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Pétrarque

Juin-juillet 2004

 

Pétrarque entre les incipit (1304-2004)

Ni Homère, ni Virgile, ni Horace, ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n’ont de tels vers, parce qu’aucun d’eux n’a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis, les sonnets du poète de Vaucluse sont un manuel qu’il faut porter sur son cœur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans toutes les vicissitudes des attachements humains ; ils calment comme des versets de L’Imitation, et de plus ils enchantent par des mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C’est une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes ; c’est le psautier de l’amour et de la mort ici bas ; c’est le psautier de la réunion et de l’immortalité là-haut ; c’est Pétrarque !
Alphonse de Lamartine, Cours familier de littérature (1858) in Trois poètes italiens. Dante — Pétrarque — Le Tasse, Paris, A. Lemerre, 1893

François Pétrarque est connu du grand public comme le poète amoureux du Canzoniere, le chantre de Laure, le virtuose de l’oxymore et de la synecdoque, l’inspirateur de ce mare magnum du lyrisme européen qui trouvera dans la Pléiade française, chez Shakespeare et chez Gongora ses plus féconds interprètes, mais qui se tarira souvent aussi dans l’imitation convenue et stérile de ce que les histoires littéraires appellent précisément le pétrarquisme.
On connaît en revanche moins bien en général l’érudit, le découvreur et correcteur inlassable de manuscrits, le sectateur des orateurs, des historiens et des poètes de l’Antiquité latine, l’épistolier profond et raffiné, le voyageur inlassable, l’imprécateur engagé qui lance ses anathèmes et ses sarcasmes à la face des grands de ce monde — qu’ils siègent à la Curie, dans des palais princiers ou seigneuriaux ou encore dans les chaires universitaires où ils se gargarisent d’un savoir pédantesque —, le patriote vibrant d’indignation et de passion dont l’envoi de la fameuse chanson à l’Italie sera repris par Machiavel en conclusion de son traité du Prince, l’admirateur d’Augustin et de Jérôme et peut-être à tous ces titres, le véritable inaugurateur de notre modernité.
Les premiers mots de sa cyclopéenne correspondance dont on pourra avoir une idée de l’étendue en consultant la bibliographie qui figure à la fin de ce dossier, sont les suivants : « Que faire maintenant, mon frère ? Voilà que nous avons déjà presque tout essayé et nous n’avons trouvé le repos nulle part. Quand l’attendre ? Où le chercher ? Le temps, comme on dit, a glissé entre nos doigts ; nos anciennes espérances ont été ensevelies avec nos amis. 1 » Formidable exorde, qui inspirera sans doute et Rousseau et Chateaubriand. Sous les auspices du Père de Thagaste, d’Hippone, de Milan et surtout de Rome 2, sous les auspices aussi du philosophe de Cordoue 3, Pétrarque esquisse, sur le fragile échafaudage de la confidence familière et de l’épanchement intimiste, comme un pont entre deux mondes arc-boutés dos à dos dans leur volonté de ne rien céder l’un à l’autre jusqu’à… jusqu’à la découverte d’une issue à ce face-à-face au creux même des mots, d’un substitut au choc des deux irréconciliables métaphysiques dans ce que le philosophe Bruno Pinchard appelle, pour désigner cet humanisme renaissant à bien des égards héritier naturel et spirituel de Pétrarque, une grammaire générale. Or cette découverte laisse apparaître une béance.
