Un trio prodigieux
Ceux que — contre leur gré — on a nommé les
« formalistes » russes comptaient de nombreux talents, voire
des génies. On peut, par exemple, considérer Polivanov
comme un génie de la linguistique. Nous avons choisi de consacrer
ce numéro à trois d’entre eux : Viktor Chklovski
(1893-1984), Boris Eichenbaum (1886-1859) et Iouri Tynianov (1894-1943).
Ce choix n’est pas arbitraire. Et si nous n’avons pas à
nous en justifier, il convient cependant de l’expliquer.
Vladimir Novikov les a appelés « les trois titans de la
pensée en théorie de la littérature de notre siècle
». Ajoutons que leur pensée s’est formée et
a évolué par un constant échange d’idées
entre eux, et qu’ils ont tous trois la même alma mater :
ils ont été étudiants de l’Université
de Saint-Pétersbourg et ont fréquenté le séminaire
sur Pouchkine du professeur Sémion Venguérov.
Lorsque l’Institut d’histoire de l’art de Saint-Pétersbourg
est devenu l’Institut d’État d’histoire des
arts de Léningrad et le foyer institutionnel du « formalisme
», Eichenbaum et Tynianov ont dirigé ensemble la section
de littérature contemporaine. Lorsque l’Institut célèbre
son quinzième anniversaire, Eichenbaum y fait une communication
remarquée sur « La vie littéraire » et Tynianov
sur « L’évolution littéraire ». En 1924
Chklovski lit à la section de littérature contemporaine
des extraits de ses romans Voyage sentimental et Zoo, accompagnés
de commentaires techniques et fait un exposé sur « La prose
russe contemporaine ». En 1926, il intervient sur l’œuvre
de Mikhaïl Zochtchenko. Il figure aussi sur une photo du séminaire
de Tynianov à côté de ce dernier en 1925. En 1929
Tynianov publie le seul recueil de ses essais de théorie et de
critique qui sera édité de son vivant, Archaïstes
et novateurs. Il écrit à la fin de la préface :
« Je suis profondément reconnaissant à ceux qui
m’ont aidé dans mon travail. Et avant tout à Viktor
Chklovski et à Boris Eichenbaum. » De plus le premier essai
(« Le fait littéraire ») est dédié
à Chklovski et le suivant (« Sur l’évolution
littéraire ») à Eichenbaum. De son côté
Chklovski, publiant en 1970 La Corde de l’arc, un livre dans lequel
il renoue avec les théories formalistes, en consacre le premier
chapitre à Boris Eichenbaum et le sixième à Iouri
Tynianov. Quant à Eichenbaum, il terminait la rubrique «
Littérature », la première de son étonnant
livre-revue Mes annales (1929), par une sorte de poème en prose
dans lequel il saluait Chklovski et Tynianov, deux rencontres parmi
les plus déterminantes de sa vie. Et l’avant-dernier chapitre
du livre — que l’on pourra lire dans ce numéro —
est consacré à Chklovski écrivain. En 1944, peu
après la mort de Tynianov, Eichenbaum lui a également
consacré un essai où il montre à quel point son
travail de théoricien est intimement lié à celui
de l’écrivain novateur qu’il fut.
Nous n’avons pas, nous ne pouvons pas avoir d’enregistrements
des conversations des trois amis. Mais, heureusement, nous disposons,
malgré les destructions de la Seconde Guerre mondiale, d’importants
vestiges de leur correspondance. On peut y saisir comment leur pensée
se formait et se développait dans l’échange. On
y perçoit la chaleur de l’amitié, la vivacité,
l’humour, la gaîté de ces découvreurs de nouvelles
voies pour la théorie et la création littéraires.
Mais c’est aussi un monument épistolaire souvent éblouissant.
Nous en publions des extraits dans le présent cahier.
Dans son article « La correspondance des Formalistes »,
Catherine Depretto montre de façon solidement étayée
et convaincante toute l’importance de cette correspondance pour
l’histoire du « formalisme russe » et aussi sa valeur
proprement littéraire tout à fait considérable.
De son côté, Sergueï Tchougounnikov, persuadé
lui aussi, pour reprendre l’expression de Catherine Depretto,
que « la lettre était pour eux un genre littéraire
», cherche à définir la généalogie
de ce genre. Il le fait avec beaucoup d’érudition et de
conviction : il y voit une résurgence de la pratique épistolaire
des romantiques allemands. Et les similitudes qu’il relève
avec minutie sont frappantes. On a souvent de manière analogue
voulu voir dans le surréalisme un avatar du romantisme et on
n’a pas manqué d’arguments pour soutenir cette thèse.
