Redécouvrir Yvan Goll
« Je n’ai jamais entendu Goll parler avec amertume de rien,
ni de personne. D’abord il parlait peu. Pour mieux dire il ne
prenait jamais la parole. Il attendait qu’un silence des autres
vînt la lui offrir. Il était si naturellement modeste qu’on
oubliait de s’en apercevoir : dans ce New York des années
de guerre, il était comme un exilé, ainsi que d’autres,
ainsi que nous… Ce que je tiens à dire, en m’inspirant
de la modération et de la pudeur qu’il montrait, c’est
que peu de poètes de notre temps ont été moins
superflus. Je n’ai jamais rien lu de lui qui ne me semblât
nécessaire, justifié, dicté. Rien qui, du même
coup ne fût intéressant et émouvant. Ce sont là
deux épithètes qui peuvent paraître faibles aux
amis de l’emphase. Je leur attache pour ma part beaucoup de prix,
et ne les décerne, dans la vérité de mon cœur,
qu’à un tout petit nombre. Bien des poèmes d’Yvan
Goll ont de grandes chances d’être durables. Une raison
particulière qu’ils ont de durer est qu’Yvan Goll,
sans l’avoir prémédité ni cherché,
se trouve avoir exprimé tout à la fois, d’une manière
indissoluble, lui-même et son époque, le tournant du vivant
qu’il était, et le tournant de l’âge où
il lui était imposé de vivre. »
Ces paroles de Jules Romains furent prononcées le 2 mars 1950
lors des obsèques d’Yvan Goll. Quelques mois plus tôt,
Léon-Gabriel Gros, l’éminent critique des Cahiers
du Sud, faisait ce désolant constat : « …le rayonnement
de l’œuvre d’Yvan Goll n’est pas ce qu’il
devrait être. Certes elle a ses fervents mais qui se recrutent
parmi les seuls connaisseurs. Ayant justifié, et au delà,
les espoirs que l’on plaçait en elle sur la foi des premiers
recueils, dans les années 20, elle n’a point connu la large
diffusion que l’on était en droit de lui prédire
à l’époque. S’agit-il d’un paradoxe
ou d’une injustice ? Les deux sans doute, et l’avenir s’en
étonnera. […] Toute poésie qui nécessite
une initiation parce qu’elle est elle-même une initiation
est en raison même de sa qualité vouée à
demeurer secrète. […] Qu’Yvan Goll soit un de ces
poètes en marge c’est l’évidence même
comme c’est le signe de sa grandeur. Si déplorable soit-elle,
l’occultation provisoire de son œuvre s’inscrit dans
l’ordre des choses. [1] »
Les propos de Léon-Gabriel Gros n’ont rien perdu aujourd’hui
de leur pertinence. Mais le temps n’est-il pas venu de bousculer
l’ordre des choses et de redécouvrir enfin Yvan Goll poète,
romancier, auteur de pièces de théâtre ? Cette nécessaire
redécouverte est justifiée autant par la haute qualité
de son œuvre, que par sa situation d’écrivain en contact
étroit avec la modernité littéraire et artistique
en Allemagne, en Russie, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie
et jusqu’aux Etats-Unis et en Amérique latine.
Ma propre rencontre avec l’œuvre d’Yvan Goll est assez
insolite. J’ai longtemps travaillé pour la télévision.
Dans les années soixante, j’avais succédé
à Jean Prat pour la réalisation de Lectures pour tous.
Un soir de 1965, alors qu’avec Max-Pol Fouchet nous faisions le
point sur l’auteur dont il s’apprêtait à parler
en direct, Claire Goll apparut au fond du couloir. À l’époque,
elle remuait des montagnes pour réveiller le souvenir d’Yvan.
Max-Pol m’apprit que pendant la guerre, il avait publié
des poèmes de Résistance de Goll dans sa revue Fontaine,
à Alger. Il me raconta qu’Yvan Gol, exilé aux Etats-Unis,
avait fondé avec Alain Bosquet une importante revue littéraire,
Hémisphères. En 1990, un responsable culturel de la municipalité
de Saint-Dié-des-Vosges, ville natale d’Yvan Goll, me proposa
de monter un spectacle pour mieux faire connaître ce grand poète
à ses concitoyens, à l’occasion du centenaire de
sa naissance.
