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Emmanuel Bove

Nov.-Déc 2003

 

La lumière sombre d'Emmanuel Bove


Jusqu’à la fin des années 70, si, incidemment, on prononçait le nom d’Emmanuel Bove dans un cercle de personnes qui font profession de littérature, journalistes ou universitaires, parfois même écrivains, des sourcils interrogatifs se levaient ou un silence poli se faisait. Les plus courageux avouaient leur ignorance ou le vague souvenir d’avoir déjà entendu ce nom quelque part. Les dictionnaires à quelques exceptions près l’ignoraient superbement. Seuls quelques amateurs passionnés suivaient à la trace chez les bouquinistes les rares livres que l’on pouvait trouver. C’est dans un tel climat qu’en 1971 le poète belge Christian Dotremont lançait un appel de l’ordre de l’agit-prop : « La lecture d’Emmanuel Bove est nécessaire […] Or les livres d’Emmanuel Bove deviennent rares, ne sont pas proposés au public. Harcelons les libraires, harcelons directement les éditeurs. Vive Emmanuel Bove ! 1 » Michel Butor de son côté usa de son influence auprès de Gallimard pour que des rééditions voient le jour mais sans résultat. Pendant ce temps, dans l’ombre, des admirateurs travaillaient à sauver la mémoire de l’écrivain : le réalisateur François Beloux rencontra sa veuve Louise avec laquelle il eut de précieux entretiens, le comédien et dramaturge Raymond Cousse recueillit pendant dix années, avec une passion indéfectible, des témoignages qui permettront d’alimenter la biographie qu’il projetait d’écrire et qui aurait dû voir le jour avec la collaboration de Jean-Luc Bitton, nouveau jeune enquêteur enthousiaste. Celui-ci, demeuré seul après le suicide de Raymond Cousse, assumera finalement la lourde tâche de donner vie à cet écrivain oublié, à cet homme de l’ombre qu’était Emmanuel Bove.
Lors des rééditions qui se sont succédé en France à partir de 1977, une expression lancée par Jean-Louis Ezine dans Les Nouvelles littéraires va faire fortune : « la Bove génération ». Elle manifeste l’engouement soudain d’une critique quasiment unanime à célébrer en Bove un grand écrivain oublié. On a pu en suggérer les raisons les plus diverses : Bove, héritier d’un Beckett sans métaphysique, d’un existentialisme sans idéologie, d’un individualisme désabusé, conviendrait à une époque sans transcendance où beaucoup d’intellectuels affirment la mort des idéologies et particulièrement de l’engagement de l’artiste. Bove aurait ainsi su peindre avec une intrigue réduite à la portion congrue, dans une langue minimale — écriture blanche, nouveau roman avant l’heure répétait-on — le malheur ontologique de l’homme et la fatalité du désastre qui pèse sur sa vie.
Qu’en est-il aujourd’hui, maintenant que toutes les œuvres d’Emmanuel Bove ont été republiées ? Après la vague élogieuse de critiques journalistiques, de mises en forme artistique de textes (des adaptations théâtrales et chorégraphiques sont créées dès 1983, en 1990 Le Piège est adapté au théâtre par Didier Bezace et au cinéma par Serge Moati) et une riche biographie, l’écrivain voit un début de reconnaissance se faire jour dans le champ institutionnel de l’Université 2. Pourtant la question posée en 1977 dans Le Monde des livres par Paul Morelle : « Avez-vous lu Bove ? » n’est toujours pas incongrue mais en suggère une autre : « Pourquoi lire Bove aujourd’hui ? ». La réponse n’est pas simple pour un tel auteur dont les écrits ne peuvent laisser indifférent parce qu’ils frappent le lecteur dans ce qu’il a de plus intime — et souvent de plus refoulé pour que la vie ne devienne pas un cauchemar — et qu’ils font appel, selon la belle formule de Jean Cassou « à ce qu’il y a en nous de plus abandonné ».
