Henri Meschonnic : Europe pour
la poésie, la poésie pour Europe, aujourd'hui
À travers la place faite à la poésie,
et ce qui est dit de la poésie, dans une revue comme Europe,
il s'agit à la fois des états de la poésie contemporaine,
en France et ailleurs, et de la situation d'une revue, _ la situation
de la chose littéraire par la poésie, et ses transformations,
effets de liberté contre effets de chefferie, poésie et
poétique comme documents sur l'idéologie littéraire
à la française et ses transformations. Europe y est un
lieu à la fois situé et pluriel, hors doctrine, hors dogmatisme,
le dogmatisme de certains académismes modernes. Comme en témoigne
le numéro Mallarmé (de janvier-février 1998), à
rompre avec un " Mallarmé " qui a fait la parisianité
depuis bien trente ans. Pluralité de Mallarmé, pluralité
de la poésie.
Mais la pluralité de Mallarmé et de la poésie n'est
pas une juxtaposition de quelconquismes. Assez, le spectacle des prétentionnismes.
Assez, l'exposition des tropolâtres. La diversité est le
multiple, l'infini de la rigueur, l'invention d'un sujet chaque fois
autre tel que forme de vie et forme de langage, jeu de vie et jeu de
langage l'un par l'autre et seulement ensemble soient une seule subjectivation,
une parabole de l'individuation, ce qu'est une aventure du rythme. Le
rythme alors est ce qui fait l'histoire.
C'est ce que montre la poésie, quand elle est
la poésie. Pas l'amour de la poésie. Ce qui fait que la
poésie n'est pas séparable de tout ce qu'on pense du langage,
et qu'on en fait, surtout quand on le pense ordinaire, et qu'on y oppose
la poésie. Par quoi la poésie suppose une éthique
et une politique du langage. De tout le langage. Donc qui s'impose à
chacun. Impose à l'éthique et au politique de penser le
poème, comme au poème d'être la transformation de
l'éthique et du politique par le poème. Ce qui est exactement
la liberté et l'exigence du poème.
Cet espace, pour cette rencontre, avec d'autres, bien sûr, c'est
ce qu'a constitué et que continue Europe, à la voir par
la poésie.
Sa fidélité, aussi. Une tradition. Ce que revendiquait,
avec ses mots d'époque, la réclame en 1930, sur la quatrième
de couverture de Cavalerie rouge, par Isaac Babel (les éditions
Rieder, Paris, MCMXXX) : " Europe, organe à la fois de culture
française et de liaison internationale, se présente d'abord
comme une revue littéraire groupant des écrivains français
et étrangers, partisans de l'indépendance de l'esprit,
et rassemblant autour d'elle les penseurs les plus originaux de notre
temps. Elle ne s'interdit pas cependant d'étendre ses recherches
à tous les domaines de l'activité intellectuelle. Elle
s'efforce surtout de refléter dans chacune de ses pages tout
ce qui offre quelque importance dans la vie intérieure et extérieure
des nations, leurs desseins politiques, les grands mouvements humains
qui, à une époque comme la nôtre, forment une force
inattendue. Elle s'attache aussi à tout ce qui est susceptible
de développer en nous la compréhension affectueuse. "
Suivaient des noms, une trentaine, qui allaient de Romain Rolland à
Stefan Zweig. Avec peu de poètes : André Spire, Jules
Supervielle, Philippe Soupault.
La poésie n'est certainement pas le seul lieu de l'indépendance
de l'esprit, le seul lieu d'où regarder l'activité intellectuelle,
la vie intérieure des nations, mais ce qu'elle permet de voir,
y compris à son insu, qui est alors le lieu de la poétique,
il n'y a qu'elle qui le montre. En quoi elle n'est pas seulement une
activité qui nous transforme et se transforme, elle est aussi
un poste unique d'observation.