Le moment était venu pour moi de découvrir celui dont
j’avais souvent vu le nom mentionné dans des ouvrages consacrés
à l’Expressionnisme et au Surréalisme. Mais quelles
difficultés pour mettre la main sur des œuvres de Goll !
La plupart des libraires connaissaient son nom, d’autres l’ignoraient,
mais on ne trouvait aucun de ses livres en rayon. C’est André
Velter qui me procura la photocopie du volume Yvan Goll paru chez Seghers
dans la collection « Poètes d’aujourd’hui ».
Et la lecture de cette anthologie fut un choc, une véritable
révélation !
Puis j’appris que la médiathèque municipale de Saint-Dié
conservait un legs Yvan et Claire Goll : toutes leurs œuvres s’y
trouvaient, ainsi qu’une correspondance extraordinaire de plus
d’un millier de lettres. C’est dans le Fonds Goll que j’ai
recopié ce faire-part ironique du poète, datant de décembre
1948 : « Nous avons la joie d’annoncer la mort du poète
Yvan Goll. Il était très souffrant d’avoir contracté
une pneumonie dans les courants d’air et d’idées
en Europe. Né sur la frontière, entre la France et l’Allemagne,
ayant bu le bon vin rouge de la raison et les vins du Rhin romantique,
toujours ballotté entre l’Est et l’Ouest, il ne sut
jamais à quel saint se vouer. Avec les Expressionnistes il fit
la révolution allemande qui fut ratée. Avec les minorités
détruites de la poésie française son œuvre
était aussi périssable que les différents -ismes
qui se suivent d’année en année, qui moussent un
instant et disparaissent dans la nuit des bombardements. De ses poèmes,
il restera, davantage que quelques mythes, le nom d’un personnage
légendaire qu’il créa — « Jean sans
Terre » — et qui le symbolise. [2]
»
Dans ce même fonds, je découvris également son testament
rédigé le 9 février 1950, moins de trois semaines
avant sa mort :
…Si ma femme venait à décéder avant ou
en même temps que moi-même, j’institue comme exécuteur
testamentaire Maître Charles Rosenberg avocat à Paris qui
avec tous les capitaux, biens de droits que je possède et ceux
de Claire, créera un « Fonds Claire et Yvan Goll »,
déposé dans une banque et dont le but sera défini
ci-après. Mais avant de procéder à la constitution
de ce dit Fonds, l’exécuteur testamentaire réglera
tous les frais d’enterrement, achètera un caveau (déjà
choisi) au cimetière du Père-Lachaise, et réglera
la pierre tombale du double caveau, dont les plans sont déjà
établis.
Le « Fonds Claire et Yvan Goll », dirigé et constitué
par Maître Rosenberg comprendra les quatre personnes suivantes
:
1. Mme Yanette Delétang-Tardif, poète habitant Neuilly-sur-Seine
2. Robert Ganzo, poète à Paris
3. Paul Celan, poète habitant à Paris
4. Alain Bosquet, poète stationné à Berlin.
Leur principale tâche sera de publier ou de rééditer
sous forme définitive, mes œuvres poétiques ainsi
que les œuvres de Claire.
S’il reste une somme suffisante, le Fonds créera un «
Prix Claire et Yvan Goll » destiné annuellement au recueil
de vers d’un jeune poète particulièrement doué.
Si un des quatre conseillers techniques venait à disparaître
ou à se récuser, les trois restants, sous la présidence
de l’exécuteur testamentaire en éliront un autre.
Je révoque tous mes testaments antérieurs
Yvan Goll
(Isaac Lang)
Paris, 9 février 1950
En juin-juillet 1999, à Paris, une exposition Yvan Goll, poète
européen des cinq continents fut organisée à la
Mairie du VIe arrondissement. Outre l’exposition, Albert Ronsin
et moi-même avions souhaité proposer pendant la Foire Saint-Germain
et le Marché de la Poésie, des représentations
d’un spectacle sur Goll et des lectures de ses poèmes par
une vingtaine de comédiens, écrivains, metteurs en scène.
Chaque soir, nous retrouvions auprès du public le même
accueil fait à la fois d’étonnement et d’enthousiasme
devant l’extrême force d’actualité et la beauté
des textes de Goll.
