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Actes du colloque "Europe, une revue de culture internationale, 1923- 1998"

 

 

Nicole Racine : Commémorations d'écrivains entre les deux guerres

 

Dès les débuts de son existence, la revue Europe affirme sa vocation littéraire et inaugure la tradition des numéros consacrés à des écrivains. Le premier de ces numéros, publié en octobre 1923, est consacré à Arthur de Gobineau ; les suivants prennent plus explicitement la forme d'hommage : en 1928, hommage à Léon Tolstoï, en 1932, hommage à Goethe, en 1935, hommage à Victor Hugo. Goethe, Tolstoï, Victor Hugo : ces écrivains incarneraient ainsi des figures tutélaires d'intellectuels européens. Ces commémorations s'inscrivent dans un certain contexte politique et idéologique : l'hommage à Tolstoï se rattache aux débats des années vingt sur le pacifisme et la non-violence, la commémoration du centenaire de la naissance de Goethe, dans le contexte de la montée du national-socialisme en Allemagne, se veut un hommage à la tradition de l'humanisme allemand, l'hommage à Victor Hugo a lieu en période d'avènement du Front populaire. Le premier de ces numéros spéciaux, consacré à Arthur de Gobineau, en octobre 1923, est, en revanche, plus difficile à interpréter.

" Numéro consacré au Comte de Gobineau ", Europe, n° 9, 1er octobre 1923

C'est en se gardant de tout anachronisme qu'on aimerait proposer une lecture du numéro que la revue Europe, qui se réclame du patronage spirituel de Romain Rolland, consacre dès les premiers mois de son existence à Arthur de Gobineau1. En ce début des années vingt, les théories de l'auteur de l'Essai sur l'inégalité des races humaines ne sont pas encore débattues à la lueur de l'avènement du nazisme, comme elles le seront une décennie plus tard. Toute l'œuvre de romancier et d'orientaliste de Gobineau, sortie de l'oubli au début du siècle, commence à renaître : Les Pléiades et Souvenirs de voyage sont réédités en 1921, Trois ans en Asie en 1922, grâce à Clément Serpeille de Gobineau, petit-fils de l'écrivain. Les études de Jean Gaulmier2, Jean Boissel3, Janine Buenzod4, en éclairant l'œuvre et le contexte dans lequel elle a été écrite, s'efforcent de faire justice des préjugés faisant de celui-ci un ancêtre du racisme hitlérien5. Je ne reviendrai pas sur le fait que les premiers admirateurs de Gobineau, qui ont voulu lutter contre l'oubli où était tombée son oeuvre _ le wagnérien Ludwig Schemann, fondateur en 1894 de la " Gobineau-Vereinigung " en Allemagne, Clément Serpeille de Gobineau en France au lendemain de la guerre de 1914 _ ont contribué, en raison de leur propre évolution idéologique, à entretenir les erreurs d'interprétation sur ses théories des races humaines. J'aimerais m'interroger moins sur l'œuvre que sur la réception de Gobineau, quarante ans après sa mort, au moment où paraît l'ensemble que lui consacre Europe.
Riche ensemble de contributions, le numéro d'octobre 1923 a été, selon Jean Boissel, éditeur des œuvres de Gobineau dans La Pléiade, une étape importante du mouvement de renaissance de Gobineau6. Il réunit les signatures de Paul Colin, Clément Serpeille de Gobineau, Élie Faure, Georges Vacher de Lapouge, Romain Rolland, Kasimir Edschmid, Jacques de Lacretelle, Charles Vildrac, Jean-Richard Bloch, Vladimir Minorsky. La présence de Georges Vacher de Lapouge, théoricien de l'eugénisme français, qui nous semble étrange aujourd'hui, prouve simplement l'extrême complexité de la référence à Gobineau en ce début des années vingt, référence d'autant plus complexe que celle-ci se nourrit principalement d'admiration pour l'œuvre d'écrivain et d'orientaliste de Gobineau. Romain Rolland, qui s'est peu exprimé sur les théories de l'Essai, ne cachait pas son admiration pour l'écrivain des Nouvelles asiatiques (rééditées en 1913), des Pléiades qu'il mettait au dessus de Stendhal et était grand lecteur de la correspondance avec Tocqueville (éditée en 1909).
