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Robert Walser

Mai 2003

 


Jeunesse de Robert Walser


Plus actuel, plus vivant que jamais, Robert Walser fête cette année son 125e anniversaire. Trop contemporain, trop insaisissable, trop provocateur pour devenir un classique moderne, il laisse une œuvre qui aujourd’hui encore, à la faveur de trouvailles nouvelles, ne cesse de croître et de surprendre, alors même que la figure de l’écrivain est définitivement entrée dans une légende que lui-même, ami des masques et des rôles, n’aurait peut-être pas désavouée.
Né à Bienne dans le canton de Berne le 15 avril 1878, Walser quitte l’école à quatorze ans pour faire un apprentissage de commis de banque. Sa carrière d’écrivain durera trente-cinq ans, passés pour l’essentiel à Berlin, à Bienne, puis à Berne. Très admiré par ses pairs (Kafka, Christian Morgenstern, Robert Musil, Walter Benjamin), il connaît aussi les affres de l’insuccès. En 1929, une crise psychique entraîne son admission dans l’asile psychiatrique de la Waldau, près de Berne, où il demeure plus de trois ans, continuant d’écrire et de publier. En 1933, il sera transféré contre son gré dans un établissement du canton d’Appenzell, à Herisau, où il passera vingt-trois ans, menant la vie réglée d’un patient exemplaire. Aucun manuscrit de cette période ne nous est parvenu, tout semble confirmer le long silence de l’écrivain, choisi ou subi. Il meurt le jour de Noël 1956, pendant une promenade dans la neige.
Le statut paradoxal de l’œuvre, à la fois connue et encore à découvrir, s’explique par des circonstances éditoriales insolites. Au moment où les portes de l’asile se ferment définitivement sur lui, quinze livres de Robert Walser, publiés en tirages modestes en Allemagne et en Suisse chez sept éditeurs différents, dont quelques maisons phares de l’avant-garde littéraire, témoignent d’une vocation vécue de façon exclusive et absolue. Or ces publications, dont trois seulement sont des romans, contiennent à peine un tiers de ses écrits. Si Walser, durant toutes les années vingt et jusqu’en 1933, compte cependant des milliers de lecteurs jusqu’aux confins des pays germanophones, c’est avant tout pour ce qui se révèle aujourd’hui comme un pan essentiel de l’œuvre : ses « petites proses », « chroniques », « esquisses » ou « feuilletons », parus dans le semi-anonymat de revues ou de journaux à fort tirages.
C’est en partie à l’éparpillement longtemps irrémédiable de ces textes qu’est due la réception différée de Walser dont le nom, toujours plus rayonnant, ne commencera à s’imposer auprès d’un large public qu’à la fin des années 1970. Aux publications éparses lentement rassemblées sont venus s’ajouter peu à peu, constituant bien plus de la moitié de l’œuvre, les inédits retrouvés sous forme manuscrite. Parmi eux, les 526 feuillets micrographiés au crayon dont la publication en allemand — les six volumes des fameux Microgrammes — s’est achevée en 2000, au terme de vingt ans de travail de déchiffrage. Continent englouti qui non seulement témoigne de l’originalité et de la maîtrise de l’auteur dans le domaine de la prose, mais comprend également des poèmes et des scènes dialoguées, deux genres qui avaient établi la réputation littéraire du jeune Walser. En plus, c’est dans ce très vaste « territoire du crayon » que l’on a découvert le quatrième roman de Walser, Le Brigand.
Ouverte en 1960 par la traduction de L’Institut Benjamenta aux éditions Grasset par Marthe Robert, la réception de Walser en France connaît un premier épanouissement au milieu des années 1980, avec l’entrée de l’œuvre chez Gallimard, où sont traduits tous ses romans et quelques proses. Plus récente, toujours en cours, l’édition en français des proses brèves aux éditions Zoé (Genève), où vient de paraître la première traduction partielle des Microgrammes, permet peu à peu de découvrir la stature d’un auteur qu’un critique contemporain avait surnommé « le Shakespeare de la petite prose ».
La formule suggère aussi bien l’inventivité et la fécondité inépuisable de l’écriture que la souveraine acuité de ces miniatures où l’écrivain apparaît au plus près de lui-même, accueillant et maniant les registres contrastés de l’observation et de l’imaginaire, de l’allégresse et de la mélancolie, de la critique sociale et du discours autoréférentiel, de la perspicacité philosophique et de la poésie. Sur le mode souvent de la parodie et du jeu de rôle, formules fulgurantes et guirlandes verbales moirent ces impromptus avec une liberté éblouissante et une précision sans pesanteur. On penserait à Cingria, mais à un Cingria plus dansant, plus fervent et plus humble, plus aigu et plus imprévisible encore. Certes, la pratique de ce genre littéraire, pour lequel, du moins jusqu’au début des années 30, il existait un marché, assurait à Walser une précaire indépendance matérielle et l’inscrivait dans une conversation permanente avec son temps et ses contemporains ; la forme de la petite prose, par ailleurs, semble étroitement liée à la méthode de travail de l’écrivain : chaque texte procède d’une seule coulée, d’un geste à la fois improvisé et contrôlé ; ces entités textuelles correspondant à autant de « séances d’écriture » semblent même être à la base du travail du romancier. Avec ce que cette méthode, assurément sans rapport direct avec l’écriture automatique, peut comporter de libérateur, de risqué et d’exploratoire.
Ce numéro d’Europe contribue à la découverte de Walser en France sur trois plans : d’une part, des traductions inédites inscrivent dans ces pages la présence de l’auteur lui-même ; un choix de poèmes traduits par Fernand Cambon, propose en particulier un premier écho d’une œuvre poétique encore inédite en français ; d’autre part, nous présentons quelques études fouillées et précisément informées signées par quelques-uns des meilleurs connaisseurs actuels de Walser dans le monde germanophone ; enfin, des lecteurs francophones et italophones répondent à un destin, à une œuvre dont la modernité les interpelle et les fascine à des titres divers : leurs approches sont autant de résonances, d’hommages, d’études ou de méditations témoignant de la vitalité d’une réception en plein essor.

Marion Graf

Ce numéro a été conçu et réalisé en étroite collaboration avec Peter Utz, éminent spécialiste de Walser. Qu’il soit vivement remercié ici, ainsi que tous les auteurs des contributions. Nous remercions également Pro Helvetia pour son précieux concours.


 

 

 

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,30 €

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