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Yvan Goll

Mars 2004

 

Le temps compté d'un poète

1891 27 mars : naissance à Saint-Dié-des-Vosges (département des Vosges), 40, rue Concorde, d’Isaac Lang fils d’Abraham Lang (1851-1897) originaire de Ribeauvillé (Bas Rhin), représentant en tissus et de Rebecca Lazard (1867-1956), née à Metz dans une famille de la bourgeoisie juive de la ville.

1898 Abraham Lang étant décédé à la fin de l’année précédente, sa veuve Rebecca et son fils Isaac quittent Saint-Dié-des-Vosges et sont accueillis au sein de la famille Lazard à Metz, ville annexée au Reich allemand depuis 1871. Le jeune Isaac fréquente l’école publique puis le lycée où l’on parle et écrit en allemand tandis que dans la famille Lazard le français est de rigueur, de même que les rites de la religion juive ashkénaze.

1906-1907 Premières poésies connues d’Isaac Lang en allemand et en français.

1909 Pour faciliter le cursus universitaire de son fils, dont elle ambitionne de faire un avocat, Rebecca fait naturaliser son fils « alsacien / allemand ».

1910-1911 Ses études secondaires couronnées par un « abitur », Isaac prend ses inscriptions à l’université à Strasbourg pour suivre les cours de droit. En 1910, deux poésies en français paraissent dans la revue régionaliste Le Pays lorrain et Le Pays messin, publiée à Nancy, sous le pseudonyme transparent d’Ivan Lazang. La même année, dans le Strasburger Neue Zeitung, le même Ivan Lazang fait insérer un poème en hommage à Tolstoï qui vient de mourir.

1911-1912 Poursuite des études de droit à l’université de Fribourg en Brisgau puis de Munich. Dans cette dernière ville, il ajoute aux cours de droit des cours de littérature allemande et d’histoire de l’art. Il fréquente les jeunes écrivains Johannes Becher, Franz Jung et les artistes du Blaue Reiter : Kandinsky, Marc, Macke ; il voit les œuvres de Braque, Picasso, Derain, Arp, Malevitch exposées à la galerie Tannhaüser. Il envoie des textes à Der Sturm et à Die Neue Kunst. Revenu à Metz pour les vacances, il fait paraître Lothringische Volkslieder d’Ivan Lazang, recueil de chants populaires collectés par lui et remis en forme poétique.

1912-1913 Retour à l’université de Strasbourg. Il y soutient sa thèse de doctorat sur les travailleuses à domicile en Alsace-Lorraine (Lothringisch-Elsässischen Heimarbeiterinnen).

1914 Isaac Lang rejoint à Berlin les poètes, écrivains et artistes qui constituent, de manière informelle, le mouvement expressionniste » qui voulait changer le monde » (Lionel Richard) : il se lie avec Trakl, Benn, Werfel, Ehrenstein, Döblin, Richter, Ball, Dix, Jawlensky, Gross ainsi qu’avec le futuriste Marinetti, tous ceux qui donnent textes et illustrations à Die Aktion, à Der Sturm, au Kunstblatt et qui exposent chez Herwarth Walden. Isaac Lang fait paraître Der Panama Kanal (Berlin, A.R. Meyer) et Films (Verse) (dans : Der Expressionnistischen Hefte). En juillet 1914, pour échapper à la conscription, il quitte Berlin et part s’installer à Lausanne. Il prend aussitôt contact avec les pacifistes français regroupés autour de Romain Rolland et Henri Guilbeaux, avec les pacifistes alsaciens Jean Arp, René Schickelé, avec les pacifistes allemands Werfel, Rubiner, Pinthus, Becher, Zweig.

1915 Il écrit dans divers journaux et revues en faveur de la paix et publie dans les Cahiers expressionnistes de Lausanne : Élégies internationales. Pamphlets contre cette guerre, sous le nom de Goll pour la première fois.

1916 Pour conserver son permis de séjour en Suisse, il s’inscrit à l’université de Lausanne. À Zurich, il assiste à quelques réunions dadaïstes au cabaret Voltaire, animées par Tristan Tzara, Francis Picabia et son ami Arp ; il est très critique envers l’agitation provocatrice du groupe dans un moment où la guerre ravage l’Europe.

1917 En février, il rencontre Claire Studer, jeune journaliste pacifiste allemande qui vient de traduire dans sa langue les poèmes de Pierre Jean Jouve et qui collabore à demain, la revue d’Henri Guilbeaux. Ils unissent leurs destinées. Parution de Requiem — Für die Gefallenen von Europa, par Ivan Goll (Zurich, Leipzig, M. Rascher) déjà publié dans demain. La revue Die Aktion consacre un numéro spécial à Ivan Goll.