C’est dans ces accents que chantent d’abord le berger, l’agriculteur et le héros représentés dans la magnifique miniature de Simone Martini figurant au frontispice du manuscrit des œuvres de Virgile que posséda Pétrarque et qui est conservé aujourd’hui à la « Biblioteca Ambrosiana » de Milan, puis les Scipion et Magon de l’Africa, épopée latine inachevée dans laquelle reposaient tous les rêves de gloire et de renommée posthumes formés par Pétrarque, qui avait déjà connu, rappelons-le, l’honneur suprême de se voir ceint du laurier poétique sur le Capitole le 8 avril 1341, mais enfin et surtout, depuis les années provençales de sa jeunesse et jusqu’à la veille de sa mort où l’on possède des traces de son travail de lime sur le Canzoniere, cette dame avignonnaise entrevue au matin du vendredi saint 6 avril 1327 en l’église Sainte-Claire d’Avignon, cette Laure dont le nom décline également, au gré des assonances et des acrostiches qui constellent le recueil, celui du vent, de l’or, de la nymphe aimée d’Apollon, de la couronne tant désirée : l’aura, l’oro, alloro, laurea, Laura.
Il ne manque pas de passages, dans l’œuvre latine et vernaculaire de Pétrarque — en particulier dans ses traités ascétiques et édifiants, comme ce Secretum où il est apostrophé et sérieusement tancé par Augustin —, au sein desquels la Poésie est dénoncée comme mensonge. Dans le sonnet d’ouverture du Canzoniere (puissance incantatoire et programmatique des incipit !) n’est-elle pas évoquée comme « primo giovenile errore 4 » et accusée d’être responsable d’avoir fait du poète la fable de tout le peuple (« al popol tutto / favola fui gran tempo ») et d’être la cause de la honte, du repentir et de la claire science 5 « que ce qui plaît au monde n’est qu’un songe » (« che quanto piace al mondo è breve sogno 6 ») ?
Pourtant si la poésie ment, force est de constater que ce mensonge nous sauve. Reprenons pour nous en convaincre l’incipit de cette première lettre elle-même inaugurale. Je-il-nous (on veut dire Pétrarque) commence donc avec Augustin à dire son errance dans le monde désenchanté où « je est vraiment un autre » puisqu’il le dit ainsi ou à peu près, et poursuit avec Sénèque qui voit le temps s’écouler entre nos doigts. Au moment où il écrit ces lignes, Pétrarque est plus qu’à la moitié du chemin de sa vie puisque nous sommes au mois de janvier 1350 et les amis ensevelis dont il est question et qui ont emporté dans leurs tombeaux les anciennes espérances ont bel et bien été fauchés par la violence terrible des temps ou par la funeste épidémie de peste de 1348 — comme Laure elle-même, disparue le jour anniversaire de leur rencontre le 6 avril.
Pourtant, entamée sous le double chiffre de la fuite irréparable des temps et du triomphe inéluctable de la mort (« Tout ce que la mort inflige est une blessure incurable » affirme-t-il un peu plus loin 7 en ayant bien présente à l’esprit l’effroyable année 1348), la lettre s’achève sur l’affirmation d’une mâle résolution contre la mauvaise fortune qui semble préfigurer le traité des Remèdes aux deux fortunes (De remediis utriusquae fortunae) et qui s’appuie sur la parole poétique de Virgile et d’Horace : « Sache que je suis armé des paroles de Virgile et d’Horace ; je les ai lues et souvent louées autrefois, maintenant la nécessité du sort inévitable m’a enfin appris, durant les récentes vicissitudes, à les faire miennes 8 », tient-il à préciser à son lecteur par l’entremise de son correspondant, tous deux étant ainsi invités à ne pas s’y tromper et à bien prendre acte du changement de signe radical qui est intervenu au cours des années dans sa lecture de la poésie.
C’est d’ailleurs la voix du poète de Venouse que vient d’emprunter Pétrarque dans le passage qui précède immédiatement cette déclaration, pour s’attribuer sans ambages, devant le délitement du monde, l’impavidité héroïque que le poète latin prête successivement à Pollux, Hercule, Auguste, Bacchus et Romulus-Quirinus :

Si le monde croulait en morceaux,
Ses débris [me] frapperaient sans [me] faire peur. 9

