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Pierre Jean Jouve

Nov.-déc. 2004

 

Jouve revisité


C’était il y a longtemps. J’atteignais ce que l’on a coutume d’appeler « l’âge d’homme » après avoir été un adolescent plutôt fétichiste. Il me plaisait d’écrire aux écrivains que j’aimais avec l’espoir de les rencontrer. Je m’étais donc adressé à Pierre Jean Jouve dont la lecture du roman Paulina 1880 venait de m’enthousiasmer. Son écriture cursive et ailée, sans fioriture aucune, me donnait le sentiment de pénétrer, tel un scalpel, dans les méandres les plus troublants de notre intériorité. L’exploration du désir n’était-elle donc pas la seule motivation littéraire qui vaille ?
Pourtant, l’œuvre poétique de Jouve, que je parcourais furtivement dans les librairies (un étudiant ne peut pas s’acheter tous les livres), me paralysait tout en m’attirant souterrainement. J’avais l’impression d’être entraîné vers des cimes alors que, dans le même temps, les pas du poète ne cessaient de coller inexorablement à l’asphalte des villes. J’avais vu, dans un ouvrage que lui avait consacré René Micha, une photographie de Jouve. À contempler son visage ovale de sage tibétain ou chinois, je m’étonnais qu’un tel être pusse être natif d’Arras — comme ma mère…
J’ai toujours été stupéfait que des écrivains de renom aient consenti à prendre le temps de répondre à mes missives de jeune homme. Avec Jouve, la réponse fut immédiate. Il acceptait de me recevoir dès le lendemain dans ce qu’il appelait un « quartier suburbain ». Il s’agissait, en fait, du 7, rue Antoine-Chantin, à deux pas de Montparnasse. Dans le taxi que j’avais pris pour ne point faire d’erreur et pour me donner quelque contenance, je m’aperçus brusquement que les pages de son œuvre poétique achetée hâtivement au Mercure de France n’étaient point coupées. Allais-je oser me faire dédicacer des livres dont Jouve ne manquerait pas de s’apercevoir que je ne les avais pas encore lus ? Le canif providentiel du chauffeur de taxi me permit de couper un grand nombre de pages et de me retrouver avec un semblant de sérénité devant le porche de l’immeuble bourgeois qu’habitait le poète.
À peine eus-je sonné à sa porte que Jouve en personne m’accueillit. Il était impressionnant de solennité derrière de fines lunettes rondes. Il avait alors quatre-vingts ans, mais il était de cette catégorie d’hommes qui semblent toujours avoir été vieux et qui brusquement jouissent du privilège de ne plus vieillir. Il me désigna un escalier qui descendait abruptement vers son bureau. Là, tout n’était qu’ordre et propreté. Pas la moindre poussière sur la grande table où trônait une statue de la Vierge de Paris. Jouve s’assit derrière cette table-bureau et n’eut de cesse d’en lisser le bois délicat de ses mains aux doigts effilés. La pièce était vaste et blanche. Une étroite bibliothèque se dressait derrière le poète. J’appris plus tard qu’elle ne contenait que ses œuvres.
D’entrée, Pierre Jean Jouve tint à me signaler que j’étais assis dans le fauteuil où, la veille à la même heure, se trouvait Saint-John Perse. Puis il me montra une lettre que le général de Gaulle lui avait récemment adressée. J’éprouvai un sentiment de malaise devant tant de grandiloquence. Mais le poète devint plus familier (il était visiblement étonné par ma jeunesse — et ravi) et m’avoua qu’il ne répondait que très rarement aux lettres qu’il recevait. S’il avait réagi à la mienne, c’était en raison du beau papier (je l’avais acheté en Angleterre) que j’avais utilisé. Lui-même m’avait répondu sur un papier fort élégant qu’effleurait une écriture un peu maniaque, à mi-chemin du script et de la patte de mouche.