1917-1918 Le couple s’installe à Zurich, puis à Ascona, dans le Tessin, où vivent de nombreux artistes et écrivains expatriés. Rencontres ou retrouvailles avec Werfel, Carl-Gustav Jung, James Joyce, Jawlensky et Marianne von Werefkin, Hans Richter, Janco, Hugo Ball, Daniel Kahnweiler, Hans Arp et Sophie Taeuber, Emil Ludwig. Avec Viking Eggeling, Goll s’initie au cinéma d’animation. Der Torso, Stanzen und Dithyramben, et Dithyramben, deux plaquettes de poèmes dédiés à Claire Studer paraissent à Munich et Leipzig. Der Neue Orpheus, eine Dithyrambe est édité à Berlin ; une traduction en tchèque est publiée à Prague dès l’année suivante. Fin 1918, Claire Goll rejoint à Munich Rainer-Maria Rilke qui l’a complimentée pour son recueil de poésies Mitwelt. Leur liaison dure quelques semaines, puis elle part pour Berlin en révolution et enfin revient à Ascona retrouver Goll au début de 1919.

1919 Au printemps le couple quitte Ascona, séjourne à nouveau à Zurich puis arrive à Paris le 1er novembre 1919, après un passage par Metz afin qu’Ivan fasse rétablir sa nationalité française. Dès avril, il avait envoyé à la revue Les Humbles, un recueil de poèmes composés par des pacifistes allemands, traduits en français par ses soins : Le Cœur de l’ennemi, tandis qu’à Berlin paraît Die drei guten Geister frankreichs (« Trois bons esprits français : Diderot, Mallarmé, Cézanne »), essai qu’il a composé en Suisse, ainsi que Die Unterwelt. C’est à Dresde qu’est édité Félix (qui deviendra Astral en 1920).

1920 Le couple se lie avec les écrivains et artistes de l’avant-garde et de l’Esprit nouveau : cubistes, dadaïstes, futurs surréalistes : Pierre Albert-Birot, Paul Dermée, Fernand Léger, Robert et Sonia Delaunay, Picasso, Jean Cocteau, Albert Gleizes, Annenkov, André Masson, et aussi avec ceux qui se rassemblent autour de Florent Fels et Henri Barbusse et des revues Action et Clarté : Malraux, Aragon, Éluard, Ehrenbourg, Carl Einstein. Yvan est correspondant de presse pour de nombreux journaux allemands. En outre il assure la direction pour la France des éditions Rhein-Verlag. Pour cette maison et pour d’autres, il traduit en allemand de 1920 à 1931 des œuvres d’écrivains français : Henri Barbusse, Pierre Hamp, Gobineau, Mauriac, Cendrars, Albert Londres, Pierre Frondaie, et impose l’édition en allemand de l’Ulysse de Joyce chez Rhein-Verlag. Claire et lui donnent aux éditions Muller à Munich Das Herz Frankreichs, recueil de poèmes de leurs amis pacifistes français qu’ils ont traduits en allemand. On y rencontre Édourad Dujardin, Romain Rolland, Henri Guilbeaux, Marcel Martinet, Nicolas Beauduin, Jules Romains, René Arcos, Georges Duhamel, Charles Vildrac, Paul Vaillant-Couturier. L’ouvrage, comme Le Cœur de l’ennemi, témoigne de leur permanent combat pacifiste, de leur idée de réconciliation franco-allemande. Plusieurs pièces de théâtre d’Yvan sont éditées ou jouées en Allemagne : Thomas Munzer, Die Unsterblichen. Cette dernière, donnée comme un surdrame, s’inscrit dans la lignée du théâtre d’Apollinaire : Les Mamelles de Tirésias. Die Chapliniade, poème cinématographique illustré par Fernand Léger, est la version revue de La Chaplinade ou Charlot poète, parue aux Éditions de la Sirène l’année précédente. Marcel Mihalovici écrit une musique pour Mélusine, opéra en 4 actes d’Yvan Goll ; la version allemande, datée 1924, sera ultérieurement remise en musique par Aribert Reiman et représentée à partir de 1971 et jusqu’à nos jours en France, en Suisse, aux États Unis et en Allemagne.

