Jouve revisité
C’était il y a longtemps. J’atteignais ce que l’on
a coutume d’appeler « l’âge d’homme »
après avoir été un adolescent plutôt fétichiste.
Il me plaisait d’écrire aux écrivains que j’aimais
avec l’espoir de les rencontrer. Je m’étais donc
adressé à Pierre Jean Jouve dont la lecture du roman Paulina
1880 venait de m’enthousiasmer. Son écriture cursive et
ailée, sans fioriture aucune, me donnait le sentiment de pénétrer,
tel un scalpel, dans les méandres les plus troublants de notre
intériorité. L’exploration du désir n’était-elle
donc pas la seule motivation littéraire qui vaille ?
Pourtant, l’œuvre poétique de Jouve, que je parcourais
furtivement dans les librairies (un étudiant ne peut pas s’acheter
tous les livres), me paralysait tout en m’attirant souterrainement.
J’avais l’impression d’être entraîné
vers des cimes alors que, dans le même temps, les pas du poète
ne cessaient de coller inexorablement à l’asphalte des
villes. J’avais vu, dans un ouvrage que lui avait consacré
René Micha, une photographie de Jouve. À contempler son
visage ovale de sage tibétain ou chinois, je m’étonnais
qu’un tel être pusse être natif d’Arras —
comme ma mère…
J’ai toujours été stupéfait que des écrivains
de renom aient consenti à prendre le temps de répondre
à mes missives de jeune homme. Avec Jouve, la réponse
fut immédiate. Il acceptait de me recevoir dès le lendemain
dans ce qu’il appelait un « quartier suburbain ».
Il s’agissait, en fait, du 7, rue Antoine-Chantin, à deux
pas de Montparnasse. Dans le taxi que j’avais pris pour ne point
faire d’erreur et pour me donner quelque contenance, je m’aperçus
brusquement que les pages de son œuvre poétique achetée
hâtivement au Mercure de France n’étaient point coupées.
Allais-je oser me faire dédicacer des livres dont Jouve ne manquerait
pas de s’apercevoir que je ne les avais pas encore lus ? Le canif
providentiel du chauffeur de taxi me permit de couper un grand nombre
de pages et de me retrouver avec un semblant de sérénité
devant le porche de l’immeuble bourgeois qu’habitait le
poète.
À peine eus-je sonné à sa porte que Jouve en personne
m’accueillit. Il était impressionnant de solennité
derrière de fines lunettes rondes. Il avait alors quatre-vingts
ans, mais il était de cette catégorie d’hommes qui
semblent toujours avoir été vieux et qui brusquement jouissent
du privilège de ne plus vieillir. Il me désigna un escalier
qui descendait abruptement vers son bureau. Là, tout n’était
qu’ordre et propreté. Pas la moindre poussière sur
la grande table où trônait une statue de la Vierge de Paris.
Jouve s’assit derrière cette table-bureau et n’eut
de cesse d’en lisser le bois délicat de ses mains aux doigts
effilés. La pièce était vaste et blanche. Une étroite
bibliothèque se dressait derrière le poète. J’appris
plus tard qu’elle ne contenait que ses œuvres.
D’entrée, Pierre Jean Jouve tint à me signaler que
j’étais assis dans le fauteuil où, la veille à
la même heure, se trouvait Saint-John Perse. Puis il me montra
une lettre que le général de Gaulle lui avait récemment
adressée. J’éprouvai un sentiment de malaise devant
tant de grandiloquence. Mais le poète devint plus familier (il
était visiblement étonné par ma jeunesse —
et ravi) et m’avoua qu’il ne répondait que très
rarement aux lettres qu’il recevait. S’il avait réagi
à la mienne, c’était en raison du beau papier (je
l’avais acheté en Angleterre) que j’avais utilisé.
Lui-même m’avait répondu sur un papier fort élégant
qu’effleurait une écriture un peu maniaque, à mi-chemin
du script et de la patte de mouche.
Quand j’en vins à lui parler avec enthousiasme de ma lecture
de Paulina 1880, le poète s’accrocha à l’idée
que je m’apprêtais à écrire une étude
sur lui. Je devais ainsi, à ses yeux, prendre la succession de
René Micha et de Jean Starobinski. Je dois reconnaître
que son désir à peine voilé n’a certainement
pas été étranger à ma décision de
lui consacrer, quelques années plus tard, une étude substantielle.