Quand j’en vins à lui parler avec enthousiasme de ma lecture de Paulina 1880, le poète s’accrocha à l’idée que je m’apprêtais à écrire une étude sur lui. Je devais ainsi, à ses yeux, prendre la succession de René Micha et de Jean Starobinski. Je dois reconnaître que son désir à peine voilé n’a certainement pas été étranger à ma décision de lui consacrer, quelques années plus tard, une étude substantielle.
Lors de cette première entrevue, qui devait être suivie de beaucoup d’autres, Jouve me parla abondamment d’Arras dès que je lui eus appris que ma mère en était, comme lui, native, puis de son engagement pacifiste lors de la Première Guerre mondiale et de son compagnonnage avec Romain Rolland. Bref, Jouve s’aventura à évoquer des sujets sur lesquels il avait pourtant solennellement décidé que devait peser le poids de l’interdit. Je le laissais parler, médusé.
À un moment, la porte de son bureau s’ouvrit discrètement. En haut de l’escalier, une femme très frêle (c’était son épouse, la psychanalyste Blanche Reverchon) fit signe au poète que l’entretien avait touché à sa fin. Tandis que j’amorçais une retraite polie, le poète se rapprocha de moi (je fus surpris et presque gêné de constater que j’étais plus grand que lui) et me demanda si je connaissais bien Stéphane Mallarmé. Je répondis positivement. Alors, il insista : « Mais connaissez-vous sa revue, La Dernière Mode ? ». Devant ma circonspection, il me prodigua alors, le doigt levé, ce conseil : « Si vous travaillez sur mon œuvre, il vous faut absolument connaître cette revue que Mallarmé créa pour s’arroger le droit d’aller contempler à loisir les dessous féminins. Il pouvait ainsi satisfaire sa curiosité érotique. »
Ce conseil inopiné se révéla par la suite essentiel et me permit de mieux comprendre l’instinct voyeuriste qui meut l’œuvre de Jouve. Quant à l’évocation inattendue par le poète de ses années de jeunesse, elle devait insensiblement m’orienter vers son œuvre première qu’en 1924 il avait pris la décision de renier radicalement. Expliquer ce reniement me parut capital. Je suis ainsi devenu le voyeur d’une œuvre qui se croyait elle-même protégée par les beaux masques du voyeurisme. La complicité critique se forge souvent à ce prix.
Mais avant d’opérer ce voyage « dans les années profondes » du poète, je fus longuement requis, comme un lecteur ordinaire, par l’œuvre dite « officielle » de Pierre Jean Jouve que traversent ces moments intenses où la langue suffoque mais s’efforce d’aller de l’avant, à la rencontre d’un « impossible » (pour reprendre le mot de Georges Bataille). Jouve opère alors par séries d’énumérations serrées et comme coagulantes, qui confondent et transportent.
Dans son roman Le Monde désert (publié en 1927), Jouve écrit qu’on peut être la statue immobile d’une émotion ravageuse. Notre apparente absence de réaction n’est pas une marque d’indifférence ; bien au contraire, cette immobilisation soudaine résulte d’un trop-plein visuel qui répond en écho à une surenchère fantasmatique.
Il y a dans le recueil Beau Regard (publié, lui aussi, en 1927 et illustré par Josef Šima) une évocation de la rencontre du poète avec celle qui, dans le Tyrol, vient de bouleverser sa vie — et qui n’est autre que sa future seconde épouse, Blanche Reverchon. Le poème Une femme nue nous fait participer à la montée d’une émotion qui culmine dans un voyeurisme à la fois orgasmique et paralysant.

