Quelques feuillets de pensée
dans le sac à dos de Wittgenstein
Comme bon nombre d’amateurs de littérature
autrichienne, j’ai d’abord approché Wittgenstein
le philosophe à travers la lecture de Thomas Bernhard l’écrivain.
La façon qu’a Bernhard de s’approprier la vie et
la pensée de Wittgenstein en une mystification géniale
a redonné corps tant à l’homme qu’à
l’œuvre. Mais Bernhard a fait plus : il a pris le sac à
dos de Wittgenstein et ramené ses pensées dans son pays.
Ce faisant, il est devenu l’un de ses proches héritiers.
Né en 1889 dans l’une des familles les plus riches et les
plus cultivées de Vienne, Ludwig Wittgenstein n’a pourtant
apparemment rien de commun avec Thomas Bernhard, enfant illégitime,
né en 1931, dans un milieu populaire et rural. Le premier est
philosophe et le second est écrivain. On peut cependant disposer
les choses autrement et prêter attention à certains traits
de leur vie et de leur œuvre — l’obsession du suicide,
le refus de l’héritage, l’exil de la pensée,
l’écoute intensive de la musique, les maisons, la question
de la limite. On peut alors considérer au contraire que ces deux
hommes ont partagé l’essentiel : un même désespoir,
une même ambition et une même exigence.
Comme Ingeborg Bachmann, Bernhard redécouvrit Wittgenstein dans
les années 60, à une époque où l’Autriche
de l’après-guerre voulait encore tout ignorer de sa modernité.
Ce penseur exilé, autodidacte, marginal et juif devint plus qu’une
référence savante pour cette génération
d’écrivains, eux-mêmes isolés dans une Autriche
amnésique et conservatrice. Ils firent de Wittgenstein le modèle
de l’intellectuel autrichien et de son œuvre un legs de la
modernité autrichienne. Bachmann lui consacra dans les années
50 plusieurs émissions radiophoniques et tenta en vain d’inciter
les éditions Suhrkamp à publier son œuvre intégrale.
Dans La Trentième Année (1961) et Malina (1971), l’écrivain
se livre à une confrontation poétique avec la pensée
de Wittgenstein. C’est dans ces mêmes années que
Bernhard Leitner entreprend de sauver la maison construite par Wittgenstein
dans les années 20 à Vienne. C’est également
dans ces mêmes années que Thomas Bernhard entame de façon
souterraine son dialogue littéraire avec Wittgenstein, avec la
parution de sa nouvelle Marcher (1971), dialogue qui deviendra officiel
avec la parution du Neveu de Wittgenstein (1983).
Thomas Bernhard possédait dans sa bibliothèque un exemplaire
du Tractatus et des Recherches philosophiques. Bon nombre de ses déclarations
attestent de sa fascination pour la philosophie en général
et pour la vie et l’œuvre de Wittgenstein en particulier.
Il concède dans l’un de ses entretiens avec Sepp Dreisinger
aimer fraternellement Wittgenstein et aimer ses phrases, pour la beauté
de leur construction et leur effet bénéfique sur l’imagination.
« La philosophie, on ne devrait l’écrire qu’en
poèmes », déclarait Wittgenstein. Comme celle de
Wittgenstein, toute l’œuvre de Thomas Bernhard peut être
lue comme l’appropriation d’une forme de pensée qui
est en même temps un style de vie et un style d’écriture.
« Se frotter à la philosophie, à ce qui est écrit
— confie-t-il dans son monologue filmé Trois jours —
est la chose la plus dangereuse, surtout pour moi. » Et c’est
dire. Toute l’œuvre de Bernhard peut être également
lue comme la traduction littérale de l’injonction du philosophe
: « Philosopher, c’est détruire le philosophe qui
est en nous. »
Citons, par exemple, dans le dernier volet de l’autobiographie
Un enfant, ces propos du grand-père — que Bernhard définit
comme son « véritable philosophe » —, propos
qui rappellent très fortement la préface du Tractatus
: « Et si dans toute la vie nous recevions sans interruption les
réponses à des questions et si nous avions finalement
trouvé les réponses de toutes les questions, en fin de
compte, nous n’aurions quand même pas beaucoup avancé,
ainsi parlait mon grand-père. » Bernhard use tout au long
de son œuvre de la référence à Wittgenstein
sur un mode tantôt comique tantôt tragique qui démythifie
à sa manière l’image du philosophe intouchable à
la pensée absconse. « Une pensée en avais-je une
fondée sur des faits en avais-je une d’une réelle
valeur la mère la noyait dans la soupe », s’exclame
la sœur de Ludwig dans Déjeuner chez Wittgenstein. Ce maniement
ludique et ostentatoire du vocabulaire philosophique de Wittgenstein,
cette façon d’en reprendre les termes, ici les faits et
la valeur, pour les faire fonctionner dans le contexte ordinaire voire
trivial de la conversation peut s’apparenter à une traduction
grotesque de ce que Wittgenstein avait lui-même défini
comme un jeu de langage.