On ignore à qui revient la paternité de l'idée du numéro, mais on sait que c'est Paul Colin, un des deux secrétaires de rédaction avec René Arcos, qui l'a mis sur pied7. Son rôle est attesté par les correspondances, conservées à la Bibliothèque nationale, qui permettent de lire les lettres qu'il adressa à Jean-Richard Bloch, à Clément Serpeille de Gobineau, à Romain Rolland _ on apprend ainsi qu'il rend visite à ce dernier en Suisse, en juillet 1923. Jean-Richard Bloch va prendre sa part dans la préparation du numéro ; il écrit à Georges Vacher de Lapouge, ancien bibliothécaire de l'Université de Poitiers, avec lequel il était entré en contact, en 1910. On ne sait qui s'est chargé de contacter Élie Faure ; mais celui-ci, ami de Jean-Richard Bloch avec lequel il correspond depuis 1920, est un proche de la revue dont il appuie les initiatives pacifistes et à laquelle il collabore jusqu'à sa mort en 1937.
Bien que cité dans les bibliographies, le numéro d'Europe d'octobre 1923 n'a jamais été analysé dans son ensemble, ni replacé dans le milieu intellectuel qui l'a vu naître. Pierre-Louis Rey a présenté une passionnante analyse du texte d'Élie Faure ; Pierre-André Taguieff qui s'intéresse depuis longtemps à l'évolution des théories de la race, a étudié dans ses travaux sur l'école " racialiste " française, les théories de Georges Vacher de Lapouge, et notamment sa participation au numéro de 19238. J'essayerai de proposer quelques clés de lecture de ce numéro.
On pourrait d'abord y voir une réaction contre le nationalisme français en art et en politique car le mouvement de renaissance de l'œuvre de Gobineau, parti d'Allemagne9, est mal vu de la droite nationaliste française. L'Action française réprouve les critiques contre la France, l'admiration pour l'Allemagne _ admiration qui est dans la lignée du romantisme, comme le rappelle Jean Gaulmier _ et fait de l'œuvre une des sources du pangermanisme10. D'ailleurs Paul Colin dit explicitement, dans son texte d'ouverture, qu'il s'agit de dégager Gobineau de son annexion " par les impérialistes français et les pangermanistes ".
Serait-ce trop dire que l'ensemble peut être lu comme une manifestation de rapprochement franco-allemand ? Une telle intention n'est pas explicitée, mais la personnalité des collaborateurs, Romain Rolland, Jean-Richard Bloch, Charles Vildrac, Paul Colin, tous connus pour être des partisans résolus de la réconciliation franco-allemande, peut y incliner. Rappelons que Jean-Richard Bloch sera membre, comme Elie Faure et Charles Vildrac, du Comité de direction pour le 50e anniversaire de la mort de Gobineau, prévu en 1932, Comité auquel le chef du gouvernement, le radical Edouard Herriot, apportera sa caution officielle, prévoyant d'en faire une manifestation de rapprochement franco-allemand11.
Relevons que le seul écrivain allemand à collaborer au numéro, Kasimir Edschmid, probablement contacté par Colin (qui est le traducteur de son texte), prend soin, dans son article consacré à La Renaissance, de dénoncer l'utilisation politique des théories raciales de Gobineau en Allemagne12.
Le " Numéro consacré au Comte de Gobineau " s'ouvre par des extraits, publiés pour la première fois dans une revue française, de " Ce qui est arrivé à la France en 1870 ", texte écrit par Gobineau à chaud au cours des semaines qui ont suivi la défaite de la France, sévère analyse des causes de cette défaite13. Ces extraits dont Paul Colin souligne la lucidité, ont-ils été choisis par lui ? En tout cas, la revue Europe en a déjà publié d'autres fragments, quelques mois auparavant, dès son premier numéro de février 1923, en particulier des pages sur la " vanité nationale ", trait caractéristique, selon Gobineau, de l'histoire française depuis le XVIIe siècle14.