Pourquoi la poésie ? Parce que, disait Charles Dobzynski (dans
le numéro de juin-juillet 1994, p. 186), elle " reste un
défi permanent ". Parce que la place, le rôle et l'activité
propre de la poésie sont emblématiques du statut des sujets
dans une société, certainement plus que les autres activités
littéraires, qui nomment ou qui racontent, et spécifiquement
plus que les autres activités artistiques qui travaillent une
autre matière que le langage.
Et d'autant plus, ironie involontaire des sociétés, et
surtout de la nôtre, que l'importance du marché y est au
minimum, à la différence du roman, qui a tellement empli
l'espace-littérature que, tout comme pour un mot, plus vous augmentez
son extension, plus vous diminuez sa compréhension, et à
extension maximale compréhension minimale, plus le roman est
identifié à la chose littéraire en entier, plus
il est un phénomène social, et moins il est littéraire.
Et malgré la place Saint-Sulpice à Paris une fois l'an,
il n'y a guère de marché de la poésie, en France
particulièrement. L'envers paradoxal de cette infortune culturelle,
qui est un feuilleté d'histoire, avec ses variables locales,
et des situations tout autres ailleurs, et chaque fois les bonnes raisons
sont les mauvaises (le haïku par millions au Japon), l'envers,
c'est une liberté. Du moins elle est autrement possible, ce qui
tient à ce que la poésie met en risque, met en jeu. À
condition qu'elle soit au maximum ce que vous êtes.
Mais cette possibilité n'a lieu qu'à l'intérieur
de son histoire propre, de sa socialité propre, avec ses modes
et ses démodes.
Les démodes : regardez René Char, aujourd'hui. Chez les
poètes. Pas à l'école. Ou le statut d'Éluard,
en 1995, à travers le recueil Qu'est-ce que la poésie
? rassemblé par Bernard Noël (Jean-Michel Place éditeur).
Un invité évité par tous ceux à qui les
années 50 ont fait oublier les années 20.
La mode c'est, parmi d'autres effets de mime, l'effet Celan. Où,
comme pour Mallarmé, il y a lieu de ne pas confondre Mallarmé
et " Mallarmé " _ ce qu'on en fait _, Celan et "
Celan ". Interfèrent, ici, des coups de philosophie : le
brouillard Heidegger, qui envahit le siècle, l'associationnisme
Derrida avec ses complaisances.
Ce qui apparaît, à travers Europe, c'est une inséparabilité
entre poésie, poétique et politique. Ainsi, en août-septembre
1983, en tête d'un " Cahier de création " intitulé
La Paix au cur, centré sur les écrivains et la paix,
qui rassemblait des textes et des poèmes de vingt-deux écrivains
(entre autres Borges, Cela, Guillevic, Soupault, Gascoyne, Ritsos, Somlyo,
Sanguineti, Adonis, Stephan Hermlin et Voznessenski), Jacques Madaule
rappelait la fondation d'Europe soixante ans plus tôt, et le manifeste
de Romain Rolland Au-dessus de la mêlée, manifeste non
pas apolitique mais, au contraire d'une opinion reçue, on pourrait
dire hyper-politique : pour une politique des sujets, une " politique
de la culture ", entendant par là " une politique s'appliquant
à tous les domaines et en particulier celui de la paix et de
la guerre et qui s'efforce d'y faire prévaloir les valeurs de
la culture qui sont d'abord valeurs de paix " (p. 100). Jacques
Madaule rappelait que 1923, année de fondation de la revue, "
fut aussi l'année de l'occupation de la Ruhr, d'où devait
sortir en partie rien de moins que le nazisme ".
Le titre Europe était par là un " programme "
poétique et politique. Le mal d'alors, en 1983, était
la division de Berlin, " la plaie du chômage " et la
" concurrence d'autres continents ", la menace, encore, d'une
guerre nucléaire. Le rôle des écrivains était
plus que l'expression de " sentiments élémentaires
" (p. 102). C'était d'être les " artisans les
plus efficaces d'une prise de conscience, après toutefois les
producteurs d'images (cinéma et télévision), dont
il y aurait lieu de marquer les responsabilités propres "
(p. 103). Madaule notait le rôle d'" accoutumance "
des images, _ " Plus l'image est horrible, plus elle engendre de
fausse sécurité " _ et il demandait aux poètes
d'" inventer du vraiment nouveau dans un domaine où nous
savons trop bien où nous conduit le déjà vu "
(p. 104).
