La lumière sombre d'Emmanuel Bove
Jusqu’à la fin des années 70, si, incidemment, on
prononçait le nom d’Emmanuel Bove dans un cercle de personnes
qui font profession de littérature, journalistes ou universitaires,
parfois même écrivains, des sourcils interrogatifs se levaient
ou un silence poli se faisait. Les plus courageux avouaient leur ignorance
ou le vague souvenir d’avoir déjà entendu ce nom
quelque part. Les dictionnaires à quelques exceptions près
l’ignoraient superbement. Seuls quelques amateurs passionnés
suivaient à la trace chez les bouquinistes les rares livres que
l’on pouvait trouver. C’est dans un tel climat qu’en
1971 le poète belge Christian Dotremont lançait un appel
de l’ordre de l’agit-prop : « La lecture d’Emmanuel
Bove est nécessaire […] Or les livres d’Emmanuel
Bove deviennent rares, ne sont pas proposés au public. Harcelons
les libraires, harcelons directement les éditeurs. Vive Emmanuel
Bove ! 1 » Michel Butor de son côté usa de son influence
auprès de Gallimard pour que des rééditions voient
le jour mais sans résultat. Pendant ce temps, dans l’ombre,
des admirateurs travaillaient à sauver la mémoire de l’écrivain
: le réalisateur François Beloux rencontra sa veuve Louise
avec laquelle il eut de précieux entretiens, le comédien
et dramaturge Raymond Cousse recueillit pendant dix années, avec
une passion indéfectible, des témoignages qui permettront
d’alimenter la biographie qu’il projetait d’écrire
et qui aurait dû voir le jour avec la collaboration de Jean-Luc
Bitton, nouveau jeune enquêteur enthousiaste. Celui-ci, demeuré
seul après le suicide de Raymond Cousse, assumera finalement
la lourde tâche de donner vie à cet écrivain oublié,
à cet homme de l’ombre qu’était Emmanuel Bove.
Lors des rééditions qui se sont succédé
en France à partir de 1977, une expression lancée par
Jean-Louis Ezine dans Les Nouvelles littéraires va faire fortune
: « la Bove génération ». Elle manifeste l’engouement
soudain d’une critique quasiment unanime à célébrer
en Bove un grand écrivain oublié. On a pu en suggérer
les raisons les plus diverses : Bove, héritier d’un Beckett
sans métaphysique, d’un existentialisme sans idéologie,
d’un individualisme désabusé, conviendrait à
une époque sans transcendance où beaucoup d’intellectuels
affirment la mort des idéologies et particulièrement de
l’engagement de l’artiste. Bove aurait ainsi su peindre
avec une intrigue réduite à la portion congrue, dans une
langue minimale — écriture blanche, nouveau roman avant
l’heure répétait-on — le malheur ontologique
de l’homme et la fatalité du désastre qui pèse
sur sa vie.
Qu’en est-il aujourd’hui, maintenant que toutes les œuvres
d’Emmanuel Bove ont été republiées ? Après
la vague élogieuse de critiques journalistiques, de mises en
forme artistique de textes (des adaptations théâtrales
et chorégraphiques sont créées dès 1983,
en 1990 Le Piège est adapté au théâtre par
Didier Bezace et au cinéma par Serge Moati) et une riche biographie,
l’écrivain voit un début de reconnaissance se faire
jour dans le champ institutionnel de l’Université 2. Pourtant
la question posée en 1977 dans Le Monde des livres par Paul Morelle
: « Avez-vous lu Bove ? » n’est toujours pas incongrue
mais en suggère une autre : « Pourquoi lire Bove aujourd’hui
? ». La réponse n’est pas simple pour un tel auteur
dont les écrits ne peuvent laisser indifférent parce qu’ils
frappent le lecteur dans ce qu’il a de plus intime — et
souvent de plus refoulé pour que la vie ne devienne pas un cauchemar
— et qu’ils font appel, selon la belle formule de Jean Cassou
« à ce qu’il y a en nous de plus abandonné
».
Bove en effet, dans la diversité de son œuvre, a peint un
monde douloureux dans lequel les hommes, qu’ils soient ou non
des humbles, sont des victimes d’un destin qui les conduit à
la misère, à la prison, au suicide ou à la mort,
mais des victimes tout à la fois innocentes et responsables.