La vision qu'a Gobineau de l'évolution de l'humanité, empreinte de pessimisme historique, pourrait avoir exercé sur des écrivains qui se réclament plus ou moins d'une idéologie révolutionnaire, une séduction qui ne va pas, on s'en doute, sans une certaine ambiguïté.
Paul Colin, dans l'article qui fait office d'introduction générale, décrit Gobineau comme un " explorateur ", qui n'hésite pas " à recréer la science à coup d'intuitions 15 ", un agitateur d'idées, comme Georges Sorel16, et le voit comme " un précurseur et un révolutionnaire 17 ". La position de Colin devant les théories de l'Essai sur l'inégalité des races humaines qu'il qualifie d'" oracles " et de " paradoxes " est d'ailleurs quelque peu confuse. Enfin, il crédite Gobineau d'être un précurseur de Nietzsche.
Il est instructif de comparer l'article de Clément Serpeille de Gobineau, paru en 1923 dans Europe d'où l'antisémitisme est absent, avec l'article qu'il donne au numéro de La Nouvelle Revue française de février 1934, consacré à Gobineau, numéro dont il a été l'artisan18. Dans cet ensemble de 1934 très ouvert _ on trouve les signatures d'Alain, Cocteau, Jean Prévost, Thibaudet et un nouvel article d'Élie Faure _, Serpeille en vient même à justifier l'antisémitisme hitlérien, antisémitisme dont on rappelle que la pensée de Gobineau est exempte19. On a là sur le vif un exemple de la dérive que Clément Serpeille a fait subir aux théories de Gobineau, sous l'influence du contexte politique des années trente.
On est surpris aujourd'hui de voir coexister dans ce numéro, un texte de Georges Vacher de Lapouge, un des pères du racisme français, du racialisme français comme le dit Pierre-André Taguieff, adepte d'un darwinisme social, qui se considérait comme le fondateur de l'école française d'anthropologie sociale, avec l'historien d'art et essayiste Élie Faure, preuve que la croyance en la notion de race est générale au début des années vingt. Si l'auteur de l'Histoire de l'Art20 se montre sensible à la vision dramatique qu'a Gobineau de l'histoire de l'humanité, au côté précurseur de sa pensée par rapport à Nietzsche par exemple, il n'en souligne pas moins les contradictions et les faiblesses de ses théories. Comme le remarque Pierre-Louis Rey, Élie Faure accepte sans réserves la théorie de l'existence de trois races spécifiques, mais cette spécificité ne suppose pas hiérarchie21. Ajoutons que le texte d'Élie Faure se termine par un éloge du " métissage " que Gobineau tenait pour néfaste. Il est significatif que deux des plus notables collaborateurs de ce numéro, incarnant à leur façon la ligne morale d'Europe, Romain Rolland et Jean-Richard Bloch, aient choisi de passer sous silence les théories raciales de Gobineau : Romain Rolland aborde la pensée politique de Gobineau sous l'angle de ses relations avec Tocqueville, Jean-Richard Bloch ne traite que de l'écrivain22.
L'admiration pour l'art de l'écrivain est à la source de bien d'autres contributions, notamment de celle de Jean-Richard Bloch. En une longue étude, il s'adonne à une description comparée des lieux parcourus en Perse par Gobineau et Loti, évoqués respectivement dans Trois ans en Asie et Vers Ispahan, mettant en parallèle leurs qualités d'évocation poétique, leur regard d'amoureux de l'Orient23. C'est d'ailleurs cet article qui a retenu l'attention de Pierre-Louis Rey, qui le cite à plusieurs reprises dans son ouvrage, L'univers romanesque de Gobineau24. Cependant j'aimerais mentionner le texte de Jacques de Lacretelle sur Les Pléiades25, ne serait-ce que parce qu'il évoque, de façon prémonitoire, l'influence de Gobineau sur la jeune génération littéraire, celle qui cherche à reculer les bornes du roman ; et il cite Mac Orlan, Salmon, Max Jacob, Aragon.
