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Claude Esteban - Bernard Manciet
Mars 2010

 

Préfaces :

Par de la distance, Xavier BRUEL

# "Je" est mon double, Philippe GARDY

 

PAR-DELÀ LA DISTANCE

Claude Esteban, poète français. On se passerait volontiers de cette formule, mais l’hésitation ou l’erreur fréquente du néophyte prononçant le nom du poète sont le signe d’une ambiguïté réelle et profonde. Par souci d’exactitude, on aurait vite fait de prononcer ce nom à peu près comme on le fait en espagnol, en distinguant dans la dernière syllabe l’a de l’n, alors qu’il convient au contraire de les associer et de terminer sur une voyelle nasale bien française : [?stebã]. Nom espagnol devenu français, par l’histoire toute française du prénommé Claude ; nom double, français à l’oral, mais encore espagnol dans sa forme écrite. Claude Esteban porte ainsi jusque dans son nom deux éléments fondateurs de son œuvre et de l’ambivalence qui la traverse : l’histoire de son impossible bilinguisme et le choix du français comme langue d’écriture. Entre l’espagnol de son père exilé en France et le français de sa mère, Esteban a en effet choisi le français, au terme d’un processus qu’il a retracé dans cet essai autobiographique unique en son genre qu’est Le Partage des mots 1. Partagé entre ces deux idiomes, aux prises avec des mots qui désignaient les mêmes choses et qui ne se ressemblaient pas, Esteban a été profondément marqué par cet écart entre le langage et le réel.
Ce constat douloureux d’une séparation du monde et du langage, cette impression qu’un écran abstrait, celui des mots, se dresse entre soi et le monde sensible, aurait pu laisser Esteban dans une aphasie irréductible ; c’est, au contraire, de cette aphasie, de ce « partage » inaugural, de cette difficulté à dire le monde qu’est née sa parole poétique. Volontiers disciple de Cratyle, il n’a cessé dès lors de chercher à dépasser cette distance et ce manque, et à retrouver, au sein du poème, mais aussi dans ses écrits sur l’art et dans ses traductions, un accord, si précaire fût-il, entre les mots et l’immédiat.
Alors que la guerre et Auschwitz avaient laissé un monde en ruines et que toute certitude avait été réduite en cendres, les poétiques superbes et idéales, les pensées totalisantes ainsi que la rhétorique désormais sclérosée du surréalisme semblaient appartenir à un monde dévasté : « l’eurythmie du vers s’était perdue dans le fracas du monde 2 ». Cet écart entre le monde d’alors et la parole poétique fit écho en Claude Esteban à sa propre division intérieure. Aussi reconnut-il dans les tentatives de quelques proches aînés, comme André du Bouchet, Yves Bonnefoy ou Jacques Dupin, cette même recherche d’une parole plus humble qui accueille le monde jusque dans sa cassure et dans sa blessure. Mais dépourvu de l’assise qu’accorde la croyance ferme dans le pouvoir du langage, il dut, traversant l’obscur, gagner les mots « pas à pas », dans la menace du silence, dans une économie verbale qui s’imposait comme la seule syntaxe possible, pour signifier quelque chose de la présence. C’est ainsi qu’ont surgi des poèmes à l’écriture dense, des éclats taillés jusqu’à l’épure, dépouillés de toute scorie idéelle, des poèmes en prose fluides et tendus dans leur courbe. Au sentiment tragique de la séparation et du manque qui traverse ces poèmes, répond une soif ardente, un mouvement vers le sensible, vers la matière du monde, sa plénitude et son éclat. Vers ce qu’Esteban appelle, dans un essai éponyme, fondateur de sa poétique, un lieu hors de tout lieu 3, lieu d’une parole réconciliée, dont les mots se sont chargés d’un peu de la matière, de la lumière et de la chair du monde.
Il y a quelque temps de cela, le pianiste Philippe Cassard me confia qu’il avait été saisi, en découvrant les premiers poèmes de Morceaux de ciel, presque rien 4, par leur parenté avec le Voyage d’hiver de Schubert, à tel point d’ailleurs qu’il en cita quelques vers en épigraphe d’un chapitre de l’ouvrage qu’il préparait sur le compositeur viennois5. Le motif du Wanderer, la solitude existentielle de celui qui marche, qui se sent étranger sur une terre et dans une saison sans espoir, habitées par la mort et par le deuil, tout cela en effet domine les livres de Claude Esteban, si ce n’est que, malgré la déréliction qui les traverse, ils portent l’énergie d’un espoir, l’attente d’un éclat et d’une rémission que le Wanderer, lui, n’attend plus. Mais ce qui rapprocherait encore le poète et le compositeur, par-delà la distance qui les sépare, ce serait peut-être ce lyrisme contenu, refusant tout épanchement, une intonation immédiatement reconnaissable, une voix basse qui, attentive aux bruissements du visible, sondant l’espace de la perte, ferait imperceptiblement résonner la part la plus intime de nous-mêmes, « ce que l’on nommait, jadis, l’âme et qui n’est sans doute que le corps plus profond 6 ».
