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Ossip Mandelstam
Juin-juillet 2009

 

Mouvement-Mandelstam


Disparu en 1938, Ossip Mandelstam aura mis bien du temps à nous revenir. Il revient d’abord par l’étranger, avec la parution en 1967 du premier tome de ses œuvres presque complètes chez l’éditeur états-unien Inter-Language Literary Associates. Il commence à ressusciter chez lui, à Leningrad, en 1973, avec un recueil fort parcellaire — mais c’était mieux que rien —, publié par la célèbre « Bibliothèque du poète ».
Son retour est à présent achevé. Non que toutes les circonstances soient éclaircies ou tous les poèmes — entendus. Mais Mandelstam est simplement devenu nôtre — simplicité inestimable. Les éditions se succèdent, de plus en plus fiables en qualité. Les traducteurs français s’activent, notamment Henri Abril, porteur des quatre volumes bilingues édités par Circé de 1999 à 2003. Et gardons-nous d’oublier les chercheurs qui, au cours de ces vingt dernières années, se sont réunis quatre fois dans de grands symposiums internationaux : à Moscou en 1988, à Moscou-Leningrad en 1991, à Voronej en 1994, à Perm en 2009.
On sait combien les valeurs passées se hiérarchisent selon le présent ; combien les hiérarchies sont mouvantes et, par là-même, peut-être dérisoires. Mais il faut croire que notre époque a besoin de Mandelstam puisqu’elle fait aujourd’hui de lui le sommet russe du XXe siècle poétique. Ses effets de pensée sont tels que la philosophie s’en empare, y compris en France, et que nos amis russes ont éprouvé le besoin de fonder, en janvier 1991, une Société Mandelstam, actuellement hébergée à Moscou par l’Université d’État des Sciences humaines (RGGU). Société que nous voudrions ici remercier pour la richesse de son action : organisation de colloques et d’expositions, constitution et actualisation de bases de données bibliographiques, édition de recueils et de monographies.

*

Lorsque Mandelstam meurt à la fin de 1938, il vient de traverser quinze ans de vexations, d’errances, d’exil, de déportation, de maladie, de traque ouverte ou larvée. Et surtout trente ans de prouesses « poéthiques ». De tout cela, poètes et critiques témoignent ici. Un accent particulier a été mis sur certains lieux de vie : Paris où Mandelstam séjourna dans sa jeunesse, l’Arménie qu’il visita en 1930, terre inspiratrice et passionnément aimée, Voronej enfin où il fut condamné à trois ans de relégation.
Mû par une joie créatrice qui porte le courage à des sommets nouveaux, le poète refuse l’apitoiement. Il fait une œuvre-vie dont le rayonnement est intact aujourd’hui, et peut-être plus intense que jamais. Aussi le présent numéro se tient-il à distance du monument au mort — plutôt désireux de réfracter ce qu’il a reçu : vitalité poétique, affirmation, élan, énergie, puissance des mondes concrets. Angelo Maria Ripellino a raison de parler de cézannisme puisque Mandelstam lui-même disait que la peinture de l’illustre Aixois était « attestée chez un notaire de campagne sur une table de chêne ».
L’attestation n’a pourtant rien du positivisme. Mandelstam est diabolique : il atteste, oui, mais des ombres. Iouri Tynianov l’avait dit en 1924 avec sa pertinence coutumière : « Il y a toujours chez Mandelstam “un lien dérobé”. Il se crée d’un vers à l’autre ; la teinte, la nuance du vers ne se perd pas à chaque vers, elle se renforce dans le vers suivant. […] Les sens qu’il crée ne sont, semble-t-il, que des sens figurés : ils ne peuvent surgir que dans le vers, et seul le vers les rend nécessaires. Mandelstam ne crée pas des mots, mais des ombres de mots. 1 »
L’ombre n’est pas néant. Elle est plus solide que le chêne. Le poète sculpte des ombres profuses, des fluides, des dentelles, des gouffres et des remous, des élévations et des descentes. Et même des concepts « philosophiques » (temps, espace, égalité, travail), dont on dirait que, soudain, on va pouvoir les retourner sur la langue et en palper la saveur. Marier concret et abstrait, travail et jeu, résine et patience, goudron et labeur, invoquer le peuple futur à se rassembler dans la cathédrale des mots — Mandelstam fait sa politique. Politique d’abord linguistique, ce qui est la moindre des choses pour un poète-État-dans-l’État, qui mène des pourparlers avec d’autres États : Khlebnikov, Goumiliov, les théoriciens dits « formalistes »…
Et aussi avec l’État de la peinture française, dont il reçoit bien des élans : non seulement Cézanne, déjà nommé ici, mais encore Matisse, Marquet, Monet, Manet, Van Gogh, Renoir, Pissaro, Gauguin. S’il faut en croire Paul Klee, Feuerbach disait qu’il fallait un siège pour goûter un tableau, pour en pénétrer les mouvements. À sa manière, le présent volume dessine un mouvement-Mandelstam. Prenons un siège et laissons-nous mouvoir.

Marc WEINSTEIN

1. Iouri Tynianov, « L’Intervalle » (1924), traduit du russe par Danielle Zaslavski, Action poétique, n° 63, 1975.

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,50 €

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