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Laclos :: Thaïlande & Laos

Janvier- fév. 2003

 

La géométrie et le doute

Le 17 prairial an XI, 6 juin 1803 dans le vieux calendrier, le général Laclos s’arrête à Pezzaro dans les États pontificaux, entre Rimini et Ancône. Il rend compte à sa femme de son séjour : « J’ai déjà vu Mgr le Gouverneur qui comme partout en ce pays, est un évêque ; mais celui-ci est aimable et instruit. Il parle assez bien français. Nous avons causé longuement ensemble de la Révolution, des Liaisons dangereuses, et de M. de Vandreuil. » On peut imaginer la position du général républicain sur la Révolution et sur l’agent des princes émigrés, le comte de Vandreuil. Mais en quels termes pouvait-il parler de son roman, publié vingt ans plus tôt ? Il se flattait sûrement d’avoir dénoncé la corruption d’une aristocratie de cour qu’il avait plus rêvée que réellement connue et que la Révolution avait emportée avec l’Ancien Régime. Il savait aussi que le scandale avait confondu l’auteur avec ses personnages libertins et le roman avec le catéchisme de débauche que ceux-ci prétendaient composer. Il caressait sans doute l’idée de donner un pendant à son récit sulfureux, en composant une idylle matrimoniale, l’histoire d’une Présidente bien mariée et heureuse dans sa famille. La mort, loin des siens, ne lui laissa pas le temps de réaliser ce second roman, ou plutôt, de comprendre, hypothèse plus vraisemblable, qu’il était impossible.
Il pouvait difficilement imaginer que ces Liaisons dangereuses si scandaleuses deviendraient, en deux siècles, un des chefs-d’œuvre de la littérature française, puis de la littérature mondiale. Longtemps, elles sont restées un livre dont il convenait de se méfier et qu’il n’était pas question de mettre entre toutes les mains. Plus qu’aux professeurs, il revenait aux écrivains de le commenter. Et ceux-ci l’ont fait avec brio, de Stendhal à Baudelaire, de Francis Carco à Jean Giraudoux, d’André Malraux à Roger Vailland. J’ai encore pratiqué au lycée un manuel d’histoire de la littérature qui ignorait superbement Laclos. Un double mouvement a transformé cette situation : d’une part une thèse en Sorbonne sur Laclos et la tradition, la publication de ses Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade et l’inscription au programme de l’agrégation ont apporté sa légitimité scolaire au livre ; de l’autre le film de Vailland et de Vadim, la pièce de Christopher Hampton qui a été jouée partout autour du monde et les films de Stephen Frears et de Milos Forman auxquels elle a ouvert la voie lui ont assuré une renommée universelle.
Un livre du second rayon, prétexte à éditions illustrées avec des marquises en robes à panier et des vicomtes en perruques, est devenu un des textes qui, comme les plus grands, font rêver des lecteurs différents et inspirent les créateurs. Les Liaisons dangereuses ne cessent de susciter adaptations et imitations. Le nombre des romans, des pièces et des films qui s’en réclament prouve la force germinative d’une œuvre qui nous parle des liens entre l’écriture et le désir amoureux, entre la maîtrise de soi et la soumission aux normes sociales. Au terme d’un siècle qui a voulu libérer les êtres humains de l’entrave des préjugés et la littérature des codes de la rhétorique, Laclos compose un roman qui reprend la forme épistolaire, souvent exploitée, et tous les motifs du libertinage, devenus presque des poncifs, mais il y ajoute cette touche inquiétante et cet accent qui nous atteint dans nos angoisses et nos fantasmes : les deux sexes sont-ils d’une nature radicalement différente ? le désir n’est-il pas séparable de la volonté de puissance, du plaisir de nuire, de la fascination pour la destruction ? La géométrie rigoureuse des lettres agencées par l’officier du génie suscite le trouble et l’interrogation. L’intelligence de la construction s’accompagne, malgré elle, d’une frustration du lecteur devant l’absence de perspective.
Un article novateur de Dominique Aury en 1951, les romans de la néerlandaise Hella Haasse et de la française Christiane Baroche focalisent leur attention sur la marquise de Merteuil et dessinent une continuité entre son combat solitaire et un féminisme à venir. Toutes deux font dialoguer le passé et le présent, la morgue hautaine de celle qui prétend venger son sexe et le sens de la solidarité des femmes d’aujourd’hui. Le roman anonyme de 1926, Les Vrais mémoires de Cécile de Volanges, et le Valmont de Milos Forman préfèrent parier sur la jeunesse de Cécile, sur son rire clair et son amoralité tranquille. Quartett de Heiner Müller tire au contraire le roman, écrit dans la langue de La Rochefoucauld et de Racine, de Crébillon et de Rousseau, du côté de Sade et de Bataille. Les Lumières ont perdu leur éclat et leurs certitudes : les deux libertins ont vieilli, ils sont livrés à la solitude, loin de cette mondanité qui donnait sens à leur existence, ils sont confrontés à leur violence intérieure, en écho aux violences de leur temps et du nôtre. La pièce se passe dans « un salon d’avant la révolution » ou dans « un bunker d’après la troisième guerre mondiale ». Les adaptations sont tantôt en costume historique et tantôt transposées dans notre actualité. Le Valmont de Vailland et Vadim est un diplomate du Quai d’Orsay qui partage son temps libre entre Deauville et les sports d’hiver. Celui de Cruel Intentions de Roger Krumble est un adolescent livré à lui-même dans la bourgeoisie huppée de New York.
Un roman vient tout juste de paraître, qui propose une nouvelle variation sur l’argument de 1782. Fanfare d’Emmanuel Adely chez Stock est un long monologue intérieur, celui d’un homme qui revient d’Égypte où il est allé à la recherche de son père et d’un frère, et se trouve contraint à assister à une adaptation théâtrale des Liaisons. Le texte de Laclos se met à incarner un classicisme occidental qui s’oppose à l’expérience du désert, au silence et à la proximité physique que le narrateur vient de connaître. La décomposition de la syntaxe d’Emmanuel Adely est aux antipodes de la tenue d’écriture de Laclos, mais l’impossible quête d’amour d’un homme du XXIe siècle commençant rejoint peut-être l’amer constat du romancier dans un XVIIIe siècle finissant, bientôt, par la Révolution et les guerres de l’Empire.
Pour fêter le bicentenaire de la mort de Laclos en 1803, il convenait de faire entendre le double registre d’un texte, historiquement situé et anachroniquement réinventé. On découvrira la fécondité d’une œuvre qui reste à découvrir, à travers des lectures aussi scrupuleuses qu’inattendues, et à réinventer dans des adaptations qui la trahissent pour mieux la faire vivre. C’est une leçon de littérature que cette double exigence de la philologie et de l’imagination.

Michel DELON

 

 

 

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,30 €

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