Quelque chose d’inaccessible pourrait alors devenir tangible. Aussi Claude Esteban trouve-t-il dans la peinture le lieu privilégié d’une rencontre immédiate avec le monde, qui le confirme dans sa quête et dans son écriture. Lorsqu’il redécouvre les toiles de Giorgio Morandi à sa mort en 1964, il prend la pleine conscience du pouvoir des formes peintes de se charger de substance et de surprendre une présence. C’est ainsi qu’il écrit de nombreuses études et préfaces de catalogues sur les artistes dont l’œuvre sollicite son regard, et la création de la revue Argile, que lui confie Aimé Maeght en 1973, illustre ce lien indéfectible pour lui entre l’écriture poétique et l’attention portée aux images peintes. Ce sont les reliefs et les torses de Raoul Ubac, l’ami, « l’homme de l’ardoise 7 », dont les sillons traversent la couverture d’Argile, ce sont aussi les « coulées ingravides » d’Arpad Szenes, les « vertiges » de Vieira da Silva, et Aguayo, Chillida, Fernández, Palazuelo, Sima, Giacometti, Bacon, d’autres encore. Dans les années 80, Esteban revient aux maîtres anciens et questionne sans relâche les œuvres de Velázquez, Goya, Le Lorrain, Greco, Rembrandt, jusqu’au dernier livre, sur Caravage. La belle prose qu’il déploie pour évoquer ces images ne se veut jamais un système rationnel d’élucidation des signes, il serait réducteur de ne parler ici que de « critique », tant ces essais, si érudits et brillants soient-ils, ne cherchent jamais à recouvrir l’œuvre d’un discours, mais bien plutôt à l’accompagner, à montrer, en l’effleurant et sans en altérer le mouvement, ce tressaillement du visible, la présence frémissante du monde sur la toile.
La parole de Claude Esteban, si éprise de solitude soit-elle, est sans cesse tendue vers un autre, que ce soit l’altérité du monde, celle d’un corps, celle toute matérielle d’une langue ou celle d’un tableau, qu’il tente de rejoindre par-delà la distance. Il prête ainsi sa voix aux visages des morts du Fayoum, aux toiles d’Edward Hopper qu’il se plaît à raconter dans Soleil dans une pièce vide 8, aux romans dont il raconte le souvenir dans Choses lues 9, au roi Lear, cet autre soi-même, aux poètes étrangers dont il traduit les œuvres…
Claude Esteban considérait en effet la traduction comme un autre aspect majeur de la création poétique. Il est l’auteur de traductions mémorables de Jorge Guillén et d’Octavio Paz, mais aussi, entre autres, de Lorca, Quevedo, Vallejo, Borges et, on le sait peut-être moins, de T.S. Eliot et de Virgile. Y compris dans ce « lieu hors de tout lieu » qu’est l’abbaye de Royaumont, où il aimait se rendre pour participer aux séminaires de traduction collective de poésie, il suivit sans relâche cette voie incertaine qui consiste à donner à un poème sa réécriture étrangère, même et autre, « la vita nuova d’un poème, qui dialogue avec son double et qui le déconcerte 10 ».
La dualité est partout : vers et prose, ombre et lumière, mort et surgissement, moi et l’autre, moi et l’autre moi-même. C’est le roi Lear errant sur la lande, mais c’est aussi, loin du tragique et du deuil, dans l’éclat de rire que l’humour irrésistible de Claude Esteban ne manquait pas de provoquer, le double de soi rendu réel à travers cette figure à l’étrange patronyme, Arthur Silent, dont les Mémoires minuscules11, couronnés par le prix des Deux Magots, occasionnèrent la visite fameuse de leur auteur à Saint-Germain-des-Prés… et, plus gravement, poussèrent jusqu’aux limites du sens la question du « Qui suis-je ? ».
Toujours sur le seuil, ici et là-bas réunis, Claude Esteban est un passeur. Qu’il écrive des poèmes en vers, des poèmes en prose, qu’il tente dans les toiles des peintres de suivre par l’écriture « le travail du visible », qu’il traduise les poèmes d’auteurs qui lui sont proches, il est ce passeur qui ramène au jour les âmes des morts et des absents, exhumant au-dedans des mots la présence de ce qui n’a plus de nom — l’absence —, de ce qui n’a pas de mots — l’image —, de ce qui est confiné dans l’étrangeté d’une autre langue. Loin des modes et des idéologies, cette œuvre inclassable, solitaire dans le ciel de la poésie, ne cesse de nous interroger.