Le 2 mars 1971, Thomas Bernhard écrivait à Hilde Spiel
: « Je vous ai promis un article pour votre Ver Sacrum —
“quelque chose sur Ludwig Wittgenstein”, voilà ce
que vous me demandez, et je retourne cette idée dans ma tête
depuis deux semaines […] et la difficulté d’écrire
quelque chose sur la philosophie de Wittgenstein, qui est avant tout
poésie, puisque selon moi il s’agit, dans le cas de Wittgenstein,
d’un intellect (CERVEAU) poétique de part en part, par
conséquent d’un CERVEAU philosophique et non d’un
philosophe — cette difficulté est extrême. C’est
comme s’il me fallait écrire quelque chose sur moi-même
(phrases !), et c’est chose impossible. C’est un état
de culture et d’histoire du cerveau qui ne se laisse pas décrire.
La question n’est pas : écrire sur Wittgenstein. La question
c’est : suis-je Wittgenstein, ne serait-ce qu’un instant,
sans le détruire, lui (W.) ou moi (B.) ? À cette question
je ne peux pas répondre, par conséquent, je ne peux pas
écrire sur Wittgenstein […] il est la pureté de
Stifter, la clarté de Kant réunies en UN, et le plus grand
depuis (et avec) Stifter. Ce que nous n’avons pas eu de Novalis,
cet Allemand, nous le trouvons à présent en Wittgenstein
— et encore une phrase : W. est une question à laquelle
il ne peut y avoir de réponse […]. Ainsi, je n’écris
pas sur Wittgenstein, parce que je ne peux pas, mais parce que je ne
peux pas lui apporter de réponse, par quoi tout s’explique
de soi-même. »
Dans un style iconoclaste, qui mêle à la fois la rhétorique
épistolaire ordinaire, le ton sentencieux des propositions du
Tractatus et le style dialogué des Recherches, Bernhard s’adonne
dans cette lettre à une parodie du style de pensée wittgensteinien
à partir de l’expression « écrire sur Wittgenstein
» : le « voir comme » (écrire sur Wittgenstein
/ être Wittgenstein), la question de la certitude (suis-je Wittgenstein),
le langage privé (écrire sur moi-même). Ce que souligne
également ce jeu, c’est le caractère dangereux de
l’entreprise qui consiste pour un écrivain à écrire
sur Wittgenstein, son impossibilité tragique (sans le détruire,
lui ou moi) et son non-sens comique (tout s’explique de soi-même).
Mais ne pas écrire sur Wittgenstein ne veut pas dire ne rien
écrire sur Wittgenstein. C’est le faire autrement : en
le considérant comme un héritage (ce que nous n’avons
pas eu de Novalis, nous le trouvons en Wittgenstein), par comparaisons
(la pureté de Stifter, la clarté de Kant, le plus grand
depuis — et avec — Stifter) et à partir d’une
conception stylistique de son œuvre (la philosophie de Wittgenstein
est avant tout poésie). C’est donc à travers une
activité, et non une réflexion, que Bernhard va donner
une réponse effective à la demande d’Hilde Spiel
d’écrire quelque chose sur Wittgenstein. Le roman Corrections
(1975) marque la confrontation véritable de Bernhard avec Wittgenstein
et transforme la question de l’écriture sur Wittgenstein
en un héritage littéraire.
Lire Corrections, c’est d’abord immédiatement percevoir
comme un air de famille entre trois personnages qui se ressemblent entre
eux et qui ressemblent à d’autres : le narrateur à
Bernhard, Roithammer à Wittgenstein, Höller à Stifter.
