La clarté de l'obscur
En consacrant un numéro à Yves Bonnefoy
à l’occasion de son 80e anniversaire nous entendons non
seulement saluer une œuvre majeure de notre époque, mais
aussi réfléchir sur le sens et sur la valeur de la poésie
dans ces temps incertains où la parole et tout désir de
beauté semblent menacés par le délire comptable
de l’économique et de ses monstres sans raison. Les poèmes
d’Yves Bonnefoy, ses récits, ses essais sur l’art
et sur la littérature, ses traductions et la cohérence
artistique et intellectuelle qui les caractérise ont fait de
lui l’une des figures centrales de la culture de notre époque.
La diffusion de ses livres, leur présence constante et durable
dans le débat contemporain autour de la littérature et
de l’esthétique des formes ont contribué à
rendre incontournable sa pensée pour tout être qui aspire
aujourd’hui à « habiter poétiquement la terre
» (Hölderlin).
Yves Bonnefoy est un poète du fondamental et de l’archaïque,
en cela proche de l’univers des présocratiques et conscient
de la valeur exemplaire du mythe grec et latin dans sa tension vers
l’Absolu des sources originaires. Humaniste, il aime dans la splendeur
de la Renaissance le rêve d’une Arcadie possible, dans la
vie simple d’un paysage de Poussin ou dans le hic et nunc tragique
d’une figure de Michel-Ange, de Caravage ou de Giacometti la force
de vérité qu’il y a dans le désir d’être.
Dès la parution de Du mouvement et de l’immobilité
de Douve (1953) — qu’avaient précédé
les textes surréalistes du Traité du pianiste (1946) et
du Cœur-espace (2001), maintenant publiés dans leur integralité
—, se révèle la nature métaphysique de son
lyrisme qui défie la mort et se laisse habiter par elle, entre
agonisme et agonie, dans l’éclat d’un présent
« insoutenable 1 ». L’espace
sacrificiel de cette chute fait place dans Hier régnant désert
(1958) à une esthétique de l’imperfection («
L’imperfection est la cime 2 »)
et à une sotériologie habitée par l’imagerie
du Graal. Mais bientôt la transitivité plurielle du «
nous » marque dans Pierre écrite (1965) le dépassement
de la dimension subjective et le partage amoureux de l’expérience
du monde. C’est toutefois seulement avec Dans le leurre du seuil
(1975) que le flux du poème retrouve l’intensité
de Douve pour fonder le lieu dans les mots de l’éveil entre
l’espoir et la dissipation. Après quoi Ce qui fut sans
lumière (1987) et Début et fin de la neige (1991) prêtent
une attention toute particulière à la forme prosaïque
; des épiphanies oniriques poursuivent le travail du négatif
annonçant la possibilité d’une vie autre, arrachée
par une naissance au sentiment de l’absurde. L’évocation
de l’enfance (« La maison natale ») est aussi l’aspect
le plus évident des Planches courbes (2001) ; jeux et chimères
pour dire l’attente et la participation de l’être
à la création de son destin que le chant d’une «
voix lointaine » perpétue en le mettant à l’abri
des leurres du langage et de ses syncopes.
Depuis Anti-Platon (1947), l’horizon philosophique de la recherche
d’Yves Bonnefoy s’arrime à « l’objet
» terrestre et refuse les « parfaites Idées »
en préférant au surréel, à ses images et
aux tentations occultistes et conceptuelles du Surréalisme, la
réalité finie d’un présent immanent intensément
vécu : « [...] l’infini qu’on croyait perdu,
la plénitude qui sauve — l’instant remplaçant
l’éternel 3 ». À
l’abstraction du concept, conçu comme une « représentation
» partielle et fragmentaire de la chose, il oppose la consistance
matérielle de la parole et de sa « présence transconceptuelle
4 ». Se référant à
Plotin et non à Platon, il identifie la présence à
« l’Un 5 », qui est le
Tout — mais au moyen d’une ontologie selon laquelle «
l’être est à lui-même sa propre cause 6
» et « tient au sol 7 »,
comme la salamandre du célèbre poème. L’écriture
se refuse à l’image pour devenir la « terre »,
l’éloquence muette de ses « pierres », le sol
absolu du « désir » humain qui trouve une «
raison de vivre » et un sens à l’existence dans l’espoir
et dans l’amour, agapé délivrée du rêve
de posséder 8. Il faut donc se vouer
au fini pour connaître la vérité de l’infini
en accédant à la beauté du lieu naturel et à
la simplicité de son surgissement. S’il tient pour absolue
la simple existence terrestre face à la mort du ciel que sembleraient
confirmer les œuvres de Leopardi et de Mallarmé9, Yves Bonnefoy
ne cède pourtant pas à la tentation du nihilisme, idéologie
destructrice de toute réalité 10,
et prône une pensée de l’ouverture et de la relation
avec l’Autre qui nourrit son œuvre d’une préoccupation
d’existence, seul vrai salut, à ses yeux plus essentiel
que tout souci esthétique. C’est face à l’énigme
du dehors que le geste poétique qui aspire à l’ouvert
trouve sa véritable raison d’être, ce qui l’éloigne
à la fois de la sorte de philosophie qui attribue la primauté
au langage 11, et, si l’on en croit
John E. Jackson, de ces poststructuralisme ou néostructuralisme
qui visent à la « déconstruction » 12.