La difficulté, c’est qu’on risquait ainsi d’effacer
tout simplement la spécificité surréaliste (et
l’Histoire !). Mais l’objection essentielle vient de Chklovski
lui-même qui faisait remarquer qu’une même forme,
une même structure, une même fonction, un même genre
aussi, prennent dans une autre époque et un autre environnement
une signification différente. Quoi qu’il en soit, le travail
de Sergueï Tchougounnikov a le mérite d’ouvrir un
débat de portée générale et de nous pousser
à cerner de plus près la spécificité des
« spécificateurs » — qui est la désignation
que nos « Formalistes russes » auraient préférée
pour eux-mêmes.
Oui, ce trio est étonnant d’intelligence, de virtuosité
et d’aptitude incomparable à jouer ensemble. Mais en même
temps, quelles fortes personnalités ! Et si différentes
!
Viktor Chklovski est à la fois l’initiateur du «
Formalisme russe » — sa conférence sur « La
renaissance du mot » date de la fin de l’année 1913,
il est alors étudiant de première année à
la Faculté de lettres ! — et celui des trois qui a la plus
longue vie, puisque né en 1893, il meurt en 1984 à l’âge
de 91 ans, plus de soixante-dix ans après sa première
intervention publique. De ce fait, son œuvre est la plus abondante
et la plus multiforme. Et cela suffit à expliquer sans doute
que les articles qui lui sont consacrés dans ce numéro
soient les plus nombreux. Mais cela tient aussi au fait que des trois
il est le seul que les russisants de ma génération et
de la génération suivante aient pu connaître personnellement.
Et puis quel personne, et quel personnage ! Sanguin, puissant, polémiste
cinglant, improvisateur inspiré, à la mémoire inépuisable,
cultivant le paradoxe et produisant la métaphore à jet
continu, plein d’humour… À propos de personnage,
rappelons ici qu’il a été le pilotis des héros
de deux romans : Le Faiseur de scandales de Véniamine Kavérine
(1928) et Le Vaisseau fou d’Olga Forch (1931).
Jean-Claude Lanne, l’éminent spécialiste de Khlebnikov
que nos lecteurs connaissent bien, et Jean-Philippe Jaccard à
qui l’on doit une importante thèse sur Daniil Kharms ainsi
que la traduction de ses œuvres, ont tous deux choisi de s’attacher
aux premiers travaux théoriques de Chklovski en rapport avec
l’émergence du cubo-futurisme de Khlebnikov, Kroutchonykh
et Maïakovski. Ils traitent des mêmes faits et souvent s’appuient
sur les mêmes citations, mais d’un point de vue sensiblement
différent, le premier s’attachant davantage à cerner
les limites du « premier Formalisme » de Chklovski et à
marquer ses antécédents proches ou lointains, le second
soulignant surtout la fécondité des premiers concepts
et principes du formalisme naissant sous l’impulsion de Chklovski.
Cela a l’avantage de nous donner une vision stéréoscopique
de ces questions qui n’ont pas perdu leur actualité et
de susciter la discussion. Certains lecteurs seront peut-être
tentés d’y repenser en lisant la verveuse contribution
de Vladimir Novikov écrite sous la forme d’une lettre à
Tynianov où ils trouveront ce passage : « …les enseignements,
les doctrines sont de deux types : les uns cherchent dans leur objet
leur spécificité unique en son genre, leur noyau exclusif
; les autres ramènent l’objet étudié à
un dénominateur commun quel qu’il soit. »
Dans son étude sur « Théorie formaliste et création
littéraire chez Viktor Chklovski », Manon Waller met en
rapport avec beaucoup de précision la théorie de la prose
de Chklovski et son écriture romanesque et en fait voir avec
netteté la texture singulière et la tonalité incomparable.
Quant à Andreï Ariev, qui a fréquenté Chklovski
dans les dernières années de sa vie, il nous livre à
la fois un précieux témoignage et une analyse pénétrante
du style de pensée et d’expression de l’écrivain
et théoricien. Il note : « Le style de Chklovski, c’est
la poésie de la langue orale traduite sur le papier. »
Il observe encore : « La Marche du cheval, c’est le titre
d’un livre de Chklovski, mais c’est aussi l’expression
de l’essence de sa méthode. » Et il relève
toute l’importance de l’épithète oblique dans
son œuvre.
