Le Veilleur de
Copenhague
Extrait de la Préface au dossier Kierkegaard
Kierkegaard l’avait prédit :
« Un jour, non seulement mes écrits, mais ma
vie même et tout le fascinant secret de la machinerie seront minutieusement
étudiés. » Au-delà des studieux qui
se consacrent à son œuvre avec patience et rigueur, le simple
lecteur qui fréquente les écrits du penseur danois peut
non seulement apprécier l’exactitude de son pronostic mais
le trouver secourable. En effet, parmi les impressions les plus fortes
que l’on éprouve en compagnie de Kierkegaard et dont on
ne sait si l’on doit ou non se défendre, il y a le sentiment
troublant que le biographique oriente puissamment sa pensée conceptuelle
et qu’un secret s’abrite au cœur du dispositif d’écriture.
Si l’on peut parler de trouble, c’est pour désigner
l’inconfort fécond qui résulte du discord constitutif
de notre relation à l’œuvre de Kierkegaard. D’un
côté, voilà un auteur qui entend s’adresser
à nous personnellement, c’est-à-dire parler intimement
à chaque lecteur singulier et réellement existant. « Mon
cher lecteur », nous dit-il, « tu n’es en
aucune façon plusieurs êtres pour moi, mais un seul ;
nous sommes donc ainsi rien que toi et moi. » D’un
autre côté, nous savons que toute son œuvre, qui use
volontiers des stratégies du leurre et du voilement, est dédiée
par testament à Régine Olsen, la fiancée avec laquelle
il avait rompu, et que des textes majeurs constituent une sorte de communication
oblique ou cryptique avec elle. S’ajoute à cela le secret
du sacrifice de la vie amoureuse avec Régine, une obreption dictée
par le souci de ne pas « briser » la jeune fille :
« Peut-être n’aurais-je jamais dû me fiancer…
Mais si j’avais dû m’expliquer, j’aurais été
obligé de l’initier à des choses terribles, mon
rapport à mon père, son humeur noire, la nuit éternelle
qui couve en son sein le plus intime, mon égarement, mes désirs
et mes excès qui ne sont peut-être pourtant pas un tel
outrage aux yeux de Dieu ; car c’était l’angoisse
qui me faisait m’égarer… » Pour couronner
le tout et porter l’irradiation du secret à la énième
puissance, cette note de Kierkegaard dans les Papirer : « Après
moi, on ne trouvera pas dans mes papiers (c’est là ma consolation)
un seul éclaircissement sur ce qui au fond a rempli ma vie ;
on ne trouvera pas en mon tréfonds ce texte qui explique tout
et qui souvent, de ce que le monde traiterait de bagatelles, fait pour
moi des événements d’énorme importance, et
qu’à mon tour, je tiens pour une futilité, dès
que j’enlève la note secrète qui en est la clef. »
En somme, le lecteur se trouve dans la situation paradoxale d’être
élu comme interlocuteur unique alors même que le taraude
l’impression d’entrer dans l’œuvre par effraction.
Ce captivant inconfort est encore renforcé par le dilemme entre
notre humaine attirance pour le secret qui nous expose à endosser
le rôle du voyeur, du détective ou de l’espion, et
notre déférent souci de surmonter le prurit de la curiosité
en laissant le secret à l’état de secret.
Chez Kierkegaard, les lisières du secret semblent parfois se
confondre avec celles de la mélancolie, contrée fertile,
terre de tourment et de jouissance : « Je suis un terrible
mélancolique qui a eu la chance et la virtuosité de pouvoir
le cacher et c’est pour cela que j’ai lutté. Mais
ce fond de tristesse, la Providence m’y maintient. »
Mélancolie que seule une vocation d’écrivain pouvait
rendre fructueuse. Kierkegaard y revient à plusieurs reprises
dans son Journal : « Ma mélancolie m’a
tenu loin de moi-même alors qu’à la découverte
et dans l’expérience poétique j’ai parcouru
tout un monde imaginaire. Tel l’héritier de grands domaines
qui ne finit jamais d’en prendre connaissance — tel
par la mélancolie j’ai été en face du possible. »
Lui qui aimait tant les contes et en mesurait les bienfaits, il se compare
à l’illustre conteuse des Mille et Une Nuits : « Comme
Shéhérazade sauve sa vie en racontant des histoires, ainsi
je sauve la mienne, ou la maintiens, à force d’écrire. »
Le signe de la mélancolie, qui de son propre aveu le tint longtemps
séparé de lui-même, était imprimé
au profond de son être depuis son enfance taciturne et sévère.