L’ensemble de ce dossier témoigne de la singularité et de l’actualité de l’œuvre de Claude Esteban dans la poésie de notre temps. Les contributions ici réunies sont issues pour une part d’un colloque international que Jean-Michel Maulpoix organisa en décembre 2006 à l’université Paris X et à la Maison des Écrivains. Claude aurait dû y assister, mais il mourut subitement le 10 avril. Aussi ce volume a-t-il été augmenté des textes de quelques amis et poètes qui ont tenu à dire la place qu’occupe Claude Esteban dans leur mémoire et dans la poésie.
Nous remercions la Délégation à la Langue française et aux langues de France et la Fondation Royaumont du soutien qu’elles ont apporté à la réalisation de ce numéro. Que Christine Jouishomme soit également remerciée pour les poèmes inédits qu’elle a choisis et dont elle a permis ici la publication.

Xavier BRUEL

1. Le Partage des mots, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 1990.
2. Ce qui retourne au silence, Tours, Farrago, 2004, p. 15.
3. Un lieu hors de tout lieu, Paris, Galilée, 1979, repris dans Critique de la raison poétique, Paris, Flammarion, 1987.
4. Morceaux de ciel, presque rien, Paris, Gallimard, 2001.
5. Philippe Cassard, Franz Schubert, Arles, Actes Sud, 2008, p. 45.
6. Quelqu’un commence à parler dans une chambre, Paris, Flammarion, 1995, p. 93.
7. Janvier, Février, Mars, Tours, Farrago, 1999, p. 77.
8. Soleil dans une pièce vide, Paris, Flammarion, 1991, réédition à Tours, Farrago, 2003.
9. Choses lues, Paris, Flammarion, 1998.
10.Article « Traduction » du Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, dir. Michel Jarrety, Paris, PUF, 2001, p. 834, repris sous le titre « Poèmes parallèles » dans Étranger devant la porte II, Tours, Farrago, p. 79.
11.Arthur Silent, Mémoires minuscules, Paris, Flammarion, coll. « Textes », 1984.