1921 Mariage d’Yvan et de Claire à la mairie du XVIe arrondissement de Paris. Installés rue Jasmin, ils accueillent les jeunes écrivains et artistes français et les étrangers débarquant à Paris qu’Yvan introduit dans les galeries et chez les éditeurs ou directeurs de revues. À la demande de Barbusse et Fels, il accepte la direction de la revue Menschen-Clarté de Dresde à partir du n° 3. Ljubomir Micic, qui a connu Goll à Berlin, l’associe à la direction de la revue culturelle serbo-croate Zenit, éditée de 1921 à 1924 à Zagreb. C’est dans la Bibliothèque de Zenit que paraît pour la première fois Paris brennt. Le poème sera repris dans les éditions allemande et française du Nouvel Orphée. Deux études, Archipenko Album, avec un poème de Cendrars et Das Lächeln Voltaires, illustré par Max Oppenheimer, sont éditées en Allemagne où Yvan rend visite à son ami Carl Einstein, chez qui il fait la lecture de sa pièce Mathusalem ou l’éternel bourgeois.

1922 Les Cinq continents, anthologie mondiale de poésie contemporaine, fruit de trois années de travail par Yvan et Claire Goll (Paris, la Renaissance du livre) rassemble un choix de textes de jeunes poètes du monde entier. Ce « livre idéal de l’Européen de 1923 » (écrit un critique littéraire) ne manque pas de faire grincer des dents car ne s’y trouvent ni Tzara, ni Claudel, ni Valéry, mais des Arméniens, des Indiens et bien d’autres, alors parfaitement inconnus en France. Les poèmes de Ady, Barta et Kassak, poètes hongrois jamais traduits en français jusque là, révèlent des liens noués entre Yvan Goll et les Hongrois qui, depuis 1918, publient fréquemment des poèmes de Goll dans leurs revues, dans MA en particulier, et le considèrent comme un médiateur culturel entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest.

1923 Arrivée en France de Chagall et de sa famille qui nouent avec les Goll des liens étroits. Le Nouvel Orphée (Éditions de la Sirène), illustré par G. Grosz, R. Delaunay et F. Léger, rassemble en version française poèmes et pièces de théâtre parus antérieurement en diverses langues. Souvent remaniés, ils témoignent de la distance prise avec l’expressionnisme des premières compositions. Sous le titre Der Eïffelturm, les mêmes textes en allemand paraissent l’année suivante à Berlin.

1924 En février, le Théâtre de l’Œuvre à Paris monte Le Feu à l’Opéra de Georg Kaiser dont la version française a été demandée à Yvan Goll. La pièce Mathusalem ou l’éternel bourgeois de Goll est jouée à Berlin le 13 octobre. C’est pour Goll un manifeste de la surréalité, un spectacle qui fait appel au grotesque, sinon à l’absurde, pour faire éclater la vérité cachée des personnes. Depuis plusieurs mois à Paris, guerre ouverte dans la presse entre le groupe Breton, Aragon, Soupault et le groupe Albert-Birot, Dermée, Goll à propos de la notion et du substantif « surréalisme ». En octobre Goll édite le n° 1 de la revue Surréalisme avec des textes de Picabia, Delaunay, Albert-Birot, Dermée, Reverdy et Goll. La Révolution surréaliste de Breton paraît quelques semaines plus tard mais Goll ne réussit pas à s’assurer des collaborateurs pour le n° 2 de la revue et le surréalisme d’Apollinaire perd la partie devant celui de Breton. Goll renonce à l’activité de groupe.

1925 Poèmes d’amour, recueil composé de textes d’Yvan et de Claire, paraît dans la « Collection surréaliste » chez Budry avec quatre dessins de l’ami Chagall. Le recueil à deux voix surprend et séduit le milieu littéraire parisien. Le procès de la jeune anarchiste Germaine Berton qui avait assassiné Marius Plateau, camelot du roi, garde du corps de Léon Daudet, émeut l’opinion. Toute la gauche prend position en sa faveur dont Goll, qui rédige une biographie de l’héroïne ; elle paraît à Berlin chez Schmiede : Germaine Berton, die rote Jungfrau.

1925-1926 Poèmes de jalousie, textes d’Yvan et de Claire avec des illustrations de Foujita et Poèmes de la vie et de la mort, l’année suivante, s’ouvrant sur une radiographie de leurs deux crânes, mettent au jour les dissensions dans le couple dues à des infidélités réciproques, souvent occasionnées par les fréquents déplacements d’Yvan à Londres, Rome, Zurich, Bruxelles, Berlin.