La société de classe dans laquelle ils se meuvent, cloisonnée
et figée n’ouvre aucune perspective. Les personnages, tels
les condamnés de Dante répètent indéfiniment
les mêmes gestes quand ils ne sont pas emportés par une
inexorable descente aux enfers. L’espoir tenace qui les habite
: trouver un ami, être aimé, vivre dans l’opulence…
en est d’autant plus déchirant. Sont-ils alors les victimes
d’une société, toujours présentée
sous un jour détestable, qui ne peut les admettre en son sein
ou sont-ils eux-mêmes, par leur soumission, leur passivité,
les artisans de leur destin ? Il n’y a que des réponses
personnelles car Bove, et c’est là une réussite
singulière, balaie les frontières de l’objectivité
et de la subjectivité, manie la lucidité froide et l’ironie
dans le même temps où affleure la tendresse et une curieuse
empathie pour ces pauvres hères dont les pensées ou les
actes sont pourtant quelquefois fort déplaisants. Cependant,
la fascination que ces personnages exerce sur le lecteur, dont l’autre
versant confine à la répulsion chez certains, tient essentiellement
à la force d’une écriture qui n’a aucun équivalent.
Les comparaisons avec les grands auteurs pour tenter de la définir
en évoquant Dostoïevski, Tchekhov, le courant naturaliste…
aujourd’hui le nouveau roman ou Proust encore pour les méandres
d’une étonnante analyse psychologique dans des romans comme
Journal écrit en hiver, sont plus souvent des leurres et ne résistent
pas à une étude approfondie. Les romans qui s’apparentent
à la veine des premiers livres de l’écrivain, dans
un style en apparence bridé où la banalité semble
de mise, font surgir un univers insolite. Au milieu de silhouettes grotesques
qui s’agitent, les détails des descriptions, en décalage
avec la vision coutumière, provoquent dans leur vertigineuse
abondance ce que Barthes a appelé « l’hallucination
du détail minuscule ». Dans un réel en clair obscur
qui subit d’étranges déformations, un univers fantastique
s’esquisse évoquant l’expressionnisme allemand. Bove
maintient, malgré la clarté de son réalisme, une
opacité qui touche aussi bien les faits et gestes, les pensées
des personnages que le monde qui les entoure. De là un mystère
qui nappe le vivant et le minéral, qui attire ou repousse mais
ne laisse jamais indemne.
Une autre veine, que l’on pourrait qualifier de psychologique
fait vivre des individus bien différents. Ceux-ci pensent et
agissent jusqu’à s’autodétruire. Tels les
héros du Journal écrit en hiver, de Départ dans
la nuit et de Non-Lieu ou même celui du Piège qui n’est
pas exempt de cette dimension. Bove utilise remarquablement dans ses
derniers livres cette dérive psychique du personnage qui sombre
peu à peu dans la paranoïa pour figurer une société
malade de l’Occupation. Dans tous, les individus se livrent, parfois
jusqu’à la perversion, à un jeu périlleux
entre lucidité et mensonge, entre réel et imaginaire.
Bove touche donc à ces zones ténébreuses qui habitent
l’homme, ces parages qu’Edmond Jaloux qualifiait «
d’entre chien et loup » et qui nous préoccupent tant
aujourd’hui.
*
Qui était Emmanuel Bove ? Question qu’il n’est pas
inutile de se poser quand on songe aux nombreuses critiques qui accompagnèrent
la parution des premiers romans. À l’instar de Benjamin
Crémieux qui relevait « une odeur autobiographique dont
on est gêné jusqu’à l’angoisse »,
elles saluaient généralement la « sincérité
» de l’écrivain et l’empreinte évidente
de ses origines russes dans des personnages rongés de culpabilité
ou velléitaires et abouliques à l’excès.
Cette idée à nuancer, d’autant plus qu’elle
implique des interprétations discutables, refait surface lors
des rééditions de la fin des années soixante-dix.
Fils d’une mère luxembourgeoise, femme un peu « simple
», devenue bonne à tout faire chez des bourgeois parisiens,
et d’un père émigré russe d’origine
juive, affublé d’un nom impossible, aussi bien en français
que dans sa langue natale dans laquelle il évoque une légumineuse,
celui de Bobovnikoff. Ce personnage aussi intelligent et séduisant
que fantasque et inconséquent fut toujours et définitivement
décidé « à ne pas faire le prolétaire
», comme l’expliquera son deuxième fils Léon.
Digne ambition peut-être mais qui ne nourrit pas son homme et
qui conduira la mère et les deux enfants à vivre dans
une grande misère, chassés d’un logement à
l’autre quand ils ne se retrouvaient pas sur le pavé avec
leur pauvre mobilier. Emmanuel échappera pendant un temps à
ce dénuement. En effet, à l’âge de treize
ans son père l’emmena vivre en Suisse avec lui et Emily,
sa riche compagne anglaise. Celle-ci, généreuse, énergique,
cultivée et artiste permettra à Emmanuel d’acquérir
éducation et culture. Si dès ses quatorze ans, il affirmait
sa vocation d’écrivain, c’est bien grâce à
cette femme qu’il aima et considéra comme sa mère
adoptive. Le Beau-fils, roman largement autobiographique publié
en 1934, permet de mesurer cette influence tout en mettant en évidence
la difficulté pour un enfant d’être transplanté
dans un cadre aussi différent et d’assumer des sentiments
culpabilisants : avoir honte de sa propre mère alors que l’on
voue une admiration et un amour sans borne à sa belle-mère.