L’exposition présentait des œuvres de peintres avec
lesquels le poète s’était lié d’amitié
et qui avaient illustré ses livres. Parmi eux, Hans Arp, Victor
Brauner, Marc Chagall, Salvador Dali, Robert Delaunay, Otto Dix, Foujita,
George Grosz, Wifredo Lam, Fernand Léger, André Masson,
Miró, Picasso, Yves Tanguy, Jacques Villon, Ossip Zadkine [3]…
On pouvait également voir les éditions originales de Claire
et Yvan Goll. Un catalogue exhaustif était proposé aux
visiteurs. L’exposition voyagea ensuite dans plusieurs villes
de l’Est de la France et fut présentée en 2001 à
la Zentralbibliothek de Berlin.
Lors de l’exposition parisienne, un des catalogues, mis en vente
à la librairie Tschann, vit sa couverture rayée et surchargée
de ce texte : « Goll détestait Celan ! » Ô
combien non, anonyme auteur de ce bref pamphlet ! Et si tu veux savoir
la vérité, permets-moi de te dire que c’est tout
le contraire… Mais qui s’intéresse encore à
la vérité dans cette affaire ? Plutôt des critiques
littéraires allemands, depuis 1960, date à laquelle rebondit
l’affaire du « plagiat Celan-Goll », mais surtout,
une universitaire, Barbara Wiedemann, qui a mené un remarquable
travail d’enquête de plus de quatre années d’où
est sorti en 2000 un livre de quelque 900 pages, Paul Celan —
Die Goll Affäre [4]. C’est à
ce livre encore inédit en français que nous ferons ici
de multiples emprunts.
Yvan Goll fut prévenu en 1949, par une lettre de son vieil ami
Alfred Margul-Sperber, de la présence à Paris de ce jeune
et talentueux poète. Ce fait est confirmé dans la première
lettre de Celan à Goll, datée du 27 septembre 1949 : «
Un homme auquel je dois beaucoup, Alfred Sperber, un poète allemand
vivant en Roumanie, m’a beaucoup parlé de vous [...]. »
Mais Yvan et Claire sont alors partis pour Venise et la Suisse et ne
seront de retour à Paris que le 29 octobre. Sur l’agenda
de Goll, à la date du dimanche 6 novembre 1949 on lit ces mots
:
Paul Celan, 31, rue des Écoles, m’avait écrit une
lettre de la part de Sperber ; il nous lit des poèmes de Der
Sand aus den Urnen d’une voix inspirée et Claire et moi,
nous nous accordons à les trouver admirables, purs et savants,
où les ombres de Rilke et de Trakl s’effacent petit à
petit devant son clair génie.
« Todesfuge » notamment nous empoigne et nous émerveille.
Celan est à la fois timide et très orgueilleux. Il est
convaincu, à bon droit, de sa mission de poète. C’est
le jeune juif de Czernowitz très raffiné.
Il avait apporté à Claire huit roses rouges, lui qui végète
sans le sou dans le Quartier Latin. Nous l’avons retenu à
un souper léger. [5]
Le 12 novembre, Paul Celan évoque à son tour cette rencontre
dans une lettre à une amie, Erica Lillegg :
Dimanche dernier, j’étais chez Yvan Goll. Un vrai poète.
Un être humain. Le premier que je rencontre à Paris. Il
écrivait d’abord en allemand, maintenant en français
principalement. (Il est alsacien). Son dernier recueil : Élégie
d’Ihpétonga suivi de Masques de cendre, illustré
de quatre lithographies originales de Picasso.
J’ai mis une longue année pour le dénicher. […]
Yvan Goll connaît tous les plus grands de notre époque.
Rilke, Joyce, Picasso. Tous. Et en plus, il est modeste. Et très
malade, anémie pernicieuse, décomposition du sang.
Connais-tu sa femme, Claire Goll ? Elle a été dans le
passé, l’amie de Rilke. Elle est écrivain. «
Savez-vous, disait-elle, nous avions peur que vous soyez quelqu’un
qui écrit des poésies, mais pas un poète. Mais
vous êtes bien un poète. Un vrai. » Et Yvan Goll
qui le sait encore mieux qu’elle pense la même chose. […]
Pourquoi ai-je du attendre une année entière avant de
faire la connaissance de Goll ? J’ai offert à tous deux
le recueil de poèmes que j’avais donné à
Klaus. Maintenant, je dois le lui remplacer. [6]
Sur l’agenda de Claire, à la date du 9 décembre
: « Paul ». Quatre jours plus tard, Goll entre à
l’Hôpital américain de Neuilly. Sur son propre agenda,
on lit à la date du 14 décembre 1949 :
À 9h arrive Claire avec Paul Celan et Klaus Demus qui veulent
m’offrir leur sang pour la première transfusion.