Bove en effet, dans la diversité de son œuvre, a peint un monde douloureux dans lequel les hommes, qu’ils soient ou non des humbles, sont des victimes d’un destin qui les conduit à la misère, à la prison, au suicide ou à la mort, mais des victimes tout à la fois innocentes et responsables. La société de classe dans laquelle ils se meuvent, cloisonnée et figée n’ouvre aucune perspective. Les personnages, tels les condamnés de Dante répètent indéfiniment les mêmes gestes quand ils ne sont pas emportés par une inexorable descente aux enfers. L’espoir tenace qui les habite : trouver un ami, être aimé, vivre dans l’opulence… en est d’autant plus déchirant. Sont-ils alors les victimes d’une société, toujours présentée sous un jour détestable, qui ne peut les admettre en son sein ou sont-ils eux-mêmes, par leur soumission, leur passivité, les artisans de leur destin ? Il n’y a que des réponses personnelles car Bove, et c’est là une réussite singulière, balaie les frontières de l’objectivité et de la subjectivité, manie la lucidité froide et l’ironie dans le même temps où affleure la tendresse et une curieuse empathie pour ces pauvres hères dont les pensées ou les actes sont pourtant quelquefois fort déplaisants. Cependant, la fascination que ces personnages exerce sur le lecteur, dont l’autre versant confine à la répulsion chez certains, tient essentiellement à la force d’une écriture qui n’a aucun équivalent. Les comparaisons avec les grands auteurs pour tenter de la définir en évoquant Dostoïevski, Tchekhov, le courant naturaliste… aujourd’hui le nouveau roman ou Proust encore pour les méandres d’une étonnante analyse psychologique dans des romans comme Journal écrit en hiver, sont plus souvent des leurres et ne résistent pas à une étude approfondie. Les romans qui s’apparentent à la veine des premiers livres de l’écrivain, dans un style en apparence bridé où la banalité semble de mise, font surgir un univers insolite. Au milieu de silhouettes grotesques qui s’agitent, les détails des descriptions, en décalage avec la vision coutumière, provoquent dans leur vertigineuse abondance ce que Barthes a appelé « l’hallucination du détail minuscule ». Dans un réel en clair obscur qui subit d’étranges déformations, un univers fantastique s’esquisse évoquant l’expressionnisme allemand. Bove maintient, malgré la clarté de son réalisme, une opacité qui touche aussi bien les faits et gestes, les pensées des personnages que le monde qui les entoure. De là un mystère qui nappe le vivant et le minéral, qui attire ou repousse mais ne laisse jamais indemne.
Une autre veine, que l’on pourrait qualifier de psychologique fait vivre des individus bien différents. Ceux-ci pensent et agissent jusqu’à s’autodétruire. Tels les héros du Journal écrit en hiver, de Départ dans la nuit et de Non-Lieu ou même celui du Piège qui n’est pas exempt de cette dimension. Bove utilise remarquablement dans ses derniers livres cette dérive psychique du personnage qui sombre peu à peu dans la paranoïa pour figurer une société malade de l’Occupation. Dans tous, les individus se livrent, parfois jusqu’à la perversion, à un jeu périlleux entre lucidité et mensonge, entre réel et imaginaire. Bove touche donc à ces zones ténébreuses qui habitent l’homme, ces parages qu’Edmond Jaloux qualifiait « d’entre chien et loup » et qui nous préoccupent tant aujourd’hui.

*

Qui était Emmanuel Bove ? Question qu’il n’est pas inutile de se poser quand on songe aux nombreuses critiques qui accompagnèrent la parution des premiers romans. À l’instar de Benjamin Crémieux qui relevait « une odeur autobiographique dont on est gêné jusqu’à l’angoisse », elles saluaient généralement la « sincérité » de l’écrivain et l’empreinte évidente de ses origines russes dans des personnages rongés de culpabilité ou velléitaires et abouliques à l’excès. Cette idée à nuancer, d’autant plus qu’elle implique des interprétations discutables, refait surface lors des rééditions de la fin des années soixante-dix.