Bernhard dispose ces personnages fictifs dans un même paysage
géographique et culturel (la roche, la rivière, la vallée,
le suicide, la musique, la mathématique). Wittgenstein parlerait
d’un « album de famille ». Il superpose ces images
et les oppose pour faire apparaître en quoi ils se ressemblent
(la construction d’une maison / œuvre) et en quoi ils diffèrent
par certains aspects (le franchissement de la limite). « La saisie
des aspects », dirait Wittgenstein. L’impression de cet
air de famille ne peut bien entendu surgir que s’il est basé
sur un minimum de traits en commun dans la biographie et l’œuvre
de chacun des personnages réels. Il y a ensuite ce qui relève
de l’imagination créatrice, du jeu fictif qu’un écrivain
peut inventer à partir de cette réalité. Roithammer
/ Wittgenstein se tue dans une clairière et le Narrateur / Bernhard
se retrouve alors avec tous les feuillets de la pensée de son
ami d’enfance dans un sac à dos. Que faire d’une
telle pensée ? La classer ? L’éditer ? Ou bien s’en
faire l’héritier ? La ramener dans sa mansarde ? Écouter
sa leçon, la comprendre comme une musique ? Bernhard donne à
son récit la forme d’une correction, mouvement consubstantiel
à la forme de pensée de Wittgenstein, mouvement par lequel
la pensée renonce à ses illusions et reconnaît le
non-sens de ses propositions. Comme Wittgenstein, Bernhard décloisonne
sans les confondre les frontières entre la philosophie et la
littérature. Surgit alors un air de famille, « des relations
de papier » entre des « cerveaux » « philosophiques,
poétiques de part en part ».
Lorsqu’en 1975, Bernhard publie son roman Corrections, la notoriété
du philosophe Ludwig Wittgenstein, de même que la diffusion et
la connaissance de son œuvre, sont loin d’être ce qu’elles
sont devenues aujourd’hui. C’est à peu près
à cette même période que paraît en France
Le Mythe de l’intériorité, troisième ouvrage
de Jacques Bouveresse consacré à la pensée de Wittgenstein
qui servira de référence à toute une génération
de chercheurs. En France comme en Autriche, la réception de Wittgenstein
sera assez tardive et s’opérera d’abord en dehors
puis en marge de l’institution philosophique. Il faut dire que
dans ces deux pays, et pour des raisons différentes, la tâche
à accomplir est âpre : du fait de l’emprise en France
de la métaphysique allemande et de Heidegger, et en raison de
la reconnaissance tardive en Autriche d’une tradition philosophique
autrichienne, due en partie au tabou de l’exil massif des intellectuels
et des artistes en 1938. Reconnaître Wittgenstein, c’est
non seulement accepter de corriger radicalement sa manière de
concevoir et de pratiquer la philosophie mais c’est également
accepter l’héritage d’une tradition philosophique
distincte de la tradition allemande et qui a été anéantie
en 1938 par le nazisme.
Il faut donc attendre les années 80 et la redécouverte
en France comme en Autriche de la modernité viennoise, grâce
notamment à Vienne fin de siècle, l’ouvrage de l’historien
américain de la culture Carl E. Schorske, pour que l’on
commence à reconstituer le contexte social et culturel de cette
effervescence scientifique et artistique, et pour que l’on restitue
à Wittgenstein l’exigence éthique de toute une époque
: cette façon dont des gens aussi différents que Freud,
Loos, Schönberg, Kraus, Musil ou Wittgenstein ont vécu l’éclatement
de leur monde sous l’effet du progrès, et, sans faire preuve
d’aucune sentimentalité, avec précision et exactitude,
se sont eux-mêmes révolutionnés. En France, les
années 80 sont essentiellement marquées par un regain
de traduction des textes de Wittgenstein. Avec la parution des Remarques
sur la philosophie de la psychologie ou encore des Remarques sur les
couleurs, des pans entiers d’une philosophie qui ne s’est
jamais cantonnée à la seule question du langage mais s’est
également confrontée à la question des états
mentaux, de la subjectivité ou encore au champ visuel sont ainsi
rendus accessibles, sans pour autant faire immédiatement l’objet
de l’exploration systématique que mèneront par la
suite des philosophes comme Christiane Chauviré ou Sandra Laugier.