Seul, le sang de Klaus est jugé compatible avec le mien : n°
4.
Les essais se poursuivent toute la matinée. Vers midi, Claire
est obligée d’aller en taxi à Saint-Antoine pour
chercher une bouteille et des seringues qui manquent.
Vers 2h commence la transfusion et dure jusqu’à 4h½.
Sur l’agenda d’Yvan, à la date du 27 décembre
1949 : « Longue visite de P. C. ». Le 3 janvier 1950 : «
Visite de trois heures de P. C. : m’apporte un poème fait
de l’après-midi ». Le 6 janvier : « P. C. avec
Klaus Demus ». Le 28 janvier : « P. C. qui m’apporte
un poème avec Klaus Demus ». Et sur l’agenda de Celan,
12 février : « Goll », 13 février : «
Goll ».
Yvan Goll meurt le 27 février 1950 à Neuilly-sur-Seine.
Claire écrit à Paul le 1er mars 1950 : « Mon cher
Paul, le marchand de morts m’a dit que la loi exige la présence
d’un parent au moment de la mise en bière. Tu comprends
que je préfère souffrir, plutôt que de laisser Yvan
souillé par le regard d’un de ses cousins. Je te verrai
donc ce soir vers 8 h. Merci pour tout et affectueusement, Ta Claire.[7]
» Les relations entre Paul et Claire sont alors chaleureuses,
plusieurs lettres en témoignent en 1950, par exemple celle du
26 novembre :
Mon cher Paul,
Je sais par Gertrude Rosenberg que tu as perdu ton stylo. Quel cadeau
de Noël pourrais-je te faire qui soit plus utile qu’un Waterman,
celui d’Yvan de surcroît, que je lui avais offert au Canada
car il avait laissé le sien à New York ? Avec ce stylo,
il a écrit le Mythe de la Roche Percée. Peut-être
sera-t-il pour toi aussi, mon petit Paul, instrument d’inspiration.
C’est ce que je te souhaite, et plein d’autres choses, un
peu trop tôt par rapport à Noël, mais j’attends
un coup de fil de Vence, de la femme de Chagall qui doit fixer mon départ.
Il a eu à nouveau une crise de la prostate et devra peut-être
subir une opération. Sinon, je pars dans les jours prochains.
Peut-être passeras-tu encore — après un coup de fil
au préalable ?
En amitié,
Ta Claire G. [8]
Les relations vont s’attiédir à la fin de l’année
1951, puis finalement s’approcher de la rupture, comme on peut
le constater à travers des extraits de lettres de janvier 1952
:
Paris le 4 janvier 1952
Chère Claire,
En même temps que cette partie, je t’envoie ci-joint la
copie d’une lettre de M. F[ranz] Vetter, Pflugverlag, Thal / St.
Gallen. Je dois supposer que tu n’as pas eu connaissance du contenu
de cette lettre, qui n’est pas seulement une offense à
mon égard, mais aussi à l’égard d’Yvan,
puisque Yvan m’avait choisi comme un de ses exécuteurs
testamentaires littéraires. J’ai naturellement réagi
à cette lettre et je te donne ici copie de ma réponse
à M. Vetter. Pour éviter des incidents de cette espèce
dans le futur, et aussi parce que nous ne pouvons pas savoir, dans cet
avenir si incertain, combien de temps il nous reste à vivre,
il est indispensable que les accords oraux conclus jusqu’ici,
concernant les trois traductions d’Yvan dont tu m’as chargé
: les Chansons malaises, Élégie d’Ihpétonga
et les Géorgiques parisiennes, soient maintenant formalisés
par des accords écrits.
Avec mes meilleurs vœux pour la nouvelle année,
Paul [9]
Voici maintenant la lettre de Paul Celan à l’éditeur
Franz Vetter, missive dont il envoya donc une copie à Claire
Goll :
4 janvier 1952
Cher Monsieur Vetter
Ma demande, que je vous ai adressée le 30 décembre pour
que vous me retourniez par courrier le manuscrit des Chansons malaises
que Mme Claire Goll vous avait apporté, est restée sans
réponse jusqu’à ce jour. Je ne peux pas accepter
la critique que vous avez émise au sujet de ma traduction, puisqu’il
ne s’agit pas d’un accord entre vous et moi, mais d’un
accord avec Madame Goll.
