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Kierkegaard - Penseurs existentiels des années 30 - Gadenne
Avril 2010

 

Le Veilleur de Copenhague
Extrait de la Préface au dossier Kierkegaard

Kierkegaard l’avait prédit : « Un jour, non seulement mes écrits, mais ma vie même et tout le fascinant secret de la machinerie seront minutieusement étudiés. » Au-delà des studieux qui se consacrent à son œuvre avec patience et rigueur, le simple lecteur qui fréquente les écrits du penseur danois peut non seulement apprécier l’exactitude de son pronostic mais le trouver secourable. En effet, parmi les impressions les plus fortes que l’on éprouve en compagnie de Kierkegaard et dont on ne sait si l’on doit ou non se défendre, il y a le sentiment troublant que le biographique oriente puissamment sa pensée conceptuelle et qu’un secret s’abrite au cœur du dispositif d’écriture.
Si l’on peut parler de trouble, c’est pour désigner l’inconfort fécond qui résulte du discord constitutif de notre relation à l’œuvre de Kierkegaard. D’un côté, voilà un auteur qui entend s’adresser à nous personnellement, c’est-à-dire parler intimement à chaque lecteur singulier et réellement existant. « Mon cher lecteur », nous dit-il, « tu n’es en aucune façon plusieurs êtres pour moi, mais un seul ; nous sommes donc ainsi rien que toi et moi. » D’un autre côté, nous savons que toute son œuvre, qui use volontiers des stratégies du leurre et du voilement, est dédiée par testament à Régine Olsen, la fiancée avec laquelle il avait rompu, et que des textes majeurs constituent une sorte de communication oblique ou cryptique avec elle. S’ajoute à cela le secret du sacrifice de la vie amoureuse avec Régine, une obreption dictée par le souci de ne pas « briser » la jeune fille : « Peut-être n’aurais-je jamais dû me fiancer… Mais si j’avais dû m’expliquer, j’aurais été obligé de l’initier à des choses terribles, mon rapport à mon père, son humeur noire, la nuit éternelle qui couve en son sein le plus intime, mon égarement, mes désirs et mes excès qui ne sont peut-être pourtant pas un tel outrage aux yeux de Dieu ; car c’était l’angoisse qui me faisait m’égarer… » Pour couronner le tout et porter l’irradiation du secret à la énième puissance, cette note de Kierkegaard dans les Papirer : « Après moi, on ne trouvera pas dans mes papiers (c’est là ma consolation) un seul éclaircissement sur ce qui au fond a rempli ma vie ; on ne trouvera pas en mon tréfonds ce texte qui explique tout et qui souvent, de ce que le monde traiterait de bagatelles, fait pour moi des événements d’énorme importance, et qu’à mon tour, je tiens pour une futilité, dès que j’enlève la note secrète qui en est la clef. »
En somme, le lecteur se trouve dans la situation paradoxale d’être élu comme interlocuteur unique alors même que le taraude l’impression d’entrer dans l’œuvre par effraction. Ce captivant inconfort est encore renforcé par le dilemme entre notre humaine attirance pour le secret qui nous expose à endosser le rôle du voyeur, du détective ou de l’espion, et notre déférent souci de surmonter le prurit de la curiosité en laissant le secret à l’état de secret.
Chez Kierkegaard, les lisières du secret semblent parfois se confondre avec celles de la mélancolie, contrée fertile, terre de tourment et de jouissance : « Je suis un terrible mélancolique qui a eu la chance et la virtuosité de pouvoir le cacher et c’est pour cela que j’ai lutté. Mais ce fond de tristesse, la Providence m’y maintient. » Mélancolie que seule une vocation d’écrivain pouvait rendre fructueuse. Kierkegaard y revient à plusieurs reprises dans son Journal : « Ma mélancolie m’a tenu loin de moi-même alors qu’à la découverte et dans l’expérience poétique j’ai parcouru tout un monde imaginaire. Tel l’héritier de grands domaines qui ne finit jamais d’en prendre connaissance — tel par la mélancolie j’ai été en face du possible. » Lui qui aimait tant les contes et en mesurait les bienfaits, il se compare à l’illustre conteuse des Mille et Une Nuits : « Comme Shéhérazade sauve sa vie en racontant des histoires, ainsi je sauve la mienne, ou la maintiens, à force d’écrire. »
