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Jean-Luc Lagarce
Janvier-février 2010

 

Jean-Luc-Lagarce, le sens de l’humain
Extraits de l’introduction de Jean-Pierre Sarrazac


L’échec, tant dans l’écriture que dans l’amour, est un motif récurrent, presque le leitmotiv (« mon éternel échec ») du Journal de Lagarce. L’auteur y met en scène son attente insatisfaite de l’amour fusionnel avec certains de ses amants ou avec sa sœur, son père, sa mère. Mais, que l’on ne s’y trompe pas, l’échec n’est ici qu’apparent et dissimule mal une quête ardente, que Jean-Luc Lagarce poursuivra jusqu’à l’extrême limite de ses forces. À quelques jours de sa mort et alors que tout désir sexuel semble l’avoir déserté, il est encore sur le point de tomber profondément amoureux de ce Christophe qu’il vient de rencontrer… Sous des apparences désabusées et sous le masque du « Juif errant de l’amour », Jean-Luc Lagarce n’aura jamais cessé d’aimer sans limites, qu’il s’agisse de ses parents — particulièrement de ce père ouvrier qui s’est tué au travail, de ce père qu’il prive de parole, qu’il retranche, comme pour le punir, de certaines de ses pièces autobiographiques, mais qu’il avoue dans le Journal aimer comme son propre enfant —, de Gary, qui deviendra « L’Amant, mort déjà » du Pays lointain (1995), de François, l’ami hétéro, de quelques autres. L’envers de l’échec, le déni de l’impuissance, ce n’est évidemment pas à Lagarce de le proclamer, même dans le plus intime de ses écrits, mais bien à nous, ses lecteurs, ses spectateurs, de le découvrir dans le filigrane de son œuvre.
Quant à l’écriture — tout se passe comme si ses succès dans la mise en scène ne faisaient qu’exacerber son sentiment d’échec dans ce domaine —, Jean-Luc Lagarce ne cesse d’exprimer des doutes sur son propre talent. Et sur son accès même au statut d’écrivain. Dans Ici ou ailleurs (1981), pièce de commande écrite à partir d’improvisations des comédiens, il se met lui-même en scène parmi ses personnages. Et c’est essentiellement pour s’auto-dénigrer publiquement en se déclarant incapable de bâtir une histoire et de proposer de véritables personnages en train de dialoguer. Pareil à une créature de Kafka, Lagarce plaide coupable au tribunal de la dramaturgie comme à celui de l’amour.
[…]
Échec de l’art ? Beaucoup y ont cru (peut-être Lagarce lui-même). Je dis bien « peut-être », parce qu’il me semble qu’au-delà de toute coquetterie ou fausse modestie, il y a chez Lagarce, dans l’écriture comme dans l’amour, une nécessité artistique, philosophique, existentielle de passer par l’échec, de rechercher opiniâtrement une certaine forme d’échec, de n’accéder à ce qu’on appelle la réussite qu’à travers une longue et profonde expérience de l’échec. Dans le Journal, un autre mot revient fréquemment, qui peut nous mettre sur une piste. C’est le mot « tentative ». Chaque pièce de Lagarce, y compris Le Pays lointain, son œuvre la plus testamentaire avec le Journal, se présente comme une « tentative ». Et si, de tentative en tentative, l’échec de l’art se transformait en un art de l’échec ? Entendons : en une mise en échec, en un travail de démolition de toutes les règles du bien-écrire pour le théâtre. « Échouer mieux », pour reprendre le mot de Beckett…
« Une série de monologues inégaux mis bout à bout », « cette forme qui leur convenait si peu… Ces monologues plus ou moins longs, associés les uns aux autres, mis côte à côte »… Sous le pseudo-aveu d’impuissance, c’est en fait un véritable art poétique qui est en train de se décliner. Art poétique résolument moderne, c’est-à-dire en mineur. Sur la totalité des pièces de Lagarce, on est tenté de reporter le « compliment » — évidemment involontaire — qu’un George Steiner, nostalgique d’une dramaturgie bien tangible, bien solide, avec personnages, situations et dialogues en majeur, adresse à Strindberg : ses « pièces-fantômes sont des fantômes de pièces ».
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Fantôme de langage, fantôme de communication entre les personnages, fantômes de pièces : nous n’avons pas fini d’être hantés par le théâtre de Lagarce.
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Jean-Pierre SARRAZAC

 

Numéro disponible à la vente au prix de 18,50 €

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