Entre enquête
et mémoire, un savoir nouveau ?
En gratifiant Hérodote du
titre de « Père de l’Histoire », la tradition
humaniste accomplissait d’un même geste un double partage
: en direction du futur, elle saluait l’émergence d’une
discipline nouvelle, encore embryonnaire certes, mais qui bientôt
trouverait en Thucydide un énergique tuteur ; en direction du
passé, elle rejetait les pratiques mémorielles antérieures,
celle de l’épopée et des premiers auteurs de «
généalogies », dans les limbes incertains du mythique
ou du légendaire.
C’est dire qu’elle accomplissait un acte efficace d’historiopoiésis
(de fabrication de l’histoire), pour emprunter le terme de Claude
Calame, en distinguant de part et d’autre d’un point de
bascule — la diffusion, orale puis écrite, de L’Enquête
(historiê) — un avant d’un après ; mieux encore,
elle accomplissait un acte historiographique, soit d’« histoire
de l’histoire », puisque la discipline se trouvait ainsi
elle-même pourvue d’un monument fondateur et d’un
prestigieux point d’origine, à l’instar des schèmes
de temporalité orientés qu’elle affectionne : Ab
Vrbe condita (« Depuis la fondation de Rome »), l’hégire
ou Jésus-Christ, et déjà les archai (les «
commencements » des Grecs).
Proclamer un acte de naissance permettait donc de disposer d’un
terminus post quem, à partir duquel dérouler jusqu’à
nos jours un progrès ininterrompu. On sait que ce modèle
évolutionniste n’est plus guère de mise depuis l’implosion
des recherches historiques qui s’entêtent à demeurer
plurielles — malgré les efforts répétés,
surtout chez les tenants de la pensée néo-libérale,
pour les réunifier sous les bannières paradoxalement conjointes
du néo-positivisme et de la philosophie idéaliste du sujet.
Le fructueux éclatement de l’Histoire en une multitude
d’histoires (de « nouvelles approches » en «
nouveaux objets ») a sérieusement écorné
l’idéologie essentialiste d’une discipline «
une et indivisible » dont la figure s’était forgée
puis durcie, entre France et Allemagne notamment, quand son élaboration
scientifique cheminait de concert avec le renforcement autiste des États
nations 1 ; il a fait son deuil d’une
improbable synthèse entre de multiples démarches sectorielles
qui ont su intégrer des sujets d’étude inouïs
(les marginaux, la vie quotidienne…) et, corrélativement,
rendu moins étanche la séparation entre ce qui était
reconnu naguère comme « proprement » historique et
les miettes que l’on concédait, avec quelque condescendance,
à d’autres disciplines, moins académiques (la sociologie,
l’anthropologie, l’ethnologie voire la narratologie…).
Le trouble s’accrut lorsque vint s’enter sur ce processus
un questionnement plus aigu des conditions d’énonciation
propres du discours historique, pointant sa dimension fictionnelle —
sinon fictive — et son caractère pragmatique. Coup supplémentaire
porté aux prétentions d’objectivité universalistes
d’une théorie et d’une pratique qui se révélaient
soudain écartelées entre des « régimes d’historicité
» hétérogènes, répondant à
des situations politiques et intellectuelles chaque fois particulières,
avec, au sein même de l’espace circonscrit qui constituait
naguère encore la discipline, des décalages intellectuels,
des sauts et des ruptures non moins significatifs parfois que ceux qui
la séparent d’autres pratiques mémorielles collectives
(traditions poétiques, récits oraux, témoignages…).
De sorte que, un peu ironiquement, l’historisation radicale de
l’histoire, en retournant les outils que la discipline avait forgés
vers ses propres modes de fonctionnement et d’élaboration,
a eu pour conséquence de fragiliser les bases d’un édifice
qu’on avait cru inébranlable.