Fils d’une mère luxembourgeoise, femme un peu « simple », devenue bonne à tout faire chez des bourgeois parisiens, et d’un père émigré russe d’origine juive, affublé d’un nom impossible, aussi bien en français que dans sa langue natale dans laquelle il évoque une légumineuse, celui de Bobovnikoff. Ce personnage aussi intelligent et séduisant que fantasque et inconséquent fut toujours et définitivement décidé « à ne pas faire le prolétaire », comme l’expliquera son deuxième fils Léon. Digne ambition peut-être mais qui ne nourrit pas son homme et qui conduira la mère et les deux enfants à vivre dans une grande misère, chassés d’un logement à l’autre quand ils ne se retrouvaient pas sur le pavé avec leur pauvre mobilier. Emmanuel échappera pendant un temps à ce dénuement. En effet, à l’âge de treize ans son père l’emmena vivre en Suisse avec lui et Emily, sa riche compagne anglaise. Celle-ci, généreuse, énergique, cultivée et artiste permettra à Emmanuel d’acquérir éducation et culture. Si dès ses quatorze ans, il affirmait sa vocation d’écrivain, c’est bien grâce à cette femme qu’il aima et considéra comme sa mère adoptive. Le Beau-fils, roman largement autobiographique publié en 1934, permet de mesurer cette influence tout en mettant en évidence la difficulté pour un enfant d’être transplanté dans un cadre aussi différent et d’assumer des sentiments culpabilisants : avoir honte de sa propre mère alors que l’on voue une admiration et un amour sans borne à sa belle-mère. La dédicace « À Emily, love from her son » du roman Adieu Fombonne en 1937 est à cet égard manifeste. Une telle dichotomie de vie entre deux milieux sociaux complètement étrangers provoqua un traumatisme chez l’enfant, traumatisme que l’adolescent ne pouvait guère dépasser puisqu’il n’avait que dix-sept ans lorsque son père mourut et que sa belle-mère perdit sa fortune. Il sombra alors de nouveau dans la misère. De retour à Paris, il multiplia les emplois précaires : manœuvre chez Renault, garçon de café, conducteur de tramway… pour subsister et faire vivre aussi sa mère et son frère auprès desquels il était retourné. Ses romans, comme le soulignent Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton, portent la marque d’un traumatisme existentiel et semblent une catharsis qui le délivrerait de l’obsession de la pauvreté et de l’angoisse qui le hante d’y retomber toujours. Les chemises rapiécées à n’y pas croire, les souliers percés, les vestons élimés et luisant d’usure que portent Alexandre Aftalion ou Lucien, l’ami d’Armand et que portera encore Armand après sa nouvelle chute sociale, furent ceux d’Emmanuel Bove 3. Les personnages abouliques, incapables de travailler, avec des rêves de grandeur absurdes et des mesquineries déplaisantes, ces parasites pourtant douloureux, pitoyables, insupportables et attendrissants tout à la fois, l’écrivain en avait les modèles sous les yeux. Son père comme son frère étaient des personnages boviens beaucoup plus que lui-même. Si la plupart de ceux qui l’ont connu se souviennent de lui comme d’« un homme songeur, un homme en gris », un être « plutôt effacé, presque falot » ou plus cruellement encore « un peu ectoplasmique », en somme « un inadapté profond » selon son ami Philippe Soupault, il ne faudrait pourtant pas, comme on l’a fait trop facilement, confondre l’auteur et ses personnages ; Bove, hormis peut-être Le Beau-fils, n’écrivait pas d’autofiction, pas plus qu’il ne « peignait d’après nature » ainsi qu’il l’affirmait à André Rousseaux en 1928 : « Mes personnages ressemblent à toutes sortes de gens que j’ai connus, mais à aucun d’eux en particulier. […] Si on copie ses personnages, on ne les crée pas, il n’y a pas de vie. Les modèles vivants ont un rôle à jouer mais ils ne doivent fournir que les éléments de la création. » (E. B., p. 134)
En somme, selon la formule d’Aragon, le réel n’est qu’un tremplin pour l’imaginaire. L’impression de vérité poussée au point qu’on a cru lire dans les romans de Bove la peinture de sa vie et de son être intime est un effet de l’art. Ne croyons pas en le lisant qu’il a eu la faiblesse qu’il reprochait au roman de Maurice Betz L’Incertain : « On devine qu’il [l’auteur] n’est que trop volontiers enclin à se confondre avec son héros. » Emmanuel Bove, tout en puisant peut-être plus que d’autres dans sa vie pour écrire, était un grand travailleur dont les ambitions étaient d’égaler les noms les plus réputés de la littérature en créant, comme l’avait fait Balzac, un monde et un monde bien à lui. Si les premiers textes, Mes amis ou Le Crime d’une nuit, furent écrits avec une certaine facilité, il n’en fut pas de même par la suite. Bove remettait constamment en question la qualité de son travail. Dès la parution de son deuxième roman, il témoignait de son insatisfaction. « C’est un livre beaucoup trop littéraire pour être un roman passable » dira-t-il à André Rousseaux. Et