Verlaine
Qu’il existe un mythe de Verlaine comme il existe un mythe de
Rimbaud ne fait pas de doute — quel auteur important n’a
pas sa légende dorée ou noire, souriante ou grimaçante,
tricotée avec des vérités et des demi-vérités,
cousue du fil blanc des mensonges et des sottises ? L’image que
l’on se fait aujourd’hui de Verlaine est inséparable
de sa vieillesse, de sa misère, de son alcoolisme, de son homosexualité.
Se greffant sur ces « faits » qui ne semblent requérir
aucun effort de définition, aucune mise en contexte, ce mythe
fait de l’œuvre le parfait reflet de la vie du poète
jusque dans son essor rapide et son lent déclin, le tout assaisonné
d’une cuillerée de symbolisme pour manuels scolaires. La
déchéance de son art témoignerait d’une perte
d’inspiration à prendre dans une acception brutalement
physiologique : le jaillissement se tarirait, ce qui avait pu l’alimenter
(l’alcool, la débauche…) finissant par punir le poète
par où il avait péché. À force de lectures
psychologisantes, mais aussi d’idées — pertinentes,
mais partielles — d’une petite musique, d’une
fadeur de Verlaine, d’une chanson bien douce qui
ne pleure que pour nous plaire, on a oublié le travail du
poète, son rapport d’adaptation rusée mais aussi
de contestation face à la poésie et à la société
de son époque.
UNE POÉSIE RESTREINTE…
PAR LA CRITIQUE
Partant de l’idée d’un
Verlaine auteur de la Chanson d’automne, de Mon rêve
familier ou d’« Il pleure dans mon cœur…
», on a entretenu le portrait d’un poète dépressivement
rêveur, si ouvert aux impressions qu’il ne serait qu’une
feuille d’automne ballottée par les vents, inconsistant
mais capable par cette hypersensibilité d’enregistrer les
émotions les plus délicates, les sensations évanescentes,
jusqu’à ce que le mécanisme corporel ne se détraque
à force d’excès. On n’imagine guère
que ce Verlaine perméable ait pu élaborer des stratégies
d’écriture ; tout se passerait naturellement, rendant futile
l’exploration de ses procédés d’écriture
et du contexte intellectuel de ces textes, qu’il faudrait déguster
en lâchant la bride à sa sensibilité mais en mettant
en veilleuse son entendement. D’où l’irritation que
peuvent susciter des recherches consacrées à la dimension
idéologique de l’œuvre et l’effroi qui affleure
parfois, pour peu que l’on se penche sur la métrique verlainienne,
comme si l’on cherchait à trouver le truc derrière
le tour de magie qui doit rester incompréhensible sous peine
de voir son charme s’évaporer.
Verlaine a lui-même contribué à la fabrication de
cette image, en s’appelant « Pauvre Lelian » dans
Les Poètes maudits, comme en désignant dans les
Poèmes saturniens « en quelque sorte l’œuf
de toute une volée de vers chanteurs, vagues ensemble et définis,
dont je suis peut-être le premier en date oiselier » (OPC
1073)1, mais ce versant en effet capital de sa création (cf.
K. Kurakata) a fini par occulter de larges pans de sa palette créatrice,
au point de lui imputer un coloris unique, stéréotypie
commode qui a entraîné la censure consensuelle de tout
ce qui ne coïncide pas avec cette idée reçue.