 

« JE » EST MON DOUBLE

Bernard Manciet aimait à dire que chez lui, dans les Landes, « on parlait en contreplaqué ». Comme on y en fabrique… Manière de suggérer que les mots et les phrases ont toujours plus d’un sens, et qu’il ne faut jamais se fier à ce que l’on croit avoir entendu ou compris. Manière, aussi, sans doute, de parler de lui-même, et de son œuvre d’écrivain, sur ce ton de la boutade, de la plaisanterie bien envoyée, au sujet de laquelle son interlocuteur pouvait souvent se perdre en conjectures…
Où est donc Manciet, en effet ? Dans son œuvre, sans aucun doute, cette totalité faite de fragments, de montages et de collages dont parle ici-même Jean-Pierre Tardif. De grands ensembles longuement médités et construits : le premier dans l’ordre chronologique, La Tentation de saint Antoine, est encore inédit à ce jour, à l’exception pour l’essentiel des passages que l’on découvrira dans ce cahier d’Europe ; plus tard, vint L’Enterrement à Sabres ; enfin, comme une sorte de testament, l’épopée maritime intitulée La Blanche Nef. Et dans l’intervalle beaucoup d’autres choses, en vers ou en prose. Des récits, des romans, des poèmes de circonstance, une foule de sonnets, des compositions dramatiques, aux frontières du théâtre, des études historiques (en français surtout celles-ci)… Beaucoup de dessins aussi.
Désinvolture, dira-t-on. Comme Manciet lui-même n’hésitait pas à le faire croire à qui voulait l’entendre. « J’en conviens, si j’écris, si je dessine, c’est au petit bonheur la chance », avouait-il en 1989, à l’invitation de Jean-Claude Marcadé, pour introduire l’exposition de ses Calligraphies de sable1. Avant d’ajouter : « L’ange vous tombe dans les bras, laissons-le tomber à côté, mais en le rattrapant au vol. »
Un tel jeu de cache-cache pourrait paraître futile. Mais cette impression ne résiste guère à un examen plus attentif : en se dérobant, l’écrivain se livre. Tel l’ange, il se rattrape au vol, sans relâche, en toute occasion. Pour s’entendre, sans doute. Et pour se voir, à tout le moins s’apercevoir, entre deux chutes. « Panneau constitué d’un nombre impair de feuilles de bois superposées, que l’on colle les unes aux autres en alternant le sens des fibres », précise à « Contreplaqué » la neuvième édition (1994) du Dictionnaire de l’Académie.
À l’évidence, Manciet préfère l’impair. Dans toutes les acceptions du mot. Le poète commet des impairs. C’est en quelque sorte son devoir, sa raison d’être. Ses premiers textes critiques, dans la revue OC, entre 1950 et 1960, sont sans ambiguïté à ce sujet. Sous le titre Nos e los auts2, il demande, à l’adresse en particulier des Méditerranéens et des Parnassiens, qu’il confond dans une même réprobation, que l’on « laisse les barbares avec les barbares. Les Gascons avec leur parler sauvage, leur vent, leur océan, leur lande ». Et il ajoute : « Nos poésies sont impures comme notre parler, comme moi. » Le texte, tout entier en forme d’art poétique et de proclamation, s’achève sur un programme : « Dire le plus que nous pouvons, avec la forme la plus rigoureuse que nous pouvons. Faire grand, autant que nous pouvons, le plus que nous pouvons à l’étroit. Ni Shakespeare, ni Heredia. Mais toute la barbarie espagnole et française et gasconne dans la perfection du marbre. Tracer une ligne, une grande cicatrice, droite, à la face du ciel. »
Quant aux croisements (des sens), ils rendent la phrase et, plus largement, le poème ou la nouvelle, plus solides, plus sonores aussi, et, par les résonances qu’ils favorisent, plus énigmatiques, comme creusés d’abîmes insoupçonnés. Ne pas tout dire est un des leitmotive de l’écrivain. Ou plutôt : sous-entendre. Ou encore : laisser entendre qu’il y a autre chose, quelqu’un d’autre.