Une enfance placée sous l’autorité absolue d’un
père austère et pieux qui fit précocement du jeune
être un hypocondriaque vieillard. La spontanéité
d’un rapport sensitif au monde et à son propre corps se
trouvant compromise, l’existence de Søren Kierkegaard fut
comme happée par la réflexion : « Je suis
réflexion du commencement à la fin. Dans les deux périodes
d’immédiateté (l’enfance et la jeunesse) je
me suis pourvu par nécessité d’un succédané
avec la souplesse propre à la réflexion et même,
encore mal instruit du lot qui m’avait été départi,
j’ai enduré la douleur de n’être pas comme
les autres ; j’aurais naturellement tout donné dans
la jeunesse pour l’être, ne serait-ce qu’un moment…
J’avais appris dès l’enfance à obéir
d’une obéissance absolue ; j’étais muni
d’une foi presque téméraire en ma capacité
de pouvoir toutes choses, sauf une, devenir un oiseau libre, ne fût-ce
qu’un seul jour entier, ou rompre les chaînes de la mélancolie
où une autre puissance me retenait ; enfin, j’étais
pour moi-même un pénitent. »
À quelques reprises, Kierkegaard fait état dans son Journal
d’un sentiment de séparation d’avec son propre corps,
ou plutôt d’une douloureuse impression d’incorporalité :
« Souffrant souvent jusqu’à l’évanouissement
de la mort, à travers des tortures terribles... c’est alors
que mon esprit est fort et que j’oublie tout dans le monde des
idées. Mais on me reproche aussitôt de ne vouloir être
que penseur, de refuser d’être homme comme les autres ;
toutes les sortes possibles de souffrances et sévices à
leurs yeux sont un châtiment bien mérité. Ô
faux bonshommes ou stupides que vous êtes ! Donnez-moi un
corps, ou si vous me l’aviez donné quand j’avais
vingt ans : je ne serais pas devenu comme je suis. »
Ce corps ressenti comme absent, ou spectral, va paradoxalement proliférer
dans l’écriture. Dans une vibration permanente entre le
jeu d’ombres et la présence somatique, il va se construire
dans le corps du texte à travers différents biais :
la mutabilité de la graphie ; le recours aux pseudonymes ;
l’invention, dans la philosophie, d’un « incroyable
équivalent de théâtre », comme l’a
noté Gilles Deleuze ; l’inclusion persuasive du lecteur
singulier sur le plateau de ce théâtre ; une dynamique
du verbe qui nous donne l’impression constante d’avoir affaire
à une voix, à l’émission d’une voix
une et plurielle, autant qu’à la transmission d’une
pensée.
La pensée de Kierkegaard est d’une richesse, d’une
hardiesse et d’une complexité irréductibles. Mais
dans sa vocation qui semble indissociablement narrative, théâtrale
et conceptuelle, le veilleur de Copenhague nous attire dans l’orbe
d’une œuvre qui est d’abord celle d’un immense
écrivain. Il dit avoir écrit la plupart de ses textes
trois fois et les avoir criés à haute voix. Il avait
une oreille musicale pour la langue danoise, pour ses sonorités
et la prégnance de la pensée qui venait résonner
en elle. Il note dans son Journal : « Les règles
de grammaire finissent à l’oreille — le message
de la Loi, à l’oreille ; la basse fondamentale, à
l’oreille ; le système de la philosophie, à
l’oreille… » Dans sa jeunesse, il demanda au
roi la permission spéciale de pouvoir écrire en danois
— et non en latin — sa thèse de doctorat sur Le concept
d’ironie constamment rapporté à Socrate. Dans ses
souvenirs, son cousin Hans Brøchner rapporte une conversation
au cours de laquelle Kierkegaard, sans orgueil, se montra parfaitement
conscient de son apport à la littérature de son pays :
« Durant ce siècle, la poésie danoise s’est
développée avec une richesse presque anormale. La prose
au contraire a marqué le pas. Nous manquions d’une prose
ayant tous les caractères de l’art et j’ai comblé
ce vide ; voici pourquoi mes écrits auront joué un
rôle significatif dans la littérature danoise. »
(…)
Jean-Baptiste
PARA