Ce n’est pas un fait isolé, loin de là : au XIXe
siècle la sacralisation de la poésie lyrique, chez les
Romantiques comme chez les poètes plus ou moins post-romantiques,
avait pour corollaire la dévalorisation de toute autre catégorie
de poésie (pourtant, la réflexion esthétique de
Verlaine tient bien compte de la littérature d’avant le
Romantisme, cf. G. Peureux). On a condamné l’épopée,
seul Hugo ayant su s’y illustrer avec succès. Il est vrai
que lorsque Verlaine se tourne vers l’épique, c’est
surtout de façon parodique : ainsi dans le Prologue des Poèmes
saturniens où Leconte de Lisle n’a peut-être
pas su décrypter sa propre mise en boîte, ou dans la «
petite épopée » comique du Soldat laboureur
qui tourne en ridicule l’épopée bonapartiste,
ou encore dans la fin de partie satirico-épique qu’est
La Mort de Philippe II (cf. A. Bernadet). Mais Verlaine a aussi
écrit d’assez longs poèmes narratifs et ceux-ci
sont le plus souvent déconsidérés par la critique,
comme tout ce qui relève du théâtre en vers : le
poème verlainien par excellence serait court et doucement, mélancoliquement,
lyrique. La poésie érotique et obscène sera longtemps
refoulée : elle serait obscène, certes, mais sans érotisme…
et sans poésie. Les premières éditions de la Pléiade
ne pouvant présenter Femmes et Hombres, il a fallu attendre 1989
pour que ces recueils soient inclus. Pourtant, Verlaine occupe une place
décisive dans l’histoire de la poésie du «
troisième sexe2 » et il serait
temps que la critique française s’en aperçoive 3.
La verve humoristique du poète a aussi été négligée.
Avec le premier volume de la Correspondance générale
(Fayard, 2005), on peut enfin en apprécier la dimension épistolaire
grâce aux illustrations fournies et à l’annotation
érudite de Michael Pakenham. L’humour épice son
œuvre jusque dans les endroits où l’on s’y attend
(trop) peu : cette « fumée en bouts de cinq » du
Croquis parisien qui a désarçonné en 1866
et qui s’explique par une blague réflexive (les mètres
utilisés sont des décasyllabes césurés 5-5
et des pentasyllabes) ; ces poux qui, s’évadant intertextuellement
de La Légende des siècles, se ruent sur le sang
d’un roi sanguinaire ; cet Amour de L’Amour par terre
qui « Souriait en bandant malignement son arc »,
d’où l’hémistiche « Souriant en bandant
» avant que le complément d’objet direct «
son arc » ne rétablisse un semblant de décence.
Ces astuces apparaissent jusque dans des textes religieux (comme les
Liturgies intimes, cf. S. Dupas) ou tragiques (cette «
vague besogne » libidinale que Verlaine évoque dans le
cycle « Lucien Létinois » d’Amour,
cf. M. Imura, Y. Frémy) : la tristesse verlainienne est parfois
indissociable du souvenir de plaisirs perdus où le goût
du rire resurgit dans la posture énonciative même, l’humour
de la relation au lecteur succédant à l’humour dans
l’amour avec la personne disparue.
La dérision idéologique de Verlaine atteint souvent une
causticité remarquable. Le Verlaine des Invectives,
mais aussi celui des Dédicaces, a le goût de la
caricature, de la parole polémique et de la parodie. Parmi ses
victimes, il faudrait accorder une place de choix à Hugo, que
Verlaine a admiré, mais qu’il a osé critiquer dès
1865 et auquel il allait consacrer des pages mordantes : Mémoires
d’un veuf (cf. L. Quéméner).
L’humour irrigue la langue poétique de Verlaine, dans l’écriture
d’À A. Duvigneaux, trop fougueux adversaire de l’orthographe
phonétique (« E coi vréman, bon Duvignô,
/ Vou zôci dou ke lé zagnô…4
»), dans les frontières de vers comiques d’À
Raoul Ponchon (« Voyez de Banville, et voyez Lecon-/Te de Lisle
» (OPC 560), mais aussi dans les paradoxes pragmatiques de son
Art poétique5. Ces exemples perdent
leur saveur sans leurs contextes de référence. L’Art
poétique lui-même suppose toute une généalogie
d’arts poétiques, tout un héritage de manifestes
de Hugo et de Gautier (cf. O. Bivort), ainsi qu’une lecture passionnelle
du Petit Traité de poésie française de
Banville (cf. J. Bienvenu).
La condamnation habituelle des « vers de circonstance »
de Verlaine et de toute sa poésie la plus enracinée dans
une référentialité contemporaine disqualifiera
Épigrammes, Invectives et Dédicaces,
sans oublier La Bonne Chanson. Certains de ces recueils sont
truffés de noms propres et leur mode d’emploi s’est
perdu. Les allusions des Châtiments sont élucidées
par des éditions en format de poche mais pour Verlaine aucune
recherche équivalente n’a été accomplie.