il confiera à Fernand Vandérem : « Ce livre manque de force et de vie. Je sais pourquoi. J’ai manqué de confiance. » Son ami Pierre Bost relève dans son journal intime que pour La Coalition « il a travaillé dur, écrivant en quatre mois un roman très long » (E. B., p. 123). Bien éloigné de ses personnages, Bove était un intellectuel, autodidacte certes, mais très cultivé. Lecteur passionné, il accumula les livres en vrai bibliophile. À Compiègne où il résida un certain temps, il avait construit lui-même sa bibliothèque qui contenait plus de trois mille ouvrages et quand il n’avait plus d’argent, il empruntait les livres à la bibliothèque municipale. La littérature était au centre de sa vie, son principal sujet de discussion avec ses amis de la petite ville, avec ceux qui lui rendaient visite tels Marcel Arland et sa femme ou avec ses amis parisiens. « Les conversations avec Bove revenaient toujours au travail littéraire. Ça le préoccupait beaucoup » raconta André Beucler à Raymond Cousse (E. B., p. 176). À son frère Léon, il écrivait : « Ce qu’il faut pour ton avenir c’est que tu lises et que tu t’instruises […] Mais la culture avant tout », et il proposait au pauvre jeune homme des listes vertigineuses : « Dostoïevski, Proust, Montaigne, Tolstoï, Conrad, Balzac, Plutarque, Pascal, Stendhal etc., etc., etc. » C’est à la source de ces auteurs que Bove s’est abreuvé, c’est à partir d’eux qu’il a construit sa propre pensée sur le roman, sur ce qu’il doit être et ne pas être. Si Bove n’est ni théoricien ni idéologue, les quelques témoignages que nous possédons manifestent une intense et exigeante réflexion sur l’écriture romanesque. C’est ainsi qu’il écrit à sa femme de Sanary où il s’est réfugié pour travailler : « Pour moi, il faut qu’un roman soit, non pas le récit de quelque aventure ou inquiétude, mais une peinture la plus simple possible de la vie. Un homme qui écrit se croit un petit Dieu. Il doit créer un monde. Et il sera d’autant plus grand que le monde créé par lui sera vaste et vivant. Mais pour atteindre cette ampleur, il faut travailler plus que je ne l’ai encore fait. Le don de la vie est moins important. On le trouve chez tous les confrères qui ont du talent […] Mais ce qui est autrement difficile […] c’est de transporter le lecteur dans une humanité, réduite évidemment, mais aussi complète que celle que nous voyons autour de nous. C’est une tâche surhumaine […] Tu peux te rendre compte, par ce que je viens de te dire combien insignifiants sont les livres que j’ai écrits jusqu’à présent. » (E. B., p. 142) Ce projet prométhéen de parvenir à saisir tout l’humain par la médiation de l’œuvre d’art s’accompagne d’un sentiment qui lui donne une dimension humaniste puisque, conclut-il « c’est celui qui, dans cette vie, ira le plus loin qui aura été le plus utile à ses semblables ».
Cette dimension fit, parmi d’autres, l’objet des débats de la critique quand parut Mes amis en 1924. Si, à sa lecture, Jean Cassou ressentait « l’écho de son propre cœur », et estimait que le roman « faisait surgir un monde où il semblait que chacun des hommes qui le liraient […] pourrait trouver sa place 4 », d’autres, comme Jean de Pierrefeu dans Le Journal des Débats, s’indignaient en y voyant « le Narcisse du ruisseau, le Barrès du galetas […] une juxtaposition d’idées indigentes […] un accent de "chiqué" 5 ».
On connaît l’histoire de cette publication et comment Colette, ayant remarqué la nouvelle Le Crime d’une nuit que Bove avait envoyée au quotidien Le Matin, invita le jeune écrivain à lui donner un texte pour la collection qu’elle dirigeait chez l’éditeur Ferenczi. Mes amis rencontra un tel succès que Pierre Audiat dans Le Quotidien intitulait son article « Un livre dont tout le monde s’entretient 6 ». La plupart des critiques faisaient ressortir l’aspect étonnant de ce livre dans le panorama littéraire. Certes, la peinture d’un monde sans repères, de personnages abouliques et velléitaires n’était pas en soi une nouveauté. De jeunes romanciers de l’après-guerre comme Philippe Soupault, Pierre Drieu La Rochelle, René Crevel, Maurice Betz, de ceux que Benjamin Crémieux dans son essai sur la littérature d’après-guerre Inquiétude et reconstruction plaçait sous le signe de « l’esprit d’inquiétude », s’y étaient essayé. Pourtant, dans ce contexte, Emmanuel Bove offrait un livre original dont le héros n’était plus de ces jeunes bourgeois insatisfaits, sans raison profonde de vivre, qui renient les valeurs venues de leurs aînés et doutent d’eux-mêmes mais un pauvre hère solitaire, dont l’inaction végétative et l’errance dans Paris constituaient le seul mode de vie ; une vie entrecoupée de quelques rêves aux imageries d’Épinal et hantée d’un grand espoir voué implacablement au ratage : trouver un ami. Pierre Audiat soulignait ce « caractère singulier dont la littérature offre peu de modèle » et, comme la plupart, insistait sur