1926 Le théâtre Art et Action d’Autant et Lara monte et joue le 20 mars Assurance contre le suicide, surdrame écrit en 1922-1923 (qui sera repris à Stuttgart en 1966). À la demande de son ami berlinois George Grosz, Yvan Goll organise un spectacle de danses considérées alors comme « osées », à la Comédie des Champs-Élysées, qu’il annonce par affiches comme « danses surréalistes ». Le 6 novembre, à la première, André Breton et son groupe viennent perturber la séance. Goll, soutenu par ses amis, boxe Breton. La rupture entre les deux hommes est consommée pour longtemps.
1927 Yvan est à Berlin en mars pour la première de Royal Palace, son opéra en un acte sur une musique de Kurt Weill, joué avec, en entrée, la cantate Neue Orpheus, composée par le musicien d’après le poème de Goll, tandis qu’à Paris était présenté pour la première fois son Mathusalem ou l’éternel bourgeois au Théâtre Michel. Cependant, en cette année 1927, Yvan Goll abandonne l’écriture théâtrale et se consacre au roman, espérant atteindre un public plus nombreux pour faire partager son pessimisme sur l’avenir de la civilisation européenne de l’après-guerre. Il publie Le Microbe de l’Or (Paris, Émile-Paul) et, en allemand, Eurokokke (Berlin, M. Wasservogel). C’est une peinture de la société obsédée par l’argent et qui s’autodétruit. Le nouvel ordre rêvé avant 1914 n’est pas advenu : il a disparu dans une guerre horrible et les espoirs nés des révolutions de 1917 à 1919 se sont envolés. Reste la décadence.

1928 Dans À bas l’Europe (Paris, Émile-Paul) — édition allemande simultanée : Die Mitropäer (Rhein Verlag) —, il exhale son amertume face à la sécheresse de cœur des hommes qu’il a éprouvée personnellement de la part d’un groupe d’écrivains lors de son arrivée à Paris. Le même roman paraît à Amsterdam sous le titre Stervend Europa en 1931 (rééditions en 1938 et 1950). C’est précisément à Amsterdam qu’est donné le 17 mars 1928 le poème Paris brennt, sous forme de spectacle mis en scène avec musique et danse au Central Theater de la Ville. Le recueil de poésie Die siebente Rose, composé en langue allemande, édité par Goll lui-même (Verlag, Poésie et Cie) illustré par une linogravure de Jean Arp, participe du désenchantement qui le gagne.

1929 À Berlin paraît Noémi, poème inspiré par la tradition juive, composé en 1915, publié en 1916 dans Die Aktion et remanié pour cette réédition. Agnus Dei est le roman d’une jeune fille naïve victime de la société. Sodome et Berlin, peinture romanesque du Berlin fiévreux et jouisseur de l’après-guerre, dont le projet était dans l’esprit d’Yvan Goll depuis quelques années, paraît la même année que Berlin Alexanderplatz de son ami Alfred Döblin qui livre un tableau identique, celui que l’on retrouve dans les dessins de George Grosz et Otto Dix. Pascin, dans la collection « Les Artistes nouveaux » chez Crès à Paris, est un essai sur l’œuvre de ce peintre qui avait soutenu le groupe Goll-Dermée contre le groupe Breton au temps de la bataille du surréalisme.

1930 Les Poèmes d’amour (Paris, Fourcade), illustrés par Chagall, reprennent des textes parfois retravaillés dans les trois recueils précédents ; quelques poésies nouvelles y ont été ajoutées. Gala, qui paraît dans les « Œuvres libres » chez Fayard, clôt le cycle des œuvres romanesques.

1931 À Berlin, où il travaille à un projet de film, Yvan rencontre la poétesse Paula Ludwig. Débute alors une liaison de huit années qui est à l’origine d’une grave déchirure dans le couple ; de son côté Claire noue plusieurs liaisons avec des hommes en vue. Jusqu’en 1939 se succéderont crises de jalousie et réconciliations.

1933 Les œuvres de Goll sont interdites en Allemagne par les nazis. Il est un artiste « dégénéré » et un juif. Yvan abandonne alors la langue allemande dans ses créations littéraires et ne la reprendra qu’en 1948.

1935 Les Chansons malaises sont éditées à Paris aux éditions Poésie et Cie, c’est-à-dire aux frais d’Yvan. Ce recueil est constitué de chants d’amour érotisés attribués à Manyana, jeune Malaise. Ce sont des poèmes écrits par Yvan Goll lorsqu’il est éloigné d’Ehrwald où Paula séjournait chaque été et qui, depuis 1934, est devenu son lieu de résidence permanent. Ces poèmes accompagnaient les lettres à Paula. Cette œuvre connaît un succès durable : éditions japonaises 1937, 1955, 1967 ; Buenos-Aires 1938, 1945 ; États-Unis 1942, 1958 ; Saint-Gall (Suisse) 1952, Athènes 1960 ; Munich 1967, Dacca (Bangladesh) 1971. À Paris, Yvan lance la revue Apollinaire, cahiers mensuels d’art et de poésie, n° 1 juin (seul paru) puis Jeune Europe, qui n’a également qu’un numéro. Essai de retour au théâtre avec Marie Bashkirtseff et avec Tcheliouskine, épopée en plusieurs chants avec musique du compositeur russe David, mais ces œuvres restées manuscrites (et aujourd’hui disparues) n’ont pas été jouées.