La dédicace « À Emily, love from her son »
du roman Adieu Fombonne en 1937 est à cet égard manifeste.
Une telle dichotomie de vie entre deux milieux sociaux complètement
étrangers provoqua un traumatisme chez l’enfant, traumatisme
que l’adolescent ne pouvait guère dépasser puisqu’il
n’avait que dix-sept ans lorsque son père mourut et que
sa belle-mère perdit sa fortune. Il sombra alors de nouveau dans
la misère. De retour à Paris, il multiplia les emplois
précaires : manœuvre chez Renault, garçon de café,
conducteur de tramway… pour subsister et faire vivre aussi sa
mère et son frère auprès desquels il était
retourné. Ses romans, comme le soulignent Raymond Cousse et Jean-Luc
Bitton, portent la marque d’un traumatisme existentiel et semblent
une catharsis qui le délivrerait de l’obsession de la pauvreté
et de l’angoisse qui le hante d’y retomber toujours. Les
chemises rapiécées à n’y pas croire, les
souliers percés, les vestons élimés et luisant
d’usure que portent Alexandre Aftalion ou Lucien, l’ami
d’Armand et que portera encore Armand après sa nouvelle
chute sociale, furent ceux d’Emmanuel Bove 3. Les personnages
abouliques, incapables de travailler, avec des rêves de grandeur
absurdes et des mesquineries déplaisantes, ces parasites pourtant
douloureux, pitoyables, insupportables et attendrissants tout à
la fois, l’écrivain en avait les modèles sous les
yeux. Son père comme son frère étaient des personnages
boviens beaucoup plus que lui-même. Si la plupart de ceux qui
l’ont connu se souviennent de lui comme d’« un homme
songeur, un homme en gris », un être « plutôt
effacé, presque falot » ou plus cruellement encore «
un peu ectoplasmique », en somme « un inadapté profond
» selon son ami Philippe Soupault, il ne faudrait pourtant pas,
comme on l’a fait trop facilement, confondre l’auteur et
ses personnages ; Bove, hormis peut-être Le Beau-fils, n’écrivait
pas d’autofiction, pas plus qu’il ne « peignait d’après
nature » ainsi qu’il l’affirmait à André
Rousseaux en 1928 : « Mes personnages ressemblent à toutes
sortes de gens que j’ai connus, mais à aucun d’eux
en particulier. […] Si on copie ses personnages, on ne les crée
pas, il n’y a pas de vie. Les modèles vivants ont un rôle
à jouer mais ils ne doivent fournir que les éléments
de la création. » (E. B., p. 134)
En somme, selon la formule d’Aragon, le réel n’est
qu’un tremplin pour l’imaginaire. L’impression de
vérité poussée au point qu’on a cru lire
dans les romans de Bove la peinture de sa vie et de son être intime
est un effet de l’art. Ne croyons pas en le lisant qu’il
a eu la faiblesse qu’il reprochait au roman de Maurice Betz L’Incertain
: « On devine qu’il [l’auteur] n’est que trop
volontiers enclin à se confondre avec son héros. »
Emmanuel Bove, tout en puisant peut-être plus que d’autres
dans sa vie pour écrire, était un grand travailleur dont
les ambitions étaient d’égaler les noms les plus
réputés de la littérature en créant, comme
l’avait fait Balzac, un monde et un monde bien à lui. Si
les premiers textes, Mes amis ou Le Crime d’une nuit, furent écrits
avec une certaine facilité, il n’en fut pas de même
par la suite. Bove remettait constamment en question la qualité
de son travail. Dès la parution de son deuxième roman,
il témoignait de son insatisfaction. « C’est un livre
beaucoup trop littéraire pour être un roman passable »
dira-t-il à André Rousseaux. Et il confiera à Fernand
Vandérem : « Ce livre manque de force et de vie. Je sais
pourquoi. J’ai manqué de confiance. » Son ami Pierre
Bost relève dans son journal intime que pour La Coalition «
il a travaillé dur, écrivant en quatre mois un roman très
long » (E. B., p. 123). Bien éloigné de ses personnages,
Bove était un intellectuel, autodidacte certes, mais très
cultivé. Lecteur passionné, il accumula les livres en
vrai bibliophile. À Compiègne où il résida
un certain temps, il avait construit lui-même sa bibliothèque
qui contenait plus de trois mille ouvrages et quand il n’avait
plus d’argent, il empruntait les livres à la bibliothèque
municipale. La littérature était au centre de sa vie,
son principal sujet de discussion avec ses amis de la petite ville,
avec ceux qui lui rendaient visite tels Marcel Arland et sa femme ou
avec ses amis parisiens. « Les conversations avec Bove revenaient
toujours au travail littéraire. Ça le préoccupait
beaucoup » raconta André Beucler à Raymond Cousse
(E. B., p. 176). À son frère Léon, il écrivait
: « Ce qu’il faut pour ton avenir c’est que tu lises
et que tu t’instruises […] Mais la culture avant tout »,
et il proposait au pauvre jeune homme des listes vertigineuses : «
Dostoïevski, Proust, Montaigne, Tolstoï, Conrad, Balzac, Plutarque,
Pascal, Stendhal etc., etc., etc. » C’est à la source
de ces auteurs que Bove s’est abreuvé, c’est à
partir d’eux qu’il a construit sa propre pensée sur
le roman, sur ce qu’il doit être et ne pas être. Si
Bove n’est ni théoricien ni idéologue, les quelques
témoignages que nous possédons manifestent une intense
et exigeante réflexion sur l’écriture romanesque.