La politique ne disparaît jamais des recueils de Verlaine. Même
dans La Bonne Chanson, « Les ouvriers allant au club, tout en
fumant / Leur brûle-gueule au nez des agents de police »
(OPC 152) disent la révolte qui ne cesse de couver (autant presque
que le désir), sous la surface d’un discours apparemment
innocent. Verlaine était-il comme on le dit un partisan de l’apolitisme
dans ses Poèmes saturniens ? Qui sont alors ces «
proscrits » qu’il évoque dans Nocturne parisien
et ces Grotesques qui, victimes des Juins (1848…) et
des Décembres (1851…) errent dans les marais d’un
endroit qui ressemble étrangement à une colonie pénitentiaire
(OPC 85 et 68) ? Verlaine n’a jamais accepté de subordonner
l’ensemble de sa vocation poétique à une mission
politique, mais il a récusé aussi les doctrines dépolitisantes
de l’Art pour l’Art. La politique irrigue l’œuvre,
de l’hébertisme et du communalisme des années 1860-1870
à l’idéologie réactionnaire d’après
la conversion. Mais de même que bon nombre de Communards se rallieront
au Boulangisme, Verlaine fera sien un monarchisme caractérisé
par un violent refus de la République bourgeoise 6,
de l’opportunisme de Gambetta, dont le poète avait goûté,
à la fin du Second Empire, les discours républicains pour
l’époque très radicaux. De sorte que dans le poème
de 1874 intitulé plus tard Opportunistes (le mot n’existait
pas encore pour désigner cette stratégie politique de
Gambetta), le poète donne la parole au Père Duchêne
(celui de Vermersch) pour vilipender les « Gambettards »
qui trahissaient la cause communarde « tandis qu’on La confessait
sous / Les balles » (OPC 929).
L’un des poèmes les plus puissants de Parallèlement
est la Ballade de la vie en rouge. Dans ce poème du
désir et de la révolte, la couleur a-t-elle une incidence
politique, comme dans Des morts (« La République,
ils la voulaient terrible et belle, / Rouge et non tricolore »
[OPC 18]) ? Il suffit de lire sa présentation du poème
dans une lettre à Émile Le Brun du 27 février 1887
: « — Ci-joint selon votre trop flatteur vœu une ballade
que complétera une autre sur le thème : On ne fusille
pas de la merde.7 » Le rapport entre
la Ballade de la vie en rouge et la Ballade en l’honneur
de Louise Michel est clair : la révolutionnaire a été
déportée après la Commune, mais Verlaine aussi
a subi les conséquences de son comportement ; il a perdu son
travail et… Leconte de Lisle aurait regretté qu’on
ne l’ait pas fusillé. Ceux qui font de Verlaine un poète
pusillanime ne font pas qu’abonder dans le sens des témoignages
de Mathilde (pas totalement désintéressés…),
ils rendent impensable l’admiration de Rimbaud pour le poète
saturnien et illisible son œuvre8.
Si l’on met souvent en cause la cohérence des idées
politiques de Verlaine, c’est qu’on n’a ni étudié
de près la plupart des textes ouvertement politiques, ni recherché
l’implicite idéologique et référentiel des
autres9 ; parfois, on déclare incohérent
ce qui, simplement, échappe à nos cohérences politiques
actuelles du XXIe siècle. Certes, Verlaine n’a jamais publié
de recueil « entièrement » politique, mais il a songé
à le faire. Pendant cette période (1868-1873 environ),
son volume socialiste Les Vaincus10
était cependant impubliable.