Lors de cette première entrevue, qui devait être suivie
de beaucoup d’autres, Jouve me parla abondamment d’Arras
dès que je lui eus appris que ma mère en était,
comme lui, native, puis de son engagement pacifiste lors de la Première
Guerre mondiale et de son compagnonnage avec Romain Rolland. Bref, Jouve
s’aventura à évoquer des sujets sur lesquels il
avait pourtant solennellement décidé que devait peser
le poids de l’interdit. Je le laissais parler, médusé.
À un moment, la porte de son bureau s’ouvrit discrètement.
En haut de l’escalier, une femme très frêle (c’était
son épouse, la psychanalyste Blanche Reverchon) fit signe au
poète que l’entretien avait touché à sa fin.
Tandis que j’amorçais une retraite polie, le poète
se rapprocha de moi (je fus surpris et presque gêné de
constater que j’étais plus grand que lui) et me demanda
si je connaissais bien Stéphane Mallarmé. Je répondis
positivement. Alors, il insista : « Mais connaissez-vous sa revue,
La Dernière Mode ? ». Devant ma circonspection, il me prodigua
alors, le doigt levé, ce conseil : « Si vous travaillez
sur mon œuvre, il vous faut absolument connaître cette revue
que Mallarmé créa pour s’arroger le droit d’aller
contempler à loisir les dessous féminins. Il pouvait ainsi
satisfaire sa curiosité érotique. »
Ce conseil inopiné se révéla par la suite essentiel
et me permit de mieux comprendre l’instinct voyeuriste qui meut
l’œuvre de Jouve. Quant à l’évocation
inattendue par le poète de ses années de jeunesse, elle
devait insensiblement m’orienter vers son œuvre première
qu’en 1924 il avait pris la décision de renier radicalement.
Expliquer ce reniement me parut capital. Je suis ainsi devenu le voyeur
d’une œuvre qui se croyait elle-même protégée
par les beaux masques du voyeurisme. La complicité critique se
forge souvent à ce prix.
Mais avant d’opérer ce voyage « dans les années
profondes » du poète, je fus longuement requis, comme un
lecteur ordinaire, par l’œuvre dite « officielle »
de Pierre Jean Jouve que traversent ces moments intenses où la
langue suffoque mais s’efforce d’aller de l’avant,
à la rencontre d’un « impossible » (pour reprendre
le mot de Georges Bataille). Jouve opère alors par séries
d’énumérations serrées et comme coagulantes,
qui confondent et transportent.
Dans son roman Le Monde désert (publié en 1927), Jouve
écrit qu’on peut être la statue immobile d’une
émotion ravageuse. Notre apparente absence de réaction
n’est pas une marque d’indifférence ; bien au contraire,
cette immobilisation soudaine résulte d’un trop-plein visuel
qui répond en écho à une surenchère fantasmatique.
Il y a dans le recueil Beau Regard (publié, lui aussi, en 1927
et illustré par Josef Šima) une évocation de la rencontre
du poète avec celle qui, dans le Tyrol, vient de bouleverser
sa vie — et qui n’est autre que sa future seconde épouse,
Blanche Reverchon. Le poème Une femme nue nous fait participer
à la montée d’une émotion qui culmine dans
un voyeurisme à la fois orgasmique et paralysant.
Nue adorée
Elle est nue
Elle est bien nue
Tout à fait nue
Elle est absolument nue
Nue comme la main
Comme le cœur
Enfant je rêvais d’avoir une femme nue
On voit ses épaules
On voit sa ceinture
Ses seins qui ne sont pas volumineux
Ses genoux ses cuisses
La dernière chose on la regarde trop pour la voir.
Une véritable suffocation s’empare du poète qui
aime souvent à se dépeindre comme « le voyeur des
chairs bouleversantes ». Et son poème s’achève
sur un cri de panique :
On a peur
On se sauve dans le coin noir pour te regarder
On voudrait dire Au nom du Père.
Le recours à la prière est en même temps une façon
d’exorciser la peur immémoriale de la castration. S’émouvoir
devant la Mère nue n’empêche pas de se mettre à
l’abri du Père — cette instance punitive.
Dans Hécate — premier volet romanesque des Aventures de
Catherine Crachat —, Jouve écrit à propos de son
héroïne qui vient de passer la nuit avec un homme dont le
taxi s’était longtemps attardé à la hauteur
du sien : « Elle fit des choses assez grossières avec cet
homme jusqu’au matin ». Liée au sexe, la culpabilité
est d’autant plus intense qu’elle décuple le plaisir.
Derrière le jansénisme glacial qu’affectionne la
plume de Jouve, se cache une fascination inquiète et insatiable.
Le poète laisse entendre qu’il aspire aux ressorts de la
transcendance pour se libérer des assauts incessants de l’Eros.