Je dois vous préciser que je m’oppose formellement à
toute sorte de publication de ma traduction sans que mon nom soit mentionné,
ainsi qu’à la publication d’une autre traduction
que la mienne, auquel cas, je me sentirai obligé de saisir la
justice.
Veuillez agréer, Monsieur… [10]
Le 8 janvier, Claire Goll se décide à répondre
à Paul Celan :
Paul,
Je ne voulais pas t’écrire pour plusieurs raisons.
1. Pour ne pas devoir te dire que depuis longtemps je ne reconnais plus
le Paul, qui quelques semaines avant la mort d’Yvan venait à
nous, timide, dévoué, chaleureux envers nous.
2. Pour ne pas devoir te dire comment, de mon côté, je
ressens le ton de ta lettre recommandée comme une offense.
3. Pour ne pas devoir te dire à quel point m’avaient blessée
ton faux-pas au téléphone et ton dernier geste : «
Exécuteur testamentaire littéraire » ! Quelle arrogance
! Crois-tu réellement qu’Yvan aurait mis quelque chose
par écrit de mon vivant à moi ! lui qui jamais ne manquait
de tact ! Il s’agissait du futur « Fonds Claire et Yvan
Goll » à créer sous ta caution et celle de Bosquet,
mais, après ma mort.
C. G.
Eu égard à ton attitude irrespectueuse d’aujourd’hui,
aussi bien vis-à-vis de mon défunt époux que de
moi-même, je me demande s’il n’est pas nécessaire
de taper à la machine ton manuscrit pour pouvoir à tout
moment confronter les 2 versions complètement différentes,
la tienne et la mienne. [11]
La fâcherie semble irrémédiable. Paul est blessé
dans sa fierté de poète, Claire également. Le 26
janvier, elle lui adresse une nouvelle lettre :
…Tu écris à mon éditeur que tu t’opposerais
à toute traduction non signée ou d’un autre nom
que le tien. Tu sais pourtant que je suis seule responsable pour toute
nouvelle traduction et que je dois signer (et cette responsabilité,
c’est vis-à-vis d’Yvan, cela ne dépend pas
de toi ni de moi.)
Et la phrase, dans ta lettre insultante, dans laquelle tu demandes un
accord écrit « puisque nous ne pouvons pas savoir combien
de temps il nous reste à vivre dans cet avenir incertain »,
cette allusion à ma santé chancelante et à mon
éventuel décès, (car pour ta mort à toi,
jeune homme, tu n’y comptes pas dans les 20 ans qui viennent),
cette phrase, tous mes amis la considèrent comme un faux-pas
extraordinaire.
Il m’apparaît manifestement que ta sollicitude attentive,
d’abord pour nous deux, ensuite pour moi seule, s’est transformée
de plus en plus en intérêt strictement personnel, comme
le prouve aussi ta traduction hâtive des Géorgiques. Rappelle-toi
: je l’avais demandée pour le 1er janvier. Dès le
15 décembre, pour des motifs d’argent, tu l’expédiais
déjà, en affirmant : « Elle est excellente et je
n’y changerai rien. »
Comment voulais-tu que je réagisse après une rapide première
lecture avec toi, face à une attitude aussi arrogante ! Même
si je me suis rendu compte tout de suite que je n’y trouvais pas
la nécessaire humilité devant la particularité
d’Yvan, j’étais trop faible pour te le reprocher.
Il a fallu l’intervention de mon énergique éditeur,
pour te dire la vérité, d’abord sur les Chansons
malaises, ensuite sur les Géorgiques. […]
J’ai suivi ton exemple (ta visite à Me Rosenberg). […]
Le manuscrit est à ta disposition. Si tu veux venir mardi soir,
je te le remets. Idem pour ma traduction des Géorgiques à
comparer avec la tienne. […] [12]
Daté du 29 janvier 1952, un mot de Gisèle, la future
Mme Celan-Lestrange, nous replace dans le drame qui est désormais
noué : « Mon chéri, peut-être as-tu quitté
Claire Goll maintenant — et tu marches préoccupé,
la tête baissée, pensant encore aux méchantes saletés
de cette infâme. Je voudrais tant que tout se soit bien passé,
que tu aies tes manuscrits, l’argent qu’elle te doit et
surtout la paix avec elle. [13] »
Personne ne parle encore de plagiat, cela viendra un an plus tard, après
la parution de Mohn und Gedächtnis, dont certains poèmes
peuvent sans doute lointainement rappeler des poèmes de Traumkraut.
