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Nicolas Bouvier - Kenneth White
Juin-Juillet 2010

 

La forme immergée de l’iceberg

Peu d’écrivains peuvent se targuer de susciter aussi souvent et aussi facilement des formules suggestives, que ce soit pour évoquer leur personne ou pour parler de leurs œuvres. On dirait, dès qu’il est question de lui, que le langage critique entre dans une sorte de printemps, tellement il apparaît propice à la floraison d’énoncés aphoristiques, de devises, d’expressions quasi proverbiales. « Galet dans le torrent du monde », « œil qui écrit », « poussière du monde », « vapeur blanche du soleil », « vent des routes », les quatre règnes et les quatre éléments fournissent aux commentateurs une combinatoire dont ils ne se privent pas. Comme si, pour aborder Nicolas Bouvier et en rendre compte de manière satisfaisante, il fallait quitter le terrain de l’étude et de l’argumentation, et solliciter le registre de l’image poétique — fait pour le moins paradoxal, s’agissant d’un auteur dont le projet déclaré est de ne s’en remettre qu’au monde réel et à sa référentialité.
La profusion de métaphores et de slogans qui rend le cas de Bouvier si singulier a sans doute partie liée avec le statut de ses écrits, et avec sa trajectoire dans le champ littéraire francophone. Des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980, Nicolas Bouvier était pour ainsi dire inconnu, non seulement du grand public, mais aussi des spécialistes, en dehors du cadre restreint de la Suisse romande où il a eu, dès ses débuts, des lecteurs inconditionnels, et où la qualité de son œuvre a d’emblée été reconnue. Au fil des années 1990, grâce à une série de rééditions venues à point nommé, à un moment où l’engouement pour le récit de voyage était particulièrement vif, l’écrivain genevois est devenu en France un auteur à la mode : invité, sollicité, sélectionné, interrogé, Bouvier a été « découvert », avec plusieurs lustres de retard, et à l’heure où, fatigué et bientôt malade, il avait déjà mis le point final à son œuvre. Après sa disparition, en 1998, la vague de célébration, loin de cesser, s’est encore amplifiée, comme en témoigne une impressionnante moisson d’opuscules, d’albums, de films, de disques, d’expositions. La reprise de la presque totalité de sa production dans la collection « Quarto » des Éditions Gallimard, puis la biographie signée par François Laut ont été à la fois les emblèmes de cette consécration tardive, et les points culminants d’un succès médiatique et de vente qui a achevé de couronner, en la personne de Bouvier, l’auteur d’origine suisse le plus lu des cinquante dernières années.
Point de purgatoire, donc, mais plutôt une assomption, dans laquelle l’exercice d’admiration prend le pas sur l’analyse — non sans excès, parfois, et avec toutes les approximations, voire les malentendus, qui émaillent la réception française d’auteurs suisses, pour cause d’ignorance du contexte dans lequel — c’est bien le cas de Bouvier — une œuvre a vu le jour et s’est déployée jusqu’à sa maturité. Au décalage de reconnaissance — « classique » en Suisse, révélation en France — s’ajoute ainsi un deuxième : écrivain comblé d’hommages, Bouvier est encore relativement peu présent dans le domaine critique et académique. Ce retard s’explique par la rapidité de son ascension, mais aussi par la difficulté que posent au commentateur des textes au sein desquels l’auteur donne régulièrement des clés de lecture, notamment lorsqu’il explicite sa conception du voyage : dès lors, de nombreuses « lectures » de Bouvier finissent par s’apparenter à une manière de paraphrase améliorée, comme si, presque par définition, les récits du Genevois se suffisaient à eux-mêmes. L’habileté rhétorique et stylistique de Bouvier se mue ainsi (encore un paradoxe de cette écriture « transparente ») en un écran qui rend plus ardue toute démarche interprétative. Sans aller jusqu’à prétendre que la réception de Bouvier en est encore à ses premiers balbutiements, on ne peut que constater que, mesurée à l’aune de la diffusion des écrits, elle est assez pauvre. C’est dire que ce cahier d’Europe s’imposait. Nous l’avons conçu en trois temps complémentaires.
En premier lieu, nous voulions faire entendre la voix de Bouvier lui-même, en proposant des textes inédits. Entreprise qui n’est pas des plus simples : écrivain de la reprise et plutôt parcimonieux, travaillant souvent le même motif, le recyclant d’article en chronique, Bouvier n’a pas laissé de chantier majeur ouvert, et la plupart des (courts) récits achevés retrouvés après son décès ont déjà fait la joie de quelques éditeurs. Le fonds Nicolas Bouvier, conservé à la Bibliothèque de Genève, ne recèle pas de manuscrits d’envergure à offrir aux amateurs. En revanche, la part documentaire — lettres et carnets, mais aussi articles rédigés pour la presse, ou contributions de circonstance — y est importante. Elle permet de lever le voile sur des éléments biographiques peu connus, comme sur la gestation des œuvres que nous connaissons, dont les archives gardent l’impulsion et la trace. La correspondance avec Thierry Vernet, en particulier, à l’édition de laquelle nous travaillons actuellement, est non seulement une mine de renseignements factuels, mais aussi une voie d’accès hors pair aux coulisses de L’Usage du monde, et le lieu de la première cristallisation des impressions et des expériences qui ressurgiront dans Chronique japonaise et dans Le Poisson-Scorpion. C’est donc autour de deux lettres à Vernet que nous avons choisi d’organiser le dossier d’inédits — en nous réservant le plaisir d’un clin d’œil fait par un auteur encore plus « réactif » au sujet du… politiquement correct. Dans un cas comme dans l’autre, on rencontre un Bouvier plus « quotidien », toujours drôle, mais recourant à une langue moins policée, et usant moins de la litote que dans les textes destinés à la publication.
Les écrivains sont nombreux à professer leur admiration pour Bouvier. Dans une partie de ce cahier, nous en avons convié quelques-uns, français et suisses : chacun à leur façon, ils nous disent en quoi et comment son œuvre constitue pour eux un point de repère ou une référence. Par-delà l’éloge ou la vénération, c’est le parcours, souterrain ou manifeste, d’un ton, d’un style, d’une vision, au sein de la littérature contemporaine, qui se dessine dans ces échos et ces évocations.
Des études et des lectures, enfin, suggèrent de nouvelles approches : que ce soit par le corpus sélectionné, par les thématiques abordées ou par les méthodes employées, les articles que nous avons réunis démontrent à quel point les écrits de Bouvier sont un terrain d’enquête fécond. Nous sommes persuadés que ce n’est là qu’un coup d’envoi, et que les prochaines années verront s’étoffer et s’enrichir la bibliographie critique de notre auteur. Notre vœu ? Que cet ensemble soit un encouragement à l’opération de décryptage à laquelle Bouvier lui-même nous incite à la dernière page de Routes et Déroutes : « Il y a beaucoup de non-dit dans ce que j’écris et je cherche à faire en sorte que la partie émergeante de l’iceberg permette de deviner la partie immergée »…
Avant de nous éclipser pour laisser la place à l’écrivain, nous tenons à remercier ceux qui nous ont facilité la tâche et qui, par leur accueil et leur disponibilité, ont rendu possible la réalisation de cette livraison, en la soutenant et en autorisant la publication de textes de Nicolas Bouvier inédits ou non repris : Éliane Bouvier et le Département des manuscrits de la Bibliothèque de Genève.

Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,50 €

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