l’écriture novatrice : « Même originalité dans le style. Parce qu’Emmanuel Bove écrit par petites phrases très brèves, qu’il aligne des notations précises, et qu’il mêle l’ironie à la pitié.6 » Ce ton étonnamment nouveau où l’intrigue est réduite à néant, tous en sont frappés. Edmond Jaloux, critique fidèle, admire ce qui déplaît à d’autres et qui participera du regain d’intérêt que prendront à cette écriture les lecteurs des années 80 : « Pas d’événements, pas de romanesque, rien que des rencontres quotidiennes, déchirantes et misérables […] Mes amis révèle une personnalité véritable » (E. B., 93). Le dépouillement d’une écriture envahie pourtant jusqu’au vertige par le détail insolite, l’amaigrissement de l’histoire, du dialogue et des personnages frappés parfois du coin du grotesque suscitèrent une telle surprise qu’un homme comme Sacha Guitry, dont l’univers mental et artistique est à mille lieues de celui de Bove, écrivit : « Vous est-il arrivé souvent d’ouvrir un livre paru la veille, venu par la poste, dont le nom de l’auteur vous est absolument inconnu, et de vous écrier à la troisième ligne : "Tiens voilà quelqu’un ! […] Cela m’est arrivé cette semaine en ouvrant Mes amis d’Emmanuel Bove. À la vingtième page mon ravissement était tel que je m’étais promis de vous en parler aujourd’hui. » (E. B., p. 95)
Même Robert Kemp qui trouvait le livre insupportable « lamentable, navrant » et le rattachait un peu rapidement au naturalisme concluait son long article dans Liberté par cette injonction : « Lisez ce curieux livre. Vous ne l’aimerez peut-être pas… Il vous étonnera. 7 »
Au milieu des articles dithyrambiques nombreux, s’élèvent les voix des tenants de la morale. Univers de « monstres », de malades mentaux que condamne le célèbre abbé Louis Bethléem, dans son ouvrage Romans à lire et romans à proscrire : « ses romans sont mal écrits, dégagent un pessimisme effroyable et roulent dans l’abjection » (E. B., p. 102). Apparaît dès lors un reproche qui sera constant tout au cours des différentes parutions : Bove écrit mal. Des cuistres indignés iront jusqu’à faire de pesants relevés de fautes lexicales et grammaticales. Ces reproches ne disparaîtront d’ailleurs jamais puisqu’on les entendra encore lors des rééditions récentes.
L’originalité de cette écriture, qui avait enthousiasmé Max Jacob et intéressé Rainer Maria Rilke au point qu’il voulut rencontrer l’auteur, n’épuisa pas son pouvoir de fascination. Peter Handke, qui joua un rôle important dans l’édition des œuvres de Bove en Allemagne, évoque ainsi devant Jean-Luc Bitton sa découverte de Mes amis : « C’était la surprise absolue. Cette écriture si limpide, modeste, et en même temps pas du tout modeste. Une écriture qui n’existe pas avant lui, ni après lui, comme un dessin avec des lignes très claires, mais qui n’existaient pas avant, c’est lui qui était le chercheur, qui a trouvé ces lignes. » (E. B., p. 94)
En 1926, le livre suivant, Armand, dont l’atmosphère et l’écriture sont très proches de Mes amis recevra les mêmes louanges et suscitera chez certains les mêmes réticences. Jean Cassou, ami de Bove, écrivit deux articles importants. Dans Les Nouvelles littéraires du 11 décembre 1926, très sensible à l’atmosphère et aux images, il mettait pour la première fois en évidence l’importance de l’aspect cinématographique de l’écriture de Bove : « J’ai parlé des gestes au ralenti dans le domaine multiforme du cinéma, les livres de Bove me font penser aussi à certains paysages des films allemands. Où nous mènent-ils ? Nés de la nuit, ils pourraient nous conduire à de prestigieuses féeries mais nous nous heurtons à des murs d’autant plus décevants qu’ils ont une ténébreuse impersonnalité de papier peint. Personne ne passe ici qui n’ait été prévu par le grand metteur en scène du malheur sans rémission, et ces becs de gaz livides ont été allumés par le moins compatissant des machinistes. » La grande admiration de Jean Cassou, aussi manifeste dans l’article d’avril 1927 pour Europe, le conduisit à poser un problème de fond qu’il balayait du même coup : « On peut se demander ce qui reste à dire à un écrivain arrivé à ce point. Cependant il est toujours vain de se poser cette question lorsqu’on a affaire à un écrivain de la trempe d’Emmanuel Bove […]. D’autres perspectives inattendues peuvent s’ouvrir à lui et il y a certainement mille façons de poser et reposer le problème suprême de l’art qui est de placer les nécessités de l’imagination en face des réponses du destin et de la vie. »