De même, la publication des Remarques mêlées, recueil
de notes et d’aphorismes de Wittgenstein sur les valeurs, la civilisation,
la culture ou encore la parution toute récente de ses Carnets
secrets, carnets de route du jeune Wittgenstein aux prises avec l’écriture
de son Tractatus, a dévoilé la parenté de sa recherche
philosophique avec une recherche esthétique. Pourtant, là
encore, il faudra attendre pour que son style philosophique, indissociable
de sa relation intime à l’art, notamment à l’écoute
et à la pratique de la musique, s’impose comme la caractéristique
d’une écriture philosophique. Une autre résistance
a entravé jusqu’à ces dernières années
la pleine réception de la pensée de Wittgenstein en France.
Il s’agit de la distinction voire de l’opposition virulente
entre la philosophie dite « continentale » et la philosophie
dite « anglo-saxonne » ou « analytique », courant
auquel la philosophie autrichienne, Wittgenstein y compris, a été
longtemps rattachée du fait de l’émigration en Angleterre
ou aux États-Unis de ses derniers représentants. Ramener
la pensée de Wittgenstein chez elle, comme le proposait le scénario
fictif de Thomas Bernhard, nécessitait donc non seulement de
pouvoir la resituer dans la tradition bannie de son lieu d’origine
mais d’être également capable de la détacher
du mode de pensée qu’elle avait inspiré dans ses
territoires d’accueil. En un mot, il fallait autant rompre avec
la métaphysique allemande qu’avec le positivisme anglo-saxon,
et même éloigner Wittgenstein de la plupart des idées
du Cercle de Vienne (voir l’article de Jean-Jacques Rosat). Et
pratiquer sa pensée plutôt que chercher à l’annexer.
Ce numéro d’Europe montre qu’en ce début
de XXIe siècle, et sous l’impulsion de travaux pionniers,
notamment ceux de Jacques Bouveresse en France et de Stanley Cavell
puis de Cora Diamond aux États-Unis, les études wittgensteiniennes
ont pris un tournant méthodologique qui permet d’éclairer
différemment les textes de Wittgenstein et de donner un sens
nouveau à cette lecture (cf. la lecture du Tractatus par Pierre
Hadot ou celle des Recherches philosophiques par Stanley Cavell). Nous
publions ici une lettre inédite de Ludwig Wittgenstein à
Arvid Sjögren que nous a confiée Cecilia Sjögren, sa
fille, dans laquelle Wittgenstein écrit à propos de la
religion : « Le chemin naturel pour moi, qui du reste, dans mon
cas, a mené bigrement peu loin, passe par la pensée. Mais
ce n’est tout de même pas le chemin qui pourrait être
le meilleur. » Pour Wittgenstein, le chemin qui passe par la réflexion
n’est pas meilleur que celui qui passe par une action ou par un
mode de vie. Il est forcément difficile et frustrant par les
renoncements qu’il exige de la part de celui qui pense (cf. Jacques
Bouveresse). Le travail de la pensée est pour Wittgenstein autant
une activité de clarification des concepts qu’il est un
travail sur soi-même. Il nécessite de la part du philosophe
qu’il se libère de sa propension à expliquer et
à théoriser, pratiques qui détournent le langage
de son fonctionnement ordinaire. Cette tension entre la vie de tous
les jours et la philosophie, cette invitation à se transformer
soi-même pour penser différemment apparente la philosophie
de Wittgenstein à la tradition antique de l’exercice spirituel
(cf. Arnold Davidson). Mais, au terme de ce chemin, celui qui pense
devra qui plus est « jeter l’échelle » sur
laquelle il vient de monter, reconnaître comme dépourvues
de sens les phrases qu’il a lues (cf. James Conant). Une fois
le corps du texte rejeté, celui qui pense peut alors se livrer
à des exercices d’imagination pratique (cf. Emmanuel Bourdieu)
ou encore au souvenir d’expériences absolues (cf. Emmanuel
Halais). Ces nouvelles lectures s’appliquent également
aujourd’hui à des écrits de Wittgenstein longtemps
inexplorés, comme ceux qui abordent la question de la subjectivité
(cf. Sandra Laugier et Layla Raïd) ou les mathématiques
(Christiane Chauviré). Elles ouvrent des perspectives de recherche
tout à fait novatrices quant à la manière non psychologique
mais anthropologique de penser le sujet ou les objets mathématiques.
Posture épistémologique qui n’est pas sans affinité
avec le travail mené par Pierre Bourdieu dans le champ des pratiques
sociales (cf. Bruno Ambroise). Conversion du regard qui n’est
pas étrangère à son amitié avec Piero Sraffa
(cf. Jean-Pierre Potier et Jean-Baptiste Para).