À la lecture de ce distique alcaïque 10 quelque peu inattendu, n’est-on pas fondé à s’interroger sur ce qui autorise, surtout après le ton de profonde désolation qui marquait le début de la lettre, cette identification conquérante et exaltée avec ceux qui ont connu l’apothéose païenne en raison de leur vertu 11, qui, dans sa dimension prométhéenne, n’est pas sans faire songer à l’orgueil de la découverte qui habite l’Ulysse dantesque naviguant farouchement jusqu’aux abords de l’île du Purgatoire ?
Il nous semble que pour une partie du moins, la réponse pourrait se trouver dans la constance avec laquelle, en dépit de toutes les allégations contraires, est poursuivi en fait le magistère, on serait presque tenté de dire le sacerdoce ou la milice poétique. Sur l’Africa, sur les Triomphes comme sur le Canzoniere le travail d’élaboration, de correction, de réaménagement se poursuivit, comme un tourment secret, jusqu’aux derniers jours de la vie du poète. Mais de façon plus ouverte la correspondance se fait aussi l’écho d’une défense irréductible de la dignité et de la grandeur de la poésie contre toutes les tentations régressives que l’époque pouvait suggérer.
À Boccace, impressionné par la visite impromptue d’un religieux qui lui enjoint d’abandonner les études profanes s’il veut sauver son âme et qui balance, il conseille de ne pas céder à la superstition et trace un magnifique et visionnaire programme de conciliation entre les études classiques et la sagesse chrétienne qui anticipe sur les théorisations analogues des grands humanistes du siècle suivant et repose sur une défense de la valeur transcendantalement spirituelle, morale et politique de la poésie et des lettres : « “Abandonne les lettres”, la poésie ou quoi que ce soit d’autre — exercice dans lequel tu n’es pourtant pas une jeune recrue, mais un vétéran émérite, dans lequel tu sais ce qui est à garder et ce qui est à rejeter, dans lequel, enfin, ne réside pas tant un effort qu’un amusement de la vie et une joie : je ne vois pas qu’on fasse là autre chose que te priver du réconfort et du refuge de ta vieillesse. Et si de tels propos avaient été tenus à Augustin et qu’il les eût crus ? Je dirai ce que j’ai à l’esprit : le premier n’eût pas si énergiquement sapé les fondements des superstitions étrangères, ni le second si artistiquement bâti les murs de la Cité de Dieu, et c’est un esprit considérablement moins fécond qui eût répondu aux aboiements de Julien et d’autres d’égale impiété. 12 »
Ce que laisse entrevoir un survol de l’ensemble de son œuvre, même aussi scandaleusement cursif et expéditif que celui-ci, c’est que dans la somme parfois difficilement déchiffrable de ses oscillations, Pétrarque apparaît comme un personnage fort complexe. En raison même de cette complexité et de cette dimension plurielle, de cette inquiétude que l’on sent palpiter au cœur de chacune de ses recherches et de ses réalisations, il réalise ce paradoxe de se présenter à nous, au moment même où nous nous inscrivons dans les célébrations de son septième centenaire, comme une figure déterminante non seulement d’une modernité générique, mais plus précisément de cette modernité qui est aujourd’hui la nôtre, avant tout européenne, à la fois en quête et en rejet d’héritage, amoureuse de ce qui l’affaiblit, détestant ce qui la renforce, mais nourrissant malgré tout, dans la crainte et le tremblement, dans les affres de la mauvaise conscience et les audaces libertaires, quelques grands rêves universalistes dont nul n’est censé ignorer la labilité mais aussi le caractère unique et irremplaçable.
Avec leurs compétences peu communes et ressortissant à des champs très divers du savoir parcourus en éclaireur par Pétrarque (études latines, romanes, pratiques de la poésie, philosophie, musique, spiritualité, esthétique), tous les contributeurs du présent volume ont, chacun à leur manière, illustré une province de cet empire des livres et de la pensée, contribuant ainsi à ce péan symphonique en l’honneur du grand célébré. Il faut les en remercier comme il faut remercier la rédaction de la revue Europe d’avoir encore une fois (on se souvient du beau numéro qui avait été consacré en 1965 au septième centenaire de la naissance de Dante) tendu l’oreille en direction de l’Italie de l’époque communale qui à bien des égards a été l’un des creusets de notre civilisation matérielle, intellectuelle et spirituelle, en réservant une belle place dans son panthéon littéraire désormais très fourni, à Pétrarque le Toscan, le Provençal, le Latin, l’Européen d’avant-hier, d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Frank LA BRASCA

