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Littérature de Bretagne

Mai 2005

 

Une littérature de refondation


En mai 1981, Europe consacrait un dossier à la littérature de Bretagne. Jean-Marie Le Sidaner, qui l’avait composé, avait réussi à faire sentir aux lecteurs l’effervescence de ces temps d’espérances, de revendications et la grande richesse, même un peu désordonnée, de parcours singuliers trop méconnus. Presque vingt-cinq ans plus tard, ce paysage d’alors a été profondément remodelé. Les enjeux ne sont plus les mêmes, ils se sont déplacés. La littérature n’apparaît plus comme la pointe d’un combat qui visait à défendre la langue, la culture, l’identité. Du coup, elle semble difficile à saisir parce que se tenant comme en retrait d’un mouvement de « renouveau culturel breton » qui apparaît, vu de l’extérieur, d’une ampleur avérée et notable. Ainsi en musique observe-t-on le succès grandissant des festivals de Lorient et de Carhaix, la reconnaissance internationale d’artistes tels que Dan ar Braz, Denez Prigent ou Erik Marchand, sans oublier la ferveur populaire que suscite chaque année, au stade de France, cette fameuse nuit celtique ! La langue et la culture bretonnes ne sont pas en reste. L’enseignement du breton peut dorénavant se faire de la maternelle à l’université, un Capes de breton a été créé, il existe un réseau associatif actif, les panneaux de signalisation routiers sont bilingues (français / breton) dans quasiment toute la Bretagne, il y a même une télévision bretonne et un Office de la langue ! En fait, on peut croire aisément que ce qui avait été longtemps un ensemble de douces utopies a réussi à prendre forme, malgré l’impatience persistante de certains.
Tout irait pour le mieux dans la plus idyllique des Bretagnes si, derrière ce portrait, ne se dessinait pas un autre visage, plus tourmenté, plus dur, plus inquiet. Plus sombre parfois. Coïncidant sans doute davantage avec la réalité d’un pays qui vaut mieux que tous les mythes pour touristes dont on le recouvre indéfiniment et qui entretiennent la « pensée morte ». C’est ainsi que l’identité est devenue un produit à bon compte, la Bretagne un lobby culturel, économique et politique, sur papier glacé.
Dans ce contexte, la littérature ne peut que se tenir à l’écart. Refuser de jouer le jeu. Irréductible à tous les mots d’ordre.
Comment l’approcher sans constater que ce qui la définit le mieux aujourd’hui, c’est le regard critique qu’elle porte sur elle-même. Après les années 70, années de protestations, de revendications culturelles dont elle permit l’expression (en breton et en français), y trouvant même le plus souvent sa raison d’être, a commencé, à partir de la deuxième moitié des années 80, une phase d’interrogation sur son identité. De remise en cause. En vue d’une reconstruction, d’une refondation qui, actuellement, se laisse percevoir assez nettement.
Emblématique à cet égard apparaît l’œuvre de Paol Keineg dont l’exigence de lucidité, le refus des concessions, n’ont plus été compris par ceux qui, si nombreux en 1969 ou 1971, vibraient aux accents du lyrisme large, puissant du Poème du Pays qui a faim ou du Printemps des Bonnets rouges. Keineg a pris ses distances 1 et même s’il ne renie rien de cette période, ce temps-là est révolu. La langue de Keineg s’est resserrée, tendue, affûtée au plus vif de l’arête. Dans ses poèmes comme dans ses pièces de théâtre, l’humour grinçant et l’ironie décapent toutes les croyances, y compris celle du langage lui-même, battent en brèche les idéologies, les mettant à nu jusqu’à l’os sec et friable qui les tient. Radical, Keineg. Allant jusqu’au bout.
Un tel travail met à mal toutes les tentatives faites jusque là pour définir la littérature bretonne. Et surtout lui donne sa chance en lui ouvrant un espace autre qui rompt franchement avec celui circonscrit par les « spécialistes » qui tous ont en commun de malheureusement tomber dans le piège de l’idéologie en en donnant une définition seulement nationaliste 2, dans le plus mauvais des cas, ou bien régionaliste. Les critères retenus ne sont ni esthétiques ni littéraires. Le premier est le choix de la langue : écrire en breton est un trait distinctif suffisant — la valeur de l’œuvre passe au second plan 3. Si l’œuvre n’est pas écrite en breton mais qu’elle en défend la cause, c’est aussi bien. Le deuxième est le lieu de naissance : un auteur né en Bretagne est forcément un écrivain breton ! Le troisième s’attache au contenu de l’œuvre ; si son cadre se situe en Bretagne, si l’auteur fait ressortir des caractéristiques typiquement bretonnes, elle appartiendra d’office à la littérature bretonne !
Or celle-ci ne saurait, comme l’écrit Hervé Carn, « se réduire à la pratique de la langue bretonne […], ni à un acte de naissance […], ni à une revendication idéologique ou nationaliste, pas même à l’adhésion à une forme de géographie sentimentale.4 » Même en breton, certains écrivains, encore trop rares, exigent d’être reconnus, non en vertu d’une « bretonnitude » mais pour ce que leur apport peut présenter d’universel 5. Cette nécessité s’affirme encore plus fermement chez des auteurs francophones dont le travail consiste à prendre la langue en poète, à rompre avec une tradition du « terroir ». Une ambition, commune aux écrivains des deux langues, est bien discernable, celle de s’arracher à une gangue de plus en plus étouffante, déniant à la littérature le droit d’investir son propre espace. Ce nouveau numéro d’Europe veut tenter d’en inscrire la trace et montrer la riche diversité d’œuvres qui s’accomplissent souvent dans une sorte de marge où on les tient confinées, ce qui fait qu’on ne les aperçoit guère. Leurs auteurs, c’est vrai, ont une bonne fois opté pour l’extrême discrétion, la solitude, le refus de la facilité et du jeu littéraire, la subversion des formes toutes faites (parce qu’inadaptées à ce qu’ils portent au devant d’eux-mêmes, parce que « le lieu et la formule » sont toujours à réinventer). Et si la solitude est choisie, l’isolement de ces auteurs, par contre, est dommageable. Il reflète un contexte éditorial et médiatique qui, en Bretagne, ne leur permet pas de faire simplement connaître leur travail et où aucun lieu sérieux de débat n’existe 6.
Il est donc nécessaire qu’enfin apparaisse au grand jour cette « nouvelle littérature bretonne ». « Bretonne » parce qu’elle porte en soi pour être vraiment elle-même sa part d’ailleurs, déclencheur d’imaginaire, parce qu’à travers elle peut se délivrer une « matière » qui irrigue et nourrit la littérature universelle. « Nouvelle » parce qu’elle sait interroger son passé, en saisir les liens brûlants, en former l’actualité, le remettre en question avec un esprit critique pertinent. C’est enfin une littérature vivante dont les œuvres en cours tracent les contours d’un paysage ouvert sur le large, aux frontières mouvantes, où théâtre, récit, poésie relèvent tous d’une pratique hautement poétique du langage, dont la modernité reste toujours et encore à conquérir, un paysage où les vents soufflent leurs promesses d’avenir.

