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Les troubadours
Juin-juillet 2008
« CHANTER
NE RAPPORTE RIEN D’AUTRE »
Les troubadours,
de l’espace occitan
à l’espace européen
Le premier mystère des troubadours,
c’est sans doute l’obstination avec laquelle ils hantent
le monde moderne : au lieu de se contenter de se tenir sagement à
leur place, comme leurs confrères trouvères, les poètes
de la France du Nord, bien tranquilles sur le papier glacé des
pages de l’histoire littéraire, les troubadours ne tiennent
pas en place et ne cessent de poser des questions ou de proposer des
solutions qui concernent d’autres âges que le leur : mais
de quel droit empiètent-ils sur la Divine Comédie ? Que
vont-ils donc faire dans le Décaméron ? Pourquoi, lorsque
Aragon réfléchit à la forme d’une poésie
de la résistance va-t-il chercher ses leçons auprès
du maître de Ribérac ? Pourquoi les théoriciens
de la poésie formelle trouvent-ils chez eux leurs meilleurs exemples
? Comment expliquer que tel groupe de rappeurs intègre dans une
de ses chansons une strophe du premier troubadour connu ? En un mot,
pourquoi les troubadours refusent-ils d’être lettre morte
?
Il faut dire que, dès l’origine, ils font figure d’OVNI,
ou mieux encore, d’Objets Poétiques Non Identifiés
: première poésie lyrique en langue vulgaire, c’est-à-dire
dans la langue du peuple, avant donc que Dante l’ait théorisée
avec le « volgare illustre ». Dans des temps où il
n’était bon bec que de latin, où toute culture,
même la plus moderne et même la plus contestataire, ne pouvait
que s’inscrire dans un héritage latin indissolublement
lié à l’Église, ils ont eu l’audace,
qu’ils en aient eu conscience ou non, de laïciser en quelque
sorte la culture, et cette incroyable insolence s’est doublée
de celle de signer parfois leurs œuvres et d’en finir ainsi
avec l’anonymat médiéval des créateurs. Il
faudra attendre encore plus d’un siècle et sans doute une
fabuleuse accumulation de prestige pour que cette littérature
de la voix, ces chansons, reçoivent la consécration de
l’écrit avec la rédaction en Italie de la première
anthologie, de ce que l’usage est de nommer « chansonnier
provençal », en un acte peut-être encore très
audacieux, pour peu qu’on en ait compris alors le symbolisme :
c’était une chose que d’écrire des textes
sur des feuilles volantes ou dans des cahiers « utilitaires »,
c’était presque une prise de position que de consacrer
de grands et riches manuscrits à de la poésie vulgaire.
C’est sans doute ce saut qualitatif de la mise en livre qui nous
donne l’impression que la lyrique occitane n’a jamais connu
qu’un état de perfection, telle Athéna sortant tout
armée de la tête de Zeus pour danser la pyrrhique : évidemment,
les chansonniers recueillent les compositions de troubadours qui leur
sont antérieurs, mais ils ne contiennent ni tous les auteurs
ni toutes les œuvres. Non seulement il existe des bribes d’occitan
dans des textes littéraires qui remontent au Xe siècle,
mais n’est-on pas en droit de supposer l’existence d’une
tradition lyrique antérieure aux troubadours quand on lit «
Hélas, pourquoi ne suis-je épervier ou autour / pour pouvoir
voler auprès d’elle / prendre dans mes bras la noble dame,
/ embrasser sa douce bouche / adoucir et apaiser toute douleur ?1
» De la même façon, on rencontre dans une jarcha
arabe une transcription en cette langue du mot gilós, jaloux,
un terme caractéristique de la fin’amor occitane, ce qui
supposerait que ce topique avait eu le temps de se faire connaître
bien avant la fin du XIe siècle2.
La brume qui dissimule les origines du trobar (mot qui désigne
à la fois l’ensemble de l’œuvre des troubadours
et leur art de la composition) a favorisé bien des supputations
: plongeait-il ses racines dans le folklore, dans une littérature
demeurée orale dont rien n’aurait évidemment survécu
? Aurait-il subi l’influence des lettres arabes à la faveur
des contacts prolongés avec la péninsule ibérique
ou des croisades d’Orient ?
En fait, la poésie des troubadours est une poésie à
la fois courtoise, c’est-à-dire de cour, et savante. Elle
est popularisante et non populaire et, même si les arguments de
la bergère de la pastorèla de Marcabru se fondent volontiers
sur les proverbes et la sagesse des nations, sa dextérité
dans le débat exige de bonnes connaissances rhétoriques
; de la même façon, il faut beaucoup de travail poétique
pour parvenir à la simplicité de certaines albas. J’ai
pu écrire que les troubadours écrivaient dans la langue
du peuple dans la mesure où ils n’écrivaient pas
en latin, mais leur langue était une langue littéraire.
Pour ce qui est des Arabes, il est indéniable que des contacts
se sont produits entre cultures romane et arabe, et l’on sait
que Guilhem d’Aquitaine avait ramené entre autres esclaves
des conteurs et des chanteurs. Au demeurant, on a pu relever des affinités
entre le zadjal arabe et certaines formes strophiques employées
par ce troubadour ou Marcabru, mais comme le fait remarquer Lucia Lazzerini,
si le poète Ibn Guzmán, contemporain de Guilhem, a placé
dans un zadjal un vers en roman comparable au refrain des albas, nous
savons que les moines de Cluny chantaient déjà un refrain
de ce type un siècle plus tôt. En fait, c’est bien
la poésie médio-latine qui se trouve fondamentalement
à l’origine de la lyrique occitane : « ce sont les
innovations pleines de ferveur des Clunisiens qui ont jeté, entre
le Xe et le XIe siècles, les fondements des genres littéraires
romans naissants ».