L’autre. Dans ces cavernes qui trouent le texte, non pas derrière les mots, mais dans les mots, une présence quasi constante, toujours prête à surgir et, parfois, à s’imposer, alors même qu’on s’évertuait à la mettre en fuite ou, à l’inverse, qu’on s’ingéniait à l’extraire de son silence, à la faire advenir, elle que l’on attendait depuis si longtemps. Cette fable de l’autre absent qui ne cesse cependant pas de frapper à la porte, cette fable, délicieuse et effrayante en même temps, hante beaucoup de textes de Manciet, depuis le début. Elle organise déjà son premier grand texte « public », le recueil de proses et de vers mêlés intitulé Accidents3, imprimé en 1955 dans la jeune et très innovante collection « Messages » patronnée par la revue OC et l’Institut d’Études Occitanes. Ce dialogue haletant entre en je et un tu qui n’en finissent pas de se rapprocher et de se déchirer est marqué par le long séjour allemand de Manciet au lendemain de la guerre, ce qu’il appela alors, dans une formule souvent reprise « la catastrophe de l’Allemagne, seule grandeur du siècle4 ». Cette familiarité avec le désastre, cette conjugaison forcenée de la fin et des recommencements, définissent une écriture et une poétique : Manciet, après avoir quitté ses Landes de Sabres et de Trensacq — le village où il est né et celui, voisin, dans lequel il allait passer l’essentiel de son existence — trouve dans l’Allemagne ruinée le modèle terrestre de la destruction et de la résurrection dont toute son œuvre à venir va se nourrir, sans relâche. L’Allemagne troue la Lande, et cette déflagration n’en finit pas dès lors de retentir, comme une coupure première, à jamais béante. Andrée-Paule Lafont, sans doute la meilleure lectrice de la poésie occitane de ces lendemains de la guerre, avait remarquablement déchiffré, dans la revue OC toujours, la révolution en marche tranquille que représentait alors l’irruption poétique (et narrative) de Manciet dans la littérature occitane, et dans la littérature tout court. « … Avec lui, nous dépassons assurément l’aventure individuelle pour vivre la catastrophe collective de la guerre et de la peur. Monde de feu et de sang, fours crématoires, phares de la DCA, ruines, à tout cela se mêle, dans cette Allemagne d’après 1945, le modernisme du jazz, des klaxons, des hurlements des trains.5 »
On trouve un écho, landais cette fois, d’Accidents, dans le deuxième grand texte de Manciet publié en volume, son roman Le Jeune Homme de novembre6. Ce court récit, divisé en quatorze chapitres très denses, a fait l’objet d’au moins quatre traductions en français7. Il s’agit d’un texte initiatique, à mi-chemin de l’autobiographie et du roman d’apprentissage. Le personnage principal, qui est aussi le narrateur, s’appelle Bernard. Comme l’autre protagoniste du livre, un mystérieux voyageur, venu peut-être de Bordeaux, qui aurait débarqué, un soir de novembre, en autobus, dans le village du narrateur. L’existence de ce deuxième Bernard, qui donne son titre au récit, demeure largement problématique : il se pourrait bien que ce ne soit que le fruit de l’imagination du narrateur, en proie aux enfièvrements d’une maladie alors réputée incurable (la tuberculose). Mais c’est ce double à la fois improbable et quasiment tyrannique qui pousse le premier Bernard à écrire, jusqu’au moment où, la maladie l’ayant vidé de ses dernières forces, il perd conscience : « Je n’ai plus de sang à vomir. Je ne peux plus tousser. J’aimais le jeune homme de novembre. Mon Dieu, je n’y vois plus.8 »