TROP JEUNE ET SURTOUT TROP VIEUX
Dans la Pléiade, les œuvres
poétiques de Verlaine et leurs notices occupent plus de mille
pages. Les seuls recueils que l’on incite généralement
le lecteur à lire intégralement sont Fêtes galantes,
Romances sans paroles et Sagesse. On fournira les
Poèmes saturniens, mais avec un petit clin d’œil pour
prévenir qu’il ne faut pas en surestimer l’intérêt
: « Fêtes galantes, Romances sans paroles, précédé
de Poèmes saturniens » indiquera l’édition
de poche de Jacques Borel et on se complaira dans la détection
d’immaturités poétiques. La Bonne Chanson
? Des mièvreries pour une jeune bourgeoise niaise, pourquoi s’y
attarder ?11 Les Amies ? Une plaquette
qui ne parviendrait même pas à atteindre la salacité
visée. Ne resteraient que quelque 150 pages sur le millier de
départ. On y adjoint d’autres poèmes, mais la seconde
moitié de l’œuvre est bradée et même
une grande partie du second quart : pour Jadis et Naguère,
Amour et Parallèlement, la poignée de
poèmes à laquelle les éditeurs daignent concéder
quelque génie remonte à la période canonique de
création verlainienne (1868-1875). Les notices des éditeurs
se lisent souvent comme de véritables contre-publicités.
Verlaine avait déjà à résister aux attaques
de ceux qui procédaient à l’autopsie prématurée
de sa Muse : « […] Surtout je suis un loup-garou, un ceci,
un cela, mais je ne suis pas un bohème et je n’ai pas
cinquante ans. », écrivait-il12.
À quarante-trois ans, il épinglait moins sa prétendue
lycanthropie qu’une autre « légende » qu’il
jugeait plus dévastatrice : celle qui faisait de lui un vieillard.
La critique ne se lassera pas dans son recyclage de ce motif. Les dessins
et les photographies montrant Verlaine attablé devant l’absinthe,
la plume et l’encrier motivent de complaisantes déductions
: son regard embrumé montrerait ce qu’il fallait prouver,
l’impuissance poétique de celui qui n’était
plus que l’ombre de lui-même. Prenant au sérieux
les protestations de « sincérité » et de spontanéité
du dernier Verlaine, on a parfois tenté de s’en prévaloir
pour remettre en lumière des pans ignorés de l’œuvre13.
Entreprise courageuse, mais Verlaine n’oublia jamais les leçons
de lucidité du rusé doyen de « l’École
Baudelaire » (selon l’expression utilisée avec un
scepticisme appuyé par l’auteur des Fleurs du Mal),
la « naïveté verlainienne » étant sous-tendue
par une rhétorique profonde : « (Recette : la poésie
ne consisterait-elle point par hasard à ne jamais être
dupe et à parfois le paraître ?) » (Pr 608). La critique
a bien voulu se laisser abuser par les protestations de simplicité
du Verlaine des dernières années pour dénier à
l’œuvre toute subtilité, toute sensibilité,
toute intelligence. La facilité, certes, lui est accordée.
Verlaine a-t-il le projet d’un livre intitulé Varia
? La Pléiade n’en tiendra quasiment aucun compte puisque
le projet est… hétérogène, comme si ce titre
n’annonçait pas une recherche programmatique de ce trait.
Du coup, les poèmes qui devaient en faire partie se retrouvent,
avec d’autres textes, dans la rubrique éditoriale des «
Poèmes divers », quel triomphe pour l’homogénéité…
Le volumineux corpus des dernières années ne se trouve
que dans la Pléiade (médiocre, surtout pour les derniers
recueils) et dans l’édition de la collection Bouquins (pour
l’essentiel, une compilation d’informations glanées
dans la Pléiade ou l’édition Garnier). Il est à
craindre que la collection « Livre de poche classique »
ne pousse pas jusqu’à la fin de l’œuvre la série
d’éditions excellentes dont Olivier Bivort a procuré
jusqu’aujourd’hui trois volumes. Peut-être faudrait-il
lancer une anthologie de la poésie du « dernier Verlaine
» pour faire redécouvrir quelques cimes de ce massif ?
MÉTAMORPHOSES DE LA RECHERCHE
Dans les années 1960 et 1970,
Verlaine n’a guère était privilégié
par la recherche. La critique verlainienne d’alors était
dominée par des recherches empiriques éloignées
des préoccupations théoriques de l’époque
; Verlaine ne sera ni l’icône de mai 1968 comme Rimbaud,
ni le terrain des chasse des structuralistes et post-structuralistes
comme Mallarmé ou Ducasse. Verlaine se serait lui-même
condamné en écrivant ces mots inexpiables : « JE
N’AURAI PAS FAIT DE THÉORIE ». Que Verlaine ait été
capable de théoriser, son essai sur Baudelaire le prouve pourtant
et sa répudiation de la théorie est à lire dans
le cadre de ses ironies face aux poètes qui transformaient son
Art poétique — qui « n’est qu’une
chanson, après tout » (Pr 724) — en tables de pierre.