François RANNOU

François Rannou a coordonné ce numéro d’Europe. Il est poète (L’Intervalle, Le monde tandis que, aux éditions La Lettre volée), essayiste (sur André du Bouchet, Esther Tellermann, notamment) et collabore actuellement à la revue L’Étrangère. Il participe, par des entretiens ou des dossiers, à remue.net, le site de François Bon. Il a créé (avec le poète Jean-Louis Aven) la revue La Rivière échappée (1989-2000).

Notes
1. Même physiquement, géographiquement, puisque Keineg vit maintenant depuis bientôt trente ans aux États-Unis, en Caroline du Nord. À chaque retour en Bretagne, c’est un regard encore plus aigu sur la réalité d’ici qu’il porte.
2. Ce contre quoi s’insurge Jean-Pierre Le Dantec : « Provincialisme stupide, celtomanie douteuse, nationalisme abject n’hésitant pas à puiser énergie dans le rejet de l’autre, il serait temps, enfin, de rompre avec ces liens qui nous empêchent de gagner le large. Car sans rupture avec le terroir, sans ouverture complète sur l’universel ? laquelle implique au premier chef le rire sur soi-même ?, jamais ne se lèveront en Bretagne des générations aussi hautes que celles des Yeats, Synge, Joyce, O’Flaherty ou Flann O’Brienn. » (in La Bretagne, Ubacs, 1987).
3. Qu’on considère la « pertinence » de cette définition de la littérature bretonne que fait Bernard Hue, pourtant universitaire, dans la revue Plurial (n°5, p. 11) : « Et nul ne contestera que ce qui fonde au premier chef l’identité d’une œuvre bretonne, c’est sa bretonnité ». C.Q.F.D. !
4. « Georges Perros ou l’intégration poétique », in revue Plurial, n°5, p.53.
5. C’est ce que le poète Guy Étienne écrit dans une « Lettre à Paol Keineg » (in poésie bretagne, n° 2, p. 6-7,1983). Il revient sur son parcours, son engagement, la création de la revue Emsav (de 1967 à 1978), de Preder (revue et maison d’édition qui existe aujourd’hui encore) et l’analyse avec une lucidité teintée d’une amertume compréhensible et, hélas, encore trop souvent d’actualité : « À travers les vicissitudes de ces diverses entreprises et au-delà de leur échec, il y a eu leur ambition commune d’amener un petit groupe de Bretons à participer dans leur langue à la vie intellectuelle de leur temps ; et dans cette visée, de développer le breton jusqu’au degré minimal permettant à ses locuteurs non seulement d’exprimer l’ensemble des signifiés de base du moment, mais encore de trouver en lui les ressources d’une pensée neuve ? une telle capacité de production originale restant le seul argument valable pour la défense de la langue. Les résultats de la tentative ? Les rares compagnons persévérant dans le trajet de cette longue marche qui a pris à chacun vingt à trente ans de sa vie sont aujourd’hui à même de traiter en breton les problèmes de leur engagement dans le monde contemporain et n’éprouvent qu’une ambition : être reconnus, non en vertu d’une bretonnitude, mais pour ce que leur apport peut présenter d’universel. De là seulement viendra un éventuel succès. Leur échec est d’être en Bretagne comme dans un désert… Pour ma part, j’ai trouvé mes premiers lecteurs à Paris (des poèmes publiés en breton ont bien été vendus, mais sans que m’en revienne jamais aucun écho sérieux), quand j’ai traduit quelques textes pour Jean-Pierre Le Dantec. Jean-Pierre les a fait lire à sa sœur Denise qui m’en a demandé d’autres et en a choisi pour Vagabondages. »
6. Ainsi serait-on en droit d’attendre qu’un quotidien comme Ouest-France fasse, dans ce domaine, autre chose que d’enfoncer le clou d’un régionalisme ou nationalisme bon teint souvent médiocre. Une rubrique de critique littéraire digne de ce nom serait bienvenue, et pourquoi pas même un supplément littéraire de qualité ? Plus largement il n’y a pas de revue sérieuse de débat (même si Hopala ! s’y essaie, parfois avec succès), alors qu’il y a matière à débattre sans doute ici plus qu’ailleurs !


 

 


 

 

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