L’abandon d’une vision téléologique et unifiée
des phénomènes historiques ne pouvait que jeter la suspicion
sur l’origine présumée du processus. Car la conception
qui circulait de la naissance de l’Histoire en Grèce —
l’une des dimensions du fameux miracle, auquel les hellénistes,
y compris les historiens parmi eux, n’ont pas toujours cessé
de croire — émergeant sous sa forme quasi définitive
dès le Ve siècle avant Jésus-Christ, reposait aussi
sur cette vision essentialiste d’une discipline assez homogène
et aux frontières suffisamment fermes pour qu’on pût
dire qu’avant telle date elle n’existait pas encore et qu’ensuite
elle était advenue parmi nous (quitte à admettre, à
la rigueur, un perfectionnement progressif qui ne remettait pas en cause
sa nature fondamentale — à l’instar de celui d’une
plante dont le déploiement est déjà présent
en puissance dans sa graine). Mais dès lors que, par la reconnaissance
de multiples formes et régimes d’historicité, la
nature de l’Histoire se fragmente et se monnaie, se révélant
plus labile et plus fuyante, la question ne saurait plus être
de savoir si « Elle » naît avec Thucydide ou si «
Elle » existait déjà chez Hérodote. Il s’agit
de suivre à la trace l’émergence et la permanence
de procédures intellectuelles diverses, à travers des
types de discours variés, de sorte que l’enquête
sur l’histoire implique de droit une réflexion globale
sur toutes les procédures mémorielles d’une culture,
voire une démarche comparative les mettant en perspective avec
les pratiques d’autres sociétés, de manière
à repérer quelles sont les configurations spécifiques
qui émergent dans les monde grec ou romain (sans préjuger
a priori de leur homogénéité) et qui en font l’originalité.
Pierre Brulé prend le problème à la racine quand
il attire l’attention sur la singularité des représentations
grecques de ce qui semble pourtant à l’observateur occidental
naïf la matière objective et indifférenciée
de l’histoire : le temps…
Ce n’est pas, il va sans dire, renoncer à reconnaître,
dans les modalités de gestion et de compréhension du passé,
des tournants épistémologiques majeurs ou des ruptures
conceptuelles, ni a fortiori dénier la pertinence de la démarche
scientifique et rationnelle, afin de promouvoir, au nom d’un post-modernisme
déjà vieillissant, quelque relativisme à tout crin
qui se rendrait incapable de distinguer l’histoire du roman. À
cet égard le petit texte décapant d’Arnaldo Momigliano
qui inaugure notre recueil constituera, outre un hommage à ce
grand savant, un excellent garde-fou comme le seront, à l’autre
extrémité du numéro, les réflexions de Pierre
Vidal-Naquet sur les mensonges des révisionnistes ou les affabulations
des nationalistes « atlantes ».
Mais la nouvelle donne exclut que nous puissions tenir notre objet pour
déjà constitué et délimité (une liste
d’auteurs — une fois pour toutes épinglés
du titre d’historiens par la tradition scolaire — dont il
suffirait de reparcourir la galerie afin de reconstituer l’évolution
interne d’une discipline). Elle impose au contraire une attention
particulière aux zones frontières, sans négliger
ni les œuvres dont le classement générique est problématique,
ni les échanges entre textes labellisés « historiques
» et textes au premier abord non historiques (« littéraires
», économiques, philosophiques ou autres…), sans
rejeter non plus a priori, à l’intérieur d’écrits
unanimement reconnus comme relevant de l’histoire, les sections
qui dérogent aux principes censés régir la discipline.
L’article de Wolfgang Rösler nous place d’emblée
au cœur de l’ambiguïté, en arguant que la coupure
souvent postulée entre l’œuvre de Thucydide —
se revendiquant comme un ktêma es aiei (un acquis définitif)
confié à l’écriture — et celle d’Hérodote,
relevant encore du monde capricieux et dilettante de l’oralité
parce qu’elle reflèterait la pratique de conférences
adressées à un « public du moment », plus
jouisseur que studieux, pourrait bien en fait partager la carrière
d’Hérodote lui-même, le texte qui nous est parvenu
procédant de la décision délibérée
de coucher par écrit pour la postérité le savoir
accumulé quand, au soir de sa vie, il sent que sa disparition
prochaine menace d’entraîner celle de son œuvre s’il
ne la confie pas à un support pérenne. La modernité
d’Hérodote ressort aussi de la contribution de Reinhold
Bichler, mais ce sont en l’occurrence les principes de l’ethnographe
qui sont mis en exergue, sa finesse d’analyse et son aptitude
à saisir la diversité des cultures sans se laisser enfermer
dans des schémas préconçus, de sorte que l’Enquête
apparaît, pour ses lecteurs d’alors et pour la postérité,
