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Pier Paolo Pasolini
Mars 2008

 

Présence de Pier Paolo Pasolini

Pasolini nous demeure proche. Sinon, vous n’auriez pas ouvert ce volume.
Il est aussi notre prochain.
L’œuvre, protéiforme et parfois inachevée, avec le trafic immense qui la caractérise, peut certes rendre difficile la reconnaissance de notre semblable. Il y a de quoi se perdre dans le treillage des genres (littéraires, cinématographiques, critiques…) et sous le frayage des intentions (politiques et esthétiques). Soit, pour ne prendre que quelques exemples dans les contributions réunies ici : le langage poétique qui vaut qualification politique des choses, le dialectal contre la langue officielle standardisée, la définition d’un cinéma de poésie au travers même de choix méthodologiques, le pessimisme croissant qui croise celui de l’École de Francfort notamment en considération du triomphe de l’industrie culturelle, la spéculation politique de Calderón qui prend corps théorique dans le Manifeste pour un nouveau théâtre et la fonction assignée au Théâtre de Parole, la recherche de tout ce qui fait trace dans l’affichage extérieur (y compris le visage de l’acteur) pour le prendre dans une conscience critique, etc.
Il y a cette manière déroutante, aussi, chez Pasolini, d’intervenir toujours dans l’interstice, la faille, la béance, par exemple entre monde ancien et société industrielle, matérialisme et sacré, persistance du mythe et conscience révolutionnaire. Sans compter la posture (qu’elle soit impie, corsaire ou luthérienne), la médiatisation narcissique du corps de l’auteur (films, photos, émissions…) qui s’ajointe à une pensée exhibée, le mode opératoire (du simple maniement d’artéfacts aux grandes passions hérétiques) et le gestus (abjuration, œuvres limites telles Salò ou les 120 journées de Sodome et Pétrole) qui mènent au scandale, consubstantiel de toute position sincère, ainsi qu’il est dit dans une correspondance.
Pasolini, donc, nouvel « intempestif » (Nietzsche) accédant consciemment au « stade de la rage 1 », pris dans un « mouvement d’illimitation » (Blanchot) vers un perpétuel dépassement de l’interdit. « Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit “non” […]. Cependant, pour être efficace, le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel », disait-il encore la veille de sa mort 2. « Fructus belli », aurait pu signer Pasolini, comme le fit Sade dans deux de ses lettres…
Comment se reconnaître sous cette littérale extravagance ? Qu’est-ce qui serait à notre image chez l’intellectuel qui met en crise politique, morale, anthropologique ? En quoi s’identifier à « sa rage, sa joie, son “Il faut” parfaitement intraitable » (Lacoue-Labarthe 3) ? C’est que Pasolini nous est proche dans son commerce avec l’intime, l’autobiographique, le secret, le sensuel. Qu’il engage un vécu et que sa poésie enquête sur le réel, disant la blessure, la fragilité, la fêlure de tous. Que, par la réinvention d’un réel qui postule d’un « merveilleux barbare 4 », il partage le lieu commun de la nostalgie, de l’évanouissement de l’ancien monde. Que, si son œuvre prend toutes les formes de l’incivilité et de la surrection, c’est pour s’acharner contre l’impossibilité de changer le monde, sur quoi nous continuons à buter. Que, enfin, par un singulier amour, il nous arrime à sa tribu : « Je ne parviens pas […] à faire de discrimination entre un individu et un autre. […] Toutes les personnes qui sont en face de moi sont presque toujours pour moi des pères et des mères.5 »
En retour, sous leur diversité, les textes ici rassemblés affirment dès lors que, corps et esprit en empathie, être et monde en communion, Pasolini est celui auprès duquel peuvent s’agréger tous ceux qui sont « agités par le cauchemar de l’espérance 6 ».

Xavier DAVERAT

1. « La Rage », in P. P. Pasolini, Poésies, 1943-1970, trad. N. Castagné, Paris, Gallimard, 1990, p. 332.
2. Tuttolibri, La Stampa, 8 novembre 1975.

3. Ph. Lacoue-Labarthe, Pasolini, une improvisation (d’une sainteté), Bordeaux, William Blake & Co., 1995, p. 15.
4. J. Duflot, Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, Paris, Pierre Belfond, 1970, p. 94.
5.Pasolini cinéaste, Paris, Cahiers du cinéma, hors série, 1981, p. 47.
6. P. P. Pasolini, Bête de style, trad. A. Spinette, Arles-Paris, Actes Sud-Papiers, 1990, p. 34.

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,50 €

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