1936 Grâce aux liens étroits noués en Belgique autour du Journal des Poètes et avec son directeur Paul Louis Flouquet, est édité à Bruxelles Métro de la mort, poèmes de la vie quotidienne dans la société urbaine. Par contre, Goll est l’éditeur de La Chanson de Jean Sans Terre, long poème illustré par Chagall, véritable exercice d’introspection de l’homme de 45 ans, ballotté d’un foyer à l’autre, toujours sur les routes, véritable juif errant des années 30.

1938 Deuxième livre de Jean Sans Terre (Paris, Poésie et Cie). L’Allemagne ayant pris possession de l’Autriche (Anschluss), Paula Ludwig s’installe en France avec l’aide d’Yvan.

1939 Troisième livre de Jean Sans Terre (Paris, Poésie et Cie), illustré par Galanis. Devant l’imminence de la guerre, Yvan et Claire réconciliés envisagent de gagner le Brésil. Finalement, ils s’embarquent pour New-York le 26 août ; arrivée le 6 septembre avec un titre de séjour de six mois.

1940 3 avril-20 mai : séjour du couple à La Havane (Cuba) au terme de son visa touristique. Il rencontre Manuel Altolaguirre et Nicolas Guillen. Yvan compose un cycle de poèmes où il révèle la misère absolue opposée à la luxuriance tropicale : enfer et paradis. Vénus cubaine, Parmenia et Calle Virtute, extraits de l’ensemble seront publiés plus tard dans Hémisphères (1943) et dans les Lettres nouvelles (1956). 21 mai : admis comme émigrants avec possibilité d’être naturalisés américains cinq ans plus tard, Yvan et Claire regagnent New-York. Ils se logent à Brooklyn, Columbia Heights, ancien site indien qui inspirera à Goll Élégie d’Ihpétonga et Élégies de Lackawanna. Ils perfectionnent leur anglais et se fondent dans la société américaine. De Paris arrivent des caisses de livres, manuscrits et œuvres d’art de leur appartement. En juillet, les Allemands emporteront les papiers et tableaux qui sont restés 14, rue de Condé. Juin 1940 : l’effondrement du front français et l’occupation allemande inspirent à Yvan une suite de poèmes : Chansons de France qui ouvre la petite collection « Poets’ Messages » diffusée dans le milieu des francophones exilés et plusieurs textes paraissent dans des revues américaines. En décembre, il compose Croix de Lorraine, poème en forme de croix à double potence qui tiendra lieu de carte de vœux de nouvel an chez les émigrés aux États-Unis. William Carlos Williams, Clark Mills et Lionel Abel traduisent une sélection de poésies : Jean Sans Terre : poetry reading qui paraît à New-York.

1941 Yvan et Claire assurent leur subsistance en collaborant à des journaux et revues français et allemands notamment Voix de France, France for ever, France Amérique, Aufbau. Ils se lient d’amitié avec Richard Wright, George Barker, Kenneth Patchen, Clark Mills, William Carlos Williams et ils retrouvent les nouveaux émigrants : Alain Bosquet, André Masson, Henry Miller, Mondrian, Chagall, Zweig, Léger, Tanguy, Seligmann. La Cancion de Juan sin Tierra paraît à La Havane et Jean Sans Terre nettoyé par le vide à New-York avec une traduction en anglais et une gravure de Seligmann. Traduction du livre d’Emil Ludwig Les Allemands par Yvan sous le pseudonyme Jean de Longeville qu’il adopte pour ses travaux de traduction jusqu’en 1943 (New-York, Éditions de la Maison française).

1942 Pour la même maison d’édition, Yvan traduit Le Chant de Bernadette de son ami Franz Werfel. En mars, engagement d’Yvan Goll au War Office Information pour assurer les émissions radiophoniques en langue française avec Claude Levi-Strauss, Édouard Roditi, André Breton, sous la direction de Pierre Lazareff. Salaire : 180 dollars par mois. Réconciliation avec André Breton et les surréalistes émigrés. Vacances d’été pour le couple dans la colonie pour artistes de Yaddo (Saratoga Springs).

1943 Traduction de Beethoven d’Emil Ludwig. Yvan se charge de la section française de The Heart of Europe, anthologie de la poésie européenne de 1920 à 1940. Il fait le choix et assure la traduction anglaise avec l’aide de quelques amis dont Clark Mills. Après une année de préparation, il lance la revue Hémisphères dans laquelle sont accueillis écrivains et poètes français et allemands exilés et de jeunes poètes américains. Le n° 1 s’ouvre sur le Poème à l’étrangère de Saint-John Perse. Dans le n° 2-3 (automne hiver 1943-1944) il publie deux textes d’André Breton sur Aimé Césaire et un poème de ce dernier, outre des poésies de Nicolas Guillen, d’André Masson et Cuba, corbeille de fruits de lui-même. Vacances d’été à la colonie d’artistes Mac Dowell à Peterborough.