Nue adorée
Elle est nue
Elle est bien nue
Tout à fait nue
Elle est absolument nue
Nue comme la main
Comme le cœur
Enfant je rêvais d’avoir une femme nue

On voit ses épaules
On voit sa ceinture
Ses seins qui ne sont pas volumineux
Ses genoux ses cuisses
La dernière chose on la regarde trop pour la voir.

Une véritable suffocation s’empare du poète qui aime souvent à se dépeindre comme « le voyeur des chairs bouleversantes ». Et son poème s’achève sur un cri de panique :

On a peur
On se sauve dans le coin noir pour te regarder

On voudrait dire Au nom du Père.

Le recours à la prière est en même temps une façon d’exorciser la peur immémoriale de la castration. S’émouvoir devant la Mère nue n’empêche pas de se mettre à l’abri du Père — cette instance punitive.
Dans Hécate — premier volet romanesque des Aventures de Catherine Crachat —, Jouve écrit à propos de son héroïne qui vient de passer la nuit avec un homme dont le taxi s’était longtemps attardé à la hauteur du sien : « Elle fit des choses assez grossières avec cet homme jusqu’au matin ». Liée au sexe, la culpabilité est d’autant plus intense qu’elle décuple le plaisir. Derrière le jansénisme glacial qu’affectionne la plume de Jouve, se cache une fascination inquiète et insatiable. Le poète laisse entendre qu’il aspire aux ressorts de la transcendance pour se libérer des assauts incessants de l’Eros. Ainsi célèbre-t-il les hauts sommets de l’Engadine — spécialement dans son ultime roman, La Scène capitale —dont les pics dentés (nouvelle résurgence du danger de castration) ont pour fonction de le détourner de l’obsession sexuelle pour la transformer en « matière céleste ». Les commentateurs emboîtent souvent le pas à ce désir de transcendance exprimée par Jouve, sans y déceler une part évidente de mauvaise foi et le pressentiment d’un échec. Le poète qui a épousé Blanche Reverchon, première traductrice en français des Trois Essais sur la théorie de la sexualité de Sigmund Freud, a épousé, par là même, la thèse freudienne qui veut que la sexualité soit propice à la sublimation. Dans son avant-propos à Sueur de sang, rédigée en 1933 sous le titre « Inconscient, spiritualité et catastrophe », Jouve semble répéter cette leçon comme un bon élève, mais le voilà qui, soudain, s’en affranchit. Car ce que Jouve appelle la « Catastrophe » n’est qu’une manière de désigner les forces de l’inconscient qui finalement triomphent et qui entravent tout effort de « sublimation » et qui, au sein du chaos, jettent l’homme dans les bras de la mort. La finalité humaine se heurte à des suçoirs mortifères qui font du poète lucide le catalyseur de la catastrophe programmée et non plus le prophète de lendemains heureux.
Que l’on relise le beau poème de Sueur de sang dont le titre (comme il arrive souvent chez Baudelaire) recèle un contre-pied magistral ; il s’agit de Sur-moi créant. Le poète semble s’être retiré sur les sommets de l’Engadine où l’air pur et glacé lui fait oublier la chaleur du ventre des femmes — ces prostituées qui hantent les rues citadines, ces Lulu qui pullulent. Par bonheur, « Il fait froid si loin de la femme au fond rose ».
Pourtant, les deux strophes libératrices qui composent ce poème et qui prennent le parti du « sur-moi » contre les revendications du « moi érotique » s’achèvent sur d’intrigants points de suspension que prolonge un vers ultime totalement dénégateur. Ce vers a beau se présenter sous une forme interrogative, il affirme hautement la prééminence du sexe : « Mais la tourbe et les odeurs de sexe et les joncs ? »
Non, il n’y a rien à espérer au sein d’un enfer permanent où les cheveux noirs de la femme font mélancoliquement songer à son sexe convoité, à ces poils fétichisés, à cette fourrure où se lisse l’inquiétude de l’homme. Le fétichisme de Jouve est partout perceptible. Le sexe de la femme, il le devine sous le « petit pantalon serré » qu’a enfilé Lulu et qu’elle enlève prestement pour laisser découvrir « Ventre avançant l’énorme touffe / Forte et noire comme un péché / Que l’adoration étouffe ».
On sait que Jouve avait coutume de demander à certaines de ses visiteuses de lui offrir des poils pubiens qu’il plaçait entre les pages de ses livres. Dans La Scène capitale, le jeune Léonide demande à Hélène de Sannis de lui envoyer des poils pubiens tandis qu’il lui fait parvenir un petit bocal de sperme. Ce sont des préliminaires à un acte sexuel qui culminera dans la mort de l’héroïne au sein du plaisir. Quant au manuscrit d’un texte très fétichiste révélé par René Micha, Les Beaux Masques, Jouve l’a aspergé de son sperme.
Cette surenchère, Jouve, guidé par la psychanalyse, a bien conscience qu’elle trouve son ressort dans l’enfance, dans des pulsions premières qui attisent chez le poète une compulsion de répétition. Jouve cherche à « retrouver le baiser / Incestueux d’un certain jour envahissant toute l’enfance ». Une peur immémoriale l’habite : « Voilà longtemps que m’angoisse l’inceste ». Et le poète d’évoquer furtivement certains « rhizomes » qui le lièrent à sa sœur et à sa mère, avant que ne s’élabore le personnage de la « belle capitaine H », femme d’un militaire en poste à Arras et dont il ose baiser la fauve chevelure. La capitaine H. se métamorphose en Lisbé, puis en Hélène. Mais, tout en croyant s’éloigner des « années profondes » de son enfance troublée, Jouve ne cesse d’y revenir et de l’interroger sous de « beaux masques » qui sont, en fait, autant de révélateurs.
Certes, dans la mise en scène jouvienne, « ils sont deux », mais ces deux acteurs ne sont jamais seuls. Il y a toujours le témoin, le voyeur, l’autre : « …et l’autre / N’est pas moins qu’un puissant et rugueux gouverneur / Des forces noires reliées à des étoiles ». Et cet autre, c’est encore et toujours « l’enfant qui aime qu’on le gronde ».
La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch met en scène un « Grec » (l’autre) qui assiste, sur les ordres du narrateur, aux ébats que celui-ci a organisés avec une visiteuse revêtue de fourrure. Le voyeurisme est ainsi programmé pour neutraliser préventivement l’angoisse de la castration et permettre au fétichisme de se focaliser sur la fourrure qui perpétue une troublante indécision sur l’identité du sexe de celle qui la porte et s’en dévêt.
Il n’est pas étonnant que, tel Œdipe, Jouve ait écrit cette strophe dans le poème Tempo di Mozart du recueil Matière céleste :

