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Jacques Derrida

Juin 2004

 

Une audace folle

... fou tous ceux que je me serai aliéné pour ne rien dire...
Circonfession

Je ne philosophe que dans la terreur, mais dans la terreur avouée d’être fou.
« Cogito et Histoire de la folie »,
L’Écriture et la Différence

Ce numéro d’Europe ne se veut naturellement pas une introduction méthodique à la lecture de Jacques Derrida 1. Il ne prétend pas être autre chose qu’un témoignage de la richesse des lectures et contresignatures (comme il aime à dire lui-même) que sa pensée suscite, partout dans le monde. Les textes qu’on trouvera ici émanent de philosophes, de littéraires, de poètes, d’artistes, de traducteurs : écoutes attentives et reconnaissantes d’une voix singulière qui cherche depuis toujours à inventer un autre dispositif de pensée, le lieu paradoxal d’une vérité qui n’exclue pas la folie, le rêve, l’écriture poétique, la mise en espace théâtralisée des signes.
Si je devais à mon tour, dans ce bref espace, tenter de dire en deux mots ce qu’évoque pour moi la pensée de Jacques Derrida, ce sont ceux-ci — à peine encore anglais — qui me viendraient à l’esprit : borderline, double bind. Mots que lui-même détourne plus d’une fois de leur usage psychiatrique ou psychanalytique pour suggérer l’affrontement concerté de sa pensée aux risques de l’instabilité, de l’intenable, voire de la déraison.
Tout a commencé peut-être à apparaître dans la critique qu’il fit de la lecture proposée par Michel Foucault dans son Histoire de la folie, de la première Méditation métaphysique de Descartes. Derrida montra en effet avec une subtilité particulièrement retorse comment Foucault s’inscrivait dans la logique même qu’il dénonçait, celle d’un partage entre raison et déraison, celle d’une exclusion de la folie. Prise dans ce piège qu’elle dénonçait pourtant, la lecture de Foucault devenait ainsi, paradoxalement, « un puissant geste de protection et de renfermement ». Ce que Foucault en effet n’avait pas su ou pas pu lire, c’est que Descartes « installe la possibilité menaçante [de la folie] au cœur de l’intelligible ». Plus encore, Derrida décelait dans les Méditations l’indice d’une instabilité inscrite au cœur même de la pensée cartésienne, une fondamentale inquiétude quant aux frontières entre veille et sommeil, réel et illusion, raison et folie 2. « L’audace hyperbolique du Cogito cartésien, écrivait Derrida, son audace folle [...] consiste donc à faire retour vers un point originaire qui n’appartient plus au couple d’une raison et d’une déraison déterminées, à leur opposition ou à leur alternative. Que je sois fou ou non, Cogito, sum. À tous les sens de ce mot, la folie n’est donc qu’un cas de la pensée (dans la pensée). 3 »
Quel espace d’écriture concevoir alors, qui tienne cette gageure d’une pensée incluant le risque de la folie, en déployant la richesse, la vitalité infinie, les forces inouïes d’invention créative ? Ou encore : que serait une pensée que la tranquille assurance de ne pas être fou (ou la hantise de l’être) ne borderait pas, ne bornerait plus ? « Rendre infinies, disait Antonin Artaud, les frontières de ce qu’on appelle la réalité. » On sait naturellement où ceci peut mener... Aussi bien n’est-ce pas le but du philosophe que d’emboîter inconsidérément le pas aux délires poétiques ; il y a, comme on sait, « de la méthode » dans son délire assumé. Derrida prête à Descartes une « audace folle ». Ainsi entendue, la philosophie est bien un héroïsme.

[...] l’ubris du prophète envoyé pour s’être fait assigner une mission dont la lettre indéchiffrable ne parvient qu’à lui qui n’y comprend pas plus qu’un autre, fors cela même, le désespoir de l’enfant innocent qui se trouve par accident chargé d’une culpabilité dont il ignore tout, le petit Juif chassé du lycée de Ben Aknoun, par exemple, ou le facteur de la drogue incarcéré à Prague, et tout dans l’intervalle, et le voici qui plie sous le fardeau, il l’assume sans l’assumer, nerveux, inquiet, traqué, cadavérisé comme la bête qui fait la morte et se confond avec le feuillage, la littérature en somme, pour échapper aux assassins ou à leur meute, cadavre qui se porte lui-même, lourd comme une chose mais léger si léger, il court il vole si jeune et léger futile subtil agile délivrant au monde le discours même de ce simulacre imprenable immangeable, la théorie du virus parasite, du dedans / dehors, du pharmakos impeccable, terrorisant les autres par l’instabilité qu’il porte partout, un livre ouvert dans l’autre, une cicatrice au fond de l’autre, comme s’il creusait le puits d’une escarre dans la chair […] 4