La grammaire du titre Europe mérite, ici, une brève remarque.
Le mot, sans l'article défini dans son rôle de référentiel,
a un statut, en français moderne, de virtuel, et d'ouverture,
le contraire même d'une définition fermée d'avance.
Toute une série de titres de revues s'y inscrit : Esprit, Action
poétique, Commentaire, Po&sie, Lignes, Futur antérieur
À l'opposé d'une autre grammaire de titres, et cette grammaire
est une sémantique : au virtuel d'Esprit s'oppose le rationalisme
de La Pensée, et c'est Les Temps modernes, Le Débat, L'Homme
et la société
Le non-référentiel d'Europe
donne à entendre un espace de liberté, un lieu d'accueil.
Il exclut des effets de chefferie idéologique, ou de clôture
_ sur un groupe. Il marque seulement une idée, et la prééminence
des idées. Virtuel, il n'est pas seulement un espace, mais aussi
un temps : une histoire en train de se faire, où implicitement
les écrivains, les intellectuels (au sens de Zola) ont le rôle
premier.
Ouverture, non neutralité. Qui serait absence. Ce qui situe telle
prise de position (de Charles Dobzynski, août-septembre 1995,
p. 208) sur la " poésie-pour-la-poésie ", avec
sa " marginalisation élitaire ou snob ", " désinvestie
de tout pouvoir réel d'invention ". L'idée, qu'énonçait
Éluard au temps du surréalisme, et que reprenait Dobzynski,
que " toute poésie contient sa critique de la poésie
" (p. 209). À condition d'être poésie, et pas
l'amour-de-la-poésie. Et la poésie " est en crise
" quand elle n'est plus seulement une crise de vers, mais une "
crise de sens " (p. 210). C'était en écho au Manifeste
de la poésie vécue d'Alain Jouffroy : dans la poésie,
le meilleur du surréalisme n'est pas fini. Je veux dire : la
révolte. Pas le petit trafic appelé écriture automatique.
Mais la faculté de refus qui fait la modernité comme présence
au présent. Enjambant le cadavre du post-moderne, mort de son
éclectisme passéiste.
Ouverture, c'est-à-dire aussi découvrir, et redécouvrir.
Benjamin Fondane, en mars 1998 (déjà des inédits
de lui en novembre-décembre 1994). Ouverture, ce n'est pas du
sans parti, qui ne serait que du suivisme d'époque. Au contraire,
c'est l'indépendance à l'égard des modes qui permet
de renouveler la lecture. Ce dont témoigne le Stéphane
Mallarmé de janvier-février 1998, qui rompt, sans dogmatisme,
avec le " Mallarmé " d'un certain mallarméisme
installé depuis une trentaine d'années chez des poètes,
lui même producteur et produit d'un amour-de-la-poésie
et d'un formalisme qui sont la mort de la poésie. Un Mallarmé
pluriel, oral. Il n'y a pas plus clair. Il n'y a donc pas plus provocant
pour les Assis de la poésie.