Comment diable en serait-il autrement ? comment n’y aurait-il
pas de furtives ressemblances, des images proches ? Paul a travaillé
pendant deux années, certes pas en continuité, mais souvent,
à traduire en allemand trois cycles de poèmes de Goll,
Élégie d’Ihpétonga, les Géorgiques
parisiennes, sur des thèmes où la mort est partout présente,
puis Chansons malaises. Il faut dire que Paul, à l’époque,
bien que déjà très jalousé, a plus de détracteurs
que d’admirateurs. En Allemagne, aux États-Unis, en Suisse
et dans l’entourage de Claire, on a un peu vite fait de parler
de plagiat. Et en août 1953, Claire envoie une lettre circulaire
à divers éditeurs et chroniqueurs : « Il y a quelques
jours, je recevais d’un jeune poète allemand, Professeur
adjoint pour l’étude de langue, de l’histoire et
de la culture germanique [Richard Exner] le livre de Paul Celan : Mohn
und Gedächtnis [paru fin 1952] avec ces mots : “Ce recueil
est complètement inspiré par le Traumkraut (Limes Verlag,
Wiesbaden, 1951) de Goll ! Et la critique ne s’en aperçoit
pas ?” […] Pas une seule fois Celan ne m’a dit : “Montre-moi
ta traduction pour que nous les comparions.” Il ne lui venait
pas, dans sa vanité démesurée, la pensée
que je suis aussi un poète et peut-être plus proche du
vocabulaire de mon mari…[14] »
Et Claire Goll termine en faisant état d’une accusation
portée par un jeune poète vivant alors aux États-Unis,
Alfred Gong, né en Roumanie : Paul Celan, qui l’avait côtoyé
dans un camp de travail forcé, puis plus tard à Vienne,
lui aurait « emprunté » pour sa première publication,
Der Sand des Urnen (« Le Sable des urnes »).
Je me refuse à reprendre à mon compte une telle assertion,
que je n’ai d’ailleurs pu vérifier. Ces deux jeunes
hommes, tous deux poètes, ayant vécu les mêmes tourments,
ayant de leurs yeux vu les mêmes horreurs, ne pouvaient que puiser
aux mêmes expériences. Seuls pouvaient les différencier
leur écriture singulière, leur talent personnel. Quant
à Traumkraut et Mohn und Gedächtnis, au terme d’un
examen approfondi, je n’y ai trouvé, je l’affirme,
aucune trace de plagiat. Je souhaiterais donc clore définitivement
ce chapitre qui fit tant souffrir Paul Celan et qui contribue curieusement,
je le constate, non pas à s’intéresser à
Yvan Goll mais à l’enterrer une seconde fois.
Néanmoins, je voudrais encore signaler une lettre de Paul Celan
à Alfred Margul-Sperber, en date du 30 juillet 1960, qui me semble
importante dans la mesure où elle livre la version personnelle
du poète sur l’accusation de « plagiat ». Dans
cette lettre, Paul Celan raconte :
J’avais recherché les époux Goll vers la fin de
l’automne 1949 afin de leur transmettre vos salutations. À
cette occasion, je leur fis cadeau des épreuves de l’un
des exemplaires de mon recueil Der Sand aus des Urnen paru à
Vienne aux éditions A. Sexl en 1948. Goll fut très impressionné.
Jusqu’à sa mort, en mars 1950, je lui ai souvent rendu
visite ainsi qu’à sa femme, je leur lisais même à
l’occasion certaines choses publiées uniquement dans des
revues, ou bien, grande imprudence de ma part, des inédits. Je
peux également vous dire, et ce n’est pas par vanité,
que je ne suis pas pour rien dans le fait que Goll, qui n’avait
plus écrit en allemand depuis des années, soit revenu
à cette langue peu de temps avant sa mort. Il doit cela en partie
à ma poésie et à ma rencontre, Goll m’a également
demandé de traduire ses poèmes français ; je lui
ai promis de le faire… Aussi longtemps que je traduisais, la veuve
trouvait que tout était admirable ; cependant d’autres
intentions l’animaient, mais naïf et confiant comme j’étais,
je ne les soupçonnais pas. […] La veuve se mit en tête
de publier l’œuvre posthume du défunt. En 1951 est
paru le premier tome de cette “œuvre posthume” en allemand,
Traumkraut. Que l’auteur, mot qu’il conviendrait plutôt
de mettre au féminin, de cette publication eût bien connu
ma plaquette viennoise — que ses nombreuses coquilles m’avaient
poussé à ne pas diffuser — est évident. Ce
premier volume de Goll, et cela a sa signification, n’eut aucun
retentissement. En 1952 est paru mon recueil de poèmes Mohn und
Gedächtnis, lequel, comme vous le savez, est une nouvelle édition
de ma plaquette viennoise. Ce recueil-ci fut, lui, apprécié.