Il importait également de montrer que Wittgenstein n’était
pas l’homme d’un seul chemin et qu’il s’était
risqué sur d’autres voies pour accéder à
la compréhension du langage, celle de notre langage ordinaire,
de l’art ou de la religion (cf. Jacques Bouveresse). Wittgenstein
ne fit pas que penser la philosophie comme une clarification de la grammaire
du langage, il l’expérimenta en adoptant de nouveaux modes
de vie. La période de sept années (1921-1928) qui sépare
la publication du Tractatus du retour de Wittgenstein à Cambridge
fut longtemps cantonnée à de simples événements
biographiques dont on a négligé la portée dans
son œuvre. De 1921 à 1925, il est instituteur et rédige
un Dictionnaire à l’usage des enfants des écoles
primaires. De 1926 à 1928, il est architecte et construit la
maison de sa sœur Margaret. Il accumule ainsi un savoir pédagogique
et artistique qui guidera ses réflexions ultérieures,
par exemple sur les jeux de langage chez l’enfant (cf. Jean-Philippe
Narboux) ou sur la délimitation de l’espace et la grammaire
des couleurs (cf. Bernhard Leitner).
Depuis une quinzaine d’années, grâce notamment à
la biographie de Ray Monk, Le Devoir de génie, on connaît
mieux la personnalité tourmentée de Wittgenstein. Sa solitude
affective, son exil en Angleterre et en Norvège et le don de
tout son héritage familial ont longtemps masqué les liens
étroits et permanents qui le liaient à sa famille. Nous
publions ici plusieurs extraits d’un ouvrage non encore traduit
d’Ursula Prokop ainsi qu’une lettre inédite que nous
a confiée Thomas Stonborough, le petit-fils de Margaret, la sœur
de Wittgenstein, de sept ans son aînée. Ces nouveaux documents
permettent de mieux cerner l’univers contradictoire de cette grande
famille viennoise de la bourgeoisie juive éclairée. Mais
ils jettent surtout un éclairage particulier sur les liens affectifs
et intellectuels qui unirent par-delà l’exil Ludwig à
Margaret, sa sœur préférée. Femme indépendante,
passionnée de littérature, de psychologie et de philosophie,
sensibilisée aux mathématiques et à la physique,
Margaret a joué un rôle non négligeable dans la
formation et l’expression de la sensibilité littéraire
et artistique de son frère. Très connus en Autriche pour
leur rôle de mécènes, les Wittgenstein se distinguaient
également par un talent musical exceptionnel. Pour cette famille
liée aux Schumann et à Brahms, la musique se cantonnait
toutefois essentiellement à la grande époque du romantisme
allemand et autrichien (cf. Jacques Bouveresse). Moderniste résigné,
Wittgenstein partagera néanmoins avec certains de ses contemporains
comme Schönberg des interrogations communes sur le langage musical
(cf. Antonia Soulez).
D’une façon générale, ce numéro brise
l’image traditionnelle du philosophe théoricien et propose
un « retour à l’ordinaire ». Wittgenstein apparaît
également comme l’auteur d’une écriture philosophique
capable de dialoguer autant avec des écrivains, comme Thoreau
ou Dostoïevski, qu’avec des philosophes comme Plotin ou Kierkegaard.
Ce qu’il nous a légué, c’est une œuvre
philosophique qui se lit. Comme toute grande philosophie, c’est
une langue qui permet à ceux qui la pratiquent d’articuler
leurs exigences envers le monde, envers les autres et envers eux-mêmes.
Comme toute grande œuvre, il ne faut pas craindre de ne pas la
comprendre. Comme le disait Wittgenstein de la poésie de Trakl,
il est également « beau d’en admirer le ton »,
en amateur.
Je tiens à remercier toutes celles et ceux qui ont bien voulu
témoigner dans ce numéro de leurs activités de
recherche et livrer les résultats de leurs travaux les plus récents.
Je remercie tout particulièrement Christiane Chauviré
et Sandra Laugier pour leur encouragement et leur collaboration active
à l’élaboration de ce numéro. Toute ma gratitude
va enfin à Françoise et Thomas Stonborough ainsi qu’à
Cecilia Sjögren pour m’avoir confié des documents
inédits qui perpétuent à leur manière l’héritage
de Wittgenstein.
Christine LECERF