1944 Rupture avec Breton due aux difficultés matérielles rencontrées par Goll dans la publication du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Parution des nouveaux poèmes du cycle de Jean Sans Terre sous le titre Landless John – Jean Sans Terre, en édition de luxe bilingue illustrée par Eugene Berman. Les traductions anglaises sont dues à Clark Mills, John G. Fletcher, la préface est d’Allen Tate (San Francisco, The Grabhorn Press). Vacances d’été à la Mac Dowell colony.

1945 En juillet Yvan apprend qu’il est atteint de leucémie et sait qu’il n’en guérira pas. Frappé par la concomitance entre l’explosion de la première bombe atomique en août et la révélation de sa maladie, il aura présent à l’esprit désormais en permanence le thème de la désintégration de la terre et celle de son corps. La mort devient un thème récurrent dans son œuvre. Il effectue alors un retour à la culture juive de sa jeunesse et, à la Public Library de New-York, retrouve les textes des kabbalistes, talmudistes, alchimistes et mystiques. Avec la collaboration de Kurt Seligmann, il consacre le n° 5 d’Hémisphères à la magie, au tarot et à la kabbale.

1946 Fruit from Saturne, poems, recueil édité par Goll, contient Atom elegy et quelques poèmes qui seront repris plus tard dans les Cercles magiques. Il traduit Arc de triomphe de Erich Maria Remarque. Bien qu’ils reçoivent le 6 août notification de l’attribution de la nationalité américaine, Yvan et Claire décident de revenir en France. Le bateau où leur passage est retenu ayant brûlé dans le port de New-York, ils partent passer l’été à Percé, en Gaspésie (Québec). Yvan, inspiré par la Roche Percée qui émerge de l’océan, compose plusieurs poèmes. Édition à Montréal de Jean Sans Terre avec un dessin de Dali. Parution du n° 6 et dernier d’Hémisphères, la Maison Française de New-York refusant désormais de soutenir l’édition d’une revue dont les lecteurs ont presque tous repassé l’Atlantique.

1947 Retour en France en mai : séjour à Metz dans l’appartement de la mère d’Yvan, qui a pu échapper aux rafles des juifs, puis installation à Paris, le 5 juin, d’abord à l’hôtel d’Alsace puis dans l’hôtel du Palais d’Orsay. Le couple renoue avec les milieux littéraires et artistiques et fait preuve d’une grande activité créatrice et éditrice. Le Mythe de la Roche Percée avec trois gravures de Yves Tanguy et Love poems (traduction anglaise du recueil de 1930) paraissent aux éditions Hémisphères, c’est-à-dire aux frais de Goll.

1948 Yvan « repris par le charme de la langue allemande » (lettre à Alain Bosquet, 22 juillet 1948) compose Das Traumkraut qu’il considère comme son testament poétique. À son ami Döblin qui publie quelques textes dans sa revue Das goldene Tor, il demande de leur donner comme auteur Tristan Thor. Pour la radio-télévision française, il écrit Phèdre, œuvre en cinq scènes mise en musique par Marcel Mihalovici. Créée à Paris en 1950, Phèdre sera jouée à Stuttgart (1951), Paris (1952) puis Brunswick et à nouveau Paris en 1961. Il est à Metz lorsque le 21 septembre, victime d’une rechute, il est transporté à l’hôpital civil de Strasbourg où il restera jusqu’en janvier.

1949 Sortie de l’hôpital le 14 janvier ; retour à Paris. Il édite à ses frais Élégie d’Ihpétonga suivie de Masques de cendre, livre illustré de quatre lithographies offertes par Picasso, composé à Metz durant l’été 1948, puis Le Char triomphal de l’Antimoine avec trois gravures à l’eau-forte de Victor Brauner, recueil de poèmes inspirés de la gnose et de la kabbale, choisis dans la somme des écrits composés depuis 1945. Claire et Yvan partent au congrès international des Pen-clubs à Venise en septembre, du 9 au 26. Retour par Florence, Assise, Zurich, Sélestat et Metz puis Paris où a lieu la première rencontre avec Paul Celan dont Yvan apprécie les poèmes. 13 décembre : il entre à l’hôpital américain de Neuilly sur Seine. Auparavant, le couple est allé au cimetière du Père-Lachaise réserver un emplacement face à la tombe de Chopin.

