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Actes du colloque "Europe, une revue de culture internationale, 1923- 1998"

 

 

Charles Dobzynski : Un regard intérieur

Sa longue histoire le démontre : Europe n'est pas un objet d'édition comme un autre. Ses liens avec des éditeurs successifs n'ont jamais aliéné son indépendance intellectuelle ni subordonné son action à une politique éditoriale, encore qu'il lui soit normalement arrivé d'en tenir compte en raison même de l'actualité littéraire qui la concernait. Mais l'objectif n'était pas la découverte ou la promotion d'auteurs en faveur de cette maison d'édition. Europe, d'autre part, n'est pas une revue d'école ou de tendance littéraire. Elle ne s'est prévalu d'aucune obligation ni d'aucun dogme esthétique, fût-ce à l'époque où pour certains la vérité résidait dans le réalisme-socialiste. C'est donc une situation singulière que celle de cette revue qui, à de rares exceptions près, n'a pas professé l'idéologie officielle du marxisme, mais sans renier ses origines et son parcours s'est tenue grosso modo dans la mouvance communiste, en s'efforçant de s'affranchir de ses schématismes et d'en éviter les étroitesses. Il est assez remarquable qu'une revue de cette envergure ait pu se maintenir dans cette mouvance tout en protégeant sa personnalité, ce qui ne veut évidemment pas dire qu'elle n'ait pas subi des infléchissements tantôt heureux et tantôt malheureux. Europe est une revue, il est vrai, où dès avant la dernière guerre mondiale se sont côtoyés et associés dans le même combat des intellectuels communistes et non-communistes, l'appartenance à un parti n'étant pas déterminante, mais la sauvegarde de certaines valeurs partagées, celles de la démocratie, de la liberté, de l'antiracisme et de l'antifascisme, de la défense de la culture, en premier lieu. C'est ce qui a justifié sa continuité à travers les générations et la fidélité de son lectorat.