comme un antidote contre l’ethnocentrisme alors même qu’elle
prend pour sujet le grand affrontement entre Grecs et barbares et l’éclatante
victoire de ceux-là sur ceux-ci. En contrepoint, David Bouvier
souligne combien le récit d’Hérodote — jusques
et y compris quand il se démarque avec le plus de vigueur de
la tradition homérique — reste solidaire des savoirs transmis
par la poésie des aèdes : la version qu’il défend
de l’événement fondateur du conflit entre Europe
et Asie — l’enlèvement d’Hélène
— est censée reposer sur une enquête menée
en pays égyptien ; elle n’en coïncide pas moins avec
celle de Stésichore en sa palinodie sinon, peut-être, avec
celle qu’avait déjà choisie Hésiode. D’ailleurs,
comme le montre Claude Calame à propos d’Acousilaos d’Argos,
les « suggrapheis », auteurs de généalogies
ou autres chroniques locales en prose, sont placés sur un pied
d’égalité, tout au long de la culture grecque, avec
les poètes dont ils partagent les questionnements sur les origines
des hommes et du monde et qu’ils côtoient dans les listes
canoniques de « sages ». Les constructions « mythiques
» inspirées des Muses, récits de successions ou
généalogies héroïques, créent de fait,
comme le note aussi Pierre Brulé, des séquences où
se dessinent des temps, des strates, des « passés »,
voire une « histoire » qui contraste et cohabite avec telle
représentation figurée où se côtoient sur
la même image, comme s’ils eussent été contemporains,
plusieurs générations de rois d’Athènes…
À ces connivences entre des formes de traitement du passé
que nous aurions tendance à distinguer sinon à opposer,
fait pendant une autre illusion dont les modernes furent les victimes
consentantes, du temps où ils se fabriquaient l’image rassurante
et confortable d’une « Athènes bourgeoise »
: celle de la transparence ; or l’histoire d’Athènes
sur laquelle nous faisons fonds est très tôt idéologique,
comme le montre Claude Mossé pour l’histoire athénienne
du IVe siècle, qui réécrit les événements
antérieurs — tout spécialement les réformes
politiques de Solon, de Clisthène ou de Périclès
— à l’aune des préoccupations du moment. En
l’occurrence la dimension pragmatique de ces productions doit
impérativement être prise en compte, si l’on veut
éviter de percevoir les événements au travers du
filtre déformant construit par des « modérés
», qu’obnubilait la hantise de voir le dêmos accroître
ses pouvoirs, revendiquer le partage des richesses — voire des
terres — ou l’élargissement du corps civique, ces
« modérés » auxquels s’identifie volontiers
en France le courant dominant de la gent helléniste, trop heureux
de trouver là caution à son propre conservatisme politique…
L’histoire des anciens se construit en outre en un contexte intellectuel
pour lequel la religion polythéiste demeure une grille fondamentale
d’interprétation du monde. Négliger cette dimension
(au prétexte, par exemple, de produire un récit laïcisé,
positif) serait s’interdire tout accès à la compréhension
que les Anciens avaient des événements. Pierre Ellinger
en fait la démonstration en suivant les interventions d’Artémis,
toujours encline à sauver les communautés en leurs périls
les plus extrêmes : la fonction structurante de la divinité
dans les épisodes de « guerres d’extermination »
relève à la fois et indissociablement de la théologie
et de la construction, sous forme narrative, d’une intelligibilité
historique.
Dans une optique analogue, Bernard Mezzadri essaie de décrire
la manière dont les séquences d’un épisode
historique peuvent se bâtir autour des phases d’un rituel
(artémisiaque encore), comme si la même logique implicite
les informait, sans qu’il soit possible de considérer le
récit historique comme un simple décalque étiologique
des gestes cultuels : histoire mythologisante ou mythe historicisé,
l’impossibilité de marquer la solution de continuité
2 ou d’établir une priorité
entre rite et récit fait écho aux remarques de John Scheid
sur la complexe articulation à Rome entre l’événement
et la structure, que le couple flamine-pontife permet d’exprimer
institutionnellement et de gérer au quotidien.
Les réponses de John Scheid permettent cependant aussi de mesurer
la spécificité du monde romain où, selon la thèse
de Georges Dumézil, l’histoire tient lieu de mythologie,
où les dieux du panthéon sont mobilisés pour assurer
ici-bas le développement et l’expansion de l’Urbs,
où les premières « histoires » se confondent
avec les annales rituelles des pontifes. Dominique Buisset explore à
son tour ces confins de la légende et de l’histoire, en
pointant les ambiguïtés du bouclier d’Énée.