Autres prises de parti : sur la notion d'écriture féminine,
et sur la vieille alliance de la poésie et du vers, qui contribue
à réduire la poésie à un genre. À
propos du " féminin singulier ", Charles Dobzynski
parlait de " la prose de la poésie " (novembre-décembre
1994, p. 210). Et sur la question d'une " forme-poésie ",
il titrait une de ses chroniques (août-septembre 1996), "
Prose, c'est la vie " _ écho à Rrose Sélavy
de Desnos _ et déjà en janvier-février 1988 il
parlait de la prose du poème. Désacraliser la poésie
est toujours une tâche première, indéfiniment à
recommencer, de la poésie. Où je mettrais le contresens
célèbre sur le mot de Rimbaud : " Il faut être
absolument moderne ". Il y a toujours à prendre position
contre les clichés du divorce entre la poésie et le public
et de la séparation entre la forme et le fond _ cet universel
de la bêtise. Charles Dobzynski disait : " Quelque chose
bouge. Très loin. Très près. Est-ce la poésie
? " (janvier-février 1994, p. 178), à partir de Bernard
Noël (La Chute des temps), Lionel Ray (Comme un château défait),
Claude Esteban (Sept jours d'hier), et " Elle forme ce qui n'a
pas encore d'expression ou de sens. Ce qui n'a pas encore de visage.
"
Tient à cela un travail de redécouverte permanente des
grands fécondants. Ainsi, par exemple, sur une vingtaine d'années,
entre 1975 et 1995, en ne retenant momentanément que les écrivains
français, avec souvent des inédits : Tzara (juillet-août
1975), Claudel (mars 1982), Éluard inédit (octobre 1982
et mars 1987), Queneau (juin-juillet 1983)
Mais aussi Le Moyen
âge maintenant (octobre 1983), reconquête nécessaire
contre son isolement par discontinuité dans le siéclisme
et le dix-septièmisme de la clarté française. Puis
Max Jacob inédit (juin-juillet 1984 et octobre 1984), Artaud
(novembre-décembre 1984), Hugo (mars 1985), Laforgue (mai 1985),
Crevel (novembre-décembre 1985), Audiberti (avril 1986), Tardieu
( août-septembre 1986), Ronsard et Scève (novembre-décembre
1986), Segalen (avril 1987), Michaux (juin-juillet 1987), Lautréamont
(août-septembre 1987), Char (janvier-février 1988), Saint-Pol
Roux et André Suarès (mai 1988), Raymond Roussel (octobre
1988), La Révolution mise à nu par ses écrivains,
même (novembre-décembre 1988). En 1990, Montaigne, Jean
Tortel, Rétif de la Bretonne, Frénaud, Guillevic. En 1991,
Breton, Aragon poète (après Aragon romancier en 1989),
Rimbaud, Prévert, et une Littérature fin-de-siècle
(le XIXe). En 1992, Ponge, Baudelaire. En 1993, Soupault. 1994 : Reverdy
et Le Grand Jeu. En 1995, Supervielle et O.V. de Lubicz Milosz, Les
Écrivains et la guerre (1945-1995), et Saint-John Perse.
Mais en fait, Europe, c'est le monde. Par ensembles consacrés
à toute une littérature : Littérature du Brésil
(août-septembre 1982 : Europe n'avait pas attendu le Salon du
Livre 1998 qui lui était consacré). En 1983, l'Italie
: vingt ans de poésie (et les Italies dialectales), l'Islande,
la Turquie. En 1984, le Portugal et Cuba. En 1985, la littérature
occitane, la nouvelle littérature en Chine, la Finlande et Une
approche de la poésie coréenne. Puis l'Argentine. En 1987,
la Tunisie et la poésie japonaise moderne. En 1989, Écrivains
de RFA et Littérature & Perestroïka, la " nouvelle
vague soviétique ". En 1990, Littérature nouvelle
du Québec. 1992, la littérature des Pays baltes. En 1993,
la littérature du Cameroun. 1994 : la littérature suédoise,
et l'égyptienne. En 1995, Écrivains du Luxembourg et Littérature
suisse. 1996 : Trieste et ses écrivains, La jeune poésie
écossaise, la littérature du Danemark.
Mais aussi des centrages sur un écrivain seul, par des poètes
autant que par des spécialistes, avec une contribution internationale,
comme c'est souvent le cas dans Europe. Comme, en une dizaine d'années,
sur Joyce, en 1984 ; Virginia Woolf et Gertrude Stein, en 1985 ; Machado,
Guillen et Alberti, et Kleist, en 1986. Pessoa, en 1988 ; Rilke, en
1989 ; Lewis Carroll en 1990 ; 1993 : Virgile, Pasternak et Ritsos (octobre
1993, et déjà en janvier-février 1988).