La nécessité de ne pas ressasser, de se renouveler sans faiblir fut une des préoccupations constantes de Bove qui, le 10 avril 1939, notait dans son journal : « Ne plus rien écrire sans avoir un grand sujet. Ne pas trouver, comme avant, un sujet dans ce que j’ai écrit. » En 1927, alors qu’il écrivait La Dernière Nuit, récit dans la veine des précédents, l’occasion se présenta à lui de se confronter à une matière nouvelle. Son éditeur Émile-Paul frères qui avait lancé la collection « Portraits de France » à laquelle collaborèrent entre autres Paul Morand, André Maurois et Jean Cassou, lui commanda un texte. Celui que Bove produisit était sans équivalent. Il avait choisi comme objet de description, un lieu improbable, sorte de « non-lieu » où il avait vécu d’ailleurs quelque temps : Bécon-les-Bruyères. Donné en primeur à la revue Europe, ce texte inclassable apparut comme une provocation au bon goût et aux séductions du pittoresque français. Aujourd’hui considéré comme une de ses meilleures réussites, beaucoup de lecteurs souscrivent généralement au propos de Peter Handke : « Pour moi, Bécon-les-Bruyères est son chef-d’œuvre, parce qu’il n’y a pas de gens minables comme dans Mes amis ou Armand. Il y a seulement l’endroit, qui est très vaste, très lumineux, à peupler par le lecteur peut-être. » (E. B., p. 123)
Quand dans les années 80 reparaissent les livres de Bove, les critiques donnent bien à tort l’image d’une œuvre qui formerait le tableau d’un seul et même monde où l’archétype du personnage bovien serait Victor Bâton, le héros de Mes amis. Le nouveau coup d’éclat de Bécon-les-Bruyères, puis en décembre de la même année la parution de La Coalition montrent que la réalité est plus complexe. Cette nouvelle publication tout en se dégageant du style d’écriture des deux premiers romans et en prenant pour héros des personnages issus d’un autre milieu, plongeait jusqu’à l’asphyxie dans un univers plus morbide encore. À l’indignation de critiques, généralement conservateurs, qui reprochaient à Bove son livre « horriblement triste et des personnages dégoûtants », zoophytes « peints à merveille » mais zoophytes quand même, s’opposait l’admiration de Max Jacob dont il faut citer la lettre adressée à l’auteur : « La Coalition est un grand livre, un livre événement. Vous avez conçu une entreprise dont personne que vous ne pouvait sortir : tout autre que vous n’aurait pas évité la monotonie, mais ici la puissance évocatoire, le choix des détails significatifs, la douleur et l’amour de l’auteur, la vraisemblance des caractères à la fois si minutieux et si largement humains, attachent plus qu’une intrigue balzacienne ou un drame à la Dostoïevski. » (E. B., p. 133)
En 1928, Bove est au faîte de sa gloire. Couronné par le prix Figuière, un prix recherché à l’époque, ne serait-ce que par la dotation financière qu’il offrait aux auteurs, il avait concouru aux côtés de Malraux, Drieu La Rochelle et avait été choisi à l’unanimité du jury pour Mes amis et La Coalition. Il continue à travailler d’arrache-pied et publie des livres dans l’esprit de ceux qui l’ont rendu célèbre, sans qu’il y ait pourtant stagnation : L’Amour de Pierre Neuhart, que l’auteur juge « une synthèse » de tous les éléments rencontrés jusqu’alors, La Mort de Dinah, Henri Duchemin et ses ombres… et plus tardivement, en 1935, Le Pressentiment. Mais tout en creusant ce sillon, l’écrivain tente d’autres expériences. En 1927, Un soir chez Blutel, utilise des techniques narratives qui donneront le sentiment à la critique contemporaine d’avoir affaire à un précurseur du nouveau roman. L’incipit du roman en particulier est à cet égard frappant. Le personnage assis dans un train roulant vers Paris regarde défiler un paysage de banlieue qui déclenche en lui le mouvement de la mémoire. L’absence totale d’intrigue, les bribes de vies évoquées et abandonnées par le narrateur au cours d’une soirée que le protagoniste passe chez un ami de la bourgeoisie nous plongent dans un monde auquel Bove ne nous a pas habitués. L’écrivain renouvelle cette collection de portraits de petits bourgeois mesquins, vaniteux et ridicules en 1928 dans Cœurs et visages, récit encore plus resserré qui se déroule le temps d’un dîner. Mais c’est surtout Journal écrit en hiver, pour lequel les critiques se réfèrent à Proust, centré autour des mécanismes psychologiques d’une jalousie morbide et destructrice qui marque une nouvelle étape. En effet, cette dimension psychologique et pathologique envahira de nouveau, dans un autre contexte et une autre perspective, les romans de la fin, formant une sorte de triptyque autour de la guerre et de l’Occupation. L’ouvrage est l’occasion d’une nouvelle lettre de Max Jacob : « Votre analyse ne quitte pas la terre pour des bagatelles de luxe et d’art, elle tient sur les pattes de nos héros […]. C’est du bon et du solide, ça peut durer longtemps. Tous ceux à qui j’ai fait lire cette magnifique étude humaine sont de mon avis, y compris l’ami Cassou. Ce n’est pas le même Bove que celui de Mes amis, mais c’est bien excellent aussi. » (E. B., p. 173)