C'est ainsi qu'Europe correspond à un public relativement défini, qu'elle occupe un créneau, comme on dit aujourd'hui. Ce public est un public de gauche, un public éclairé, attaché aux valeurs que j'ai citées et soucieux d'autre part non seulement d'amplifier ses connaissances quand au mouvement des cultures et des littératures, mais aussi de réévaluer et de remettre à jour cet héritage. Une revue se doit de répondre, tout en le guidant, à l'attente de son public. Depuis plus de vingt ans, Europe a dû affronter la crise économique et la rupture morale qui en résulte, mais aussi une série de tempêtes éditoriales sans précédent qui ont mis son existence sur le fil du rasoir. Pourtant, elle a réussi à maintenir une audience plutôt stable en France et dans le monde, malgré de nombreux aléas. Le phénomène est encore plus étonnant si l'on prend en considération un itinéraire de trois quarts de siècle. Or, sa continuité n'est pas une survivance, mais une résistance, la résistance non d'une formule mais de valeurs indispensables, de certains principes de rigueur et d'honnêteté intellectuelle, de certaines idées-forces sans lesquelles se ferait sentir une grave lacune dans la culture d'aujourd'hui, une culture qui doit lutter sur tous les fronts, et notamment celui de la lecture, de la création, de l'intelligence des textes, faute de quoi la civilisation médiatique et informatique en voie d'expansion y perdrait son âme. Mais qu'est-ce qu'une revue vivante ? On a parlé d'encyclopédie permanente. Peut-être, mais cette seule fonction pédagogique ne saurait suffire. Au départ, ce fut une aventure collective dont j'ai indiqué les grandes lignes, il en a découlé un état d'esprit combatif et collégial. Un travail d'équipe qui devait entraîner dans son dynamisme le grand remue-ménage de la pensée, de la création et de la réflexion. Certes, l'état d'esprit peut évoluer : cela exige d'améliorer les modalités qui font d'une revue ce qu'elle est, d'autant que son public évolue lui-aussi, de génération en génération, parfois d'année en année, et que les numéros l'Europe, ne l'oublions pas, auront circulé entre les mains de lecteurs appartenant à près de quatre générations. C'est une manière de record qui n'explique pas tout, mais qui ne s'expliquerait pas si l'on ne constatait qu'avec Europe, justement, s'est effectuée la transmission du flambeau, le relais de l'état d'esprit dont je parlais, que cet état d'esprit a été préservé, à travers les écueils de l'histoire, qu'il est toujours perceptible et reconnaissable dans les pages de la revue, même si les présentations ont changé, comme tant de choses ont changé radicalement au cours des vingt dernières années. Europe, dans sa stabilité, est une revue nomade : son centre de gravité ne s'est pas déplacé, mais son siège social, si, et ses animateurs, les membres du comité se sont renouvelés eux aussi. On pourrait presque se demander si, sous un habit apparemment identique à peu de choses près, en tout cas sous le même titre, ce n'est pas une tout autre revue qui a, sans tapage et sans artifice, pris la place de l'ancienne. Une revue de conception plus moderne en tout cas, non moins diversifiée dans sa recherche, mais tout à fait délivrée désormais des aberrations idéologiques qui ont parfois pesé sur elle. On peut s'interroger à ce sujet, en estimant que les mutations qui ont eu lieu étaient nécessaires, qu'elles n'ont en rien défiguré la revue, même si elles ont peu ou prou modifié son profil. Europe n'est pas une revue apolitique, mais elle n'est pas inféodée à une ligne politique. Dans le vaste et indispensable aggiornamento qu'imposent pour le siècle qui vient l'échec et l'écroulement de ce qui se présenta comme le socialisme, quel pourrait être le rôle d'une revue comme Europe ? Ses origines ne lui interdisent pas, bien au contraire, de le tenir, dans le domaine qui est le sien. Mais il faut reconnaître que la définition de ce rôle, dans une large mesure, reste à élaborer. Sans vouloir céder à l'attrait du passéisme, on est en droit de nourrir quelque nostalgie, et je ne m'en cache pas, pour ma part, touchant certaines étapes et certains moments du parcours. Nombre de ses amis, lecteurs ou collaborateurs se souviennent avec émotion de l'époque où la revue naviguait haut la voile dans la rue de Richelieu, à deux pas de la Bibliothèque nationale, dans un vénérable immeuble dont les marches usées étaient un palimpseste où les traces remontaient peut-être jusqu'à Molière. Pendant une brève période, au début des années soixant-dix où j'ai fait mon entrée dans l'équipe rédactionnelle, nous avons été un trio, Pierre Abraham, le vieil homme respecté, blanchi sous le harnais, qui dirigeait alors Europe, Pierre Gamarra, son rédacteur en chef, et moi-même que la disparition des Lettres françaises et le souci d'une relève avaient conduit là. Il avait fallu se serrer les coudes pour m'installer une table, dans cette pièce que rendait exiguë son encombrement, presque une pièce de musée avec ses lourds fauteuils au cuir vert râpé et au fondement défoncé, ses étagères croulantes, sa poussière qui semblait une chute de l'histoire. Mais ce n'était pas simplement un lieu de travail et de rencontre où l'on avait vu défiler et dialoguer des écrivains de tous les bords, des universitaires de tous les rangs, des collaborateurs de toutes disciplines, depuis le modeste rédacteur d'une note de lecture, jusqu'à l'auteur venu proposer une importante et à ses yeux irremplaçable chronique. Europe était alors un lieu de haute convivialité où sans cesse, notamment aux jours de réception, s'échangeaient les idées, les visions, les projets proches ou lointains, s'ébauchaient puis se réalisaient les initiatives. L'ambiance