C’est ainsi qu’il écrit à sa femme de Sanary
où il s’est réfugié pour travailler : «
Pour moi, il faut qu’un roman soit, non pas le récit de
quelque aventure ou inquiétude, mais une peinture la plus simple
possible de la vie. Un homme qui écrit se croit un petit Dieu.
Il doit créer un monde. Et il sera d’autant plus grand
que le monde créé par lui sera vaste et vivant. Mais pour
atteindre cette ampleur, il faut travailler plus que je ne l’ai
encore fait. Le don de la vie est moins important. On le trouve chez
tous les confrères qui ont du talent […] Mais ce qui est
autrement difficile […] c’est de transporter le lecteur
dans une humanité, réduite évidemment, mais aussi
complète que celle que nous voyons autour de nous. C’est
une tâche surhumaine […] Tu peux te rendre compte, par ce
que je viens de te dire combien insignifiants sont les livres que j’ai
écrits jusqu’à présent. » (E. B., p.
142) Ce projet prométhéen de parvenir à saisir
tout l’humain par la médiation de l’œuvre d’art
s’accompagne d’un sentiment qui lui donne une dimension
humaniste puisque, conclut-il « c’est celui qui, dans cette
vie, ira le plus loin qui aura été le plus utile à
ses semblables ».
Cette dimension fit, parmi d’autres, l’objet des débats
de la critique quand parut Mes amis en 1924. Si, à sa lecture,
Jean Cassou ressentait « l’écho de son propre cœur
», et estimait que le roman « faisait surgir un monde où
il semblait que chacun des hommes qui le liraient […] pourrait
trouver sa place 4 », d’autres, comme Jean de Pierrefeu
dans Le Journal des Débats, s’indignaient en y voyant «
le Narcisse du ruisseau, le Barrès du galetas […] une juxtaposition
d’idées indigentes […] un accent de "chiqué"
5 ».
On connaît l’histoire de cette publication et comment Colette,
ayant remarqué la nouvelle Le Crime d’une nuit que Bove
avait envoyée au quotidien Le Matin, invita le jeune écrivain
à lui donner un texte pour la collection qu’elle dirigeait
chez l’éditeur Ferenczi. Mes amis rencontra un tel succès
que Pierre Audiat dans Le Quotidien intitulait son article « Un
livre dont tout le monde s’entretient 6 ». La plupart des
critiques faisaient ressortir l’aspect étonnant de ce livre
dans le panorama littéraire. Certes, la peinture d’un monde
sans repères, de personnages abouliques et velléitaires
n’était pas en soi une nouveauté. De jeunes romanciers
de l’après-guerre comme Philippe Soupault, Pierre Drieu
La Rochelle, René Crevel, Maurice Betz, de ceux que Benjamin
Crémieux dans son essai sur la littérature d’après-guerre
Inquiétude et reconstruction plaçait sous le signe de
« l’esprit d’inquiétude », s’y
étaient essayé. Pourtant, dans ce contexte, Emmanuel Bove
offrait un livre original dont le héros n’était
plus de ces jeunes bourgeois insatisfaits, sans raison profonde de vivre,
qui renient les valeurs venues de leurs aînés et doutent
d’eux-mêmes mais un pauvre hère solitaire, dont l’inaction
végétative et l’errance dans Paris constituaient
le seul mode de vie ; une vie entrecoupée de quelques rêves
aux imageries d’Épinal et hantée d’un grand
espoir voué implacablement au ratage : trouver un ami. Pierre
Audiat soulignait ce « caractère singulier dont la littérature
offre peu de modèle » et, comme la plupart, insistait sur
l’écriture novatrice : « Même originalité
dans le style. Parce qu’Emmanuel Bove écrit par petites
phrases très brèves, qu’il aligne des notations
précises, et qu’il mêle l’ironie à la
pitié.6 » Ce ton étonnamment nouveau où l’intrigue
est réduite à néant, tous en sont frappés.