Ce récit raconte une naissance à l’écriture, au cœur des Landes. Tous les lieux mentionnés, connus ou moins connus, sont aisément identifiables pour qui chercherait à cartographier les pérégrinations du narrateur dans un espace restreint, qui lui est à la fois familier, et, par moments, hostile. Peu de repères chronologiques émergent. Mais tout laisse à penser que les faits relatés se sont déroulés pendant la période de l’entre-deux-guerres. Manciet, dans une réponse à l’universitaire autrichien F. Peter Kirsch (traducteur en allemand d’une partie de son roman) décrivait en 1977 le milieu évoqué dans le livre comme (je traduis) « une économie précapitaliste ruinée par une société bourgeoise naissante9 » et situait assez explicitement l’action après la guerre de 14-18. C’est-à-dire pendant l’enfance et plus largement la jeunesse de l’auteur lui-même (né en 1923 à Sabres). Le face-à-face d’Accidents et celui du Jeune Homme de novembre sont, en quelque sorte, frères : ils situent l’écriture de Manciet du côté du double, de la démultiplication, et laissent deviner, en arrière-plan, un monde fragmenté, traversé de zébrures et de disjonctions sans fin.
C’est sans doute en ce lieu géométriquement assez indéfinissable que la division des langues trouve sa place chez l’écrivain de Sabres. Répondant en 1959 à un questionnaire sur son « métier » d’écrivain, il constatait : « Les thèmes choisissent d’eux-mêmes la langue qui leur convient. Assurément, je me sens plus à l’aise, pour le pastiche, la critique, ou l’analyse, avec le français ; mais dès que je veux parler de chez moi, ou de la vie de tous les jours, ou si je veux jouer la fanfare, ça ne peut être qu’en gascon. » Il précisait encore, dans un passage concernant plus spécialement son œuvre littéraire : « Je me suis rendu compte, en me traduisant en français, qu’à l’un manque ce que possède l’autre. Mon français, je le voudrais élégant, perfide, avec quelque chose du style Directoire. Ce qui ne convient pas du tout au gascon, le gascon brutal, vif, rêche, finaud, voyou, coléreux, flambant, téméraire, battant et batailleur. Il manque au français une allure, un ton.10 »
Un ton. Le mot est dit. Qui désigne, à l’endroit même où le « feuillet » gascon vient se coller sur le « feuillet » français du contreplaqué de la langue, au-delà du contraste entre les effets que l’un et l’autre sont capables de produire, une façon de marcher, d’avancer dans l’espace des mots11 de leur faire rendre forme, sens, et, finalement, grâce. La « fanfare » d’oc, bien sûr, n’est pas tant un donné qu’un acquis, une conquête permanente. Si les langues sont différentes, si leurs ressources ne sont pas exactement les mêmes, tout reste à faire pour que le contreplaqué de l’écriture résonne au plus haut et au plus juste. Et le plus singulièrement possible. Dans ces conditions, l’oc, comme la Lande et le monde de terre et d’eau qui gravite à son entour, se présentent comme une source, qu’il faut savoir capter, puis écouter, dompter, pour en souligner vigoureusement les traits. Et pour en restituer, ensuite, les résonances à l’infini.
En 1957, à l’occasion d’une réunion d’écrivains réfléchissant sur l’état actuel et les perspectives d’avenir de la poésie occitane, Manciet, à en croire la revue Oc qui rapportait en substance ses propos12, souhaitait l’émergence et le développement d’une littérature « qui ne dépendrait plus du livre, mais d’autres supports comme l’écran, les graffiti, le haut-parleur, le tract, le klaxon… alors même que très souvent les écrivains d’oc persistent à écrire… » Ne plus écrire, donc, ou plutôt, très probablement, écrire encore et toujours, certes, mais écrire autrement, sous la dictée fébrile des bruits du monde, ces rumeurs venues de partout et de toutes les époques, et qui, convergent, assemblées et mises en résonance, dans le poème, dans la nouvelle.