C’est en 1967 que j’ai vu Chklovski pour la première
fois. Pas à Moscou, à Paris. Il était venu chez
moi. J’avais emménagé depuis peu dans un studio
spacieux — d’autant plus spacieux qu’il n’y
avait encore que très peu de meubles. Chklovski avait déjeuné
de grand appétit et parlé avec vivacité des travaux
en théorie de la littérature et de ce qui s’écrivait
alors en URSS. L’après-midi, il avait rendez-vous aux éditions
du Seuil avec l’équipe de Tel Quel. Il me demanda de l’accompagner
et de lui servir d’interprète. Nous retrouvâmes Sollers,
Kristeva et les autres « telqueliens » dans un bureau, ainsi
que Vladimir Pozner qui était lié à Chklovski depuis
le temps où il était à Pétrograd le plus
jeune des « Frères de Sérapion ». Chklovski
se mit à parler du livre auquel il travaillait, La Corde de l’arc.
Et ce fut ma première épreuve : il fallait suivre et restituer
son monologue en feu d’artifice, sa marche du cheval, son vol
oblique de la pensée et des images. Je m’en tirai comme
je pus. J’étais épuisé, mais l’auditoire
en redemandait et il fut convenu que l’entretien reprendrait chez
moi le lendemain. Le lendemain, les gens de Tel Quel arrivaient par
paquets, s’asseyaient sur la moquette, posaient des questions,
sortaient, rentraient, faisaient des objections, tandis que Chklovski
poursuivait son éblouissant poème théorique improvisé
que j’attrapais au vol et renvoyais en français. Puis soudain
Chklovski devint tout rouge et s’écria avec colère
: « Avant de me discuter il faudrait peut-être m’avoir
lu ! » Je ne savais s’il fallait que moi aussi je devienne
rouge et crie. La séance fut levée. Quelques années
plus tard — les événements de 1968 avaient entre
temps eu lieu, la revue Change était née et élargissait
son influence —, je participais aux Journées de littérature
de Belgrade. J’y retrouvai Chklovski. Au cours d’une séance
où il devait intervenir, l’interprète serbe déclara
forfait au bout de quelques minutes : le torrent Chklovski l’emportait
dans ses tourbillons, il se noyait… Je dus alors traduire en français
et un collègue serbe retraduisait dans sa langue. J’avais
beau tirer Chklovski par la manche, il partait comme une fusée
et ne s’arrêtait qu’à bout de souffle, le temps
de notre périlleuse double traduction.
Lorsque j’ai eu à parler de Chklovski à l’occasion
de son 90e anniversaire à l’Institut d’études
slaves, fort de mon expérience de la traduction orale de ses
improvisations orales, j’ai rappelé ce qu’il écrivait
dans L’Énergie de l’erreur, le dernier livre publié
de son vivant : « Je ne sais pas écrire ainsi : voici la
première réponse, voici la deuxième, la troisième.
[…] Je suis un poète sans rime, sans rythme, au dense vrombissement
du cœur, à moi audible. » Et j’ai essayé
de définir le genre de Chklovski comme un théâtre
théorique à un seul acteur prononçant un soliloque
shakespearien où s’entremêlent la théorie
littéraire, les œuvres de tous temps et de tous pays, l’autobiographie,
l’anecdote, les citations de la Bible, l’air du temps, le
monde comme il va, les objets de tous les jours, les cailloux-coquillages-brindilles-babioles
et les grands problèmes de l’existence humaine et de la
vie cosmique. Tous ces éléments si divers entrent dans
la composition de ces éblouissantes tirades qui, cousues les
unes aux autres — leur décousu est une illusion ! —
constituent le « rôle » de Chklovski.
On a retrouvé dans les papiers de Tynianov le brouillon inachevé
d’un essai sur Chklovski où l’on peut lire ceci :
« Je pense assez souvent à Viktor Chklovski et ce n’est
pas parce que nous sommes liés par l’amitié, dans
le grand sens et même parfois dans le sens hostile de ce mot.
Je pense à lui comme à un écrivain de nouveau type.
Il a des données pour cela. Les phénomènes entièrement
nouveaux, entièrement nus ne survivent pas. Leur destinée
est féconde pour les autres, les autres la dévorent. C’est
ainsi qu’on a dévoré comme un totem Khlebnikov.