Ainsi célèbre-t-il les hauts sommets de l’Engadine
— spécialement dans son ultime roman, La Scène capitale
—dont les pics dentés (nouvelle résurgence du danger
de castration) ont pour fonction de le détourner de l’obsession
sexuelle pour la transformer en « matière céleste
». Les commentateurs emboîtent souvent le pas à ce
désir de transcendance exprimée par Jouve, sans y déceler
une part évidente de mauvaise foi et le pressentiment d’un
échec. Le poète qui a épousé Blanche Reverchon,
première traductrice en français des Trois Essais sur
la théorie de la sexualité de Sigmund Freud, a épousé,
par là même, la thèse freudienne qui veut que la
sexualité soit propice à la sublimation. Dans son avant-propos
à Sueur de sang, rédigée en 1933 sous le titre
« Inconscient, spiritualité et catastrophe », Jouve
semble répéter cette leçon comme un bon élève,
mais le voilà qui, soudain, s’en affranchit. Car ce que
Jouve appelle la « Catastrophe » n’est qu’une
manière de désigner les forces de l’inconscient
qui finalement triomphent et qui entravent tout effort de « sublimation
» et qui, au sein du chaos, jettent l’homme dans les bras
de la mort. La finalité humaine se heurte à des suçoirs
mortifères qui font du poète lucide le catalyseur de la
catastrophe programmée et non plus le prophète de lendemains
heureux.
Que l’on relise le beau poème de Sueur de sang dont le
titre (comme il arrive souvent chez Baudelaire) recèle un contre-pied
magistral ; il s’agit de Sur-moi créant. Le poète
semble s’être retiré sur les sommets de l’Engadine
où l’air pur et glacé lui fait oublier la chaleur
du ventre des femmes — ces prostituées qui hantent les
rues citadines, ces Lulu qui pullulent. Par bonheur, « Il fait
froid si loin de la femme au fond rose ».
Pourtant, les deux strophes libératrices qui composent ce poème
et qui prennent le parti du « sur-moi » contre les revendications
du « moi érotique » s’achèvent sur d’intrigants
points de suspension que prolonge un vers ultime totalement dénégateur.
Ce vers a beau se présenter sous une forme interrogative, il
affirme hautement la prééminence du sexe : « Mais
la tourbe et les odeurs de sexe et les joncs ? »
Non, il n’y a rien à espérer au sein d’un
enfer permanent où les cheveux noirs de la femme font mélancoliquement
songer à son sexe convoité, à ces poils fétichisés,
à cette fourrure où se lisse l’inquiétude
de l’homme. Le fétichisme de Jouve est partout perceptible.
Le sexe de la femme, il le devine sous le « petit pantalon serré
» qu’a enfilé Lulu et qu’elle enlève
prestement pour laisser découvrir « Ventre avançant
l’énorme touffe / Forte et noire comme un péché
/ Que l’adoration étouffe ».
On sait que Jouve avait coutume de demander à certaines de ses
visiteuses de lui offrir des poils pubiens qu’il plaçait
entre les pages de ses livres. Dans La Scène capitale, le jeune
Léonide demande à Hélène de Sannis de lui
envoyer des poils pubiens tandis qu’il lui fait parvenir un petit
bocal de sperme. Ce sont des préliminaires à un acte sexuel
qui culminera dans la mort de l’héroïne au sein du
plaisir. Quant au manuscrit d’un texte très fétichiste
révélé par René Micha, Les Beaux Masques,
Jouve l’a aspergé de son sperme.
Cette surenchère, Jouve, guidé par la psychanalyse, a
bien conscience qu’elle trouve son ressort dans l’enfance,
dans des pulsions premières qui attisent chez le poète
une compulsion de répétition. Jouve cherche à «
retrouver le baiser / Incestueux d’un certain jour envahissant
toute l’enfance ». Une peur immémoriale l’habite
: « Voilà longtemps que m’angoisse l’inceste
». Et le poète d’évoquer furtivement certains
« rhizomes » qui le lièrent à sa sœur
et à sa mère, avant que ne s’élabore le personnage
de la « belle capitaine H », femme d’un militaire
en poste à Arras et dont il ose baiser la fauve chevelure. La
capitaine H. se métamorphose en Lisbé, puis en Hélène.
Mais, tout en croyant s’éloigner des « années
profondes » de son enfance troublée, Jouve ne cesse d’y
revenir et de l’interroger sous de « beaux masques »
qui sont, en fait, autant de révélateurs.