Edmond Jaloux, critique fidèle, admire ce qui déplaît
à d’autres et qui participera du regain d’intérêt
que prendront à cette écriture les lecteurs des années
80 : « Pas d’événements, pas de romanesque,
rien que des rencontres quotidiennes, déchirantes et misérables
[…] Mes amis révèle une personnalité véritable
» (E. B., 93). Le dépouillement d’une écriture
envahie pourtant jusqu’au vertige par le détail insolite,
l’amaigrissement de l’histoire, du dialogue et des personnages
frappés parfois du coin du grotesque suscitèrent une telle
surprise qu’un homme comme Sacha Guitry, dont l’univers
mental et artistique est à mille lieues de celui de Bove, écrivit
: « Vous est-il arrivé souvent d’ouvrir un livre
paru la veille, venu par la poste, dont le nom de l’auteur vous
est absolument inconnu, et de vous écrier à la troisième
ligne : "Tiens voilà quelqu’un ! […] Cela m’est
arrivé cette semaine en ouvrant Mes amis d’Emmanuel Bove.
À la vingtième page mon ravissement était tel que
je m’étais promis de vous en parler aujourd’hui.
» (E. B., p. 95)
Même Robert Kemp qui trouvait le livre insupportable « lamentable,
navrant » et le rattachait un peu rapidement au naturalisme concluait
son long article dans Liberté par cette injonction : «
Lisez ce curieux livre. Vous ne l’aimerez peut-être pas…
Il vous étonnera. 7 »
Au milieu des articles dithyrambiques nombreux, s’élèvent
les voix des tenants de la morale. Univers de « monstres »,
de malades mentaux que condamne le célèbre abbé
Louis Bethléem, dans son ouvrage Romans à lire et romans
à proscrire : « ses romans sont mal écrits, dégagent
un pessimisme effroyable et roulent dans l’abjection » (E.
B., p. 102). Apparaît dès lors un reproche qui sera constant
tout au cours des différentes parutions : Bove écrit mal.
Des cuistres indignés iront jusqu’à faire de pesants
relevés de fautes lexicales et grammaticales. Ces reproches ne
disparaîtront d’ailleurs jamais puisqu’on les entendra
encore lors des rééditions récentes.
L’originalité de cette écriture, qui avait enthousiasmé
Max Jacob et intéressé Rainer Maria Rilke au point qu’il
voulut rencontrer l’auteur, n’épuisa pas son pouvoir
de fascination. Peter Handke, qui joua un rôle important dans
l’édition des œuvres de Bove en Allemagne, évoque
ainsi devant Jean-Luc Bitton sa découverte de Mes amis : «
C’était la surprise absolue. Cette écriture si limpide,
modeste, et en même temps pas du tout modeste. Une écriture
qui n’existe pas avant lui, ni après lui, comme un dessin
avec des lignes très claires, mais qui n’existaient pas
avant, c’est lui qui était le chercheur, qui a trouvé
ces lignes. » (E. B., p. 94)
En 1926, le livre suivant, Armand, dont l’atmosphère et
l’écriture sont très proches de Mes amis recevra
les mêmes louanges et suscitera chez certains les mêmes
réticences. Jean Cassou, ami de Bove, écrivit deux articles
importants. Dans Les Nouvelles littéraires du 11 décembre
1926, très sensible à l’atmosphère et aux
images, il mettait pour la première fois en évidence l’importance
de l’aspect cinématographique de l’écriture
de Bove : « J’ai parlé des gestes au ralenti dans
le domaine multiforme du cinéma, les livres de Bove me font penser
aussi à certains paysages des films allemands. Où nous
mènent-ils ? Nés de la nuit, ils pourraient nous conduire
à de prestigieuses féeries mais nous nous heurtons à
des murs d’autant plus décevants qu’ils ont une ténébreuse
impersonnalité de papier peint. Personne ne passe ici qui n’ait
été prévu par le grand metteur en scène
du malheur sans rémission, et ces becs de gaz livides ont été
allumés par le moins compatissant des machinistes. » La
grande admiration de Jean Cassou, aussi manifeste dans l’article
d’avril 1927 pour Europe, le conduisit à poser un problème
de fond qu’il balayait du même coup : « On peut se
demander ce qui reste à dire à un écrivain arrivé
à ce point. Cependant il est toujours vain de se poser cette
question lorsqu’on a affaire à un écrivain de la
trempe d’Emmanuel Bove […]. D’autres perspectives
inattendues peuvent s’ouvrir à lui et il y a certainement
mille façons de poser et reposer le problème suprême
de l’art qui est de placer les nécessités de l’imagination
en face des réponses du destin et de la vie. »
La nécessité de ne pas ressasser, de se renouveler sans
faiblir fut une des préoccupations constantes de Bove qui, le
10 avril 1939, notait dans son journal : « Ne plus rien écrire
sans avoir un grand sujet. Ne pas trouver, comme avant, un sujet dans
ce que j’ai écrit. » En 1927, alors qu’il écrivait
La Dernière Nuit, récit dans la veine des précédents,
l’occasion se présenta à lui de se confronter à
une matière nouvelle. Son éditeur Émile-Paul frères
qui avait lancé la collection « Portraits de France »
à laquelle collaborèrent entre autres Paul Morand, André
Maurois et Jean Cassou, lui commanda un texte. Celui que Bove produisit
était sans équivalent. Il avait choisi comme objet de
description, un lieu improbable, sorte de « non-lieu » où
il avait vécu d’ailleurs quelque temps : Bécon-les-Bruyères.