Si les écrits d’Emmanuel Bove ne développent aucune thèse idéologique, s’ils ne visent pas à condamner la société, si en somme la dimension politique semble absente, il n’en reste pas moins qu’au travers de nombre de ses personnages marginaux et solitaires ne s’enracinant dans aucune couche sociale, le romancier dessine une société abominable où les hommes du haut en bas de l’échelle sociale sont des loups entre eux. L’allusion à la guerre, importante mais banalisée dans Mes amis, réapparaît dans tous les textes. On pourrait, bien souvent, ne pas la repérer tant elle semble anecdotique. Elle est en réalité l’expression d’une ligne de fracture sociale et individuelle, référence obligée des personnages pour situer les plus simples événements de leur existence. Sans dénoncer, sans dramatiser, par de simples notations d’une neutralité sèche, Bove actualise et donne sens à la réalité historique et sociale des individus. Pourtant dans ce monde étouffant où toute perspective de révolte et de changement est absente, les êtres les plus misérables aspirent toujours à l’amitié, à la solidarité ou à l’amour. Par là même, éloigné du pathos comme du cynisme, le romancier allume une fragile lumière : le rêve de fraternité et le besoin obsessionnel de chaleur humaine qui irriguent les récits, leur donnent une tonalité humaniste à l’atmosphère très proche du cinéma de Marcel Carné ou de Jean Vigo. Si l’on fait une telle lecture, on n’a pas lieu de penser, comme cela a pu être fait, qu’il y a dichotomie entre ses écrits et l’adhésion de Bove au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes en 1934, dans ses collaborations aux journaux et revues progressistes comme Marianne ou Regards, ou son entrée au Comité National des Écrivains et son engagement gaulliste pendant la guerre. Certes, l’écrivain ne fut jamais un militant mais ce qu’on a appelé un « compagnon de route », un homme et un écrivain solidaire. Il est intéressant à ce propos de citer un texte d’hommage à Romain Rolland qu’il donna à L’Humanité du 26 janvier 1936 : « Romain Rolland est pour moi non seulement un écrivain que j’admire profondément mais un écrivain dont les actes n’ont jamais été en contradiction avec les écrits. On est habitué à croire que le génie peut tout faire pardonner. Je ne le crois plus. Je crois au contraire que le véritable génie n’existe qu’à partir du moment où l’écrivain comprend qu’il ne peut pas y avoir de contradiction entre ses écrits et ses actes. »
Sa femme rappela dans une lettre à Christian Dotremont combien son mari « était grave et conscient des événements dramatiques qui se préparaient » (E. B., p. 181). Et à François Beloux elle expliquait : « Ce qui désespérait mon mari, c’était de voir arriver la catastrophe sans que les autres s’en aperçoivent. […] Il pensait que l’ignorance faisait des hommes un troupeau. Il aimait les plus lucides comme Crevel, Desnos et Moussinac. » (E. B., p. 244). Dès le début de l’Occupation, Bove tente de rejoindre Londres mais à la différence de son héros du Piège, sa lucidité politique le conduit à abandonner très vite les démarches. Il lui faudra bientôt entrer en clandestinité d’autant plus que son épouse, juive et communiste, n’a pas le choix. Après s’être réfugié, comme beaucoup d’intellectuels, à Dieulefit en octobre 1940, le couple parvient à rejoindre peu de temps avant l’occupation de la zone Sud. Philippe Soupault qu’il retrouve là évoquera leurs perpétuelles conversations sur la guerre : « Face à l’invasion de la France, il était terriblement inquiet. Je ne l’ai jamais vu plus irrité que lorsqu’il parlait de Hitler, il l’appelait "ce bourreau". Il était aussi très anticollabo. » (E. B., p. 218)
Homme de conviction, il refuse de publier malgré les avances qu’on lui fait. À Alger, épuisé par la maladie, il continue cependant à écrire et à fréquenter avec régularité les lieux de la Résistance intellectuelle : réunions autour de Combat dont il appartient au conseil de rédaction, de la revue Fontaine, de Renaissance, de L’Arche, des Cahiers antiracistes… La librairie d’Edmond Charlot, Les Vraies Richesses, est aussi un de ses rendez-vous de prédilection. C’est d’ailleurs ce jeune éditeur qui publiera Départ dans la nuit, dédié au Général de Gaulle. Non-lieu, la suite de ce roman auquel il travaille en même temps que Le Piège, ne sera publié qu’après sa mort. La situation historique sert alors de point de départ à des récits dont elle était jusque là absente mais elle se retrouve plus ou moins submergée par les obsessions intimes du romancier. Bove passe aussi tous les jours au siège du journal La Marseillaise à qui il donne des extraits de ses derniers romans ainsi que des nouvelles qui comportent peu ou prou une note patriotique. En mars 1944, en hommage à Max Jacob, mort au camp de Drancy, il écrit dans les pages de ce même journal : « Ce que j’ai voulu en écrivant ces quelques lignes, c’est dire combien il est triste quand notre pays est envahi, quand nous sommes loin de tout ce qui nous est cher […] de voir chaque jour diminuer notre bien, d’assister à un lent dépeuplement. » (E. B., p. 221).
