Perspectives
et lignes de fuite
L’Ut pictura poesis ? Tout semble déjà
dit, et l’on vient trop tard… Aussi bien n’en sera-t-il
guère question dans ce dossier. Du moins la célèbre
formule d’Horace sera-t-elle resituée dans le foisonnement
des interrogations multiples que soulèvent les rapports entre
littérature et peinture. Qui songerait aujourd’hui à
les envisager sous le seul angle d’une rivalité —
le fameux paragone classique — ou dans l’optique
d’une simple imitation ? Ce serait porter le même regard
aveugle, penser en termes de substitution ou d’adéquation
ce qui se joue à travers des perspectives, dans d’innombrables
lignes de fuite.
Dans un livre récent 1 , nous avons
tenté d’éclairer la diversité des liaisons
qui s’opèrent à l’horizon de ces deux arts.
Reprenons par le plus connu : le malentendu auquel a donné lieu
la fortune du précepte horacien. Allégué à
contresens par les théoriciens classiques de la peinture (pour
Horace, c’est la poésie qui devait prendre modèle
sur la peinture, et non l’inverse), il servit de caution aux artistes
de la Renaissance et du classicisme qui revendiquaient le statut d’un
« art libéral » (la peinture étant depuis
le Moyen Âge considérée comme un « art mécanique
»). La peinture, alors, se rêve poésie, activité
de l’esprit, création de mondes, et puise ses sujets dans
les textes vénérables, sacrés ou païens
2… Pour trois siècles environ, la peinture se
veut « littéraire ». La « modernité
» picturale en revanche, celle qui pointe avec Manet bien avant
les grandes révolutions esthétiques du XXe siècle,
opérera à l’inverse la déliaison de la peinture
d’avec la littérature : l’abandon des « grands
» sujets permet le retour à la saisie proprement picturale
de l’œuvre, conçue d’abord comme surface et
matière que l’artiste travaille.
Faut-il pour autant dénoncer comme une erreur le parallèle
maintes fois esquissé entre littérature et peinture, et
n’y voir qu’un phénomène historiquement daté
? Que faire alors de Delacroix, de Gustave Moreau, de Chagall, de Picasso
même, qui puisent abondamment dans les textes Et comment comprendre
la fascination de Proust, Éluard, René Char, parmi bien
d’autres, pour l’univers de la peinture ? Quelle place accorder,
en outre, à ces créateurs (Michel-Ange, Blake, Michaux…)
qui furent simultanément écrivains et peintres ? On ne
saurait de toute manière oublier que le parallèle entre
littérature et peinture a été proposé dès
l’Antiquité : on trouve déjà chez Plutarque
l’idée — souvent attribuée à Simonide
— que la peinture est une poésie muette tandis que la poésie
est une peinture parlante.
C’est un fait que l’histoire de la peinture en Occident
s’est largement construite en rapport avec la littérature.
La pensée des théoriciens classiques a bien sûr
repris aux écrivains leurs concepts, et les a transposés
dans l’esthétique picturale. Mais la fascination pour l’univers
du livre (et surtout du Livre par excellence qu’est la Bible)
est bien antérieure ; elle se marque autant dans les retables
médiévaux que dans les tableaux de Rembrandt, où
se découpe bien des fois en premier plan la tranche obscure ou
lumineuse des pages. Et combien de portraits d’écrivains
pourrait-on dénombrer dans nos musées ? L’écriture
même n’échappe pas à un traitement pictural
: des inscriptions placées dans les fonds des tableaux, au Moyen
Âge comme à la Renaissance, jusqu’aux graphismes
parfois sauvages (Basquiat) ou savamment contrôlés (Pierre
Alechinsky) de peintres contemporains, la lettre écrite, inscrite
sur le tableau, devient aliment de la création plastique. Non
pour confondre littérature et peinture, mais bien plutôt
pour aviver leurs différences en faisant valoir leurs séductions
réciproques : les collages cubistes, avec leurs lettres majuscules
imprimées sur papier journal, rejoignent les Calligrammes
d’Apollinaire dans un même rêve — totalement
joué — de fusion impossible.
Littérature et peinture ne peuvent ainsi se rejoindre que comme
deux parallèles (aussi bien les a-t-on appelées «
sœurs » à l’époque classique), en un
point de jonction hypothétique, dont la ligne d’horizon
se dérobe à chaque fois.
Du côté de la littérature, la perspective qu’offre
la peinture a été un stimulant théorique particulièrement
fécond. La littérature a pris l’habitude de se voir
et de se questionner dans le reflet altéré que lui offre
la peinture. N’est-ce pas dans ses Curiosités esthétiques,
et notamment en parlant du « Peintre de la vie moderne »,
que Baudelaire a le mieux mis en lumière un versant essentiel
de sa propre visée ? Pareillement c’est bien souvent ses
propres idées de poétique que Valéry formule en
évoquant Degas 3. Même le roman
se fait parfois, par le biais de la peinture, miroir d’une réflexion
esthétique : dans la Recherche du Temps perdu, la mort de Bergotte
ne livre tout son sens — au-delà de l’anecdote —
qu’en rapport avec le tableau de Vermeer que l’écrivain
vient de voir, et qui rappelle toutes les évocations du peintre
Elstir.