Certes, dans la mise en scène jouvienne, « ils sont deux
», mais ces deux acteurs ne sont jamais seuls. Il y a toujours
le témoin, le voyeur, l’autre : « …et l’autre
/ N’est pas moins qu’un puissant et rugueux gouverneur /
Des forces noires reliées à des étoiles ».
Et cet autre, c’est encore et toujours « l’enfant
qui aime qu’on le gronde ».
La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch met en scène
un « Grec » (l’autre) qui assiste, sur les ordres
du narrateur, aux ébats que celui-ci a organisés avec
une visiteuse revêtue de fourrure. Le voyeurisme est ainsi programmé
pour neutraliser préventivement l’angoisse de la castration
et permettre au fétichisme de se focaliser sur la fourrure qui
perpétue une troublante indécision sur l’identité
du sexe de celle qui la porte et s’en dévêt.
Il n’est pas étonnant que, tel Œdipe, Jouve ait écrit
cette strophe dans le poème Tempo di Mozart du recueil Matière
céleste :
Je suis celui qui aime
Enfant dont les langes se sont déroulés
En nuages en vues de l’âme et en prières
Enfant dont l’œil de rayons fut transpercé
Enfant d’amoureuse colère
Tandis que mon œil d’homme s’aveuglait.
Le drame — Jouve dit « mélodrame » pour s’en
distancier — tient l’homme dans des tenailles qui ne sont
guère promptes à se desserrer, ainsi que l’exprime
ce court poème de Moires :
Si l’écho après Désespoir ne dit Espoir
C’est que tout lieu d’amour a pris la voix muette ;
Tout est couvert de lassitude et d’hymne noir
Et de douleur rigide et de laideur secrète.
Revisiter Jouve à l’intérieur de la scène
fantasmatique qui meut sa poésie a-t-il toujours un sens ? Ne
nous sommes-nous pas lassés de cette « écriture
du désir » qui, de Sade à Bataille, de Tony Duvert
à Pierre Guyotat, a pris de plus en plus de pouvoir — et
a même tout simplement pris le pouvoir à en juger par la
déferlante de plumes libérées qui sont aujourd’hui
l’apanage des femmes ? Dans son article « Qu’est-ce
que la poésie ? », Roman Jakobson n’avait pas tort
d’avancer que « la poésie, c’est ce qui empêche
la rouille de la pensée ». Or l’idéologie
dominante a fini, la vogue de la psychanalyse aidant, par privilégier
cette écriture du désir, ce que les universitaires américains
ont un temps qualifié de « sextualité »..
Ainsi domestiqué, le désir a incontestablement perdu de
sa force dite révolutionnaire — et il appartient aux poètes
d’aujourd’hui de se trouver d’autres modes d’affranchissement.
D’autre part, ne sommes-nous pas, dans la même foulée,
devenus quelque peu circonspects devant la « culpabilité
» d’essence judéo-chrétienne ? Francis Ponge
a, l’air de rien, fait faire un pas décisif à l’idéologie
ambiante en substituant au très chrétien mea culpa un
très païen felix culpa.
Ainsi s’est-on insensiblement éloigné du temps où
des écrivains comme Italo Svevo dans La Conscience de Zéno
et Pierre Jean Jouve dans Vagadu (où, en 1933, l’auteur
a l’audace d’utiliser les notes prises par son épouse
lors d’une cure analytique pour percer les secrets névrotiques
de son héroïne Catherine Crachat) puisaient aux sources
vives des découvertes freudiennes — de manière,
il faut le souligner, moins programmatique et volontariste qu’André
Breton et certains surréalistes ?
Nos yeux, sur ce terrain, sont davantage ceux de l’historien des
idées que ceux de l’impétrant ébloui par
une découverte que l’intuition de poètes comme Baudelaire
et Rimbaud avait, au demeurant, pressentie. C’est ainsi —
ironie du destin — que les œuvres vieillissent souvent par
ce qu’elles avaient d’apparemment novateur en leur temps
— et surtout lorsque l’innovation était à
la remorque de « sciences humaines » naissantes, elles-mêmes
promises aux fluctuations des idéologies. Longtemps considérée
comme libératrice, la cure analytique n’a-t-elle pas fini
par être perçue comme fondamentalement normative et sociabilisante
?