Le signe de la mélancolie, qui de son propre aveu le tint longtemps séparé de lui-même, était imprimé au profond de son être depuis son enfance taciturne et sévère. Une enfance placée sous l’autorité absolue d’un père austère et pieux qui fit précocement du jeune être un hypocondriaque vieillard. La spontanéité d’un rapport sensitif au monde et à son propre corps se trouvant compromise, l’existence de Søren Kierkegaard fut comme happée par la réflexion : « Je suis réflexion du commencement à la fin. Dans les deux périodes d’immédiateté (l’enfance et la jeunesse) je me suis pourvu par nécessité d’un succédané avec la souplesse propre à la réflexion et même, encore mal instruit du lot qui m’avait été départi, j’ai enduré la douleur de n’être pas comme les autres ; j’aurais naturellement tout donné dans la jeunesse pour l’être, ne serait-ce qu’un moment… J’avais appris dès l’enfance à obéir d’une obéissance absolue ; j’étais muni d’une foi presque téméraire en ma capacité de pouvoir toutes choses, sauf une, devenir un oiseau libre, ne fût-ce qu’un seul jour entier, ou rompre les chaînes de la mélancolie où une autre puissance me retenait ; enfin, j’étais pour moi-même un pénitent. »
À quelques reprises, Kierkegaard fait état dans son Journal d’un sentiment de séparation d’avec son propre corps, ou plutôt d’une douloureuse impression d’incorporalité : « Souffrant souvent jusqu’à l’évanouissement de la mort, à travers des tortures terribles... c’est alors que mon esprit est fort et que j’oublie tout dans le monde des idées. Mais on me reproche aussitôt de ne vouloir être que penseur, de refuser d’être homme comme les autres ; toutes les sortes possibles de souffrances et sévices à leurs yeux sont un châtiment bien mérité. Ô faux bonshommes ou stupides que vous êtes ! Donnez-moi un corps, ou si vous me l’aviez donné quand j’avais vingt ans : je ne serais pas devenu comme je suis. » Ce corps ressenti comme absent, ou spectral, va paradoxalement proliférer dans l’écriture. Dans une vibration permanente entre le jeu d’ombres et la présence somatique, il va se construire dans le corps du texte à travers différents biais : la mutabilité de la graphie ; le recours aux pseudonymes ; l’invention, dans la philosophie, d’un « incroyable équivalent de théâtre », comme l’a noté Gilles Deleuze ; l’inclusion persuasive du lecteur singulier sur le plateau de ce théâtre ; une dynamique du verbe qui nous donne l’impression constante d’avoir affaire à une voix, à l’émission d’une voix une et plurielle, autant qu’à la transmission d’une pensée.
La pensée de Kierkegaard est d’une richesse, d’une hardiesse et d’une complexité irréductibles. Mais dans sa vocation qui semble indissociablement narrative, théâtrale et conceptuelle, le veilleur de Copenhague nous attire dans l’orbe d’une œuvre qui est d’abord celle d’un immense écrivain. Il dit avoir écrit la plupart de ses textes trois fois et les avoir criés à haute voix. Il avait une oreille musicale pour la langue danoise, pour ses sonorités et la prégnance de la pensée qui venait résonner en elle. Il note dans son Journal : « Les règles de grammaire finissent à l’oreille — le message de la Loi, à l’oreille ; la basse fondamentale, à l’oreille ; le système de la philosophie, à l’oreille… » Dans sa jeunesse, il demanda au roi la permission spéciale de pouvoir écrire en danois — et non en latin — sa thèse de doctorat sur Le concept d’ironie constamment rapporté à Socrate. Dans ses souvenirs, son cousin Hans Brøchner rapporte une conversation au cours de laquelle Kierkegaard, sans orgueil, se montra parfaitement conscient de son apport à la littérature de son pays : « Durant ce siècle, la poésie danoise s’est développée avec une richesse presque anormale. La prose au contraire a marqué le pas. Nous manquions d’une prose ayant tous les caractères de l’art et j’ai comblé ce vide ; voici pourquoi mes écrits auront joué un rôle significatif dans la littérature danoise. »
(…)

Jean-Baptiste PARA

 

 

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