La géométrie
et le doute
Le 17 prairial an XI, 6 juin 1803 dans le vieux calendrier, le général
Laclos s’arrête à Pezzaro dans les États pontificaux,
entre Rimini et Ancône. Il rend compte à sa femme de son
séjour : « J’ai déjà vu Mgr le Gouverneur
qui comme partout en ce pays, est un évêque ; mais celui-ci
est aimable et instruit. Il parle assez bien français. Nous avons
causé longuement ensemble de la Révolution, des Liaisons
dangereuses, et de M. de Vandreuil. » On peut imaginer la position
du général républicain sur la Révolution
et sur l’agent des princes émigrés, le comte de
Vandreuil. Mais en quels termes pouvait-il parler de son roman, publié
vingt ans plus tôt ? Il se flattait sûrement d’avoir
dénoncé la corruption d’une aristocratie de cour
qu’il avait plus rêvée que réellement connue
et que la Révolution avait emportée avec l’Ancien
Régime. Il savait aussi que le scandale avait confondu l’auteur
avec ses personnages libertins et le roman avec le catéchisme
de débauche que ceux-ci prétendaient composer. Il caressait
sans doute l’idée de donner un pendant à son récit
sulfureux, en composant une idylle matrimoniale, l’histoire d’une
Présidente bien mariée et heureuse dans sa famille. La
mort, loin des siens, ne lui laissa pas le temps de réaliser
ce second roman, ou plutôt, de comprendre, hypothèse plus
vraisemblable, qu’il était impossible.
Il pouvait difficilement imaginer que ces Liaisons dangereuses si scandaleuses
deviendraient, en deux siècles, un des chefs-d’œuvre
de la littérature française, puis de la littérature
mondiale. Longtemps, elles sont restées un livre dont il convenait
de se méfier et qu’il n’était pas question
de mettre entre toutes les mains. Plus qu’aux professeurs, il
revenait aux écrivains de le commenter. Et ceux-ci l’ont
fait avec brio, de Stendhal à Baudelaire, de Francis Carco à
Jean Giraudoux, d’André Malraux à Roger Vailland.
J’ai encore pratiqué au lycée un manuel d’histoire
de la littérature qui ignorait superbement Laclos. Un double
mouvement a transformé cette situation : d’une part une
thèse en Sorbonne sur Laclos et la tradition, la publication
de ses Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la
Pléiade et l’inscription au programme de l’agrégation
ont apporté sa légitimité scolaire au livre ; de
l’autre le film de Vailland et de Vadim, la pièce de Christopher
Hampton qui a été jouée partout autour du monde
et les films de Stephen Frears et de Milos Forman auxquels elle a ouvert
la voie lui ont assuré une renommée universelle.
Un livre du second rayon, prétexte à éditions illustrées
avec des marquises en robes à panier et des vicomtes en perruques,
est devenu un des textes qui, comme les plus grands, font rêver
des lecteurs différents et inspirent les créateurs. Les
Liaisons dangereuses ne cessent de susciter adaptations et imitations.
Le nombre des romans, des pièces et des films qui s’en
réclament prouve la force germinative d’une œuvre
qui nous parle des liens entre l’écriture et le désir
amoureux, entre la maîtrise de soi et la soumission aux normes
sociales. Au terme d’un siècle qui a voulu libérer
les êtres humains de l’entrave des préjugés
et la littérature des codes de la rhétorique, Laclos compose
un roman qui reprend la forme épistolaire, souvent exploitée,
et tous les motifs du libertinage, devenus presque des poncifs, mais
il y ajoute cette touche inquiétante et cet accent qui nous atteint
dans nos angoisses et nos fantasmes : les deux sexes sont-ils d’une
nature radicalement différente ? le désir n’est-il
pas séparable de la volonté de puissance, du plaisir de
nuire, de la fascination pour la destruction ? La géométrie
rigoureuse des lettres agencées par l’officier du génie
suscite le trouble et l’interrogation. L’intelligence de
la construction s’accompagne, malgré elle, d’une
frustration du lecteur devant l’absence de perspective.
Un article novateur de Dominique Aury en 1951, les romans de la néerlandaise
Hella Haasse et de la française Christiane Baroche focalisent
leur attention sur la marquise de Merteuil et dessinent une continuité
entre son combat solitaire et un féminisme à venir. Toutes
deux font dialoguer le passé et le présent, la morgue
hautaine de celle qui prétend venger son sexe et le sens de la
solidarité des femmes d’aujourd’hui. Le roman anonyme
de 1926, Les Vrais mémoires de Cécile de Volanges, et
le Valmont de Milos Forman préfèrent parier sur la jeunesse
de Cécile, sur son rire clair et son amoralité tranquille.
Quartett de Heiner Müller tire au contraire le roman, écrit
dans la langue de La Rochefoucauld et de Racine, de Crébillon
et de Rousseau, du côté de Sade et de Bataille. Les Lumières
ont perdu leur éclat et leurs certitudes : les deux libertins
ont vieilli, ils sont livrés à la solitude, loin de cette
mondanité qui donnait sens à leur existence, ils sont
confrontés à leur violence intérieure, en écho
aux violences de leur temps et du nôtre. La pièce se passe
dans « un salon d’avant la révolution » ou
dans « un bunker d’après la troisième guerre
mondiale ». Les adaptations sont tantôt en costume historique
et tantôt transposées dans notre actualité. Le Valmont
de Vailland et Vadim est un diplomate du Quai d’Orsay qui partage
son temps libre entre Deauville et les sports d’hiver. Celui de
Cruel Intentions de Roger Krumble est un adolescent livré à
lui-même dans la bourgeoisie huppée de New York.
Un roman vient tout juste de paraître, qui propose une nouvelle
variation sur l’argument de 1782. Fanfare d’Emmanuel Adely
chez Stock est un long monologue intérieur, celui d’un
homme qui revient d’Égypte où il est allé
à la recherche de son père et d’un frère,
et se trouve contraint à assister à une adaptation théâtrale
des Liaisons. Le texte de Laclos se met à incarner un classicisme
occidental qui s’oppose à l’expérience du
désert, au silence et à la proximité physique que
le narrateur vient de connaître. La décomposition de la
syntaxe d’Emmanuel Adely est aux antipodes de la tenue d’écriture
de Laclos, mais l’impossible quête d’amour d’un
homme du XXIe siècle commençant rejoint peut-être
l’amer constat du romancier dans un XVIIIe siècle finissant,
bientôt, par la Révolution et les guerres de l’Empire.
Pour fêter le bicentenaire de la mort de Laclos en 1803, il convenait
de faire entendre le double registre d’un texte, historiquement
situé et anachroniquement réinventé. On découvrira
la fécondité d’une œuvre qui reste à
découvrir, à travers des lectures aussi scrupuleuses qu’inattendues,
et à réinventer dans des adaptations qui la trahissent
pour mieux la faire vivre. C’est une leçon de littérature
que cette double exigence de la philologie et de l’imagination.
Michel DELON