Écrit
sur un palimpseste
Curieusement, la grande dame des lettres danoises est à la
fois très accessible en français et fort mal connue en
France. L’ensemble de son œuvre, à peu de chose près,
a été traduite et est largement diffusée en collections
de poche. Elle jouit d’un prestige incontestable auprès
de notre intelligentsia, prestige qu’il faut toutefois considérer
avec quelque distance. Sa vie fracassante et tragique, ses audaces,
son personnage pour tout dire semblent avoir attiré l’attention
plus que ses écrits eux-mêmes. D’autant que c’est
une aristocrate de haut vol et que les représentants de cette
couche sociale dans le Nord ne sont pas nombreux. Elle a une vision
du monde, de l’homme et de la vie qui, c’est le moins que
l’on puisse dire, n’a rien de banal en Scandinavie, voire
dans notre société actuelle : il est plaisant de voir,
par exemple, comment l’Américaine Judith Thurman, auteur
d’une solide biographie de la Danoise si l’on s’en
tient aux réalités factuelles, ne perçoit tout
simplement pas ce qui, chez cette noble dame, ne se plie pas aux crochets
d’une analyse ordinaire. Et je ne parlerai pas trop, par simple
pudeur, de l’énorme contresens qu’a commis le réalisateur
d’un film qui, pourtant, aura connu un succès considérable,
La Ferme africaine, adapté du « roman » qui porte
le même titre : il s’agit d’un film américain,
bien entendu, et le responsable réduit sans vergogne cet admirable
livre aux connotations infinies à un banal drame d’amour…
Avec jeune premier sexy, prouesses aériennes et fond d’exotisme
de pacotille.
Et pourtant, que de raisons à notre admiration dans cette œuvre
importante et diverse, quoique consistant presque exclusivement en contes
(ou récits), avec La Ferme africaine qui n’est pas un roman
au sens classique du terme, et quelques essais. Pour donner une très
rapide idée de la question : Karen Blixen est le seul auteur
du Nord qui ait su écrire dans le genre fantastique, constatation
en soi surprenante si l’on connaît les lettres nordiques
médiévales (sagas). Ou bien : cette narratrice traite
souvent, avec une audace surprenante, des thèmes quasi interdits
dans ces pays de vieille tradition puritaine — surtout si l’on
note les dates de la plupart de ses écrits — comme l’inceste,
les audaces sexuelles, les aventures à double entente. Il est
amusant aussi de voir la prédilection qu’elle manifeste
pour tout un univers clérical… Et puis elle oscille si
fréquemment entre inspiration fulgurante et incitation littéraire,
elle dispose d’une culture tellement étendue et multiple
que le lecteur ne sait plus toujours dans quel registre il évolue.
On a beau savoir qu’elle fit des études artistiques, notamment
à Paris, et que, vraisemblablement, cette vocation fut plus ou
moins contrariée, il reste que souvent, le lecteur est ébloui
des relations à établir entre tel récit ou tel
passage et tel tableau, telle musique, ce qu’une étude
danoise récente vient d’établir avec brio. Comme
si cet écrivain ne se sentait pas capable de se cantonner dans
un genre bien défini.
Et c’est la raison pour laquelle nous avons voulu consacrer un
numéro d’Europe à l’auteur du Festin de Babette
(qui a donné naissance, cette fois, à un film extraordinaire
et en tout point fidèle à l’esprit du livre). On
ne sait jamais où se trouve Karen Blixen, il paraît impossible
de l’enfermer sous une dénomination tranchée, elle
est toujours ailleurs et parle autrement. À mes yeux, elle incarne
à la perfection ce que j’appellerais volontiers le génie
du Nord — lequel repose, comme on le sait, sur un paradoxe. Il
aimerait bien, surtout depuis qu’en 1870, le célèbre
Danois Georg Brandes ouvrit grande la porte à ce type d’inspiration,
donner dans le réalisme froid, le naturalisme appliqué,
voire un certain matérialisme : une sorte d’attention forcenée
aux lois du réel, à la Nature avec majuscule ou, de nos
jours surtout, une défiance à l’égard des
abstractions, du métaphysique, du religieux. Et en même
temps, quelque paradoxal que ce soit, ce génie est proprement
incapable de ne voir que ce qu’il voit, de ne parler que de ce
qu’il a entendu. Le phénomène a été
poussé à son paroxysme par les Islandais qui sont tout
bonnement incapables de réalisme plat, mais je ne vois pas de
Scandinave qui échappe à cette hantise du sous-entendu,
du double, de l’occulte. Et là certainement se trouve la
clef de la prédilection de Karen Blixen pour le fantastique ou
pour toutes les dimensions étranges, insolites, voire tératologiques
de notre réalité.
Le lecteur sera certainement frappé de voir dans les études
qu’il va lire, que presque tous les auteurs, tant français
que danois, ont choisi, par un étrange instinct, de nous parler
de quelques contes, toujours les mêmes ! Cela va lui permettre
de se livrer à des études comparatives, mais ce qui est
intéressant, c’est la nature même des exemples retenus
— qui ont tous quelque chose d’équivoque, de transgresseur.
Jette Lundbo Levy ne cesse de parler de dépassement des limites
(ou des frontières). Assurément ! Nathalie Sarraute aurait
parlé de « sous-conversation » et puisque j’évoquais
il y a un instant la Nature, source de constante inspiration pour un
enfant du Nord, je m’empresse d’ajouter qu’elle entre
toujours en collusion avec la Culture, au sens que Lévi-Strauss
donnait à ce mot : ce que l’homme ajoute à la nature,
précisément. Ajoute ? Voire ! Pressent, privilégie,
entend susciter…
C’est cela aussi qui confère à ces textes une souveraine
ambiguïté. Voyez la diversité des « explications
» que l’on vous propose de tant de chefs-d’œuvre.
Car il reste à mettre en valeur la voix de Karen Blixen, la voix
de conteuse inlassable, la voix qui voudrait bien tout dire mais n’y
parvient évidemment pas. Elle a beaucoup parlé à
la radio danoise dans les dernières années de sa vie,
ceux qui l’ont entendue ou qui ont écouté les enregistrements
de ces émissions n’ont pu manquer d’être frappés
du timbre étrange, caractéristique, cassé mais
souverain de cette voix. Après tout, voix à part, elle
est compatriote de H.C. Andersen, le plus grand conteur de tous les
temps et tout aussi énigmatique qu’elle. Ou de Søren
Kierkegaard, ce « philosophe » incapable d’exposer
les vues les plus absconses sans raconter toutes sortes d’histoires,
acharné lui aussi à parvenir jusqu’au bout des choses,
ce qui explique qu’on l’accuse de « radicalisme »
dans le Nord, le Nord qu’il aura marqué pour toujours.
Avec sa sensibilité féminine, Karen Blixen ne se distingue
pas tellement de l’auteur d’Ou bien… Ou bien. Elle
a tenté d’aller le plus loin possible dans la communication
de ce qu’elle tenait à dire, mais elle est tout autant
dans son non-dit que dans l’admirable façon qu’elle
a d’exposer idées, sentiments et images.
En d’autres termes, et voilà la raison profonde du présent
numéro d’Europe, on n’a jamais fini de lire Karen
Blixen. On ne saurait dire, pour paraphraser l’un de ses titres
les plus connus, qu’elle nous aura livré des feuilles «
non écrites », mais il n’est pas contestable que
tout ce qu’elle aura écrit le fut sur palimpseste : c’est
à une lecture de plus, en profondeur si possible, que vous êtes
conviés ici.
Régis BOYER