Donné en primeur à la revue Europe, ce texte inclassable
apparut comme une provocation au bon goût et aux séductions
du pittoresque français. Aujourd’hui considéré
comme une de ses meilleures réussites, beaucoup de lecteurs souscrivent
généralement au propos de Peter Handke : « Pour
moi, Bécon-les-Bruyères est son chef-d’œuvre,
parce qu’il n’y a pas de gens minables comme dans Mes amis
ou Armand. Il y a seulement l’endroit, qui est très vaste,
très lumineux, à peupler par le lecteur peut-être.
» (E. B., p. 123)
Quand dans les années 80 reparaissent les livres de Bove, les
critiques donnent bien à tort l’image d’une œuvre
qui formerait le tableau d’un seul et même monde où
l’archétype du personnage bovien serait Victor Bâton,
le héros de Mes amis. Le nouveau coup d’éclat de
Bécon-les-Bruyères, puis en décembre de la même
année la parution de La Coalition montrent que la réalité
est plus complexe. Cette nouvelle publication tout en se dégageant
du style d’écriture des deux premiers romans et en prenant
pour héros des personnages issus d’un autre milieu, plongeait
jusqu’à l’asphyxie dans un univers plus morbide encore.
À l’indignation de critiques, généralement
conservateurs, qui reprochaient à Bove son livre « horriblement
triste et des personnages dégoûtants », zoophytes
« peints à merveille » mais zoophytes quand même,
s’opposait l’admiration de Max Jacob dont il faut citer
la lettre adressée à l’auteur : « La Coalition
est un grand livre, un livre événement. Vous avez conçu
une entreprise dont personne que vous ne pouvait sortir : tout autre
que vous n’aurait pas évité la monotonie, mais ici
la puissance évocatoire, le choix des détails significatifs,
la douleur et l’amour de l’auteur, la vraisemblance des
caractères à la fois si minutieux et si largement humains,
attachent plus qu’une intrigue balzacienne ou un drame à
la Dostoïevski. » (E. B., p. 133)
En 1928, Bove est au faîte de sa gloire. Couronné par le
prix Figuière, un prix recherché à l’époque,
ne serait-ce que par la dotation financière qu’il offrait
aux auteurs, il avait concouru aux côtés de Malraux, Drieu
La Rochelle et avait été choisi à l’unanimité
du jury pour Mes amis et La Coalition. Il continue à travailler
d’arrache-pied et publie des livres dans l’esprit de ceux
qui l’ont rendu célèbre, sans qu’il y ait
pourtant stagnation : L’Amour de Pierre Neuhart, que l’auteur
juge « une synthèse » de tous les éléments
rencontrés jusqu’alors, La Mort de Dinah, Henri Duchemin
et ses ombres… et plus tardivement, en 1935, Le Pressentiment.
Mais tout en creusant ce sillon, l’écrivain tente d’autres
expériences. En 1927, Un soir chez Blutel, utilise des techniques
narratives qui donneront le sentiment à la critique contemporaine
d’avoir affaire à un précurseur du nouveau roman.
L’incipit du roman en particulier est à cet égard
frappant. Le personnage assis dans un train roulant vers Paris regarde
défiler un paysage de banlieue qui déclenche en lui le
mouvement de la mémoire. L’absence totale d’intrigue,
les bribes de vies évoquées et abandonnées par
le narrateur au cours d’une soirée que le protagoniste
passe chez un ami de la bourgeoisie nous plongent dans un monde auquel
Bove ne nous a pas habitués. L’écrivain renouvelle
cette collection de portraits de petits bourgeois mesquins, vaniteux
et ridicules en 1928 dans Cœurs et visages, récit encore
plus resserré qui se déroule le temps d’un dîner.