Je suis celui qui aime
Enfant dont les langes se sont déroulés
En nuages en vues de l’âme et en prières
Enfant dont l’œil de rayons fut transpercé
Enfant d’amoureuse colère
Tandis que mon œil d’homme s’aveuglait.

Le drame — Jouve dit « mélodrame » pour s’en distancier — tient l’homme dans des tenailles qui ne sont guère promptes à se desserrer, ainsi que l’exprime ce court poème de Moires :

Si l’écho après Désespoir ne dit Espoir
C’est que tout lieu d’amour a pris la voix muette ;
Tout est couvert de lassitude et d’hymne noir
Et de douleur rigide et de laideur secrète.


Revisiter Jouve à l’intérieur de la scène fantasmatique qui meut sa poésie a-t-il toujours un sens ? Ne nous sommes-nous pas lassés de cette « écriture du désir » qui, de Sade à Bataille, de Tony Duvert à Pierre Guyotat, a pris de plus en plus de pouvoir — et a même tout simplement pris le pouvoir à en juger par la déferlante de plumes libérées qui sont aujourd’hui l’apanage des femmes ? Dans son article « Qu’est-ce que la poésie ? », Roman Jakobson n’avait pas tort d’avancer que « la poésie, c’est ce qui empêche la rouille de la pensée ». Or l’idéologie dominante a fini, la vogue de la psychanalyse aidant, par privilégier cette écriture du désir, ce que les universitaires américains ont un temps qualifié de « sextualité ».. Ainsi domestiqué, le désir a incontestablement perdu de sa force dite révolutionnaire — et il appartient aux poètes d’aujourd’hui de se trouver d’autres modes d’affranchissement.
D’autre part, ne sommes-nous pas, dans la même foulée, devenus quelque peu circonspects devant la « culpabilité » d’essence judéo-chrétienne ? Francis Ponge a, l’air de rien, fait faire un pas décisif à l’idéologie ambiante en substituant au très chrétien mea culpa un très païen felix culpa.
Ainsi s’est-on insensiblement éloigné du temps où des écrivains comme Italo Svevo dans La Conscience de Zéno et Pierre Jean Jouve dans Vagadu (où, en 1933, l’auteur a l’audace d’utiliser les notes prises par son épouse lors d’une cure analytique pour percer les secrets névrotiques de son héroïne Catherine Crachat) puisaient aux sources vives des découvertes freudiennes — de manière, il faut le souligner, moins programmatique et volontariste qu’André Breton et certains surréalistes ?
Nos yeux, sur ce terrain, sont davantage ceux de l’historien des idées que ceux de l’impétrant ébloui par une découverte que l’intuition de poètes comme Baudelaire et Rimbaud avait, au demeurant, pressentie. C’est ainsi — ironie du destin — que les œuvres vieillissent souvent par ce qu’elles avaient d’apparemment novateur en leur temps — et surtout lorsque l’innovation était à la remorque de « sciences humaines » naissantes, elles-mêmes promises aux fluctuations des idéologies. Longtemps considérée comme libératrice, la cure analytique n’a-t-elle pas fini par être perçue comme fondamentalement normative et sociabilisante ?
Et c’est certainement beaucoup plus dans son compagnonnage avec la musique que l’œuvre de Pierre Jean Jouve apparaît désormais grande et neuve. Le Don Giovanni de Mozart et le Wozzeck d’Alban Berg ont posé des jalons essentiels, mais c’est dans sa réflexion oblique sur Lulu que le poète est allé le plus loin. La prostituée Lulu est au cœur du recueil le plus admirable de Jouve, Moires (1962) où se trouve le poème en prose (une rareté) Disjecta membra : « J’avais rêvé l’unité, l’unité dans la maison, j’avais rêvé la maison conservée et unique, où tout aurait été engrangé selon la loi du temps. Il semble que l’ironie du dieu se soit exercée, pour produire exactement l’inverse. » L’ordre rêvé n’existe pas et le poète conclut : « Je ne verrai jamais mon ordre. »