La contribution des chercheurs était importante : des études
exégétiques (O. Nadal, E. Zimmermann), stylistiques (Cl.
Cuénot), intertextuelles (G. Zayed), documentaires et biographiques
(V. P. Underwood, A. Vial, P. Petitfils) et de nouvelles éditions
de l’œuvre poétique (J. Borel, J.-H. Bornecque et
J. Robichez), mais on reconduisait souvent l’idée d’une
œuvre parvenue à son apogée bien avant 1880 ; certains
n’étaient pas loin de sous-entendre que le poète
aurait mieux fait de crever plus tôt. Or le récent renouveau
de la critique verlainienne a ceci peut-être d’étonnant
qu’il a été inauguré par les recherches des
métriciens14. Loin de se limiter
à quelque typologie techniciste des procédés employés,
ces investigations ont permis de repenser les effets de sens engendrés
par ces procédés, les provocations et tous les signaux
destinés à produire chez le lecteur des réactions
affectives (cf. B. de Cornulier). En se fondant sur une approche descriptive,
où la question de la « valeur » de l’œuvre
était au départ mise entre parenthèses, on a pu
montrer que le dernier Verlaine n’a jamais cessé d’évoluer,
qu’il a souvent cherché non pas la facilité, mais
bien la difficulté, la subtilité rythmique et artistique.
De fil en aiguille, on a redécouvert les jungles et savanes de
ce continent inconnu dont on avait tant proclamé l’infécondité.
Certes, le dernier Verlaine a laissé traîner des vers faux,
mais on approuvera d’autant moins les ironies que certains éditeurs
ont prodiguées sur ce point… qu’ils ont ajouté
des vers faux de leur propre crû.
Il y aurait tout un travail à faire sur les arts poétiques
des derniers Verlaine. Mieux encore que ce que dit le poète lorsqu’il
coiffe son chapeau de « critique littéraire », ce
sont ses poèmes portant sur l’art et sur la musique qui
disent sa stratégie, sa manière 15.
La prise en compte limitée de l’œuvre en vers n’est
rien comparée avec le sort réservé aux œuvres
en prose, pour lesquelles on ne dispose que de l’édition
à certains égards défectueuse de la Pléiade.
La critique a boudé ce qu’elle a tenu sans autre forme
de procès pour une production essentiellement alimentaire16.
Pourtant, sans même évoquer des poèmes en prose
mémorables et la richesse des évocations autobiographiques
(cf. J.-L. Steinmetz), que de portraits littéraires acerbement
burinés, que d’indices pour une compréhension de
la poétique verlainienne dont on se prive… On lira ici
« Les Joies de la misère », texte retrouvé
par Michael Pakenham — sans doute le meilleur trouveur
de la recherche verlainienne — qui s’ajoute ainsi aux textes
qu’il a exhumés dans le volume indispensable Nos murailles
littéraires (L’Échoppe, 1997).
La recherche récente a commencé à ouvrir ces chantiers.
Les dernières thèses accordent une large place à
sa prose, à sa correspondance et à l’ensemble de
l’œuvre poétique, tenant compte aussi bien de ses
propriétés formelles que de ses dimensions esthétiques,
éthiques, pragmatiques. Il s’agit bien d’une redécouverte
et on peut espérer qu’elle redonnera à Verlaine
la place qui devrait être la sienne dans l’histoire de la
poésie française.
DUPLEX OU SANS CONSISTANCE ?
Le poète qui s’adresse
à Dieu dans Sagesse est-il le même que
celui qui s’excuse des dimensions de son « membre viril
» (pour parler comme l’argotographe Delvau) dans Triolets
à une vertu pour s’excuser du peu ? L’auteur
de la Ballade de la vie en rouge est-il le même poète
qui préconise dans son Art poétique « la
chanson grise » ? La critique verlainienne s’est attachée
avec obstination à trouver de quoi corroborer le postulat du
poète : « le bonhomme, le monsieur, est toujours le même
au fond » (Pr 719). Car la multiplicité d’images
du sujet poétique ne serait pas tant un trait à mettre
à son actif, que le symptôme d’une incapacité
chronique de se définir avec un minimum de précision ontologique.