La dernière clé proposée serait de replacer la redécouverte de Gobineau en ce début des années vingt dans le mouvement des appels à l'Orient. Dans le prélude à La Nuit kurde, daté de 1920, Jean-Richard Bloch rappelle les résonances qu'éveillèrent en lui la lecture de L'Illustre magicien, " ce conte exalte un des instincts les plus profonds de l'humanité, encore qu'un des plus étrangers à l'Occident chrétien. C'est l'instinct de départ que je veux dire 26 ". Ce n'est d'ailleurs pas un hasard, s'il tira un livret de cette nouvelle27. Comme le souligne Jean Boissel, Gobineau est un de ceux qui ont révélé l'Orient à une Europe qui l'ignorait et montré le chemin d'une spiritualité asiatique, découverte après lui par Tolstoï, Romain Rolland, Claudel, René Guénon et d'autres28.
Enfin citons les mots de l'orientaliste Vladimir Minorsky dont l'article clôt l'ensemble d'Europe qui conclut ainsi sur l'œuvre de Gobineau orientaliste : " si jamais il a été donné à de rares Européens d'approcher l'âme de l'Orient, il est certes de leur nombre 29 ".
Au terme de ce parcours, les diverses clés de lecture proposées ont-elles permis de rendre compte de la singularité du numéro consacré à Gobineau dans l'histoire de la revue Europe ? Étant donné la rareté des documents et des témoignages, il est difficile de répondre à la question qui aujourd'hui nous paraît cruciale de la réception des théories de Gobineau. Empruntons à Romain Rolland ces lignes, écrites dix ans plus tard, le 5 avril 1933, pour dénoncer l'antisémitisme du régime hitlérien : " L'Hitlérisme se révèle, aux yeux du monde, l'usurpation du pouvoir sur le grand peuple allemand par de sauvages illettrés, ou de ratés rancuniers, comme Goebbels, dont le faible et violent cerveau a été tourné par les paradoxes à la Gobineau, mal digérés, sur l'"Inégalité des Races humaines" [...] 30 ". Ces lignes disent bien qu'aux yeux d'un contemporain la référence à Gobineau avait radicalement changé depuis le début des années vingt.


" Numéro spécial consacré à Tolstoï à l'occasion du centenaire de sa naissance ", Europe, n° 67, 15 juillet 1928

En cette fin des années vingt, ce numéro, qui prend clairement la forme d'hommage, se place sous le patronage de Romain Rolland qui, passionné par les penseurs et mystiques de l'Inde, cherche à réactualiser l'héritage tolstoïen de la non-violence. Romain Rolland renoue ainsi avec la vieille admiration qui l'a conduit en 1911 à consacrer une de ses Vies des hommes illustres à Tolstoï ; il y évoquait le choc ressenti à la lecture de Guerre et Paix, en 1886, à l'Ecole Normale31.
Durant la Première Guerre mondiale, l'invocation à Tolstoï est fréquente chez les admirateurs de l'auteur d'Au-dessus de la mêlée, familiers du petit cercle d'artistes et d'écrivains réunis autour de lui en Suisse, Pierre Jean Jouve, René Arcos, Henri Guilbeaux, Frans Masereel, Stefan Zweig. Pierre Jean Jouve, dans son Romain Rolland vivant, paru en 1920, rappelle les fréquentes rencontres à Genève, à partir de 1916, entre Romain Rolland et le disciple, ami et biographe de Tolstoï, Paul Birukoff, " le lien vivant entre la minorité européenne en Suisse et l'âme d'Iasnaïa-Poliana _ et aussi l'âme tourmentée de la Russie nouvelle 32 ". Jouve met bien en lumière le sens de ce tolstoïsme entendu comme un message en faveur de la fraternité et de refus de la violence, joint à une certaine vision mystique de la Russie. Dans son Journal des années de guerre, Romain Rolland fait allusion à ses rencontres avec Birukoff, à leurs échanges sur la pensée de Tolstoï, sur la révolution russe de février 191733. Ce n'est pas un hasard, comme le relève René Cheval34, si Romain Rolland, après avoir salué la révolution de février dans la revue Demain, le 1er mai 1917 (" À la Russie libre et libératrice ", texte dans lequel il rappelait d'ailleurs les excès de la Convention, " dévorant ses enfants "), célèbrait les vertus de la conscience libre dans " Tolstoy : L'esprit libre ", texte donné pour le 1er mai 1917 à la revue d'inspiration pacifiste non violente, Les Tablettes de Claude Le Maguet35.