Contre la tendance des formalismes à s’enfermer dans les
structures du langage, le pari d’Yves Bonnefoy porte sur la nécessité
et sur la légitimité de la poésie dont le destin
est celui du monde : « La poésie a un rôle que rien
ne peut remplacer. Si elle disparaissait tout à fait, c’est
la société humaine qui s’écroulerait avec
elle. 13 » Le poème doit être
capable d’élaborer une connaissance qui combat l’arbitraire
du signe pour approfondir la pratique du monde sensible et existentiel
et fonder ainsi un espace habitable comme « vrai lieu »,
une terre d’écoute et de partage.
Les récits ont toujours été au cœur de l’écriture
d’Yves Bonnefoy — Douve et « L’Orangerie »
dérivent pour une part des fragments d’un récit
inachevé — et c’est bien en prose poétique
que l’auteur a écrit quelques-uns de ses livres les plus
importants, à partir notamment de cette révélation
majeure que fut L’Arrière-Pays (1972), suivie des «
récits en rêve » de Rue Traversière (1977)
et de La Vie errante (1993), où s’affrontent l’inconscient
onirique et la conscience qui transcrit la logique apparemment incompréhensible
d’une rêverie en cours.
Le travail critique d’Yves Bonnefoy constitue l’un des sommets
de son œuvre et son importance égale celle de Baudelaire
à son époque 14. Ses nombreuses
études sur Shakespeare, Racine, Hölderlin, Leopardi, Wordsworth,
Marceline Desbordes-Valmore, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé,
Breton et d’autres auteurs sont le fruit d’un dialogue inlassable
avec le poète étudié dont l’œuvre est
lue en partant de sa nécessité et de sa cohérence.
L’ampleur de ses recherches sur l’art, qui vont du Moyen
Âge français 15 et du XVe
siècle italien à divers contemporains, témoignent
d’une passion intellectuelle profonde et d’une grande connaissance
des artistes et de leur temps. Ce qui l’intéresse dans
les œuvres de Michel-Ange, Piero della Francesca, Poussin, Giacometti
et d’autres encore, c’est la présence de l’être
dans son lieu humain, la vie simple en sa joie et sa douleur, la couleur
de son incarnation et son pouvoir d’espérance, «
une clarté dans ses formes, une lumière 16
».
Conçue comme une partie de son « œuvre propre »,
la traduction est pour Yves Bonnefoy une expérience d’écriture
qui se veut « un acte de poésie 17
». Ses versions de Shakespeare, Yeats, Keats et Leopardi ont l’élan
d’une parole authentique, elles visent à recréer
l’oralité d’un langage toujours en devenir.
Les témoignages et les études que nous avons réunis
ici font état de la complexité et de la richesse de l’œuvre
dans la plupart de ses aspects. Ils explorent la personnalité
de l’auteur, sa production poétique, ses récits,
ses traductions, sa poétique fondamentale et son rapport aux
poètes du passé européen, son idée de la
civilisation et sa relation à d’autres cultures. Cette
vaste traversée, qui ne prétend pas être exhaustive,
s’enrichit d’un entretien avec l’auteur faisant le
point sur ses travaux récents et sur ses projets actuels.
Nous tenons à remercier vivement Yves Bonnefoy pour son amicale
et confiante collaboration. Il nous a offert des fragments d’un
livre inédit, signe de la générosité de
sa présence, de l’horizon durable de ce bref instant d’absolu
qu’est toute véritable ontophanie lyrique.
Fabio SCOTTO
Notes
1. Poèmes, Paris, Poésie / Gallimard, 1982, p. 55.
2. Ibid., p. 139.
3. Entretiens sur la poésie (1972-1990), Paris, Mercure de France,
p. 83.
4. Ibid., p. 262.
5. « [...] l’Un, ce que j’appelle présence
», ibid., p. 99.
6. Ibid., p. 112.
7. « Lieu de la salamandre », in Poèmes, op.cit.,
p. 111.
8. « Lettre à John E. Jackson », in Entretiens sur
la poésie, op.cit., p. 106-107.
9. Remarques sur le regard, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p. 19.
10. Entretiens sur la poésie, op.cit., p. 270.
11. Ibid., p. 254.
12. John E. Jackson, Yves Bonnefoy, « Poètes d’aujourd’hui
», Paris, Seghers, 2002, p. 46-47.
13. Entretiens sur la poésie, op.cit., p. 273.
14. John E. Jackson, Yves Bonnefoy, op.cit., p. 61.
15. Peintures murales de la France gothique, 1954.
16. Le Nuage rouge. Dessin, couleur et lumière, « Folio
/ Essais », Paris, Gallimard, 1999, p. 190.
17. La Communauté des traducteurs, Presses Universitaires de
Strasbourg, 2000, p. 15.