Cet art de l’effet, du mouvement saisi au vol dans sa géométrie complexe, tel celui de l’écarteur de vaches landaises ou du torero, que Manciet a célébré également l’un et l’autre13, est à la fois le résultat d’une magie fugace et celui d’un assemblage patient, d’une longue attente. Le Jeune Homme de novembre est un récit où l’on en finit pas d’attendre (et d’être silencieux), et quand la mort du narrateur survient, le récit s’achève sur ce point d’équilibre ultime qui le fait tenir droit, enfin, et résonner pleinement de tous les échos qui l’ont parcouru, et le prolongent. Dans un éditorial intitulé A hons perdut (« À fonds perdu »), qui ouvrait en 1991 le numéro d’automne de la revue OC, Manciet s’interrogeait un peu longuement, et avec ironie, comme à voix haute, sur son « métier » d’écrivain14. « Et moi j’écris comme je lis […] Comme je longe les vitrines des magasins, en ville, comme je suis les clartés de la Garonne, une Garonne aussi capricieuse que les amours. […] Bref, moi aussi je travaille. Rapiéçages et picorées, virgules et vers — mes vers consistent en virgules — cela revient à du jardinage. » Cette méditation badine, comme souvent chez Manciet, s’achève par un souvenir du temps de la guerre, dans lequel l’écrivain évoque le four de tuilier, sur le bord de la route, où il était alors allé se réfugier avec son père pour s’abriter de la pluie. Tout au spectacle du vieil ouvrier y surveillant patiemment le jeu subtil du feu et des tuiles en train de cuire, il concluait son récit en donnant la parole à son père, puis en tirant la douce leçon de cette contemplation : « “Tu sauras, dit mon père, que chauffer les tuiles correctement, cela demande beaucoup de jugeote. C’est un métier long à apprendre.” Je suis devenu chauffeur de tuiles, à la longue. À la longue. »
L’écarteur ne sait jamais exactement ce que l’animal qu’il a en face de lui va faire. Il le pressent, il s’en inspire, mais il peut toujours se tromper. Tout son art consiste à anticiper et à réagir. Afin de se trouver, à l’instant, ailleurs, toujours ailleurs, un tant soit peu. Il en va sans doute de même de l’écrivain : sa silhouette n’en finit pas de bouger, de se dédoubler insensiblement. Après elle il faut courir, entre l’essoufflement qui guette et les plaisirs apparemment infinis de la course haletante. Les dessins colorés du poète, faisant écho à la célébration verbale de l’art et de la mort de l’écarteur Rachou, tentent de saisir, autrement qu’avec les mots, quelques figures de cette danse. Quand l’artiste n’en finit pas de se déplacer autour de lui-même jusqu’à devenir, furtivement, cet autre qui le hante et le dépasse, pour, au bout du compte, se désolidariser de son propre corps jusqu’à la disparition ultime.
L’apparente légèreté de l’écriture de Manciet réside peut-être, paradoxalement, dans ce jeu avec la gravité, dans tous les sens du terme, qui la traverse et l’anime. Dans ce goût désinvolte du risque, y compris le plus extrême. S’il s’agit bien de l’un des textes les plus tardivement écrits du poète, L’eau mate, cette prose poétique dans la double tradition de Maurice de Guérin côté « oïl », et de Joseph d’Arbaud côté « oc », constituerait l’ultime « tourbillon » (en oc : « s’estorbalha ») du poète. Ou pour le moins son ultime saisie en écriture. Tel le Double, enfin entr’aperçu plus qu’un instant, et qui ouvre le je sur le Grand Inconnu.
Ce qui nous ramène au métier du poète de Sabres, observant le vaste univers depuis sa présence microcosmique au cœur de la Lande. Tel le teinturier du pastel, penché au-dessus de ses cuves « de quelque deux mètres de diamètre, […] agrémentées d’eaux croupies, mais chaulées, mais cuivrées, cendrées, art suprême. Elles bouillent sans relâche, s’aèrent, se couvrent de son. Attendre maintenant deux ou trois heures, et plonger à ce moment un échantillon de tissu, qui va sortir vert foncé puis, miraculeusement, à la faveur de l’air, lentement bleuir. Le marc du fond de cuve est remonté à la surface, virant au bleu de Perse. C’est la “fleurée”.15 »