On trouve dans les poèmes de Jouve, écrits en Suisse en 1916-1917, cette référence explicite à Tolstoï. Le recueil de poèmes, Vous êtes des hommes, paru en 1915, aux éditions de La Nouvelle Revue française, porte deux citations en exergue, une des Béatitudes, l'autre de Tolstoï ; le recueil Poème contre le grand crime, paru en Suisse en 1916, emprunte son titre à un traité de Tolstoï et son ultime poème s'intitule " Tolstoy ". La Danse des morts, recueil paru en Suisse en 1917, est dédié " À l'âme de Tolstoy, à Romain Rolland ". Dans Le défaitisme contre l'homme libre, paru en Suisse en 1918, Jouve rappelle le " Ressaisissez-vous " de Tolstoï durant la guerre russo-japonaise, son principe chrétien de refus de la guerre et compare Romain Rolland à Tolstoï36.
Cette référence à Tolstoï, habituelle chez un écrivain comme Jouve, dont le pacifisme prend sa source dans une conception de la non-violence inspirée plus par le christianisme que par une idéologie révolutionnaire, se retrouve chez un militant socialiste comme le poète Marcel Martinet qui va prendre parti pour la révolution bolchevique et adhérer à la IIIe Internationale. Celui-ci ouvre le premier poème de son recueil Les Temps maudits (1917), recueil refusé par la censure française et publié en Suisse, grâce à Romain Rolland, par une épigraphe empruntée à Tolstoï : " [...] car ce n'est pas ce que disent ou font les hommes qui décide de ce qui est bien ou mal, mais mon cœur " ; un autre de ses poèmes, intitulé " Évangile ", s'ouvre par une double épigraphe, empruntée à Tolstoï et à saint Jean37. Cependant si certains intellectuels venus au communisme reconnaissent que leur pacifisme révolutionnaire prend source dans une tradition marquée par l'héritage chrétien et la non-violence tolstoïenne, il faut ajouter que l'invocation au tolstoïsme est devenue rare à partir du début des années vingt38. La controverse entre Romain Rolland et Henri Barbusse sur " l'indépendance de l'esprit " qui va diviser les intellectuels " progressistes " en 1921-1922 tourne justement autour de la question de la place de la violence dans la révolution et du soutien conditionnel ou non à l'expérience révolutionnaire russe. On sait que le noyau fondateur d'Europe appuie Rolland dans sa revendication d'indépendance vis-à-vis des idéologies et des partis et de refus des méthodes et de la théorie du communisme russe.
Dès les lendemains de la guerre, Rolland, à la recherche d'une réponse à la crise de la civilisation occidentale, tourne ses regards vers l'Asie. Il établit une correspondance avec Tagore, et partage avec lui l'idée que l'Europe et l'Asie ne peuvent se sauver l'une sans l'autre. Dès 1922, il étudie la pensée et l'action de Gandhi alors emprisonné par les Anglais ; en lui, il pense trouver le lien entre Orient et Occident et dans la " non-acceptation " _ qu'il distingue de la " non-résistance " et plus encore du défaitisme _ une alternative aux méthodes communistes. Propagandiste en Europe de la pensée et l'action de Gandhi, il donne à la revue fondée sous son patronage la primeur, en 1923, de son Mahatma Gandhi, première étude parue en Occident, promise à un immense succès. De Gandhi, il va parler comme d'un nouveau Tolstoï, un " Tolstoï asiatique 39 ".
