Jeunesse de Robert Walser
Plus actuel, plus vivant que jamais, Robert Walser fête cette
année son 125e anniversaire. Trop contemporain, trop insaisissable,
trop provocateur pour devenir un classique moderne, il laisse une œuvre
qui aujourd’hui encore, à la faveur de trouvailles nouvelles,
ne cesse de croître et de surprendre, alors même que la
figure de l’écrivain est définitivement entrée
dans une légende que lui-même, ami des masques et des rôles,
n’aurait peut-être pas désavouée.
Né à Bienne dans le canton de Berne le 15 avril 1878,
Walser quitte l’école à quatorze ans pour faire
un apprentissage de commis de banque. Sa carrière d’écrivain
durera trente-cinq ans, passés pour l’essentiel à
Berlin, à Bienne, puis à Berne. Très admiré
par ses pairs (Kafka, Christian Morgenstern, Robert Musil, Walter Benjamin),
il connaît aussi les affres de l’insuccès. En 1929,
une crise psychique entraîne son admission dans l’asile
psychiatrique de la Waldau, près de Berne, où il demeure
plus de trois ans, continuant d’écrire et de publier. En
1933, il sera transféré contre son gré dans un
établissement du canton d’Appenzell, à Herisau,
où il passera vingt-trois ans, menant la vie réglée
d’un patient exemplaire. Aucun manuscrit de cette période
ne nous est parvenu, tout semble confirmer le long silence de l’écrivain,
choisi ou subi. Il meurt le jour de Noël 1956, pendant une promenade
dans la neige.
Le statut paradoxal de l’œuvre, à la fois connue et
encore à découvrir, s’explique par des circonstances
éditoriales insolites. Au moment où les portes de l’asile
se ferment définitivement sur lui, quinze livres de Robert Walser,
publiés en tirages modestes en Allemagne et en Suisse chez sept
éditeurs différents, dont quelques maisons phares de l’avant-garde
littéraire, témoignent d’une vocation vécue
de façon exclusive et absolue. Or ces publications, dont trois
seulement sont des romans, contiennent à peine un tiers de ses
écrits. Si Walser, durant toutes les années vingt et jusqu’en
1933, compte cependant des milliers de lecteurs jusqu’aux confins
des pays germanophones, c’est avant tout pour ce qui se révèle
aujourd’hui comme un pan essentiel de l’œuvre : ses
« petites proses », « chroniques », «
esquisses » ou « feuilletons », parus dans le semi-anonymat
de revues ou de journaux à fort tirages.
C’est en partie à l’éparpillement longtemps
irrémédiable de ces textes qu’est due la réception
différée de Walser dont le nom, toujours plus rayonnant,
ne commencera à s’imposer auprès d’un large
public qu’à la fin des années 1970. Aux publications
éparses lentement rassemblées sont venus s’ajouter
peu à peu, constituant bien plus de la moitié de l’œuvre,
les inédits retrouvés sous forme manuscrite. Parmi eux,
les 526 feuillets micrographiés au crayon dont la publication
en allemand — les six volumes des fameux Microgrammes —
s’est achevée en 2000, au terme de vingt ans de travail
de déchiffrage. Continent englouti qui non seulement témoigne
de l’originalité et de la maîtrise de l’auteur
dans le domaine de la prose, mais comprend également des poèmes
et des scènes dialoguées, deux genres qui avaient établi
la réputation littéraire du jeune Walser. En plus, c’est
dans ce très vaste « territoire du crayon » que l’on
a découvert le quatrième roman de Walser, Le Brigand.
Ouverte en 1960 par la traduction de L’Institut Benjamenta aux
éditions Grasset par Marthe Robert, la réception de Walser
en France connaît un premier épanouissement au milieu des
années 1980, avec l’entrée de l’œuvre
chez Gallimard, où sont traduits tous ses romans et quelques
proses. Plus récente, toujours en cours, l’édition
en français des proses brèves aux éditions Zoé
(Genève), où vient de paraître la première
traduction partielle des Microgrammes, permet peu à peu de découvrir
la stature d’un auteur qu’un critique contemporain avait
surnommé « le Shakespeare de la petite prose ».
La formule suggère aussi bien l’inventivité et la
fécondité inépuisable de l’écriture
que la souveraine acuité de ces miniatures où l’écrivain
apparaît au plus près de lui-même, accueillant et
maniant les registres contrastés de l’observation et de
l’imaginaire, de l’allégresse et de la mélancolie,
de la critique sociale et du discours autoréférentiel,
de la perspicacité philosophique et de la poésie. Sur
le mode souvent de la parodie et du jeu de rôle, formules fulgurantes
et guirlandes verbales moirent ces impromptus avec une liberté
éblouissante et une précision sans pesanteur. On penserait
à Cingria, mais à un Cingria plus dansant, plus fervent
et plus humble, plus aigu et plus imprévisible encore. Certes,
la pratique de ce genre littéraire, pour lequel, du moins jusqu’au
début des années 30, il existait un marché, assurait
à Walser une précaire indépendance matérielle
et l’inscrivait dans une conversation permanente avec son temps
et ses contemporains ; la forme de la petite prose, par ailleurs, semble
étroitement liée à la méthode de travail
de l’écrivain : chaque texte procède d’une
seule coulée, d’un geste à la fois improvisé
et contrôlé ; ces entités textuelles correspondant
à autant de « séances d’écriture »
semblent même être à la base du travail du romancier.
Avec ce que cette méthode, assurément sans rapport direct
avec l’écriture automatique, peut comporter de libérateur,
de risqué et d’exploratoire.
Ce numéro d’Europe contribue à la découverte
de Walser en France sur trois plans : d’une part, des traductions
inédites inscrivent dans ces pages la présence de l’auteur
lui-même ; un choix de poèmes traduits par Fernand Cambon,
propose en particulier un premier écho d’une œuvre
poétique encore inédite en français ; d’autre
part, nous présentons quelques études fouillées
et précisément informées signées par quelques-uns
des meilleurs connaisseurs actuels de Walser dans le monde germanophone
; enfin, des lecteurs francophones et italophones répondent à
un destin, à une œuvre dont la modernité les interpelle
et les fascine à des titres divers : leurs approches sont autant
de résonances, d’hommages, d’études ou de
méditations témoignant de la vitalité d’une
réception en plein essor.
Marion Graf
Ce numéro a été conçu
et réalisé en étroite collaboration avec Peter
Utz, éminent spécialiste de Walser. Qu’il soit vivement
remercié ici, ainsi que tous les auteurs des contributions. Nous
remercions également Pro Helvetia pour son précieux concours.