La forme immergée
de l’iceberg
Peu d’écrivains peuvent
se targuer de susciter aussi souvent et aussi facilement des formules
suggestives, que ce soit pour évoquer leur personne ou pour parler
de leurs œuvres. On dirait, dès qu’il est question
de lui, que le langage critique entre dans une sorte de printemps, tellement
il apparaît propice à la floraison d’énoncés
aphoristiques, de devises, d’expressions quasi proverbiales. « Galet
dans le torrent du monde », « œil qui écrit »,
« poussière du monde », « vapeur
blanche du soleil », « vent des routes »,
les quatre règnes et les quatre éléments fournissent
aux commentateurs une combinatoire dont ils ne se privent pas. Comme
si, pour aborder Nicolas Bouvier et en rendre compte de manière
satisfaisante, il fallait quitter le terrain de l’étude
et de l’argumentation, et solliciter le registre de l’image
poétique — fait pour le moins paradoxal, s’agissant
d’un auteur dont le projet déclaré est de ne s’en
remettre qu’au monde réel et à sa référentialité.
La profusion de métaphores et de slogans qui rend le cas de Bouvier
si singulier a sans doute partie liée avec le statut de ses écrits,
et avec sa trajectoire dans le champ littéraire francophone.
Des années 1960 jusqu’à la fin des années
1980, Nicolas Bouvier était pour ainsi dire inconnu, non seulement
du grand public, mais aussi des spécialistes, en dehors du cadre
restreint de la Suisse romande où il a eu, dès ses débuts,
des lecteurs inconditionnels, et où la qualité de son
œuvre a d’emblée été reconnue. Au fil
des années 1990, grâce à une série de rééditions
venues à point nommé, à un moment où l’engouement
pour le récit de voyage était particulièrement
vif, l’écrivain genevois est devenu en France un auteur
à la mode : invité, sollicité, sélectionné,
interrogé, Bouvier a été « découvert »,
avec plusieurs lustres de retard, et à l’heure où,
fatigué et bientôt malade, il avait déjà
mis le point final à son œuvre. Après sa disparition,
en 1998, la vague de célébration, loin de cesser, s’est
encore amplifiée, comme en témoigne une impressionnante
moisson d’opuscules, d’albums, de films, de disques, d’expositions.
La reprise de la presque totalité de sa production dans la collection
« Quarto » des Éditions Gallimard, puis
la biographie signée par François Laut ont été
à la fois les emblèmes de cette consécration tardive,
et les points culminants d’un succès médiatique
et de vente qui a achevé de couronner, en la personne de Bouvier,
l’auteur d’origine suisse le plus lu des cinquante dernières
années.
Point de purgatoire, donc, mais plutôt une assomption, dans laquelle
l’exercice d’admiration prend le pas sur l’analyse
— non sans excès, parfois, et avec toutes les approximations,
voire les malentendus, qui émaillent la réception française
d’auteurs suisses, pour cause d’ignorance du contexte dans
lequel — c’est bien le cas de Bouvier — une œuvre
a vu le jour et s’est déployée jusqu’à
sa maturité. Au décalage de reconnaissance — « classique »
en Suisse, révélation en France — s’ajoute
ainsi un deuxième : écrivain comblé d’hommages,
Bouvier est encore relativement peu présent dans le domaine critique
et académique. Ce retard s’explique par la rapidité
de son ascension, mais aussi par la difficulté que posent au
commentateur des textes au sein desquels l’auteur donne régulièrement
des clés de lecture, notamment lorsqu’il explicite sa conception
du voyage : dès lors, de nombreuses « lectures »
de Bouvier finissent par s’apparenter à une manière
de paraphrase améliorée, comme si, presque par définition,
les récits du Genevois se suffisaient à eux-mêmes.
L’habileté rhétorique et stylistique de Bouvier
se mue ainsi (encore un paradoxe de cette écriture « transparente »)
en un écran qui rend plus ardue toute démarche interprétative.