Alors, la veuve abusive est passée à l’attaque :
avec l’aide de quelques “gangsters germanistes” des
États-Unis, elle a répandu dans la presse, à la
radio et dans des lettres envoyées à des particuliers,
l’accusation calomnieuse que Mohn und Gedächtnis paru en
52 serait un plagiat de celui de Goll paru en 1951. Celan a été
qualifié d’escroc, plagiaire et charlatan, comme je vous
le dis, mon cher Alfred Margul-Sperber ! [15]
Je tiens enfin à rappeler que dans une lettre de Goll envoyée
à Alain Bosquet le 22 juillet 1948 [16],
date qui permet de mettre un terme aux nombreuses supputations et aux
commentaires parus dans la presse allemande pendant la dernière
décennie à propos de l’antériorité
ou non des poèmes de Traumkraut de Goll par rapport aux poèmes
de Celan, il y avait déjà, écrits de la main d’Yvan,
en langue allemande, quatorze des cinquante poèmes de Traumkraut
et, sachant que Goll écrivait alors quotidiennement en allemand,
j’ose croire que pendant les 462 jours qui ont précédé
sa rencontre avec Paul Celan, il aura eu la possibilité de composer
la plupart des autres, hormis assurément les huit poèmes
dédiés à Claire qui furent écrits entre
décembre 1949 et janvier 1950 à « l’hôpital
de la mort ».
Voilà, ami lecteur, tu as maintenant les éléments
pour te forger une opinion. Je n’ai certes pas épuisé
le sujet, mais à mes yeux l’essentiel est qu’il faut
savoir mettre fin à une « double infamie », à
ce maladif « empêchement d’aimer » ces deux
vrais poètes, de les aimer tous les deux en même temps,
et de les lire tous deux sans idée préconçue, avec
un égal bonheur !
Jean BERTHO
Notes
1. Léon-Gabriel Gros, « Yvan Goll ou La Parole est à
la Matière », Cahiers du Sud n° 298, 2e semestre 1949,
p. 478-485.
2. Bibliothèque Municipale de Saint-Dié, Fonds Goll, 510.
29 / 3 VI.
3. Lire dans ce numéro d’Europe la contribution de Daniel
Grandidier : « Amitiés picturales et passion de l’art
».
4. Barbara Wiedemann, Paul Celan. Die Goll-Affäre, Frankfurt am
Main, Suhrkamp, 2000.
5. Barbara Wiedemann, op. cit., p. 17.
6. Ibid., p. 18-19. Le recueil offert à Yvan et Claire Goll est
Der Sand aus den Urnen.
7. Ibid., p. 155 (traduction Uli Wittmann).
8. Ibid. p. 161.
9. Ibid. p. 171-172.
10. Ibid., p. 180 (traduction Uli Wittmann).
11. Ibid., 172-173.
12. Ibid., 173-176.
13. Paul Celan / Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance, éditée
et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric
Celan, tome 1, Paris, Le Seuil, 2001, p. 18.
14. Barbara Wiedemann, op. cit., p. 187-189.
15. Cette lettre à Alfred Sperber a été publiée
dans Neue Literatur, n° 7, 1975, p. 54-56.
16. Yvan Goll et Alain Bosquet ont échangé une riche correspondance
(130 lettres en sept ans). La lettre du 22 juillet 1948 fait partie
de la succession d’Alain Bosquet et est archivée à
la Bibliothèque Jacques Doucet (B.L.J.D. Ms 47302-25). Yvan Goll
lui annonce notamment que des poèmes de Traumkraut paraîtront
respectivement, sous le pseudonyme de Tristan Thor, dans la revue Das
Goldene Tor [n° 5, 1948] et en Suisse.