Et c’est certainement beaucoup plus dans son compagnonnage avec
la musique que l’œuvre de Pierre Jean Jouve apparaît
désormais grande et neuve. Le Don Giovanni de Mozart et le Wozzeck
d’Alban Berg ont posé des jalons essentiels, mais c’est
dans sa réflexion oblique sur Lulu que le poète est allé
le plus loin. La prostituée Lulu est au cœur du recueil
le plus admirable de Jouve, Moires (1962) où se trouve le poème
en prose (une rareté) Disjecta membra : « J’avais
rêvé l’unité, l’unité dans la
maison, j’avais rêvé la maison conservée et
unique, où tout aurait été engrangé selon
la loi du temps. Il semble que l’ironie du dieu se soit exercée,
pour produire exactement l’inverse. » L’ordre rêvé
n’existe pas et le poète conclut : « Je ne verrai
jamais mon ordre. »
À l’opposé de nombre de poètes chrétiens
(d’aucuns, pour accentuer le brouillage, parleront de poètes
mystiques) auxquels on a souvent voulu le réduire, Jouve n’éprouve
jamais ce suspect « goût de l’un » qu’un
Pierre Emmanuel revendiquait.
Jouve s’est d’ailleurs, de lui-même, placé
dans une position intenable en décrétant le reniement
de toute son œuvre antérieure à 1924. C’est
un cas unique dans l’histoire de la littérature et qui
ne saurait se confondre avec les reniements édictés par
Mallarmé et Kafka au-delà de leur mort. Jouve s’est,
pour ainsi dire, coupé en deux de son vivant et il a voulu vivre
sur cette ligne de crête sacrificielle qui s’apparente à
un choix paradoxal pour un homme qui vient de se rapprocher d’une
grande prêtresse du freudisme et avec laquelle il a traduit les
Trois Essais sur la théorie de la sexualité. Les études
de Freud ne tendent-elles pas à montrer que la cure analytique
vise à la prise de conscience d’un inconscient enfoui au
plus lointain de nos « années profondes » ? Justement,
Jouve opère — intuitivement et pulsionnellement —
un contre-pied qui met en lumière son peu de goût pour
l’unité et son refus de faire la paix avec la part la plus
ancienne de lui-même.
Si Jouve a pu écrire de Rimbaud qu’il était un «
chrétien non chrétien », l’on pourrait dire
à notre tour que Jouve est un freudien non freudien — et
l’intérêt qu’il sembla porter un moment à
Jung est moins un acte d’allégeance à sa doctrine
qu’un défi lancé à l’orthodoxie freudienne
et à son aspiration à l’ordre.
Les grands poètes sont ainsi. Ils sont réfractaires à
l’ordre, loin de toute étiquette rassurante ou réductrice.
Jean Starobinski l’a remarquablement montré à propos
de Breton jouant la parapsychologie contre un Freud apparemment magnifié.
Mon premier rendez-vous avec Jouve m’avait donc livré quelques
clés capitales. L’érotisme est une force qu’il
est vain de vouloir canaliser. Jouve n’aura cessé d’en
ressentir le caractère ravageur, haletant, étouffant et
proprement catastrophique. La poésie de Jouve est grande quand
elle assume cet érotisme de façon très sauvage
— plus sauvage que dans les romans, cette « fabrique du
continu » (l’expression est de Jean-Paul Goux) qui écorche
moins que le « discontinu » où le poème est
à même de se lover. En évoquant d’emblée
devant moi sa période reniée, Jouve — désireux
que j’écrive sur lui — levait le voile sur un interdit
dont il savait à la fois l’importance symbolique et le
caractère artificiel. Une strophe de Moires dit bien la difficulté
— il est vrai, nourricière — où le poète
avait résolu de se placer :
Ah si j’avais été sacrificiel
Amant du seul poème en mépris et ravage !
Mais à moi tourmenté des doutes de mon ciel
Il eût fallu la grâce même, et la grâce la plus
altière.
Revisiter Jouve aujourd’hui, c’est revenir vers un homme
qui est tout le contraire du poète à la mode, un homme
qui, dans sa solitude tourmentée de doutes, demeure réfractaire
à toutes les modes. Au moment du succès de Bonjour tristesse,
Jouve n’avait pas manqué de se gausser de ceux qu’il
appelait dans sa correspondance les « Françoise Sagan de
la poésie ». Et il me plaît de retrouver en Jouve
cet écrivain en marge des hordes qui, de tout temps, ont cherché
à se partager le monde littéraire. Irréductible,
intransigeant, seul — et seulement « dévoué
à douleur et beauté » (pour citer encore un vers
de Moires), c’est ainsi que l’étudiant qui fut comme
propulsé par effraction dans le bureau de ce poète mystérieux,
a continué de percevoir Pierre Jean Jouve au fil des années.
Le secret demeure intact, l’émotion toujours neuve —
et l’interrogation sans réponse.
Daniel LEUWERS