Les " Cahiers de création ", par vocation, sont là
pour que la poésie en train de se faire ait voix au présent,
et aussi, plus rarement, des nouvelles, autant d'écrivains français
que d'autres, connus ou non connus, jeunes par les poèmes quel
que soit leur âge. Ces " Cahiers " sont là presque
à chaque livraison. Comme il faut en donner une vue concrète,
sans favoriser quiconque, je prends, sur dix ans, chaque mois de mai
_ la roulette du poème. Mai 1984, Jorge Guillen (qui venait de
mourir en février) et un essai du traducteur, Bernard Sesé,
qui commençait sur la citation : " Soy como mi ventana,
me maravilla el aire ", ainsi que Pierre Dalle Nogare et Gérard
de Cortanze. Mai 1985 : Gérard de Cortanze, Duan Matic,
Albino Pierro (italien), Jeremy Reed (anglais) et Marie-Claire Bancquart.
Mai 1986, douze poètes du Nicaragua. Mai 1987 : Christian Guez-Ricord,
six poètes de langue anglaise, et Gianni Rodari, poète
italien. Mai 1988, Jacques Gaucheron et Bei Dao, poète chinois.
Mai 1990, Sherko Bekes, kurde, et André Laude. Mai 1991, Jean
Rousselot, Dominique Labarrière, Jean-Pierre Cascarino. Mai 1992,
Serge Arneodo et d'autres poètes de langue d'oc en Piémont,
" la petite Provence d'Italie ". Mai 1993, Vartan d'Ani, Arménien
du Xe siècle. Et mai 1994, des poètes de Bosnie, de Macédoine,
et Marianne Moore, Américaine. Le " Cahier de création
" de mars 1998 était consacré à dix poètes
brésiliens. Europe ne se limite pas à l'Europe, et sort
vers tous les temps.
La prise par le poème m'amène nécessairement à
retenir, comme témoin, la chronique régulière de
Charles Dobzynski, au titre expressément hugolien, des "
Quatre vents de la poésie ". Que ce titre soit hugolien
n'est pas une marque anodine. Car Hugo continue de ne pas être
à la mode. Il continue de diviser. Qu'on en ait fait, il y a
déjà bien un siècle, un pantouflard des familles,
une confiture pour les pépés de la poésie, et que
cette opération tienne encore, montre à la fois l'état
de la poésie à l'école et l'infantilisation jusque
chez des gens d'esprit, mais aussi combien toute une culture répugne
au lien entre le poème, l'éthique et le politique, manifesté
par Hugo, et qui continue de le rendre inactuel et surtout intempestif.
Donc un excellent révélateur de l'état de vos idées
poétiques, aussi vital, sinon plus _ question de point de vue,
question de durée _ que celui de vos artères.
L'un des derniers " Quatre vents de la poésie ", de
mars 1998, était consacré au " cur épique
", puisqu'il paraît que la tête, en France, ne l'est
pas. Autre ineptie très clarté française. La chronique
était portée sur Pierre-Jean Rémy (Le Retour d'Hélène,
prix Max Jacob 1998) et Gérard Cartier (Le Désert et le
Monde). La poésie est chronique. À travers la suite indéfiniment
diverse des publications, c'est l'unité multiple d'une même
question qui revient : " Comment peut-on être moderne ? "
(avril 1989), cette fois à partir de Dominique Fourcade, Jacques
Réda et Claude Esteban. Une autre fois, elle traverse Bernard
Vargaftig et Bernard Noël. Une autre fois Alain Bosquet, Claude
Vigée, Jean-Claude Renard. Jean-Luc Parant ou Yves Martin, Jacques
Darras ou Jude Stéfan. Ce n'est jamais un palmarès. La
poésie traverse les poètes. C'est tout. Au passage, elle
montre ce qu'elle fait de nous et ce que nous, nous en faisons.