Il faut un certain méli-mélo, un fouillis même,
pour ne pas se retrouver en dehors de la littérature, rester
lié à elle. Ensuite peu à peu s’écalent
et tombent les “couleurs anciennes”, les “erreurs”
et apparaît le visage. »
Tynianov, je ne n’ai pas pu le connaître directement, bien
sûr. Seulement par l’intermédiaire de son beau-frère
Kavérine, de Jakobson son ami et de son élève Andronikov.
Tous évoquaient les extraordinaires dons d’imitateur de
Tynianov. Andronikov en avait « hérité » et
à côté de ses travaux d’histoire littéraire
— sur Lermontov en particulier — et de ses récits
quasi policiers sur la recherche d’archives et de documents disparus,
il s’était fait une grande réputation par ses récits
oraux truffés d’imitations, surtout depuis qu’il
se produisait à la télévision. Or un jour qu’Andronikov
était venu à Paris, il a fallu que je traduise une de
ses joyeuses improvisations d’imitateur surdoué et que,
vaille que vaille, je donne à percevoir dans ma traduction, par
la voix, les attitudes, les mimiques, ses imitations. Rude tâche
!
Vladimir Novikov qui a écrit en collaboration avec Véniamine
Kavérine un excellent livre sur Tynianov, Une nouvelle vision,
est tout à fait dans l’esprit de notre trio dans sa «
Lettre à Iouri Tynianov » où il défend brillamment
les idées de son maître et montre qu’elles restent
jusqu’à nos jours les plus efficaces pour l’étude
du mouvement littéraire et l’analyse des textes, tout en
s’en prenant avec une ironie féroce aux théories
structuralistes et post-structuralistes et aux institutions littéraires
en Russie dans les années 90 du siècle passé.
Marc Weinstein — que Novikov évoque et fait parler dans
sa lettre — semble répondre dix ou quinze ans plus tard
à son collègue tynianoviste russe en nous proposant son
étude sur La Mort du Vazir-Moukhtar. Il le fait avec une belle
vivacité de style et audace théorique, n’hésitant
pas à forger de nouveaux termes et concepts (miacroscopique,
sobjectivité…) et se livrant à une analyse à
la fois très vivante et très savante de ce chef-d’œuvre
du roman russe du XXe siècle.
L’œuvre proprement littéraire et plusieurs textes
théoriques de Tynianov et de Chklovski sont traduits en français
et ont trouvé des lecteurs fervents. Il n’en va pas de
même pour Eichenbaum.
Pourtant, dans sa jeunesse, ses poèmes avaient été
remarqués par Goumilev qui avait essayé de le recruter
dans sa phalange des acméistes. Mais Eichenbaum était
allergique au recrutement. Et puis, comme il le notera plus tard : «
J’écrivais des vers pour me familiariser des yeux et des
oreilles avec le langage. […] J’exerçais mes muscles.
Les vers étaient une gymnastique de l’esprit. » Soit.
Il aurait donc écrit des poèmes pour mieux se préparer
à l’analyse des œuvres littéraires. Et ses
études musicales — violon, puis piano — lui auraient
facilité le travail sur son livre La Mélodie du vers,
publié par l’OPOÏAZ en 1922. Il n’en reste pas
moins que pour Eichenbaum, comme pour Chklovski et Tynianov, la relation
entre théorie et création est essentielle.
J’ai fait à l’Institut d’études slaves
des exposés sur « Théorie et création »
chez Tynianov, puis chez Chklovski. L’exposé sur Tynianov
a été publié dans le tome 55, fascicule 3 de la
Revue d’études slaves en 1983. Je m’efforçais
de démontrer que Tynianov instaurait une position nouvelle de
la théorie par rapport à la création, l’une
ne pouvant se passer de l’autre : la théorie a chez lui
un rôle générateur dans la production littéraire,
et la pratique de l’écriture de fiction intervient efficacement
dans les travaux historiques et théoriques. Et j’appuyais
cette argumentation sur une rapide analyse de quelques-unes des œuvres
essentielles de Tynianov.
C’est l’exemple de Tynianov qui a imposé dans la
modernité littéraire ce qu’on a pu appeler la «
fiction théorique » et qui lui a dû une assez vaste
postérité, en Russie, en France et ailleurs, avec des
œuvres telles que celles d’Oljas Souleïmenov, de Jacques
Roubaud, d’Umberto Eco, de Milorad Pavic ou encore le «
roman-reconstruction » de Iouri Lotman sur Karamzine.
