a été poussé à son paroxysme par les Islandais qui sont tout bonnement incapables de réalisme plat, mais je ne vois pas de Scandinave qui échappe à cette hantise du sous-entendu, du double, de l’occulte. Et là certainement se trouve la clef de la prédilection de Karen Blixen pour le fantastique ou pour toutes les dimensions étranges, insolites, voire tératologiques de notre réalité.
Le lecteur sera certainement frappé de voir dans les études qu’il va lire, que presque tous les auteurs, tant français que danois, ont choisi, par un étrange instinct, de nous parler de quelques contes, toujours les mêmes ! Cela va lui permettre de se livrer à des études comparatives, mais ce qui est intéressant, c’est la nature même des exemples retenus — qui ont tous quelque chose d’équivoque, de transgresseur. Jette Lundbo Levy ne cesse de parler de dépassement des limites (ou des frontières). Assurément ! Nathalie Sarraute aurait parlé de « sous-conversation » et puisque j’évoquais il y a un instant la Nature, source de constante inspiration pour un enfant du Nord, je m’empresse d’ajouter qu’elle entre toujours en collusion avec la Culture, au sens que Lévi-Strauss donnait à ce mot : ce que l’homme ajoute à la nature, précisément. Ajoute ? Voire ! Pressent, privilégie, entend susciter…
C’est cela aussi qui confère à ces textes une souveraine ambiguïté. Voyez la diversité des « explications » que l’on vous propose de tant de chefs-d’œuvre. Car il reste à mettre en valeur la voix de Karen Blixen, la voix de conteuse inlassable, la voix qui voudrait bien tout dire mais n’y parvient évidemment pas. Elle a beaucoup parlé à la radio danoise dans les dernières années de sa vie, ceux qui l’ont entendue ou qui ont écouté les enregistrements de ces émissions n’ont pu manquer d’être frappés du timbre étrange, caractéristique, cassé mais souverain de cette voix. Après tout, voix à part, elle est compatriote de H.C. Andersen, le plus grand conteur de tous les temps et tout aussi énigmatique qu’elle. Ou de Søren Kierkegaard, ce « philosophe » incapable d’exposer les vues les plus absconses sans raconter toutes sortes d’histoires, acharné lui aussi à parvenir jusqu’au bout des choses, ce qui explique qu’on l’accuse de « radicalisme » dans le Nord, le Nord qu’il aura marqué pour toujours. Avec sa sensibilité féminine, Karen Blixen ne se distingue pas tellement de l’auteur d’Ou bien… Ou bien. Elle a tenté d’aller le plus loin possible dans la communication de ce qu’elle tenait à dire, mais elle est tout autant dans son non-dit que dans l’admirable façon qu’elle a d’exposer idées, sentiments et images.
En d’autres termes, et voilà la raison profonde du présent numéro d’Europe, on n’a jamais fini de lire Karen Blixen. On ne saurait dire, pour paraphraser l’un de ses titres les plus connus, qu’elle nous aura livré des feuilles « non écrites », mais il n’est pas contestable que tout ce qu’elle aura écrit le fut sur palimpseste : c’est à une lecture de plus, en profondeur si possible, que vous êtes conviés ici.

Régis BOYER

 

Karen Blixen en 1923

© Photo Thomas Dinensen

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,30 €

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