Mais c’est surtout Journal écrit en hiver, pour lequel
les critiques se réfèrent à Proust, centré
autour des mécanismes psychologiques d’une jalousie morbide
et destructrice qui marque une nouvelle étape. En effet, cette
dimension psychologique et pathologique envahira de nouveau, dans un
autre contexte et une autre perspective, les romans de la fin, formant
une sorte de triptyque autour de la guerre et de l’Occupation.
L’ouvrage est l’occasion d’une nouvelle lettre de
Max Jacob : « Votre analyse ne quitte pas la terre pour des bagatelles
de luxe et d’art, elle tient sur les pattes de nos héros
[…]. C’est du bon et du solide, ça peut durer longtemps.
Tous ceux à qui j’ai fait lire cette magnifique étude
humaine sont de mon avis, y compris l’ami Cassou. Ce n’est
pas le même Bove que celui de Mes amis, mais c’est bien
excellent aussi. » (E. B., p. 173)
Si les écrits d’Emmanuel Bove ne développent aucune
thèse idéologique, s’ils ne visent pas à
condamner la société, si en somme la dimension politique
semble absente, il n’en reste pas moins qu’au travers de
nombre de ses personnages marginaux et solitaires ne s’enracinant
dans aucune couche sociale, le romancier dessine une société
abominable où les hommes du haut en bas de l’échelle
sociale sont des loups entre eux. L’allusion à la guerre,
importante mais banalisée dans Mes amis, réapparaît
dans tous les textes. On pourrait, bien souvent, ne pas la repérer
tant elle semble anecdotique. Elle est en réalité l’expression
d’une ligne de fracture sociale et individuelle, référence
obligée des personnages pour situer les plus simples événements
de leur existence. Sans dénoncer, sans dramatiser, par de simples
notations d’une neutralité sèche, Bove actualise
et donne sens à la réalité historique et sociale
des individus. Pourtant dans ce monde étouffant où toute
perspective de révolte et de changement est absente, les êtres
les plus misérables aspirent toujours à l’amitié,
à la solidarité ou à l’amour. Par là
même, éloigné du pathos comme du cynisme, le romancier
allume une fragile lumière : le rêve de fraternité
et le besoin obsessionnel de chaleur humaine qui irriguent les récits,
leur donnent une tonalité humaniste à l’atmosphère
très proche du cinéma de Marcel Carné ou de Jean
Vigo. Si l’on fait une telle lecture, on n’a pas lieu de
penser, comme cela a pu être fait, qu’il y a dichotomie
entre ses écrits et l’adhésion de Bove au Comité
de Vigilance des Intellectuels Antifascistes en 1934, dans ses collaborations
aux journaux et revues progressistes comme Marianne ou Regards, ou son
entrée au Comité National des Écrivains et son
engagement gaulliste pendant la guerre. Certes, l’écrivain
ne fut jamais un militant mais ce qu’on a appelé un «
compagnon de route », un homme et un écrivain solidaire.
Il est intéressant à ce propos de citer un texte d’hommage
à Romain Rolland qu’il donna à L’Humanité
du 26 janvier 1936 : « Romain Rolland est pour moi non seulement
un écrivain que j’admire profondément mais un écrivain
dont les actes n’ont jamais été en contradiction
avec les écrits. On est habitué à croire que le
génie peut tout faire pardonner. Je ne le crois plus. Je crois
au contraire que le véritable génie n’existe qu’à
partir du moment où l’écrivain comprend qu’il
ne peut pas y avoir de contradiction entre ses écrits et ses
actes. »
Sa femme rappela dans une lettre à Christian Dotremont combien
son mari « était grave et conscient des événements
dramatiques qui se préparaient » (E. B., p. 181). Et à
François Beloux elle expliquait : « Ce qui désespérait
mon mari, c’était de voir arriver la catastrophe sans que
les autres s’en aperçoivent. […] Il pensait que l’ignorance
faisait des hommes un troupeau. Il aimait les plus lucides comme Crevel,
Desnos et Moussinac. » (E. B., p. 244). Dès le début
de l’Occupation, Bove tente de rejoindre Londres mais à
la différence de son héros du Piège, sa lucidité
politique le conduit à abandonner très vite les démarches.
Il lui faudra bientôt entrer en clandestinité d’autant
plus que son épouse, juive et communiste, n’a pas le choix.
Après s’être réfugié, comme beaucoup
d’intellectuels, à Dieulefit en octobre 1940, le couple
parvient à rejoindre peu de temps avant l’occupation de
la zone Sud. Philippe Soupault qu’il retrouve là évoquera
leurs perpétuelles conversations sur la guerre : « Face
à l’invasion de la France, il était terriblement
inquiet. Je ne l’ai jamais vu plus irrité que lorsqu’il
parlait de Hitler, il l’appelait "ce bourreau". Il était
aussi très anticollabo. » (E. B., p. 218)
Homme de conviction, il refuse de publier malgré les avances
qu’on lui fait. À Alger, épuisé par la maladie,
il continue cependant à écrire et à fréquenter
avec régularité les lieux de la Résistance intellectuelle
: réunions autour de Combat dont il appartient au conseil de
rédaction, de la revue Fontaine, de Renaissance, de L’Arche,
des Cahiers antiracistes… La librairie d’Edmond Charlot,
Les Vraies Richesses, est aussi un de ses rendez-vous de prédilection.
