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Ecrivains au Stalag
Avril 2008

 

Stèle pour un soldat méconnu

Il ne fait pas bon avoir été le soldat d’une armée trahie par ses chefs et écrabouillée par un ennemi vindicatif et diabolique. Surtout quand à cette première humiliation — qui vous a valu le mépris ou l’indifférence de vos compatriotes prompts à vous reléguer au rang des andouilles et des pleutres — s’est ajoutée cinq ans plus tard la vexation de vous retrouver sans avoir fait grand-chose pour cela, aux côtés du vainqueur étranger et des Résistants qui vous regardent de travers, visiblement agacés par vos yeux de chien battu revenu de sa petite mort à crédit et d’un ennui pitoyable distillé jour après jour pendant cinquante ou soixante mois. À votre retour, vous avez manifesté quelque réticence à vous enflammer pour ces photos de jupes courtes juchées sur les chars des Libérateurs, tout contre ces bonnes bouilles de yankees casqués qui appréciaient les charmes de la jeune Française comme l’avaient fait leurs homologues allemands pendant le dernier lustre tandis que vous vous morfondiez sur votre châlit parmi l’odeur de pieds, la vocifération des petits chefs et l’horizon barré de votre vie embarbelée. Et vous avez montré quelque embarras en écoutant ceux des maquis quand ils ont commencé à raconter leur combat, et que vous n’avez plus pu ignorer qu’il y avait eu une résistante intérieure, tenace et martyre, celle-là même qu’avaient rejointe vos anciens camarades évadés. Comprenez pourtant que votre haleine d’ex-chéri du Maréchal ait pu incommoder tout le monde. Votre captivité militaire n’a pas eu l’héroïsme tragique qui fut celui des déportés politiques ou des victimes du racisme nazi dans les camps de concentration ou d’extermination. On vous l’a d’ailleurs bien expliqué, et il vous a fallu plus d’une fois raser les murs.
Ces longs mois passés en contrée hostile furent dégradants parce qu’effroyablement médiocres. Ils engendrèrent des livres grisâtres, même si sur la palette de la vie, il est d’infinies nuances entre le gris clair et le gris foncé. Mais soyons justes : sur un terreau pauvrement thématique, conventionnel parfois mais néanmoins authentique dans son désenchantement même, de fortes œuvres virent le jour. Il faut les (re)découvrir avec le pincement au cœur et l’émotion qui conviennent au spectacle du gâchis humain.
Ce numéro d’Europe réunit des auteurs qui depuis longtemps fréquentent ces écrivains du stalag et parlent avec finesse et passion de Georges Hyvernaud, Raymond Guérin, André Frénaud, Claude Simon, Henri Calet, Jacques Perret et de quelques autres. Des panoramas établissent la place de ces livres dans le champ littéraire français et belge. L’exploration des archives conduit à retrouver les témoignages et les textes de Gaston Criel ou Robert Christophe, à lire ou relire ceux de Louis Althusser, Pierre Bost, Roger Ikor, Pierre Unik et de divers anonymes. Un premier recensement des livres du stalag a été engagé, qui enrichit l’ensemble d’une substantielle bibliographie.
Ce sont les vainqueurs et les clercs qui écrivent l’Histoire et son surgeon l’histoire littéraire. Tant pis ! Nous veillerons ici à fuir le pathos formaté qui est de mise aujourd’hui dans les boutiques innombrables du politiquement correct. Qu’on nous permette néanmoins un geste de sympathie pour ces types ordinaires et ces écrivains qui parfois l’étaient moins, pour ces gens qui n’ont pu taire qu’ils l’avaient eu « dans l’cul », comme dit le chant des réfractaires de Rawa-Ruska. Au seuil des nouvelles catastrophes du troisième millénaire, exprimons un peu de fraternité sans gloire à ces « gefangs » depuis longtemps recouverts des cendres froides des sinistres années Quarante.

Michel P. SCHMITT

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,50 €

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