Devenirs
de Boris Vian
Il y a cinquante ans disparaissait Boris Vian, d’une mort prématurée
qui devait contribuer à en faire une figure mythique. «
Touche-à-tout de génie », « prince de Saint-Germain-des-Prés
», « enfant terrible des lettres françaises »,
les épithètes quasi homériques ne manquent pas
pour désigner celui qui fut tout à la fois ou tour à
tour ingénieur, trompettiste, chansonnier, pataphysicien, directeur
artistique chez Philips, traducteur de Chandler et de Strindberg, chroniqueur
pour Jazz-Hot ou Les Temps Modernes, amateur de belles
voitures et inventeur de la roue élastique. Introducteur du jazz
et de la science-fiction en France, Vian, qui côtoya Miles Davis,
Jean-Paul Sartre et Juliette Gréco et prêta quelquefois
sa silhouette au cinématographe, écrivit aussi de nombreux
scénarios et « petits spectacles », des arguments
de ballets pour Roland Petit, ou encore un opéra pour Darius
Milhaud. Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage
pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits.
Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre
disparaissait derrière les scandales, celui de la chanson du
Déserteur, interdite d’antenne pour sa teneur violemment
antimilitariste, celui surtout de J’irai cracher sur vos tombes
qui valut notamment à l’auteur d’être traité
d’assassin par procuration à la suite d’un fait divers,
la plainte pour outrage aux bonnes mœurs du même Cartel d’action
sociale et morale qui poursuivit Henry Miller s’aggravant de la
découverte de la mystification : le livre sulfureux n’était
pas une traduction de l’américain mais un faux «
best-seller » fabriqué par Vian en dix jours. On tint apparemment
grief à celui-ci d’avoir trompé son monde et Vernon
Sullivan supplanta son créateur pour la durée de sa courte
vie, jusqu’à ce jour fatal de juin 1959 où Vian
s’éteignit lors de la projection privée du film
tiré de J’irai cracher sur vos tombes, film qu’il
n’aimait pas.
Peut-être en serait-on resté là, le nom de l’écrivain
s’estompant peu à peu des mémoires en même
temps que le Paris des années cinquante auquel il était
étroitement associé, si l’on n’avait redécouvert
et republié ses livres alors méconnus. Selon la prophétie
de Raymond Queneau, Boris Vian devait devenir Boris Vian. Par la volonté
des proches et grâce au travail des éditeurs, la réception
de l’œuvre bascule en effet dans les années qui suivent
la mort de l’écrivain, et avec 68 c’est une véritable
frénésie, toute une jeunesse contestataire se reconnaît
dans ces œuvres insolites réchappées du pilon, le
succès s’accompagnant de plusieurs publications critiques
qui contribuent à la consécration1.
Voici maintenant plus de trois décennies que s’est tenu
le colloque de Cerisy, saluant le spectaculaire regain de popularité
d’une œuvre qui semblait alors en passe de s’inscrire
au panthéon des classiques après n’avoir connu que
peu de succès auprès de ses contemporains. Cette popularité
ne s’est pas démentie depuis : outre la publication des
œuvres complètes2, le tournant du siècle a vu la
parution de nombreuses rééditions et de plusieurs ouvrages
critiques, les pièces de l’auteur sont régulièrement
montées, et l’on reprend volontiers ses chansons. Vian,
dont le nom orne le fronton de maints lieux culturels, est omniprésent,
le cinquantenaire de sa disparition le confirme, qui voit se multiplier
publications, disques, spectacles, émissions radiophoniques et
télévisuelles diverses et manifestations en tous genres.
À l’heure où se prépare l’édition
des Œuvres romanesques dans la Pléiade, Boris Vian
est-il pour autant devenu un classique ?3
S’il est régulièrement enseigné, il semble
qu’on le considère surtout comme un écrivain pour
adolescents. Aujourd’hui on apprend Le Déserteur
et Le Temps de vivre à l’école et on y
lit L’Écume des jours, mais l’auteur n’est
guère représenté à l’université
— malgré quelques thèses en cours —, et l’on
peut s’interroger sur ce hiatus entre la place qu’il continue
d’occuper dans le paysage littéraire français et
le faible crédit dont il jouit apparemment dans le champ universitaire4.
En écho à la légèreté de certains
textes, les suffrages de la jeunesse et la très vaste audience
de l’œuvre sont sans doute responsables d’une réputation
de facilité qui l’a paradoxalement desservie. Si elle a
pu acquérir la dimension universelle qui fait le classique c’est,
semble-t-il, au prix d’une simplification qui, en réduisant
son étrangeté, a altéré sa résonance,
élargissant son public de prédilection en même temps
qu’elle rebutait la part du lectorat la plus exigeante. À
cela s’ajoute au moins une raison obvie : si on ne prend pas Vian
au sérieux, c’est qu’il ne l’était guère,
sérieux — nonobstant le fait que l’un et l’autre
s’équivalent d’un point de vue pataphysique. Ce constat
met en lumière un phénomène qui explique peut-être
de manière plus essentielle le hiatus observé : la personnalité
de l’écrivain tend à toujours prendre le pas sur
l’œuvre dans sa réception, l’accusation de dilettantisme
constituant d’ailleurs un motif supplémentaire de marginalisation.