1. Bernard Manciet, Calligraphies de sable. Œuvres sur papier, Chez Jean-Claude Marcadé, Paris, février 1959.
2. « Nous et les autres », OC, octobre 1950, p. 10-11. Manciet a alors 27 ans.
3. On trouvera plus loin, dans la bibliographie établie par François Pic, les références des ouvrages cités. Je laisse ici de côté certaines des « odes », publiées, à quelques dizaines d’exemplaires, antérieurement à ce premier recueil, et reprises, beaucoup plus tard, en un seul volume.
4. Formule reprise par Jean-Luc Pouliquen, dans son livre d’entretiens avec Serge Bec et Bernard Manciet, Entre Gascogne et Provence. Itinéraire en lettre d’Oc, Aix-en-Provence, Édisud, 1994, p. 28. Dans Accidents, le poète énonce, en occitan « Esbonir de la Germània, sola grana dens lo sègle ! »
5. Oc, n° 199, janvier-mars 1956, p. 42 (traduit de l’occitan). En 1962, Andrée-Paule Lafont couronnait le travail de critique accompli au cours des dix années précédentes en publiant une remarquable — et toujours indispensable — Anthologie de la poésie occitane (1900-1960), préface d’Aragon, Paris, Les Éditeurs français réunis. Manciet, comme d’autres poètes de première importance (Sully-André Peyre, Max Philippe Delavouët), n’y figurait malheureusement pas, pour des raisons n’ayant pas grand-chose à voir avec la poésie.
6. Publié pour la première fois en entier dans la revue OC, en juin 1964. Mais sans doute en grande partie écrit depuis quelques années déjà, si l’on en juge par les passages qu’en avaient donnés auparavant les revues occitane OC (n° 208-209-210, décembre 1959) et occitano-catalane Vida nova, dirigée par un ami de Manciet, Max Rouquette (n° 11, juin 1957, cosigné avec un certain Bernat Heimburger). Dans cette première publication, le récit porte le titre de Histoire du jeune homme de novembre, ce qui le rattache directement aux autres « histoires » que Manciet écrit (et pour partie livre au public, en occitan ou en français) au début des années cinquante. On en retrouvera un grand nombre, en français seulement et beaucoup plus tard, dans le recueil intitulé Les Vigilantes (1998).
7. Deux sont inédites, dues à Manciet lui-même et à Christian Laborde, l’auteur de L’Os de Dionysos. Les deux autres, publiées, sont d’Alem Surre-Garcia et de Guy Latry.
8. Traduction de Guy Latry (Pau, éditions Reclams, 2003, p. 203).
9.« Letra a Peter Kirsch », OC, n° 257, 1977.
10.« Nòstre mestièr », OC, n° 211, 1959, p. 35. Traduit de l’occitan. J’avais esquissé jadis un « portrait linguistique » de Manciet à partir de ses propres déclarations à ce sujet, portrait auquel je me permets de renvoyer : « Les écrivains d’expression occitane de la seconde moitié du XXe siècle écrivent-ils en occitan ? Ou : le “lien à la langue” comme fondement d’une écriture ; l’exemple de Bernard Manciet », Literarische Mehrspachigkeit / Multilinguisme littéraire, Wien, Internationales Forschungszentrum Kulturwissenschaften, 1996, p. 95-113.
11. J’ai traduit faute de mieux par « allure » ce qui est en occitan « anar », l’infinitif substantivé du verbe « aller ».
12. Traduit de l’occitan, dans OC, n° 205, septembre 1957, p. 158-159.
13. Bernard Manciet, Rachou, Anglet, Atlantica (« Duende »), 2002. Précédé de « Corde à terre », par Guy Latry ; avec un cahier de huit dessins de B. Manciet.
14. Version française de Guy Latry, dans « Écritures occitanes d’aujourd’hui », Bérénice (Angelus Novus éd., L’Aquila), n° 17, juillet 1998, p. 28-29.
15. Bernard Manciet, Pastel. Alchimie du bleu, Pessac, La Part des Anges, 2001.

Philippe GARDY

 

 

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