n'était certes pas celle de l'ultra-modernité bardée d'ordinateurs et vouée à règler son efficacité comme du papier à musique. Il y avait dans notre travail une brise d'improvisation, de joyeux tohu-bohu, et cette brise était tonifiante. On perdait du temps, sans doute, et on en gagnait parce que de la réflexion et du travail conduits en commun, à trois ou à deux, il naît toujours quelque chose de plus et que l'effervescence est créatrice même si elle n'est pas munie de machines. La revue marchait à son rythme, sans manquer une sortie mensuelle, au sein du collectif dont elle était solidaire, celui de l'éditeur. À l'époque, les Éditeurs français réunis nous hébergeaient, assuraient en quelque sorte la matérielle, l'administration du fonds et la tenue des comptes. Une matérielle il faut dire astreinte à l'économie. Nous prenions nos repas en commun, parfois au restaurant, plus souvent dans le bureau transformé en cantine de la directrice, l'intelligente et fine Madeleine Braun, attentive à notre travail, parfois critique, mais qui nous laissait la pleine et entière liberté de le mener à bien selon les plans élaborés en accord avec le Comité de la revue, qui n'était pas un Comité fantôme. Il se réunissait régulièrement dans ce local modeste et accueillant où retentissaient le rire de Maurice Bouvier-Ajam, la voix vibrante de Rouben Mélik, et où plusieurs fois, dans les dernières années de sa vie, Aragon plongé dans un fauteuil nous abreuva de paroles sibyllines, évoquant de mystérieux vols de pigeons dignes de romans d'espionnage. Avec Pierre Gamarra, après la disparition de Pierre Abraham, nous avons pris à cœur de rénover le mieux possible la revue, plus dans son contenu que dans sa présentation. Nous ne disposions pas alors d'un maquettiste aussi doué qu'aujourd'hui et les essais de couverture se sont souvent avérés tâtonnants ou décevants. Par exemple, on illustra avec des portraits dessinés et vieillots que l'on dirait aujourd'hui kitsch quelques-unes des grandes figures du romantisme, Musset ou George Sand. Cependant, la revue s'est ouverte à de nouveaux courants, à de nouveaux auteurs. Le principe du dossier fut poursuivi et consolidé, mais on s'est attaché à traiter d'autres thèmes, à les approfondir, à aborder de nouveaux sujets, des littératures pratiquement inconnues. La préparation d'un numéro demande de longs mois mais il nous est arrivé, lorsque s'imposait son urgence, par exemple après la mort de Pablo Neruda, d'en conclure un en deux ou trois mois. Parmi nos découvertes, il y eut celle des littératures du Grand Nord soviétique, qu'un voyage à Léningrad avec Pierre Gamarra nous permit de recueillir, en rencontrant des écrivains Tchouktches, Youkaguirs ou Mansis et des étudiants de l'Institut des peuples du Nord. Le dossier que nous en avons tiré restera comme le témoignage d'un certain stade de développement, avant les bouleversements qui sont intervenus dans cette région du monde. Nos enquêtes portaient sur tous les continents, de l'Amérique latine à l'Extrême-Orient, et il nous paraissait de notre devoir de consacrer un ensemble au Chili affrontant la dictature de Pinochet et plusieurs numéros à la littérature du Vietnam alors que sévissait une guerre atroce dans ce pays. Oui, cette manière de prendre position face à l'histoire, en fonction de ses drames, de ses injustices, de ses périls, c'était bien la tradition d'Europe, depuis l'époque où elle dénonçait avec Romain Rolland, le " cordon sanitaire " instauré contre la révolution russe et où en 1936 elle prenait fait et cause avec Jean Cassou et tant d'autres en faveur de l'Espagne républicaine. Notre souci de faire connaître entre autres les littératures des pays qui se réclamaient du socialisme, s'inscrivait dans la même ligne de conduite. On pourrait en discuter aujourd'hui le bien fondé et les modalités, mais cette orientation n'était pas à sens unique. Europe se situait dans la zone d'influence communiste, mais suivant la visée humaniste qui lui était propre. Cela n'empêcha pas, bien évidemment, quelques dérapages du côté des mythes et des illusions régnantes, touchant les réalités du socialisme dit réel, que nous ne remettions pas en question, même s'il nous advint de manifester notre indignation contre des faits inadmissibles tels que l'arrestation du médiéviste polonais Bronislaw Geremek, pour ne prendre que cet exemple. Dans la situation figée, les formes de censure plus ou moins camouflées qui existaient alors dans les États socialistes, il n'était pas facile de procéder à un inventaire littéraire tant soit peu objectif, en se gardant comme nous le souhaitions de faire œuvre de pure et simple propagande. Il nous arriva de passer au crible et de remettre en chantier, faute d'avoir obtenu satisfaction certains ensembles proposés, par exemple celui de la R.D.A. et plus tard de Cuba, en exigeant une complète refonte. De même, nous avons refusé, après un voyage en Algérie, en 1976, la censure que prétendaient nous imposer les autorités officielles sous le gouvernement de Boumédienne, visant à éliminer certains textes et certains auteurs, de Kateb Yacine à Rachid Boudjedra, par exemple, si bien que réalisé comme nous l'entendions et avec les collaborateurs que nous avions choisis notre numéro sur la littérature algérienne fut interdit de diffusion sur le territoire de l'Algérie. Pourtant, le numéro y fit grand bruit et les demandes affluèrent, jusqu'au moment, ô paradoxe, où nous reçûmes en arabe une lettre de félicitation de la présidence elle-même, qui ne fut pourtant pas suivie d'effet quant à la diffusion d'Europe. Rien n'était simple, par conséquent, dans nos rapports avec certains pays dont nous avions le devoir de faire connaître les richesses