Sans aller jusqu’à prétendre que la réception
de Bouvier en est encore à ses premiers balbutiements, on ne
peut que constater que, mesurée à l’aune de la diffusion
des écrits, elle est assez pauvre. C’est dire que ce cahier
d’Europe s’imposait. Nous l’avons conçu en
trois temps complémentaires.
En premier lieu, nous voulions faire entendre la voix de Bouvier lui-même,
en proposant des textes inédits. Entreprise qui n’est pas
des plus simples : écrivain de la reprise et plutôt
parcimonieux, travaillant souvent le même motif, le recyclant
d’article en chronique, Bouvier n’a pas laissé de
chantier majeur ouvert, et la plupart des (courts) récits achevés
retrouvés après son décès ont déjà
fait la joie de quelques éditeurs. Le fonds Nicolas Bouvier,
conservé à la Bibliothèque de Genève, ne
recèle pas de manuscrits d’envergure à offrir aux
amateurs. En revanche, la part documentaire — lettres et carnets,
mais aussi articles rédigés pour la presse, ou contributions
de circonstance — y est importante. Elle permet de lever le voile
sur des éléments biographiques peu connus, comme sur la
gestation des œuvres que nous connaissons, dont les archives gardent
l’impulsion et la trace. La correspondance avec Thierry Vernet,
en particulier, à l’édition de laquelle nous travaillons
actuellement, est non seulement une mine de renseignements factuels,
mais aussi une voie d’accès hors pair aux coulisses de
L’Usage du monde, et le lieu de la première cristallisation
des impressions et des expériences qui ressurgiront dans Chronique
japonaise et dans Le Poisson-Scorpion. C’est donc autour de deux
lettres à Vernet que nous avons choisi d’organiser le dossier
d’inédits — en nous réservant le plaisir d’un
clin d’œil fait par un auteur encore plus « réactif »
au sujet du… politiquement correct. Dans un cas comme dans l’autre,
on rencontre un Bouvier plus « quotidien », toujours
drôle, mais recourant à une langue moins policée,
et usant moins de la litote que dans les textes destinés à
la publication.
Les écrivains sont nombreux à professer leur admiration
pour Bouvier. Dans une partie de ce cahier, nous en avons convié
quelques-uns, français et suisses : chacun à leur
façon, ils nous disent en quoi et comment son œuvre constitue
pour eux un point de repère ou une référence. Par-delà
l’éloge ou la vénération, c’est le
parcours, souterrain ou manifeste, d’un ton, d’un style,
d’une vision, au sein de la littérature contemporaine,
qui se dessine dans ces échos et ces évocations.
Des études et des lectures, enfin, suggèrent de nouvelles
approches : que ce soit par le corpus sélectionné,
par les thématiques abordées ou par les méthodes
employées, les articles que nous avons réunis démontrent
à quel point les écrits de Bouvier sont un terrain d’enquête
fécond. Nous sommes persuadés que ce n’est là
qu’un coup d’envoi, et que les prochaines années
verront s’étoffer et s’enrichir la bibliographie
critique de notre auteur. Notre vœu ? Que cet ensemble soit
un encouragement à l’opération de décryptage
à laquelle Bouvier lui-même nous incite à la dernière
page de Routes et Déroutes : « Il y a beaucoup
de non-dit dans ce que j’écris et je cherche à faire
en sorte que la partie émergeante de l’iceberg permette
de deviner la partie immergée »…
Avant de nous éclipser pour laisser la place à l’écrivain,
nous tenons à remercier ceux qui nous ont facilité la
tâche et qui, par leur accueil et leur disponibilité, ont
rendu possible la réalisation de cette livraison, en la soutenant
et en autorisant la publication de textes de Nicolas Bouvier inédits
ou non repris : Éliane Bouvier et le Département
des manuscrits de la Bibliothèque de Genève.
Daniel Maggetti
et Stéphane Pétermann