L’œuvre même souffrirait de cette indéfinition.
On reproche aux Poèmes saturniens le manque de construction
du recueil… parce qu’on ne l’a pas examiné
de près et parce qu’on prend comme prototype de recueil
des volumes atypiques comme Les Fleurs du Mal ; le livre comporte
pourtant une architecture complexe mais réelle, comme c’est
le cas pour les Romances sans paroles, ainsi que le prouve
ici Christian Hervé. Après le florilège saturnien
de ses premiers textes, Verlaine s’est lancé dans des recueils
(plus ou moins) monothématiques, souvent courts mais d’une
extrême densité. Les Amies, six sonnets saphiques (cf.
M. Robic), Fêtes galantes, La Bonne Chanson,
Romances sans paroles, Sagesse — sans oublier
les recueils-fantômes Les Vaincus et Cellulairement.
Tant de directions divergentes, ce qui a encouragé la critique
à penser que le poète avait une personnalité double,
multiple ou… inexistante. À l’époque, on n’y
a vu que des changements de thème et de stratégie, permettant
à Verlaine de surprendre chaque fois ses lecteurs. Comparant
l’inspiration des Fêtes galantes avec celle du
volume projeté mais avorté Les Vaincus, Vermersch
et Hugo poussaient Verlaine à ne pas rester dans une optique
qui pouvait être récupérée par les tenants
de l’Art pour l’Art et… par le Second Empire, mais
ni l’un ni l’autre n’a conclu à quelque contradiction
du poète. L’auteur des Châtiments pouvait
aussi écrire La Fête chez Thérèse
ou « Demain, dès l’aube… » sans qu’on
le tienne pour un schizophrène.
Après Sagesse, Verlaine a tiré parti de plus
en plus des « contradictions » qu’on lui reprochait,
cultivant son aspect Jekyll catho et Hyde homo, laissant apparaître
jusque dans ses œuvres les plus mystiques la survie de ce «
vieux Moi » auquel la conversion avait prétendument mis
fin. Lorsque Charles Morice a fait de lui un homo duplex, Verlaine
y a vu l’occasion d’entreprendre un joli travail d’autopublicité
et le titre Parallèlement officialisera la méthode.
Dès ses essais de 1865 il avait compris la leçon de provocation
baudelairienne, mais il s’agissait désormais d’une
stratégie constitutive de son avenir d’auteur, scellée
par le décalage entre la bénédiction divine de
Sagesse (1881) et la malédiction sociale des Poètes
maudits (1883-1886).
L’AMOUR, LA MORT
Au lieu d’essayer de définir
l’originalité de Baudelaire en localisant de nouvelles
zones thématiques, comme l’avait fait Sainte-Beuve, Verlaine
a montré qu’il avait trouvé de l’inconnu dans
les territoires millimétriquement cartographiés (supposait-on)
de l’amour. On peut lui adresser le même compliment : Verlaine
était l’un des plus éblouissants poètes d’amour
de son siècle : amour pour la femme, amour pour l’homme,
amour pour Dieu, amour aussi pour l’art et pour ses idéaux.
Mais il fut aussi l’un des grands poètes de la Mort : son
œuvre commence par La Mort, hommage à Hugo dont
l’anti-bonapartisme se lit entre les lignes et la mort inspirera
l’un de ses tout derniers poèmes. C’est d’abord
la mort des autres qui semble préoccuper Verlaine, par pudeur
ou parce que les ombres que projette sur lui l’absence des êtres
aimés ou leur décès ne cesseront de s’épaissir
avec les années. Élisa Dujardin, Lucien Viotti, Lucien
Létinois, mais aussi Arthur Rimbaud. Parmi les causes de ces
morts on trouve, outre la maladie, le suicide, la guerre et l’épisode
de la Commune. Si la violence et la mort jouent un rôle aussi
important dans son œuvre, ce n’est pas uniquement parce que
le poète était un alcoolique comme le veut l’explication
individualisante, mais aussi parce que l’Histoire de l’époque
était une affaire sanglante, comme le dit, prodigieusement, l’un
de ses derniers poèmes :
MORT !
Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.
Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.
Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables
!
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.
Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes
!
Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.
La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce
Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !
Décembre 1895.
Le poème est paru en janvier 1896 dans La Revue rouge ; le 8
janvier, Verlaine est mort. Dira-t-on vraiment que c’en était
depuis longtemps fini de son inspiration ?
Steve MURPHY
1. Dans cet article, les abréviations
(OPC) et (Pr) renvoient aux Œuvres poétiques complètes,
éd. Yves-Gérard Le Dantec et Jacques Borel et aux Œuvres
en prose complètes, éd. Jacques Borel, Gallimard,
« Pléiade », respectivement 1989 et 1972.
2. Verlaine emploie cette expression que l’on
trouve déjà chez Balzac dans une lettre à Rachilde
du 12 nov. 1886 (Correspondance de Paul Verlaine, éd.
Ad. Van Bever, Messein, t. 3, 1929, p. 280).
3. Voir Éric Bordas, « Censure juridique
et littérature homosexuelle », in La Censure,
éd. Jean-Jacques Lefrère et Michel Pierssens, Du Lérot,
2006, p. 107-113 et notre édition de Hombres, Béziers,
H&O Editions, 2005.
4. Voir Arnaud Bernadet, « Grammè
ou phonè ? Un “soné fonétic”
de Verlaine », Revue Verlaine, 10, 2007.
5. L’étude de ces paradoxes a été
lancée par Michel Grimaud, « Art poétique
de Verlaine, ou de la rhétorique du double-jeu », Romances
Notes, 20, 2, hiver 1979-1980.
6. Voir Michelle Fontana, « Voyage en France
par un Français : les errances d’un poète »,
in Verlaine à la loupe, colloque de Cerisy, éd. Jean-Michel
Gouvard et S. Murphy, Champion, 2000.
7. Catalogue de vente Autographes littéraires.
Lettres de peintres et de musiciens, Hôtel Drouot, 4 mars
1986, n° 152.
8. On lira en particulier la préface de Yann
Frémy au volume consacré à Verlaine par la Revue
des Sciences humaines, « Forces de Verlaine »,
à paraître.
9. Ce sujet est cependant abordé avec brio par
Arnaud Bernadet dans un volume de la collection Foliothèque,
à paraître. Voir aussi notre livre Marges du premier
Verlaine, Champion, 2003.
10. Hun-Chil Nicolas a montré l’importance
de ce projet, « Autour de la genèse de Jadis et
Naguère », in Verlaine à la loupe, op.
cit.
11. Vision superficielle contestée avec raison
par Pierre Brunel, « La Bonne Chanson est-elle une mauvaise
chanson ? », L’École des Lettres, n°
spécial Verlaine, 14, juillet 1996.
12. Ed. Van Bever, citée, t. 3, p. 259-263.
13. Charles Ammirati, « La sincérité
chez le dernier Verlaine », in Verlaine à la loupe, op.
cit.
14. Benoît de Cornulier, Théorie du vers.
Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Le Seuil, 1982, Alain Chevrier,
Le Sexe des rimes, Les Belles Lettres, 1996, Jean-Louis Aroui,
Poétique des strophes de Verlaine, Thèse, Paris
VIII, 1996, Jean-Michel Gouvard, Critique du vers, Champion,
2000.
15. En attendant la publication des livres d’Arnaud
Bernadet, nous renvoyons à sa très impressionnante thèse
: « En sourdine, à ma manière ». Pour
une poétique de la voix chez Verlaine, Paris VIII, 2003.
Voir aussi Nicolas Wanlin, Du pittoresque au pictural. Valeurs et
usages des arts dans la poésie française de 1830 à
1872, Paris IV, 2006. Les thèses que préparent Solenn
Dupas et Étienne de Monneron (Rennes 2) privilégient la
production des dernières années.
16. Lucie Quéméner prépare cependant
un travail d’édition critique et commentée des Mémoires
d’un veuf qui devrait contribuer à la remise en évidence
de l’œuvre censément prosaïque de Verlaine.