Jean-Luc-Lagarce,
le sens de l’humain
Extraits de l’introduction de Jean-Pierre Sarrazac
L’échec, tant dans l’écriture que dans l’amour,
est un motif récurrent, presque le leitmotiv (« mon éternel
échec ») du Journal de Lagarce. L’auteur y met en
scène son attente insatisfaite de l’amour fusionnel avec
certains de ses amants ou avec sa sœur, son père, sa mère.
Mais, que l’on ne s’y trompe pas, l’échec n’est
ici qu’apparent et dissimule mal une quête ardente, que
Jean-Luc Lagarce poursuivra jusqu’à l’extrême
limite de ses forces. À quelques jours de sa mort et alors que
tout désir sexuel semble l’avoir déserté,
il est encore sur le point de tomber profondément amoureux de
ce Christophe qu’il vient de rencontrer… Sous des apparences
désabusées et sous le masque du « Juif errant de
l’amour », Jean-Luc Lagarce n’aura jamais cessé
d’aimer sans limites, qu’il s’agisse de ses parents
— particulièrement de ce père ouvrier qui s’est
tué au travail, de ce père qu’il prive de parole,
qu’il retranche, comme pour le punir, de certaines de ses pièces
autobiographiques, mais qu’il avoue dans le Journal aimer comme
son propre enfant —, de Gary, qui deviendra « L’Amant,
mort déjà » du Pays lointain (1995), de François,
l’ami hétéro, de quelques autres. L’envers
de l’échec, le déni de l’impuissance, ce n’est
évidemment pas à Lagarce de le proclamer, même dans
le plus intime de ses écrits, mais bien à nous, ses lecteurs,
ses spectateurs, de le découvrir dans le filigrane de son œuvre.
Quant à l’écriture — tout se passe comme si
ses succès dans la mise en scène ne faisaient qu’exacerber
son sentiment d’échec dans ce domaine —, Jean-Luc
Lagarce ne cesse d’exprimer des doutes sur son propre talent.
Et sur son accès même au statut d’écrivain.
Dans Ici ou ailleurs (1981), pièce de commande écrite
à partir d’improvisations des comédiens, il se met
lui-même en scène parmi ses personnages. Et c’est
essentiellement pour s’auto-dénigrer publiquement en se
déclarant incapable de bâtir une histoire et de proposer
de véritables personnages en train de dialoguer. Pareil à
une créature de Kafka, Lagarce plaide coupable au tribunal de
la dramaturgie comme à celui de l’amour.
[…]
Échec de l’art ? Beaucoup y ont cru (peut-être Lagarce
lui-même). Je dis bien « peut-être », parce
qu’il me semble qu’au-delà de toute coquetterie ou
fausse modestie, il y a chez Lagarce, dans l’écriture comme
dans l’amour, une nécessité artistique, philosophique,
existentielle de passer par l’échec, de rechercher opiniâtrement
une certaine forme d’échec, de n’accéder à
ce qu’on appelle la réussite qu’à travers
une longue et profonde expérience de l’échec. Dans
le Journal, un autre mot revient fréquemment, qui peut nous mettre
sur une piste. C’est le mot « tentative ». Chaque
pièce de Lagarce, y compris Le Pays lointain, son œuvre
la plus testamentaire avec le Journal, se présente comme une
« tentative ». Et si, de tentative en tentative, l’échec
de l’art se transformait en un art de l’échec ? Entendons
: en une mise en échec, en un travail de démolition de
toutes les règles du bien-écrire pour le théâtre.
« Échouer mieux », pour reprendre le mot de Beckett…
« Une série de monologues inégaux mis bout à
bout », « cette forme qui leur convenait si peu… Ces
monologues plus ou moins longs, associés les uns aux autres,
mis côte à côte »… Sous le pseudo-aveu
d’impuissance, c’est en fait un véritable art poétique
qui est en train de se décliner. Art poétique résolument
moderne, c’est-à-dire en mineur. Sur la totalité
des pièces de Lagarce, on est tenté de reporter le «
compliment » — évidemment involontaire — qu’un
George Steiner, nostalgique d’une dramaturgie bien tangible, bien
solide, avec personnages, situations et dialogues en majeur, adresse
à Strindberg : ses « pièces-fantômes sont
des fantômes de pièces ».
[…]
Fantôme de langage, fantôme de communication entre les personnages,
fantômes de pièces : nous n’avons pas fini d’être
hantés par le théâtre de Lagarce.
[…]
Jean-Pierre
SARRAZAC