J’envisageais de faire une communication, pour le colloque consacré
à Eichenbaum, sur ce même thème « Théorie
et création », en étudiant son livre Mes annales
que j’avais pu lire en bibliothèque. Les circonstances
m’ont empêché de la prononcer. Ce livre très
singulier est construit comme une revue rédigée d’un
bout à l’autre par le même auteur — il en existe
un certain nombre d’exemples en Russie au XVIIIe siècle
— et le terme utilisé pour le titre, Vremennik, est celui-là
même qui définit Poetika comme la revue de l’Institut
d’État d’histoire des arts. Le livre paraît
en 1929 au moment où les Formalistes tentent de réorganiser
leur mouvement et de trouver un second souffle. D’autre part,
cette démarche « archaïsante-novatrice » répond
à une réflexion sur les genres et sur le rôle des
revues littéraires dans le système de la littérature
qui est menée à l’Institut, tout particulièrement
par Tynianov. En écrivant Mes annales, Eichenbaum fait une démonstration,
il construit un objet théorique et littéraire qui constitue
par lui-même un genre nouveau de la littérature de son
temps. Il le fait en se référant à la tradition
du XVIIIe siècle, avec laquelle les Formalistes ont souvent appelé
à renouer, ou plutôt qu’ils ont appelé à
se réapproprier en enjambant le XIXe siècle. Et il le
fait de manière on ne peut plus personnelle. Le livre se divise
en quatre parties indiquées dans le sous-titre : « Littérature
», « Science », « Critique », «
Mélanges » — mais comme le note lui-même Eichenbaum,
mélange au XVIIIe siècle a le sens de billet satirique,
et en effet cette rubrique est sous la plume d’Eichenbaum pleine
d’esprit et de mordant. La rubrique « Littérature
» est sous-titrée « Par les ponts et les avenues
— Extraits d’une autobiographie ». Elle commence —
paradoxalement, en apparence — par le récit pittoresque
de la vie du grand-père de Boris Eichenbaum. Né dans un
shtetl de Galicie dans les dernières années du XVIIIe
siècle, enfant doué et acharné au travail, il apprit
en autodidacte la langue hébraïque, le jeu d’échecs,
les rudiments des mathématiques, les règles de versification
et se rendit célèbre dans le monde des lettrés
juifs en composant un poème intitulé Hakrab (« La
bataille ») dans lequel il décrivait en style épique
une partie d’échecs très précise. C’est
à ce grand-père que Boris Eichenbaum doit son patronyme,
choisi lorsque vers 1818 il fut fait obligation aux juifs de déclarer
un nom de famille, le chêne lui paraissant bien plus noble et
beau que le jaune de son père nommé Gelber. De ce grand-père
lui vient aussi le goût de la poésie.
Il narre avec beaucoup d’humour son enfance provinciale, ses études
abandonnées de médecine — ses deux parents étaient
médecins —, puis de musique et enfin celles de littérature
à la Faculté des Lettres de l’Université
de Saint-Pétersbourg. C’est dans les dernières pages
de cette rubrique qu’il publie un certain nombre de ses poèmes
de jeunesse. Le dernier chapitre se termine sur une sorte de poème
en prose :
La guerre (un mois avant : la mort de ma mère).
La révolution (un mois avant : la mort de mon père).
Octobre 1917.
Le froid, la faim, la mort de mon fils.
La vie auprès d’un poêle de tranchée.
La viande touchée à la Maison des Savants, l’arche
de Noé de la Maison des Écrivains.
Les cabines et les ponts des Éditions d’État, la
maison glacée et noire de l’Institut d’histoire des
arts.
La mort de Blok, la mise à mort de Goumilev.
Viktor Chklovski qui m’a arrêté dans la rue.
Iouri Tynianov dont je me souvenais depuis le séminaire sur Pouchkine.
L’OPOÏAZ.
Ce n’étaient rien que faits inattendus et fortuits de
l’histoire. C’étaient des mouvements musculaires
de l’histoire. C’était la force des éléments.
Le moment était venu de dépenser ses forces.
La deuxième rubrique, « Science », contient le célèbre
texte sur « La vie littéraire ». La troisième,
« Critique », traite de Gogol, Tourgueniev, Nekrassov, Leskov,
Tolstoï et Gorki. La quatrième, « Mélanges
», comporte le texte sur Chklovski que nous avons déjà
mentionné. Le livre se termine sur des « Remarques et réflexions
» d’une ironie percutante et d’un courage remarquable
— 1929 est l’année du grand tournant stalinien !