Comme tous les auteurs qui ont choisi la langue populaire, les troubadours
écrivent en langue romane, en plana lenga romana dit Jaufré
Rudel, et il faudra du temps pour que celle-ci prenne un nom distinctif,
même s’ils avaient bien une conscience linguistique, comme
le comte de Toulouse qui parle dans la Chanson de la Croisade albigeoise
des gens del nostre lengatge. Les Catalans appelleront la langue littéraire
llemosí, peut-être parce que beaucoup des grands troubadours,
de Giraut de Bornelh à Bernart de Ventadorn et Bertran de Born,
étaient originaires du Limousin. Dante distinguera la langue
d’oïl et la langue de si de la langue d’oc (que parlent
les Hispani !). On l’appellera encore provençal et les
savants italiens distinguent volontiers le « provenzale »
(médiéval) de l’« occitano » (moderne).
Le terme plus récent, occitan, nous paraît plus opératoire,
car il permet de distinguer la langue globale des dialectes particuliers.
Comme toutes les langues de cette époque, la langue d’oc
existait à l’état de dialectes qui correspondaient
le plus souvent à des ensembles politiques plus ou moins cohérents
(Provence, Auvergne, Gascogne, Limousin, Dauphiné, Aquitaine)
: les textes qui nous sont parvenus, s’ils n’ignorent pas
les dialectalismes, représentent une koiné, sans qu’on
puisse être certain qu’on le doit aux troubadours eux-mêmes,
soucieux d’être compris dans un plus vaste ensemble linguistique,
ou à des scribes, souvent formés dans des ateliers, qui
suivaient des principes graphiques tirés du latin et atténuaient
les traits dialectaux les plus divergents.
Pour unifier l’ensemble des contributions, il a fallu faire des
choix ; ainsi, en ce qui concerne les noms propres des troubadours,
nous avons pour l’essentiel suivi Martí de Riquer, dont
l’anthologie conserve toujours sa primauté4
; pour le nom des genres littéraires, nous avons voulu conserver
les appellations traditionnelles médiévales tout en évitant
des formes compliquées ou qui risquaient de pousser des non-spécialistes
à une prononciation fausse ; on écrira donc c(h)anson,
tenson, dansa, razon, sirventés, pastorèla... Bien entendu,
les citations, elles, sont données dans la graphie utilisée
par les éditeurs des poètes.
On remarquera que les neuf contributions ici proposées proviennent
d’auteurs de nationalités très diverses : Allemagne,
Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne et Italie. C’est,
d’une certaine façon, dire la place qu’occupent les
troubadours dans la littérature universelle et dans la recherche,
même si cela ne reflète que partiellement l’état
actuel des études occitanes : pauvres, pour le moins, en France,
c’est en Italie qu’elles sont le plus florissantes, selon
une tradition qui commence dès l’Alighieri.
D’abord Magdalena León Gómez présente l’état
matériel des choses, ou ce que nous possédons de la lyrique
occitane, c’est-à-dire les manuscrits. Suivent deux communications
consacrées à ce que les troubadours appelaient le son,
aussi bien la musique, avec une contribution de Margaret Switten, que
la métrique, avec un exposé de Dominique Billy. Ensuite,
viennent des articles qui portent sur les trois ensembles génériques
principaux que distinguent les chansonniers : le genre consacré
à la fin’amor, la canson, présenté par Pierre
Bec ; les pièces d’actualité, le sirventés,
par Stefano Asperti ; les débats, tensons et partimens, par Linda
Paterson. Le dernier groupe d’articles traite des rapports des
troubadours avec d’autres régions que les pays occitans
et dans lesquels ces poètes ont pu exercer une influence plus
ou moins directe : l’Italie avec Edoardo Vallet, la Catalogne
avec Miriam Cabré, la Galice avec Elvira Fidalgo et la cour de
Champagne, avec Angelica Rieger.
Nous espérons que cet ensemble permettra à un public nouveau
de prendre connaissance d’une littérature souvent mésestimée
en son pays lui-même alors qu’on lui fait sa juste place
dans tant d’autres. Nous espérons surtout qu’il donnera
envie à une partie de ce public d’aller plus loin, d’en
savoir davantage. Comme le disait Giraut de Bornelh, le maestre dels
trobadors : « Pourquoi composez-vous si vous ne voulez pas que
sur-le-champ le sache tel ou tel ? Chanter ne rapporte rien d’autre
!5 »
Gérard
GOUIRAN
1. Lucia
Lazzerini, Letteratura medievale in lingua d’oc, Mucchi, Modena,
2001, p. 29.
2. Emilio García
Gómez, Las jarchas romances de la serie árabe en su marco,
Seix Barral, Barcelone 1975, p. 343-344.
4. Martín de Riquer,
Los trovadores. Historia literaria y textos, Planeta, Barcelona, 1975,
3 t.
5. A que trobatz, / si no
vos platz / c’ades o sapchon tal e cal ? / Que chans no port’altre
chaptal (Ibid. t. I, p. 456-457). |
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