À l’opposé de nombre de poètes chrétiens (d’aucuns, pour accentuer le brouillage, parleront de poètes mystiques) auxquels on a souvent voulu le réduire, Jouve n’éprouve jamais ce suspect « goût de l’un » qu’un Pierre Emmanuel revendiquait.
Jouve s’est d’ailleurs, de lui-même, placé dans une position intenable en décrétant le reniement de toute son œuvre antérieure à 1924. C’est un cas unique dans l’histoire de la littérature et qui ne saurait se confondre avec les reniements édictés par Mallarmé et Kafka au-delà de leur mort. Jouve s’est, pour ainsi dire, coupé en deux de son vivant et il a voulu vivre sur cette ligne de crête sacrificielle qui s’apparente à un choix paradoxal pour un homme qui vient de se rapprocher d’une grande prêtresse du freudisme et avec laquelle il a traduit les Trois Essais sur la théorie de la sexualité. Les études de Freud ne tendent-elles pas à montrer que la cure analytique vise à la prise de conscience d’un inconscient enfoui au plus lointain de nos « années profondes » ? Justement, Jouve opère — intuitivement et pulsionnellement — un contre-pied qui met en lumière son peu de goût pour l’unité et son refus de faire la paix avec la part la plus ancienne de lui-même.
Si Jouve a pu écrire de Rimbaud qu’il était un « chrétien non chrétien », l’on pourrait dire à notre tour que Jouve est un freudien non freudien — et l’intérêt qu’il sembla porter un moment à Jung est moins un acte d’allégeance à sa doctrine qu’un défi lancé à l’orthodoxie freudienne et à son aspiration à l’ordre.
Les grands poètes sont ainsi. Ils sont réfractaires à l’ordre, loin de toute étiquette rassurante ou réductrice. Jean Starobinski l’a remarquablement montré à propos de Breton jouant la parapsychologie contre un Freud apparemment magnifié.
Mon premier rendez-vous avec Jouve m’avait donc livré quelques clés capitales. L’érotisme est une force qu’il est vain de vouloir canaliser. Jouve n’aura cessé d’en ressentir le caractère ravageur, haletant, étouffant et proprement catastrophique. La poésie de Jouve est grande quand elle assume cet érotisme de façon très sauvage — plus sauvage que dans les romans, cette « fabrique du continu » (l’expression est de Jean-Paul Goux) qui écorche moins que le « discontinu » où le poème est à même de se lover. En évoquant d’emblée devant moi sa période reniée, Jouve — désireux que j’écrive sur lui — levait le voile sur un interdit dont il savait à la fois l’importance symbolique et le caractère artificiel. Une strophe de Moires dit bien la difficulté — il est vrai, nourricière — où le poète avait résolu de se placer :

Ah si j’avais été sacrificiel
Amant du seul poème en mépris et ravage !
Mais à moi tourmenté des doutes de mon ciel
Il eût fallu la grâce même, et la grâce la plus altière.

Revisiter Jouve aujourd’hui, c’est revenir vers un homme qui est tout le contraire du poète à la mode, un homme qui, dans sa solitude tourmentée de doutes, demeure réfractaire à toutes les modes. Au moment du succès de Bonjour tristesse, Jouve n’avait pas manqué de se gausser de ceux qu’il appelait dans sa correspondance les « Françoise Sagan de la poésie ». Et il me plaît de retrouver en Jouve cet écrivain en marge des hordes qui, de tout temps, ont cherché à se partager le monde littéraire. Irréductible, intransigeant, seul — et seulement « dévoué à douleur et beauté » (pour citer encore un vers de Moires), c’est ainsi que l’étudiant qui fut comme propulsé par effraction dans le bureau de ce poète mystérieux, a continué de percevoir Pierre Jean Jouve au fil des années. Le secret demeure intact, l’émotion toujours neuve — et l’interrogation sans réponse.

Daniel LEUWERS



 

 

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