Qu’on en juge ici par ce paragraphe : « L’écrivain
dans notre actualité est un personnage dans l’ensemble
grotesque. On le lit moins qu’on ne le juge, parce que d’ordinaire
il ne pense pas juste. N’importe quel lecteur lui est supérieur,
ne serait-ce que parce que le lecteur, en tant que citoyen de son métier,
est supposé avoir une idéologie élaborée,
solide et nette. Quant aux auteurs de comptes rendus (de critiques,
il n’y en a pas chez nous, pace qu’il n’y a pas de
différence dans les jugements), il ne vaut pas même la
peine d’en parler : ils sont également supérieurs
et plus importants que n’importe quel écrivain, autant
qu’un juge l’est par rapport à un inculpé.
»
J’ai dans ma bibliothèque un très vieux dictionnaire
en assez mauvais état ; une plume appliquée a indiqué
en belle calligraphie dans l’ancienne orthographe qu’il
s’agit du Dictionnaire russe-français, édition de
Makarov. J’ai possédé aussi, comme d’autres
russisants de ma génération et des générations
précédentes, le grand dictionnaire français-russe
du même Makarov. Jusqu’au jour où on me l’a
emprunté sans retour. L’un et l’autre m’ont
bien servi. J’ignorais tout de leur auteur, j’ignorais qu’Eichenbaum
lui avait consacré un réjouissant roman biographique intitulé
L’Itinéraire vers l’immortalité, Vie et exploits
du noble de Tchoukhloma et lexicographe international Nikolaï Petrovitch
Makarov. Je ne l’ai lu que grâce à la réédition,
soixante-quinze ans après sa première publication, dans
un volume où il côtoie Mes annales (Moscou, 2001). Mais
au fait, j’ai eu tort de parler à l’instant de roman
biographique puisque dans son « Avertissement » Boris Eichenbaum
écrivait : « Ce livre n’est pas un roman sur un grand
homme, n’est pas un portrait psychologique, n’est pas un
roman historique et n’est pas davantage une satire (il y est question
de quelque chose de révolu depuis longtemps), mais plutôt
une caricature historique ou une farce historique. » Eichenbaum
raconte cette « farce historique » sur un ton d’ironie
jubilatoire. La vie de Makarov est une suite d’ambitions démesurées
et de rudes échecs, caractéristiques des nobliaux de province
de l’époque. Échecs lamentables de la carrière
militaire, des spéculations, de la carrière de guitariste,
des tentatives manufacturières, de la recherche de la gloire
littéraire — il se ruine à publier à compte
d’auteur des romans dont pas un exemplaire ne se vend et que la
critique éreinte férocement. La cinquantaine passée,
il entreprend la rédaction de son grand dictionnaire russe-français
et après des mois et des mois d’un travail herculéen
il trouve enfin la voie qui mène à l’immortalité.
Il élabore ensuite son dictionnaire français-russe —
nous sommes en 1869 — qui sera dédié au tsarévitch.
Puis ce furent les dictionnaires abrégés à usage
scolaire, russe-français et russe-allemand. Makarov reçoit
subsides et décorations. Mais il aspire toujours à la
« haute gloire » et en 1874 entreprend d’écrire
une série de pamphlets satiriques. Le premier est contre la Commune
de Paris, avec texte russe et français juxtalinéaire,
plein de furieuses invectives. Le deuxième s’en prend à
Wagner et au wagnérisme. Le troisième aux Proudhon, Ledru-Rollin,
Bebel et autres ennemis de l’ordre social. Mais ces opuscules
ont beau ne coûter que trente kopeks, ils ne trouvent pas d’acheteurs.
Cependant ce travail n’est pas tout à fait vain. Makarov
est prié de se rendre à la fameuse IIIe Section de l’administration
impériale — celle de la police politique. Et il trouve
enfin un emploi digne de lui…
Le livre se lit avec délectation et il est souhaitable que les
lecteurs français puissent un jour s’en régaler,
comme aussi de son autre ouvrage si original et au style si vif et si
plein d’humour : Mes annales. On verrait alors que les trois membres
du trio Chklovski, Tynianov et Eichenbaum ont su chacun à sa
façon réunir dans leur œuvre avec une profonde originalité
théorie, critique, autobiographie, histoire, invention poétique,
innovation formelle et que leur « musique » de l’esprit
est toujours puissamment apte à émouvoir, réjouir,
faire penser et à dispenser au lecteur une irrésistible
impulsion créatrice.
Léon ROBEL