Le chef-d’œuvre de ces années est sans conteste Le Piège. Refusé par Gaston Gallimard tenu par des engagements éditoriaux antérieurs alors qu’il le trouvait pourtant « remarquable », il fut publié en 1945 par l’éditeur Pierre Trémois. Dans une admirable conjonction de son propre univers et d’une écriture de l’Histoire, Bove a écrit l’un des rares romans sur les premiers temps de Vichy et de l’Occupation. Loin de l’héroïsme que l’on préférait louer après-guerre, ce livre met en scène un pays qui, sous la férule pétainiste et collaboratrice, est rongé par la lâcheté, la peur, la bêtise et le mensonge. Le principal protagoniste, héritier des personnages classiques de Bove par sa maladresse, ses velléités et ses bizarres constructions mentales, incapable de comprendre les enjeux et le fonctionnement du système politique en place, tisse les filets du piège dans lequel il se fait prendre. Pourtant, il est le seul personnage de tout l’univers de Bove à atteindre, par la sobre et stoïque dignité de sa mort, une stature de héros. Dans ce roman réaliste qui se déroule comme un cauchemar, Emmanuel Bove manifeste une fois de plus l’originalité de son talent et sa capacité à se renouveler tout en réalisant l’objectif qu’il s’était assigné : réaliser une « comédie humaine » dont chaque roman est un volet mais « sans que les mêmes personnages reviennent, afin d’éviter de se limiter, ou en ne les faisant revenir que par accident » (E. B., p. 330).
Lire Bove aujourd’hui, c’est plonger, par le biais d’une écriture dont la tonalité, « la cadence » sont sans équivalent, dans la douleur, la souffrance des humbles, des victimes d’une société qui ne leur donne pas de place mais c’est aussi rencontrer un univers qui, comme l’écrivait Jean Cassou, « s’impose à notre esprit et à notre affection, avec toute cette humanité qu’il porte en lui ». Lire Bove aujourd’hui, c’est encore, selon le romancier italien Enrico Terracini qui fut son ami à Alger, découvrir « que si le monde est une prison, il revient à chacun de nous de lutter pour sortir de son cachot, pour regagner de nouveau sa liberté ».

Marie-Thérèse EYCHART

1. Les citations sont extraites soit des archives de l’IMEC, soit de la biographie de Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton, riche en relevés critiques, extraits d’entretiens, notes et journaux intimes : Emmanuel Bove, la vie comme une ombre, Le Castor Astral, 1994. Dans ce cas nous mettons la référence de la page du livre entre parenthèses (E. B. p. ). Sur le rapport de Christian Dotremont à Emmanuel Bove, voir E. B., p. 241-243.
2. Le Centre d’étude du roman 20-50 de Lille III a consacré à Bove le numéro 31 (juin 2001) de sa revue Roman 20-50, le LERTEC à Lyon II a repris son colloque dans Lire Bove (3e trimestre 2002). Quelques thèses et maîtrises ont vu le jour.
3. Voir La Coalition et Armand.
4. Les Nouvelles littéraires, 11 décembre 1926.
5. Le Journal des débats, 16 octobre 1924.
6. Le Quotidien, 6 septembre 1924.
7. Liberté, 15 octobre 1924.

 

 

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