Une part au moins des réflexions de Derrida sur les bords, les limites, les partages et passages de frontières (réflexion indissociablement philosophique, éthique et politique) s’ancre dans ce questionnement. C’est ainsi — cet exemple entre mille — qu’il s’efforce inlassablement de concevoir une antériorité hors chronologie qui donnerait lieu aux oppositions sans y être prise, à l’image impossible de khôra, cette figure infigurable de l’origine dans le Timée de Platon 5. Khôra : autre nom de l’espacement, de la trace, de la différance, ces concepts inscrits au cœur même de paradoxes fous. Car il s’agit bien de porter l’écriture et la réflexion au lieu même de l’intenable, au cœur du paradoxe déstabilisant, ce redoutable double bind qui — disaient les anti-psychiatres des années 60 —, risque de rendre fous ceux qui l’affrontent. C’est le cas aussi de ces structures topologiques irreprésentables qu’il affectionne, dans lesquelles la partie est plus grande que le tout, ou de ces figures « indécidables » que sont le supplément, l’hymen, la différance, les revenants annonçant l’à venir, les spectres ni vivants ni morts, ni présents ni absents : acteurs paradoxaux du théâtre de la pensée derridien. Ce qu’il appelle encore, en termes poético-philosophiques, des « prédicats contradictoires ou incompatibles entre eux dans leur entre même, leur entrelacement 6 ».
« Audace folle » qui fut aussi celle de ces écrivains de la modernité dont Jacques Derrida est, par bien des aspects, si proche ; ceux qui, comme Beckett, Joyce, Artaud, Bataille, Celan ou Blanchot explorèrent des limites jusque-là inconnues de l’espace littéraire, « là où, écrivait Blanchot, la vérité manque. Risque essentiel. Là, nous touchons l’abîme.7 » Et, comme chez eux peut-être se décèle le même indécidable de rire et de larmes, de gaîté et de tristesse, de désespoir et de jouissance — une extraordinaire jouissance de la langue et des mots qui « rémunère », aurait dit Mallarmé, la douleur. Le parler et penser « en langues » de Derrida est moins éloigné qu’on pourrait le croire de ces modernes épiphanies littéraires. Chez lui comme chez eux, il concerne moins l’invention de vocables, la néologie pourtant si profuse, qu’une syntaxe paradoxale qui met les mots en équilibre instable et les ouvre comme des phrases sur une multiplicité de sens en suspens. Ainsi ce mot « savoir » (vocable philosophique s’il en est) dans tel texte d’Hélène Cixous où Derrida décrypte « ça », « sa », « s’avoir », etc : « le corps unique d’un mot inouï, plus ou moins qu’un mot, la grammaire d’un syntagme en expansion. Une phrase en suspens qui remue les ailes à la naissance [...] 8 ». Discours en suspens, texte en procès infini, comme celui aussi d’un certain discours freudien (Au-delà du principe du plaisir) où il décèle une structure non positionnelle, « des stratégies d’abordage et de débordement, des strictures de rattachement ou d’amarrage, des lieux de réversion, d’étranglement ou de double bind. Ils sont constitutifs du procès même de l’athèse. 9 » L’athèse : à entendre comme l’impossibilité de fixer, limiter, border la thèse dans une stase sans au-delà, dans un texte sans promesse d’à venir.

[...] voilà ce qu’ils ne supportent pas, que je ne dise rien, jamais rien qui tienne ou qui vaille, aucune thèse qu’on puisse réfuter, ni vrai ni faux, pas même, pas vu pas pris, ce n’est pas une stratégie mais la violence du vide par où Dieu se terre à mort en moi, le géologiciel, moi-même je n’ai jamais pu me contredire, c’est dire, donc j’écris, c’est le mot […]10

Il écrit, c’est le mot.

Évelyne GROSSMAN


1. Pour qui souhaiterait une telle introduction, outre le désormais classique Jacques Derrida par Geoffrey Bennington et Jacques Derrida (Seuil, « Les contemporains », 1991), il faut signaler le récent petit volume de Marc Goldschmit : Jacques Derrida, une introduction, Pocket, collection « Agora », 2003.
2. Sur tout ceci je renvoie au texte même de Jacques Derrida, « Cogito et histoire de la folie », L’Écriture et la Différence, Seuil, coll. « Tel Quel », 1967, ainsi qu’au lumineux article de Pierre Macherey, « Mais quoi ! Ce sont des fous : retour sur une querelle » (en ligne sur www.univ-lille3.fr/set/ : site de l’UMR « Savoir et Textes »).
3. « Cogito et Histoire de la folie », op. cit., p. 86.
4. « Circonfession », in Jacques Derrida par Geoffrey Bennington et Jacques Derrida, op. cit., p. 282-83.
5. Voir entre autres Khôra, Galilée (1993) et Voyous (Galilée, 2003).
6. Résistances de la psychanalyse, 1996, p. 44-45.
7. Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Gallimard, 1955 ; rééd. Folio-essais, p. 320.
8. « Un ver à soie », in Voiles, Jacques Derrida et Hélène Cixous, Galilée, 1998.
9. À entendre comme « impossibilité essentielle de s’y arrêter à une thèse » : « Spéculer sur Freud », in La Carte postale, Flammarion, 1980, p. 279.
10. « Circonfession », op. cit. p. 252.


 

 

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