Dans ces conditions, on comprend que Rolland ait suggéré que la revue Europe célèbre le centenaire de la naissance de Tolstoï qui a été pour nombre d'écrivains pacifistes une référence spirituelle majeure. S'ouvrant par un article de Maurice Parijanine40, le numéro met en exergue trois grands noms, dans l'ordre, ceux de Stefan Zweig, Romain Rolland et Paul Birukov. Après le tribut rendu par Zweig au " Dieu Pan ", extrait de son ouvrage sur Tolstoï, traduit en français41, " La réponse de l'Asie à Tolstoï " de Romain Rolland est le texte-clé qui s'attache à réactualiser le message tolstoïen. Ce texte est un chapitre de la nouvelle édition de sa Vie de Tolstoï à paraître chez Hachette à l'occasion du centenaire, ouvrage dans lequel il parle de Gandhi comme du " Messie de l'Inde consacré par Tolstoï 42 ", comme de celui qui a repris la grande parole de l'écrivain russe 43.
" À la mort de Tolstoy, nous ne pouvions mesurer encore le retentissement de sa pensée dans le monde. Le grain était en terre. Il fallait attendre l'été.
Aujourd'hui, la moisson est levée. Et de Tolstoy a surgi un arbre de Jessé. Sa parole s'est faite acte. Au saint Jean le Précurseur de Iasnaïa-Poliana a succédé le Messie de l'Inde, qu'il avait consacré : Gandhi 44 ", Gandhi dont il nous dit qu'il redisait " sur un mode plus clair et plus mélodieux, la grande parole de Tolstoï, le cantique d'espoir d'une nouvelle humanité 45 ".
Quelques années plus tard, en 1934, Rolland, devenu un compagnon de route de l'URSS, propose à Guéhenno de commémorer le dixième anniversaire de la mort de Lénine en lui donnant un article sur Lénine et Tolstoï, ainsi que la traduction d'un article de Lénine sur Tolstoï46.
Mais on ne saurait réduire cet hommage à la réinterprétation par Romain Rolland du tolstoïsme, encore que la collaboration de Paul Birukov, probablement grâce à Rolland47, puisse y inviter aussi : celui-ci, par une étude sur l'histoire des Doukhobors, montre que la doctrine de la non-violence tolstoïenne, enracinée dans les profondeurs de l'histoire russe, se prolonge jusqu'aujourd'hui. Se détache, après une réflexion d'Alain sur Anna Karénine, un texte-témoignage d'une des personnalités fondatrices d'Europe, Jean-Richard Bloch, " Tolstoï et la servitude volontaire ", destiné à rappeler l'influence exercée par Tolstoï sur le petit groupe de jeunes gens auquel il a appartenu, un peu après 1900, dans leur démarche vers le socialisme. " Oui, servir a bien été le mot d'ordre de notre jeunesse. Jaurès, Romain Rolland, Péguy nous l'ont traduit en français, mais la parole initiale avait été prononcée par Tolstoï 48 ". Enfin, par des documents en forme de témoignages, le numéro enrichissait l'historiographie de la famille de l'écrivain49.


" Numéro spécial consacré à Goethe à l'occasion du centenaire de sa mort ", Europe, n° 112, 15 avril 1932

En 1932, la commémoration de la mort de Goethe s'inscrit dans la vision française traditionnelle des deux Allemagne, opposant l'Allemagne des poètes et des philosophes à l'Allemagne militariste, vision qui est aussi celle de Romain Rolland. D'ailleurs l'idée de ce numéro est venue à Guéhenno après la lecture du Goethe et Beethoven de Romain Rolland, paru en 1930 aux éditions du Sablier50. Cependant cette initiative prend, dans le contexte de la montée du national-socialisme, le sens d'un hommage aux valeurs humanistes de la culture allemande.