L’art poétique de Virgile (riche d’une foisonnante
intertextualité, mais aussi d’une réflexion élaborée
sur sa propre nature) et l’idéologie impériale augustéenne
y fusionnent, comme si l’épopée ne jouait à
éluder le récit historique affleurant que pour mieux écrire,
pragmatiquement, l’histoire au présent.
Aldo Schiavone évoque pour sa part le double lien, politique
et culturel qui unit les Romains aux Grecs ainsi que la spécificité
de son travail historique, tenu de prendre en compte à la fois
les orientations idéologiques de nos sources et leur aspect lacunaire.
Une tâche interminable mais passionnante…
La contribution de Fabio Roscalla prouve à son tour l’opportunité
de brouiller les frontières disciplinaires anachroniques dont
la projection a largement obéré la lecture de Xénophon,
en isolant en deux corpus presque hermétiques, chacun confié
à son équipe de spécialistes, écrits «
historiques » d’un côté, œuvres «
philosophiques » de l’autre ; c’est au contraire en
procédant à un va-et-vient incessant au cœur de ce
work in progress que l’on en peut appréhender la logique,
qui, pour se moquer de nos limites académiques, n’en recèle
pas moins une forte cohérence. Pauline Schmitt récuse
de façon analogue le jugement de valeur qui, chez Plutarque,
distingue les informations historiques « solides » constituant
le bon grain dont le chercheur peut faire son pain, de l’ivraie
des anecdotes, ornement baroque tout juste bon à procurer un
moment de détente ou à refléter un moralisme atemporel
et simpliste ; il appert au contraire que ces micro-récits condensent
en leur trame des fragments d’idéologie ; ils offrent par
conséquent un accès à la société
grecque et à son imaginaire non moins historique que peut l’être
la narration des événements « majeurs », militaires
ou politiques.
Luciano Canfora fait œuvre d’historien et d’historiographe
en même temps que de philologue quand il restitue à Praxiphane
une phrase qui s’est insidieusement glissée dans la tradition
manuscrite du texte de Thucydide. L’opération permet à
la fois de rendre à la pensée de Thucydide toute sa vigueur,
loin des banalisations ultérieures, et d’illustrer la manière
dont le débat se développait dans l’école
d’Aristote, après que le maître eut porté
son célèbre jugement qui, invoquant sa prédilection
pour le particulier au détriment du général, reléguait
l’histoire en tant que mode de connaissance au-dessous de la poésie.
Dans son dialogue philosophique, Praxiphane donnait probablement la
parole à Thucydide rediuiuus, afin qu’il pût répliquer
et défendre la valeur pédagogique de son entreprise.
Plusieurs raisons nous incitent à terminer par l’entretien
avec Pierre Vidal-Naquet : nous en signalerons deux. Tout d’abord,
il illustre à merveille la démarche qui a présidé
à ce recueil et son positionnement frontalier : il n’est
que d’évoquer la figure de Flavius Josèphe, l’historien
« entre deux mondes » qui, plus qu’un auteur parmi
d’autres, constitue le paradigme du statut de l’historien,
forcément décalé — position intermédiaire
sur laquelle Pierre Vidal-Naquet a campé sa vie durant, en faisant
dialoguer histoire ancienne et histoire contemporaine, monde grec et
monde juif, débats scientifiques et combats politiques…
D’autre part les considérations épistémologiques
sur l’« histoire de l’histoire » font écho
à leur manière aux propos d’Arnaldo Momigliano,
rappelant les exigences éthiques qui régissent toute démarche
scientifique, sans les dissocier du plaisir intense de la découverte
(que l’on sent percer aussi dans l’enthousiasme qui anime
la fin du texte de l’historien italien) : derrière le «
plaisir d’un moment » que l’historien sérieux
rejetait dédaigneusement au profit d’un « acquis
pour toujours » se profile un autre plaisir : celui de débusquer
la vérité et de la dire, contre vents et marées.
Voilà une excellente raison, en ces temps de doute épistémologique
et de scepticisme, pour continuer à faire de l’histoire…
Bernard MEZZADRI
1.
On verra sur ce point Marcel Detienne, Comparer l’incomparable,
Paris, Le Seuil, 2000, p. 17-39 (« Si d’aventure un anthropologue
rencontre un historien »).
2. Cette problématique rejoint, comme en un miroir,
nombre des réflexions déployées naguère
dans le numéro Mythe et mythologie dans l’antiquité
gréco-romaine (Europe n° 904-905 ; août-septembre 2004).