À travers les " labyrinthes de la géographie comme
les dédales de l'époque " (octobre 1991, p. 201),
ce que montre la poésie dans le sans fin de ses aventures, c'est
la modernité comme " ère du soupçon ".
De chronique en chronique, de cahier de création en cahier de
création, des dissidences. L'héritage d'une poésie
comme critique de la poésie. S'il n'y a pas de quoi réveiller
le dormeur dont parlait Éluard _ " Au milieu du mot poésie
un homme ronchonne et s'endort " _ la poésie n'est pas la
poésie. Elle est seulement ce qui lui ressemble.
La poésie comme " expérience ouverte ", et non
comme " genre ", ce que disait Robert Sabatier en octobre
1982, appelle à penser Humboldt aujourd'hui : penser énergie,
et non produit. C'est par là qu'Europe n'est pas et n'a jamais
été, comme certaines revues de groupisme, un cercle d'écrivance
_ mot de Roland Barthes : où tout le monde écrit pareil.
Dans ses " Quatre vents de la poésie " de mars 1983,
Charles Dobzynski, à propos de Marie Étienne, Vénus
Khoury-Ghata, Patrice Delbourg et Jacques Réda, se réjouissait
d'un " air de liberté et d'irrévérence ",
en réfléchissant sur la question : " Que se passe-t-il
donc depuis le début des années 80 " et " les
jeux de société de la mode, éparpillant ce domino
de l'avant-garde qui occupa toutes les cases des années 60 et
70 jusqu'à brouiller les pistes et les traces " (p. 173).
Et ce qui suit est toujours actif : " Notre avant-garde qui êtes
aux audacieux, gardez-vous de passer avec armes et bagages dans les
temples du conformisme et de l'autosatisfaction qui n'attendent que
vous " (p. 174). La modernité après le post-moderne
commence par là.
Où l'aujourd'hui de la critique n'est rien sans son historicité,
et son histoire : la nécessité de relire poétiquement
les années 20 et 30. Paradoxalement, ce que met à découvert
la poésie dans Europe, c'est l'actualité de l'inactualité,
l'intempestivité de la poésie : " La poésie,
c'est toujours l'inattendu ", disait Dobzynski (novembre-décembre
1995, p. 198) _ " elle file sous le nez des avant-gardes factionnaires
". Car nous avons au moins trois académismes sur les bras,
celui des néo-rétro, celui des modernes, celui des post-modernes.
Ce qui nous ramène au plus vieux travail de la poésie
: " nettoyer les mots de leur crasse quotidienne " (Dobzynski,
à propos de Paul-Louis Rossi, avril 1995, p. 206). En les rendant
au quotidien : " effacer la frontière [
] de l'existence
aux mots " (p. 207). Par courants, contre-courants, mais surtout
en solitaires. Comme Yves Martin, " brocanteur de l'angoisse "
(octobre 1996, p. 211). Quand une forme de langage est une forme de
vie, une forme de vie forme de langage.
Il sort de tout cela que ce qui est en crise, ce n'est jamais la poésie,
c'est toujours " une certaine idée de la poésie "
(Dobzynski, janvier-février 1996, p. 202). Où nulle neutralité
n'est possible. Nécessité, pour la poésie, de prendre
parti. Par exemple contre l'idée de mettre la poésie dans
la langue. Comme disent ceux qui ne savent pas ce qu'ils disent. Et
ne savent même pas qu'ils ne savent pas : définition de
l'arrogance. Oui, il y a bien à faire le ménage dans la
poésie. Sans garantie. Nul n'étant ici propriétaire
d'une vérité. Et il ne s'agit pas de vérité,
mais de stratégie. Il s'agit du pour quoi, et du pour qui, du
comment et du quand, et surtout du à quoi bon, si ce n'est pas
pour transformer les manières de dire, de lire, de comprendre,
de sentir, c'est-à-dire de vivre.
Henri MESCHONNIC