1950 Lors des visites de Celan à l’hôpital, Yvan lui demande de préparer des traductions en allemand de plusieurs recueils écrits et édités en français. Le 9 février, il rédige son testament ; il lègue tous ses biens à Claire et, pour le cas où elle disparaîtrait avant lui, désigne, pour assurer la publication de leurs œuvres et créer, éventuellement, un prix de poésie : Yannette Delétang-Tardif, Robert Ganzo, Paul Celan et Alain Bosquet. Seize poètes viennent donner leur sang, mais en vain : il meurt le 27 février. Son décès est salué dans toute la presse littéraire par une évocation de sa vie et de son œuvre. Chez Seghers, dans la petite collection « Poésie 50 » paraît un choix de quelques poèmes de Jean sans Terre.

1951 Claire, devenue « secrétaire d’un mort », poursuit son œuvre littéraire propre : nouvelles, romans et son activité de journaliste pour divers périodiques allemands. Elle se fait aussi éditrice des œuvres non encore publiées d’Yvan, assurant pour l’Allemagne les traductions nécessaires. Paraissent alors Les Cercles magiques, illustrés de six dessins de Fernand Léger. Ils rassemblent les poèmes composés de 1945 à 1948 inspirés par les talmudistes, notamment Abulafia, qui vivait à Saragosse au XIIIe siècle. Quant aux Géorgiques parisiennes, avec deux dessins de Robert Delaunay, poèmes édités chez Seghers dans sa « collection P.S. », ils sont l’adieu d’Yvan Goll à Paris, écrits en 1948-1949. Traumkraut paraît à Wiesbaden avec une présentation de Claire. L’édition française, sur traduction de Claude Vigée, révisée par Claire, attendra 1971 (Paris, Caractères). Dans Dix Mille Aubes (Paris, Falaize) se retrouvent quelques poèmes d’amour des années 1925-1930 et d’autres composés de 1945 à 1947 ; l’édition allemande est de 1954. À Tokyo, en japonais, paraissent des Œuvres choisies depuis Le Nouvel Orphée jusqu’à Dix Mille Aubes.

1952 Chez Seghers, Nouvelles petites fleurs de Saint-François de Claire et Yvan et, la même année, version en allemand à Saint-Gall (Suisse). L’ouvrage écrit dans les années 30 a été repris et terminé à l’automne 1949 au retour du voyage d’Italie. Séjours de Claire aux États-Unis puis en Italie.

1952-1954 Durant son séjour aux Etats-Unis, pendant lequel elle présente l’œuvre de son mari dans les universités et les sociétés littéraires, elle crée avec l’aide de Francis J. Carmody, professeur à l’université de Californie, une Société des Amis d’Yvan Goll qui vivra deux années. À Paris, une société parallèle présidée par Jules Romains connaîtra aussi une courte existence. En 1953 : Affaire Celan. Paul Celan déclare avoir effectué des traductions en allemand d’œuvres d’Yvan Goll à la demande de ce dernier et accuse Claire Goll de les avoir utilisées en se les attribuant. De son côté, Claire Goll accuse Celan d’avoir plagié des poèmes d’Yvan dans ses œuvres. Abendgesang (Neila), letzte Gedichte, illustré par Willi Baumeister (Heidelberg, Rothe 1954) a été composé par Yvan en grande partie durant son séjour à l’hôpital de Strasbourg. La version française en édition de luxe : Bouquet de rêves pour Neila, illustrée de lithographies de Miró paraît chez Mourlot en 1957 ; l’édition courante : Neila, traduite par Claire, illustrée par Sonia Delaunay (éd. Caractères) étant de 1971. Neila (anagramme de Liane, surnom donné à Claire) réunit les derniers poèmes écrits par Yvan pour son épouse.

1956-1959 Décès de Rebecca, mère d’Yvan le 29 octobre. Multiple femme avec huit bois de Jean Arp gravés à la manière noire : ce sont 30 poèmes écrits pour Claire en 1946-1947. Duo d’amour 1920-1950 (Paris, Seghers 1959) avec treize illustrations de Chagall, reprend 21 poèmes d’Yvan et de Claire déjà publiés et que l’on retrouvera dans L’Antirose (Seghers, 1965). Parution d’un volume des « Poètes d’aujourd’hui » consacré à Yvan Goll (Seghers n° 50).

1960 Claire quitte l’hôtel d’Orsay et emménage 47, rue Vaneau (Paris 7e). Le premier recueil d’œuvres complètes, Dichtungen, textes réunis par Claire (Darmstadt, Berlin, Luchterhand), fait l’objet de critiques car elle n’a pas fait le départ entre les œuvres publiées du vivant du poète et celles qui sont des éditions posthumes.

