| |
Ecrire l'extrême
Juin-juillet 2006 2006
Ecrire
l'extrême
En quoi les œuvres liées aux crimes de
masse déplacent-elles les catégories esthétiques
existantes ou conduisent-elles à remettre en cause certaines
représentations de l’art ? C’est à ces questions
qu’ont tenté de répondre les participants de ce
numéro d’Europe à partir d’exemples
empruntés à différentes pratiques artistiques et
à différentes périodes de l’Histoire.
Une première particularité de ces œuvres tient à
la place qu’y occupe fréquemment le témoignage.
Tout témoignage ne fait pas œuvre, mais la parole du survivant
ou du témoin est d’un tel poids symbolique qu’elle
s’impose d’elle-même et tend à réaménager,
dans les œuvres où elle figure, l’ensemble de l’espace
esthétique. Tout se passe dès lors comme si la limite
entre témoignage et fiction s’en trouvait modifiée.
Mais cette limite n’est pas la seule à s’estomper.
L’ensemble de la séparation entre les genres, voire entre
les arts, se trouve ici questionné, comme si, aucune des formes
connues n’étant propice à l’expression de
l’extrême, seules les œuvres qui les mettent en crise,
les associent ou encore parviennent à en inventer de nouvelles,
avaient une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire.
Car c’est évidemment de rencontrer plus que d’autres
la question de l’irreprésentable que ces œuvres tirent
une partie de leur spécificité. Non que cette question
ne travaille déjà toute esthétique, mais parce
qu’elle prend ici une sorte d’évidence absolue, et
pour ainsi dire éthique, l’irreprésentable cessant
d’être la limite de la création pour en devenir le
centre ou l’objet.
Irreprésentables de fait, les événements en cause
le sont en effet aussi pour des raisons éthiques auxquelles ces
œuvres se trouvent directement confrontées. Comment tenter
de raconter ou de montrer, sans insulter les victimes ou choquer les
survivants ? L’une des réponses possibles, on le sait,
est le refus de toute représentation directe, choix tenu de manière
exemplaire par Shoah de Claude Lanzmann et suivi ici par certains
créateurs.
Au-delà des frontières entre les genres et de la question
de l’irreprésentable, l’ensemble de la réflexion
sur la littérature et l’art est interrogé par ces
œuvres. Que l’on ait continué à créer
après Auschwitz n’empêche pas la Shoah de travailler
sourdement toute possibilité d’invention en renvoyant l’espace
esthétique à la menace de sa vacuité. Et les grandes
exterminations de la fin du XXe siècle n’ont pas contribué
à rendre plus serein l’espace de la création.
Si les œuvres traitant de l’horreur ne peuvent éviter
la question éthique, il en va d’ailleurs de même,
de façon liée et tout aussi impérative, pour ceux
qui tentent d’en faire un objet de recherche, comme si la réflexion
critique se trouvait modifiée par les œuvres qu’elle
se donne pour objets et prise à son tour dans l’impératif
contradictoire de la nécessité d’écrire et
de son impossibilité.
Question qui porte à la fois sur le droit à parler de
ces œuvres et sur le droit à les réunir. Face à
elles d’abord, le récepteur se sent souvent intimidé,
prêt à élargir la notion d’art par crainte
de n’être pas assez accueillant à la souffrance,
ou craignant à l’inverse de se laisser prendre, derrière
les masques de la bonne conscience, à une jouissance obscure
devant l’absolu de l’horreur.
En tentant par ailleurs de faire voisiner des expériences de
portée différente — dont certaines relèvent
de périodes anciennes —, on court le risque de tout niveler,
de confondre les génocides et les crimes de guerre, ou de donner
l’impression de perdre de vue la spécificité de
la Shoah. Toute comparaison devient vite illégitime, dès
lors que serait seule acceptable la plus grande attention à la
singularité de l’événement.
Faut-il pour autant s’interdire de réfléchir, c’est-à-dire
de mettre ensemble ? Que certaines expériences ne soient pas
comparables et qu’il y ait intérêt à en préserver
l’originalité dans le travail de pensée ne signifie
pas qu’il n’existe pas des points communs — notamment
sous l’angle d’une réflexion sur l’esthétique 1
entre les difficultés à dire ou à suggérer
auxquelles se sont trouvés confrontés les créateurs.
Le principal de ces points communs — et l’ensemble de ce
numéro d’Europe tente de le montrer — est
que la littérature et l’art sont souvent les seuls à
parvenir à prendre en charge, précisément par les
détours inattendus qu’ils ont le pouvoir d’inventer,
des modes de transmission de l’extrême que le seul témoignage,
aussi véridique et douloureux soit-il, se révèle
parfois inapte à assurer.
Le fait d’occuper cette fonction intenable — parler à
la place de ceux qui n’ont plus la parole ou échouent à
se la donner — confère de ce fait à tous les créateurs
ou commentateurs de ces œuvres une responsabilité particulière,
qui rend difficile pour eux d’en rester à une position
de neutralité dans l’examen des responsabilités
politiques et se traduit souvent par des formes d’engagement aux
côtés des victimes.
On serait dès lors tenté de demander à ces œuvres
de ne pas se limiter à l’« après » et
de veiller aussi à l’« avant », en exerçant
une fonction d’alerte. La véritable légitimité
de ce type de travail serait alors moins dans la mémoire qu’il
tente maladroitement de préserver que dans les avertissements
qu’il formule sur les crimes de masse à venir, avertissements
auxquels tout intellectuel devrait, avec ses moyens propres, prendre
sa part 2 .
Pierre BAYARD
1. La prévalence accordée
ici à la réflexion esthétique a conduit à
un classement des textes en fonction des genres, depuis la littérature
jusqu’à la musique, en passant par le théâtre,
la danse, le cinéma, la vidéo et la peinture.
2. Certains de ces textes ont donné lieu à
communication lors des séminaires de deux équipes de recherche
: l’équipe « Recherches sur la pluralité esthétique
», dirigée par Marie-Claire Ropars et Christian Doumet, et
le « Groupe de recherches sur la violence extrême »,
dirigé par Pierre Bayard, Alain Brossat et Jean-Louis Déotte.
Haut de page
|
Numéro disponible à
la vente au prix de 18,50 €
Commander
|