La peinture est encore plus constamment pour les écrivains un
puissant aliment créateur. Comment les genres du portrait, du
paysage, du tableau d’histoire ou de l’allégorie,
n’auraient-ils pas été lointainement aimantés
par leurs doubles picturaux ? Hugo décrivant dans Les Misérables
la bataille de Waterloo compose en peintre, avec les moyens de la langue,
opérant la liaison grâce au registre épique. Et
que dire de l’étrange parenté qui associe l’œuvre
de Michel Leiris — cette écriture qui tente de saisir dans
un vertige une identité fuyante — avec les portraits de
l’écrivain par Francis Bacon : cette tête mobile,
insaisissable, emportée par le mouvement rageur de la brosse…
Au-delà des parentés de genre entre littérature
et peinture se profilent toutes les œuvres dont l’impulsion
est au départ picturale : ces textes qui procèdent d’une
image que l’on veut décrire (comme dans l’antique
pratique de l’ekphrasis, très largement revivifiée
à partir de la Renaissance), les « romans d’artiste
» tels Le Chef-d’œuvre inconnu, Manette Salomon,
ou L’Œuvre ; quant à la « transposition
d’art », où l’écrivain tente de donner
un équivalent du tableau par les moyens de la langue, on sait
quelle fortune elle a connue du XIXe siècle à nos jours.
On se trouve alors dans une marge incertaine où la création
littéraire à partir de la peinture voisine avec la critique
d’art : l’œuvre plastique est tout à la fois
sujet d’écriture, objet de réflexion, et point de
départ pour un usage inédit de la langue… C’est
dans l’affrontement avec l’œuvre peinte — et
sans les béquilles de la conceptualisation, ni les alibis de
l’analyse technique — que l’on voit peut-être
le mieux la fécondité du rapport entre littérature
et peinture. Rendre compte de la parole muette des peintres, une telle
gageure n’est le plus souvent qu’à la portée
des poètes, eux qui explorent la langue aux confins du silence.
On pourrait s’étonner de la permanence du souci pictural
chez les écrivains. Peut-être relève-t-il de quelque
fondement archaïque. Comment, face à une toile, un écrivain
ne serait-il pas saisi par un rapport — qu’on dirait immédiat
— à la densité matérielle du monde, à
la couleur effectivement reçue — vécue — et
non filtrée et assourdie par le système de la langue ?
La peinture est en un sens l’envers de l’écriture,
son double réel, où la lumière n’est pas
dite mais incarnée. Et pourtant le geste d’écrire
n’est pas éloigné du geste du peintre : dans les
deux cas, c’est inscrire, tracer, retrouver mémoire de
l’archaïque pulsion graphique. François Cheng a montré
dans ses ouvrages 4 comment cette liaison
entre la lettre et le trait s’opère, dans la culture chinoise,
par l’instrument même qui sert à écrire et
à dessiner : le pinceau. L’écrivain européen,
pourtant héritier d’une langue qui n’a plus rien
d’idéographique, réactive bien des fois lui aussi
cette liaison primitive : c’est par exemple Hugo jouant poétiquement
avec la valeur figurative des lettres, Apollinaire retrouvant l’antique
tradition des « vers figurés », Claudel composant
ses Idéogrammes occidentaux, toutes tentatives qui,
sous couvert d’un jeu apparemment figuratif, rendent sensible
une gestuelle élémentaire 5.
Cette pratique qui inclut la pulsion, c’est-à-dire le corps
— les typographes ne parlent-ils pas du « corps »
de la lettre, de son « œil », des « jambages
» ? —, rejoint l’acte du peintre jouant sur sa toile
des effets de tracés, de brossage et de touche. Roland Barthes
avait bien senti cette parenté archaïque lorsqu’il
affirmait : « dans l’écriture, mon corps jouit de
tracer, d’inciser rythmiquement une surface vierge 6
».
On l’aura compris : l’ensemble des textes qui composent
ce dossier alimente une réflexion aux multiples facettes. On
pourra, chemin faisant, mesurer combien les perspectives changent d’une
époque à l’autre : de la pratique médiévale
de l’enluminure à la fascination picturale des écrivains
du XVIIIe siècle, jusqu’aux réécritures contemporaines
des Vies de peintres, l’horizon se déplace, et les liaisons
entre littérature et peinture se transforment. On verra aussi
à quel point cette réflexion sollicite tous les paramètres
de la pratique littéraire : données historiques, questions
esthétiques, pratiques d’écriture, enjeux personnels
ou collectifs se croisent et se modifient comme en autant d’anamorphoses.
*
Que soient ici remerciés tous ceux qui ont bien voulu participer
à ce numéro en y apportant leurs compétences.
Ma gratitude va surtout à Jean-Pierre Richard, Gao Xingjian,
et Yves Bonnefoy, pour la bienveillance amicale avec laquelle ils
ont accepté d’éclairer notre réflexion.
Daniel BERGEZ
1. Daniel Bergez, Littérature
et peinture, A. Colin, 2004.
2. Voir sur cette question, R. W. Lee, Ut pictura
poesis. Humanisme et Théorie de la peinture. XVe-XVIIe siècle,
Macula, 1991.
3. Paul Valéry, Degas, Danse, dessin,
Gallimard, « Folio ».
4. Notamment Vide et plein, Le langage pictural
chinois, Seuil, 1979.
5. Claudel affirmait que « la lettre occidentale
est surtout un acte, un geste, un mouvement » (Idéogrammes
occidentaux).
6. Préface à La Civilisation de l’écriture,
Dessain et Tolra, 1976.