Romain Rolland accepte de " donner le ton " à cet hommage et autorise Guéhenno à se réclamer de lui auprès des écrivains étrangers. Ainsi à celui-ci qui le consulte au sujet de Thomas Mann, il répond : " En Allemagne, va pour Thomas Mann ! Vous devriez aussi vous adresser à Stefan Zweig, trop mis à l'écart d'Europe, et qui en a été froissé : il dégagerait bien le sens européen et actuel de Goethe dans les pays allemands. Peut-être Herman Hesse. Je vais le voir aujourd'hui 51 ". Rolland écrit directement à Katayama qui figurera au sommaire. Si Stefan Zweig refuse finalement de collaborer au numéro, Thomas Mann accepte de donner le texte d'un discours à condition qu'il soit publié auparavant en Allemagne. Hermann Hesse envoie directement son essai, " Dank an Goethe " à Rolland : il y fait allusion à leur rapprochement pendant la Première Guerre mondiale et y déplore que Goethe soit si peu connu de la jeunesse allemande, en un temps où le grand problème d'aujourd'hui est le " problème Europe 52 ". Paul Amann, écrivain autrichien avec lequel Romain Rolland entretient une correspondance, auteur d'une biographie de Goethe, parue aux éditions Rieder, est également sollicité. D'autres écrivains dont les noms sont suggérés par Rolland comme John Galsworthy, Gilbert Murray se disent trop occupés, mais Benedetto Croce donnera un " Goethe ou la métamorphose poétique ". Du côté des écrivains français, Rolland suggère d'écrire à André Suarès, à Marcel Martinet, à Georges Duhamel (aucun d'eux ne collaboreront), à Christian Sénéchal et invite personnellement Charles-Baudouin. Guéhenno reçoit l'assentiment de Jules Romains et de Luc Durtain, mais, à la grande déception de Rolland, n'obtient pas que Jean-Richard Bloch écrive un texte (mais celui-ci donne une traduction de la Dédicace de Faust).
Ayant appris que Paul Valéry préparait un travail sur Goethe, Guéhenno fait part de ses hésitations à Romain Rolland : " Je doute, au reste, qu'il consente jamais à donner quelque chose à Europe 53 ". Romain Rolland réplique immédiatement qu'" il serait déplorable de confier à Paul Valéry la tâche de donner le la à notre équipe ", le traitant de représentant officiel des lettres françaises54. Romain Rolland, comme l'a bien montré Bernard Duchatelet, tenait à préserver Europe de l'influence de La NRF dont il critiquait les conceptions de la littérature incarnées par un Gide ou un Valéry, et, en outre, accusait la revue d'ignorer délibérément son œuvre d'écrivain55. Il est d'ailleurs piquant de constater que La NRF a demandé à Romain Rolland, par l'entremise de Jean Paulhan, sa collaboration pour son numéro Goethe, dès qu'il fut envisagé ! _ mais Rolland refusa d'écrire un nouvel article sur Goethe. Dans l'" Hommage à Goethe " de La NRF, paru le 1er mars 1932, on pouvait lire des textes particulièrement brillants, ceux d'Ernst Robert Curtius, de Thomas Mann, de Gide et de Suarès. Thomas Mann, Jean Prévost, Alain, Pierre Abraham signent des textes dans les deux numéros d'hommage.
Dans son texte d'ouverture du numéro d'Europe, " Meurs et deviens ! ", Romain Rolland s'attache à montrer que Goethe ne peut concevoir l'ordre moral et social que sous le signe du changement et de la mobilité56. Après la Dédicace de Faust, trois textes dus à des auteurs de langue allemande, Friedrich Gundolf, Paul Amann, Max Hecker retracent quelques moments de la biographie de Goethe. Puis le long texte de Thomas Mann, " Goethe, représentant de l'âge bourgeois ", est mis à l'honneur. Le caractère international du numéro se manifeste par la présence d'écrivains apportant l'hommage de leur culture, Toshihiko Katayama pour le Japon, Costis Palamas pour la Grèce, Lucien Price pour les États-Unis. Parmi les écrivains français qui ont écrit dans ce numéro, le texte d'Alain, " Goethe, le poète comme penseur ", tranche par sa profondeur de vue ; on peut aussi citer les pages rapides de Jean Prévost sur les " images " de Goethe ; en revanche, pour Emmanuel Berl, Goethe est un prétexte à digression idéologique. Mettons à part Jules Romains : il est le seul des collaborateurs du numéro à prendre ses distances avec la commémoration officielle en usant d'une salubre ironie : " je ne dois pas être le seul à le remarquer : l'année de Goethe est aussi peu goethéenne que possible. [...] Les cérémonies se multiplient. [...] On a l'approbation des États et des pouvoirs. [...] Tout cela ne manque pas d'amertume comique. J'avoue que pour ma part, et malgré les raisons que je croyais avoir depuis longtemps d'aimer et de vénérer Goethe, je me sens peu d'entrain à dire sur lui des choses qu'exprimeront avec beaucoup plus d'éclat et de bonheur de style, de subtilité, de rareté, un critique bien pensant, un membre du comité des forges, un aboyeur hitlérien, un agent du Guépéou [...] " Évoquant la situation de l'Allemagne actuelle, Romains parle d'un pays où se répand " l'idée d'une nation tout entière militarisée, orientée vers la guerre 57 ". Quant au critique Christian Sénéchal, faisant allusion à la commémoration en Allemagne, il forme le vœu qu'un jour la glorification d'un grand homme ne servira pas à flatter l'amour-propre national58.