Bien souvent la critique vianienne prend Les Vies parallèles
de Boris Vian pour matrice, malgré l’exhortation qui
était déjà pourtant celle de Noël Arnaud en
1976 à renouveler l’approche. Les livres consacrés
à Vian s’intéressent pour la plupart à son
parcours singulier plutôt qu’à ses écrits
et l’on demeure globalement plus soucieux d’expliquer l’homme
par l’œuvre, ou l’inverse, que d’étudier
les textes.
Mais ce n’est pas tout : l’œuvre désinvolte
était aussi en porte-à-faux avec son temps. Dans le sillage
du surréalisme et en avance sur le Nouveau Roman (rappelons que
les éditions de Minuit rééditent L’Automne
à Pékin sous l’impulsion d’Alain Robbe-Grillet
en 1956), en rupture avec l’existentialisme comme en marge du
théâtre de l’absurde, elle arrivait toujours au moment
inopportun, essuyant tantôt l’indifférence tantôt
la condescendance d’une critique somme toute peu encline à
la considérer pour elle-même, la complexité de son
histoire éditoriale et les frasques sullivanesques brouillant
la réception, l’auteur ne faisant au demeurant guère
d’effort pour y remédier (« Critiques vous êtes
des veaux ! » écrit-il dans la postface aux Morts ont
tous la même peau). Quant à la conjonction qui en
a fait la référence d’une jeunesse révoltée,
elle s’est dissipée au passage de la récupération
par l’institution scolaire, dans laquelle l’œuvre a
perdu son prestige subversif au point de faire concurrence au Petit
Prince. Mais que les histoires littéraires récentes puissent
rapprocher Vian de Gracq, en sa qualité de marginal rénovateur
du roman, ou des Oulipiens, pour ses expérimentations ludiques,
est aussi significatif du fait qu’il n’était pourtant
pas possible de se débarrasser de lui à si bon compte.
C’est cet écheveau que le présent dossier voudrait
contribuer à démêler. Si l’atopie soigneusement
cultivée du personnage fascine, s’il est indispensable
d’en tenir compte pour comprendre de quoi elle procède
comme pour comprendre l’œuvre elle-même, celle de sa
production littéraire réclame qu’on s’y intéresse
davantage. La pratique ironique du genre qui la caractérise,
sa dimension intertextuelle, le monde parallèle qu’elle
édifie de livre en livre, ses jeux de langage mêmes, nécessitent
en particulier d’être reconsidérés dans cette
perspective. Le cas Boris Vian n’est peut-être pas tant
celui de l’homme-orchestre que de l’œuvre rétive
à la catégorie ; troquer l’interprétation
biographique contre une approche poétique et interroger la place
de l’œuvre dans son époque comme dans la tradition
constitue dès lors le moyen non seulement de rendre compte de
son incongruité, mais encore de considérer ce qu’elle
peut nous apprendre plus généralement quant à ces
problématiques, à travers le dialogue qu’elle entretient
ce faisant avec d’autres. Autant de raisons qui, à la faveur
de cet anniversaire, incitent à relire Vian aujourd’hui5.
Audrey CAMUS
1. Les numéros spéciaux
des revues Bizarre et Obliques après le Dossier
12 du Collège de ’Pataphysique ; les ouvrages de Michel
Rybalka, Noël Arnaud ou Henri Baudin notamment.
2. Œuvres complètes / Boris
Vian ; édition publiée sous l’autorité
d’Ursula Vian Kübler ; sous la direction de Gilbert Pestureau
; préface de Noël Arnaud ; édition établie
et présentée par Gilbert Pestureau et Marc Lapprand ;
documentation et archives, Nicole Bertolt, Paris : Fayard, 1999-2003,
15 tomes. Cette édition a été choisie pour référence
des articles de ce dossier, elle y est désignée par la
mention ŒC, suivie du numéro du tome cité en chiffres
romains.
3. Michel Fauré, analysant
la réception de l’œuvre vianesque dans son livre Les
Vies posthumes de Boris Vian (10/18), et observant les premiers
signes de la consécration, posait la question dès 1975.
Il décelait déjà l’influence néfaste
de ce qu’il appelait la « légende bicéphale
Saint-Germain-des-Prés / Vernon Sullivan » et évoquait
d’autre part la possibilité d’un « endormissement
» de l’œuvre ainsi institutionnalisée.
4. Pour la recherche
diffusée en France, font notamment exception les travaux de Marc
Lapprand, directeur de l’édition des Œuvres romanesques
dans la Pléiade et organisateur du colloque Vian-Queneau-Prévert
de 1992, également auteur de plusieurs monographies consacrées
à Vian, et ceux d’Alistair Rolls, en particulier son livre
paru en 1999 aux éditions Rodopi, intitulé The Flight
of the Angels, Intertextuality in four novels by Boris Vian.
5. Un colloque consacré
à l’auteur s’est tenu en Sorbonne les 18 et 19 juin
2007 dans le cadre des activités du Centre d’Études
sur le Roman des Années Cinquante au Contemporain de Paris III,
qui cherchait à rendre compte du « cas Vian ». Ce
dossier reprend certaines des réflexions qui y ont été
menées et les prolonge. Je tiens à remercier tous ceux
qui, de diverses façons, ont contribué à la réalisation
de l’un ou l’autre projets, notamment le CERACC et son directeur
Marc Dambre, la Fond’action Boris Vian et le Collège de
’Pataphysique, mais aussi Bernard Alazet, Dominique Simon, Nicole
Bertolt et Rémy Bellenger.