culturelles, tout en tenant compte des réalités et en observant d'indispensables exigences de rigueur. Ici se pose toutefois le problème de la vérité, touchant les insuffisances, les contradictions criantes et les aberrations dans l'ex-monde socialiste, problèmes qu'il ne nous incombait pas de régler à nous seuls, mais que nous n'avons pas contribué à analyser comme il convenait. À la polémique, nous avons préféré l'examen sur pièce, l'étude de civilisation dans l'esprit humaniste qui nous déterminait. Aller plus loin et plus fort, c'était courir le risque de susciter de graves dissensions et peut-être une rupture dans notre travail d'équipe. Ce qui apparaît avec le recul, quoi qu'il en soit, c'est l'ampleur, la variété et en règle générale la qualité de nos prospections, même si fatalement elles devaient s'avérer incomplètes ou partielles. Pour ne prendre que cet exemple, nous avons apporté sur la genèse et l'essor du futurisme en Europe l'éclairage de deux dossier successifs considérés aujourd'hui comme des paradigmes, et à quoi il faut ajouter l'ensemble sur le modernisme brésilien, sur le cubisme et la littérature. De même, les numéros consacrés aux littératures populaires, science-fiction, fantastique, roman feuilleton, fiction policière, etc. De la sorte se sont constituées de véritables archives critiques touchant des genres particuliers et se sont créés des liens avec de nouvelles catégories de chercheurs. Je ne vais pas m'exercer à retracer un bilan, quelque positif qu'il soit. Dans le domaine de la création que nous avons eu à cœur constamment de soutenir, soit par des ensembles anthologiques, soit au moyen de nos cahiers, soit encore avec la publication d'une série de recueils sous le sigle Europe / Poésie, on a pu constater de notre part un très large éclectisme, lequel nous interdit de favoriser une esthétique ou un avant-gardisme auto-proclamé, mais a pour contrepartie de nous priver peut-être de certaines œuvres plus hardies. Il est vrai que nous recevons une pluie de textes, et bien entendu, tous sont loin de présenter un intérêt ou le minimum d'originalité requise. La poste n'a jamais été la hotte du père Noël. C'est pourtant par la poste que nous sont parvenus un jour les poèmes d'une inconnue, Marie Étienne, imprimés pour la première fois dans Europe, comme le premier texte envoyé d'Irak par un inconnu qui s'appelait Alain Nadaud et dont on sait le chemin de romancier qu'il a parcouru depuis. Certes, Europe n'est pas et ne saurait être le banc d'essai d'une littérature en germination, et c'est dommage. Mais nous nous efforçons avec persévérance de donner une place à des débutants comme à des auteurs plus confirmés. Il a bien fallu opérer un choix de vocation en constatant que le public de la revue y cherchait en premier lieu un dossier solidement charpenté. Au sein du comité et de l'équipe rédactionnelle, maintes discussions ont porté sur la nature de ce dossier. Certains souhaitaient, et c'est mon point de vue, que l'on ne se limitât pas à des thèmes, à des figures ou à des secteurs littéraires, mais que l'on traitât aussi de grands problèmes de société tels que le racisme, la violence, le milieu urbain, etc. C'est un terrain qui est davantage celui de la revue Autrement et qui ne peut-être sillonné qu'avec les moyens du journalisme moderne. Si nos rares incursions dans la philosophie n'ont guère été couronnées de succès, nous avons mieux réussi du côté de l'histoire avec Littérature et pérestroïka ou Les Écrivains et la guerre, qui resteront des numéros mémorables, comme d'autre part les dossiers sur le théâtre dont le plus récent sur Bernard-Marie Koltès a suscité un engouement immédiat. Nous avons dû migrer à plusieurs reprises et chacune de ces migrations a impliqué une réorganisation de notre activité. Chez Messidor, qui nous a accueillis pendant une dizaine d'années, nous disposions rue du Faubourg Poissonnière de locaux convenables, quoique un peu maussades et mal éclairés. Nous y avons bénéficié d'une infrastructure éditoriale très efficace. Cependant, là aussi, vint le temps de la rigueur, des économies, de la restriction du personnel. Les conditions économiques ne permettaient plus d'assurer que le salaire d'un seul rédacteur, et, l'heure de la retraite ayant sonné pour les autres, cet unique permanent fut Jean-Baptiste Para, ce dont nous n'avons qu'à nous féliciter à tous égards, les autres poursuivant bien entendu leur participation à titre bénévole, et en tant que chroniqueurs, comme on peut le constater. Est-ce à dire que pareille situation ne crée aucun problème et ne modifie pas d'une certaine façon la marche de la revue ? Certainement pas. Les disparitions de nos éditeurs, tour à tour les E.F.R., puis Messidor, enfin Scandéditions ont contraint Europe non seulement à changer de siège social, à louer des bureaux Boulevard Blanqui, mais a remodeler le fonctionnement de la revue avec notamment la création d'une Société des Amis d'Europe et d'une S.A.R.L. grâce à quoi l'indépendance de la revue a pu être préservée. Le travail d'équipe, à mes yeux absolument indispensable dans une publication de ce type, s'est déplacé du côté du Comité qui a accueilli bon nombre d'écrivains et poètes plus jeunes et plus actifs. Il n'en reste pas moins que l'horizon n'est pas dégagé de nuages, que si la revue continue honorablement sur sa lancée, elle aura sans doute besoin de se renforcer, de se renouveler, de redéfinir sa vocation dans un monde qui a si profondément changé depuis les temps héroïques de l'après-première guerre et de l'après-seconde guerre mondiale.

Charles DOBZYNSKI

 

 

Les actes du colloque sont disponibles au prix de 12,20 €

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