1963 Réédition des œuvres théatrâles : Assurance contre le suicide, Celui qui ne meurt pas, Mathusalem ou l’éternel bourgeois (Paris, Éditions de l’Arche).

1968-1970 Gedichte, réédition de poèmes d’Yvan avec 14 poèmes de Claire, préparée et commentée par René Strasser (Meilen, Suisse, Magica Verlag), donne aux germanophones un choix justifié de l’œuvre poétique. Œuvres I, II (Paris, Émile-Paul éditeur, 1968-1970) rassemblent pour le public français une sélection de poèmes d’Yvan écrits en français ou de poèmes allemands traduits par Claire Goll avec le concours de François-Xavier Jaujard. Les deux volumes couvrent la période 1912-1939. Deux autres tomes devaient renfermer un choix effectué parmi les poésies de 1940 à 1950. La faillite de l’éditeur en 1977, puis son décès, ont mis fin à l’entreprise. Lackawanna Elegy paraît en édition bilingue avec une traduction anglaise de Galway Kinnell (Framont, Michigan, The Sumac Press). La première édition française, avec une illustration de Zao Wou Ki (Paris, Librairie Saint-Germain des Prés) est de 1973.

1971 Baptême d’une rue Yvan-Goll et dévoilement d’une plaque commémorative au lieu où s’élevait la maison natale d’Isaac Lang, en présence de Claire Goll, à Saint-Dié-des-Vosges.

1976 Hölderlin ou la Tour du fou (Saint-Genic-sur-Guiers, Gauthier) : 50 exemplaires illustrés de 14 sculptures dorées à l’or fin par Marc Pessin, donne la première édition en français de l’Elégie de l’Atome d’Yvan, accompagnée de poèmes de Claire Goll. La Poursuite du vent (Paris, Olivier Orban) : dans ces Mémoires, Claire Goll raconte cinquante ans de vie littéraire, au travers d’amitiés et d’inimitiés dévoilées non sans parti-pris, provoquant un petit scandale… Édition allemande : Ich Verzeihe keinem (Berne, Munich, Scherz, 1978).

1977 30 mai : Décès de Claire Goll. 4 juin : elle rejoint Yvan dans leur caveau au Père-Lachaise. Par testament, elle lègue au Schiller Museum à Marbach (Archives de la littérature allemande) les manuscrits et imprimés en langue allemande et anglaise d’Yvan et les siens et quelques œuvres d’art. Leurs manuscrits et imprimés en français, leur bibliothèque, leur mobilier, les œuvres d’art et les droits d’auteur vont à la Ville de Saint-Dié-des-Vosges (bibliothèque et musée), celle-ci s’engageant à entretenir leur tombe au Père-Lachaise, à assurer les publications de leurs œuvres et à créer un prix international de poésie francophone Yvan Goll.

1990 Création de la Fondation Yvan et Claire Goll rattachée à la Fondation de France et de la Société des Amis de la Fondation Yvan et Claire Goll.

1991 Yvan Goll, l’homme et l’écrivain dans son siècle (Saint-Dié-des-Vosges, musée, 1991). Études sur l’écrivain publiées sous la direction d’Albert Ronsin et Jean-Marie Valentin et catalogue de l’exposition organisée au musée de Saint-Dié-des-Vosges pour le centenaire de la naissance du poète.

1992 Yvan Goll, (1891-1950) situations de l’écrivain. Études réunies par Michel Grunewald et Jean-Marie Valentin (Bern, Berlin, Paris, Peter Lang, 1994) lors du colloque universitaire organisé à Metz les 20 et 21 mars 1992.

1994 Yvan Goll / Claire Goll. Texts and Contexts. Edited by Eric Robertson and Robert Vilain (Amsterdam, Atlanta G.A., 1997). Actes du symposium sur Yvan et Claire Goll tenu les 1er et 2 décembre 1994 à l’Université de Londres.

1996 Die Lyrik / Yvan Goll ; édition et commentaires par Barbara Glauert-Hesse. (Berlin, Argon Verlag), 4 vol. ; première édition complète des poésies d’Yvan Goll.

1999 Yvan Goll (1891-1950), poète européen des cinq continents, livre-catalogue établi par Albert Ronsin, Jean Bertho, Daniel Grandidier. Études de A. Ronsin, R. Vilain, N. Watkins, B. Glauert-Hesse et catalogue de l’exposition organisée pour le 50e anniversaire de la mort d’Yvan Goll, Saint-Dié-des-Vosges, éd. de la Société des Amis de la Fondation Yvan et Claire Goll, 1999. Contient la bibliographie complète des œuvres d’Yvan Goll : poésies, théâtre, romans, essais, traductions, revues et liste des travaux consacrés à Yvan Goll depuis 1921.

Albert RONSIN


 

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