C’est d’ailleurs ce jeune éditeur qui publiera Départ
dans la nuit, dédié au Général de Gaulle.
Non-lieu, la suite de ce roman auquel il travaille en même temps
que Le Piège, ne sera publié qu’après sa
mort. La situation historique sert alors de point de départ à
des récits dont elle était jusque là absente mais
elle se retrouve plus ou moins submergée par les obsessions intimes
du romancier. Bove passe aussi tous les jours au siège du journal
La Marseillaise à qui il donne des extraits de ses derniers romans
ainsi que des nouvelles qui comportent peu ou prou une note patriotique.
En mars 1944, en hommage à Max Jacob, mort au camp de Drancy,
il écrit dans les pages de ce même journal : « Ce
que j’ai voulu en écrivant ces quelques lignes, c’est
dire combien il est triste quand notre pays est envahi, quand nous sommes
loin de tout ce qui nous est cher […] de voir chaque jour diminuer
notre bien, d’assister à un lent dépeuplement. »
(E. B., p. 221).
Le chef-d’œuvre de ces années est sans conteste Le
Piège. Refusé par Gaston Gallimard tenu par des engagements
éditoriaux antérieurs alors qu’il le trouvait pourtant
« remarquable », il fut publié en 1945 par l’éditeur
Pierre Trémois. Dans une admirable conjonction de son propre
univers et d’une écriture de l’Histoire, Bove a écrit
l’un des rares romans sur les premiers temps de Vichy et de l’Occupation.
Loin de l’héroïsme que l’on préférait
louer après-guerre, ce livre met en scène un pays qui,
sous la férule pétainiste et collaboratrice, est rongé
par la lâcheté, la peur, la bêtise et le mensonge.
Le principal protagoniste, héritier des personnages classiques
de Bove par sa maladresse, ses velléités et ses bizarres
constructions mentales, incapable de comprendre les enjeux et le fonctionnement
du système politique en place, tisse les filets du piège
dans lequel il se fait prendre. Pourtant, il est le seul personnage
de tout l’univers de Bove à atteindre, par la sobre et
stoïque dignité de sa mort, une stature de héros.
Dans ce roman réaliste qui se déroule comme un cauchemar,
Emmanuel Bove manifeste une fois de plus l’originalité
de son talent et sa capacité à se renouveler tout en réalisant
l’objectif qu’il s’était assigné : réaliser
une « comédie humaine » dont chaque roman est un
volet mais « sans que les mêmes personnages reviennent,
afin d’éviter de se limiter, ou en ne les faisant revenir
que par accident » (E. B., p. 330).
Lire Bove aujourd’hui, c’est plonger, par le biais d’une
écriture dont la tonalité, « la cadence »
sont sans équivalent, dans la douleur, la souffrance des humbles,
des victimes d’une société qui ne leur donne pas
de place mais c’est aussi rencontrer un univers qui, comme l’écrivait
Jean Cassou, « s’impose à notre esprit et à
notre affection, avec toute cette humanité qu’il porte
en lui ». Lire Bove aujourd’hui, c’est encore, selon
le romancier italien Enrico Terracini qui fut son ami à Alger,
découvrir « que si le monde est une prison, il revient
à chacun de nous de lutter pour sortir de son cachot, pour regagner
de nouveau sa liberté ».
Marie-Thérèse EYCHART
1. Les citations sont extraites soit des archives de l’IMEC,
soit de la biographie de Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton, riche en
relevés critiques, extraits d’entretiens, notes et journaux
intimes : Emmanuel Bove, la vie comme une ombre, Le Castor Astral, 1994.
Dans ce cas nous mettons la référence de la page du livre
entre parenthèses (E. B. p. ). Sur le rapport de Christian Dotremont
à Emmanuel Bove, voir E. B., p. 241-243.
2. Le Centre d’étude du roman 20-50 de Lille III a consacré
à Bove le numéro 31 (juin 2001) de sa revue Roman 20-50,
le LERTEC à Lyon II a repris son colloque dans Lire Bove (3e
trimestre 2002). Quelques thèses et maîtrises ont vu le
jour.
3. Voir La Coalition et Armand.
4. Les Nouvelles littéraires, 11 décembre 1926.
5. Le Journal des débats, 16 octobre 1924.
6. Le Quotidien, 6 septembre 1924.
7. Liberté, 15 octobre 1924.