1. Pétrarque, Lettre familière, I 1, 1, trad. A. Longpré, édition « Les Belles Lettres » citée dans la Bibliographie du présent dossier. Dans cette première lettre qui sert d’introduction à l’ensemble du recueil qui ne compte pas moins de 349 missives réparties en 24 livres, Pétrarque s’adresse à son plus cher ami, le flamand Ludovic Santus de Beringen auquel il a donné le surnom de « Socrate ».
2. Il s’agit bien sûr de saint Augustin. Le premier passage en italique est une reprise des Confessions. Pétrarque écrit en effet « Quando illam expectamus ? Ubi eam querimus ? » en parlant du repos (requies) ; Augustin évoquant, lui, la vérité (veritas), s’exprime ainsi dans un passage du livre VI de ses Confessions : « Sed ubi quaeretur ? Quando quaeretur ? » (« Mais où la chercher ? Quand la chercher ? »)
3. Sénèque était né à Cordoue vers 55 avant J-C. Dans la première de ces Lettres à Lucilius (est-ce un hasard que cette coïncidence ponctuelle des deux incipit ?), il évoque le bon usage qu’il faut faire du temps et énonce : « Quaedam tempora eripiuntur nobis, quaedam subducuntur, quaedam effluunt » (« Il est de nos instants qu’on nous arrache ; il en est qu’on nous escamote ; il en est qui nous coulent entre les doigts. » Trad. H. Noblot, Paris, Les Belles Lettres, [1945] 1976).
4. Canzoniere, 1, v. 3, « juvénile et première erreur ». Nous reprenons ici la traduction de ce sonnet par Jean-Yves Masson qui figure dans le choix de sonnets et qu’il a bien voulu nous donner pour ce numéro d’Europe. Par ailleurs nos citations du Chansonnier contenues dans la Chronologie sont tirées de l’édition bilingue de P. Blanc dont on trouvera la référence dans la bibliographie.
5. « et del mio vaneggiar vergogna è ‘l frutto, / e ‘l pentersi, e ‘l conoscer chiaramente », ibid., vers 12-13.
6. Ibid., v. 14.
7. « … quodcunque mors intulit, immedicabile vulnus est », Fam., I 1, 2.
8. « Ita me Maronis Flaccique sententiis armatum scito, quas olim lectas et sepe laudatas, nunc tandem in extremis casibus meas facere ipsa inevitabilis fati necessitate didici. » (Fam., I 1, 46).
9. Horace, Odes, III 3, 7-8 : « Si fractus illabatur orbis, / Impavidum ferient ruinae ». Le pronom personnel entre cochets dans la traduction n’est pas dans le texte latin et a été introduit par A. Longpré pour matérialiser aux yeux du lecteur le procédé d’appropriation de la référence érudite par Pétrarque.
10. Alcaïque : du nom du poète Alcée (vers 640-vers 580 av. J-C) qui passe pour être l’inventeur d’une strophe composée de deux vers de 11 syllabes, d’un vers de 9 syllabes et d’un vers de 10 syllabes.
11. La série héroïque évoquée par Horace se retrouve aussi chez Cicéron (De natura deorum II, 24, 62, III, 15, 39 et De legibus II, 8, 19, références données par F. Villeneuve dans son édition bilingue d’Horace, Odes et épodes, Paris, Les Belles Lettres [CUF], 1959, p. 99 n. 1) qui y ajoute Esculape.
12. Sen., I 5, 43-44, trad. Frédérique Castelli, François Fabre et Antoine de Rosny, éd. Les Belles Lettres (cf. Bibliographie), p. 64-66.

 

 

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