On pourrait se demander si ce numéro d'Europe a eu un écho en Allemagne. On sait par une lettre de Romain Rolland à Guéhenno que des éditeurs et journaux allemands lui ont demandé de publier en allemand son " Essai sur Goethe " ; il se désole en même temps du " manque (presque total) de lancement d'Europe en Allemagne ", ajoutant : " C'est tout de même pitoyable que nos efforts soient perdus pour les milieux d'Europe qui trouveraient chez nous le plus de motifs d'espoir en une France qui ne soit ni égoïstement esthète, ni durement impérialiste ! 59 "


" Numéro spécial consacré à Victor Hugo à l'occasion du cinquantenaire de sa mort ", Europe, n° 150, 15 juin 1935.

En mai 1935, quand paraît le numéro consacré à Victor Hugo, le contexte historique a encore changé. Les espoirs de paix et de rapprochement franco-allemand, nés dans la foulée des traités de Locarno, sont définitivement enterrés avec l'avènement de Hitler. Dirigée par Jean Guéhenno depuis 1929, Europe jouit alors d'un rayonnement qu'elle n'a pas encore connu, publiant des écrivains aussi différents que Victor Serge, Giono, Paul Nizan, Emmanuel Berl, pour ne parler que des écrivains français. Sur le plan idéologique, Guéhenno maintient l'indépendance de la revue vis-à-vis des partis. C'est dans le contexte unitaire qui précède la naissance du Rassemblement populaire en 1935 que Guéhenno prend l'initiative de commémorer le cinquantenaire de la naissance de Victor Hugo. Rolland, à qui il en fait part en mars, commence par refuser, puis propose quelques pages de souvenirs d'adolescence60. " Il semble que vous ayez été contraint de toutes les manières de transmettre le flambeau " _ s'en félicite Guéhenno61.
Lors des manifestations du centenaire en 1985, les études parues dans le catalogue de l'exposition du Grand Palais, celle de Madeleine Rebérioux sur Hugo et le débat politique, de Marie-Christine Bellosta sur la critique littéraire, rappellent bien le contexte de la commémoration de 1935 : attaques venues de l'extrême droite comme celles de Georges Batault, répercutées dans Gringoire par Claude Farrère, poursuivies dans Candide, L'Action Française, par l'entremise de Léon Daudet et Robert Brasillach, puis succession de manifestations plus favorables comme l'enquête des Nouvelles littéraires en mars 193562. Quant aux commémorations officielles, cérémonie au Panthéon, deux expositions à la Bibliothèque Nationale et à la Maison de Victor Hugo que Chantal Martinet a étudiées, leur caractère froid et décevant a bien été perçu par les contemporains63.
Au moment où Guéhenno prépare le numéro Hugo, aux premiers mois de 1935, la critique communiste n'a pas encore récupéré l'écrivain. Comme l'a montré Jean-Pierre Bernard, on peut dater du printemps 1935 le moment précis où L'Humanité effectue le tournant à propos de Hugo ; il cite un article de Jean Fréville, directeur littéraire de L'Humanité, qui, dans la lignée des critiques formulées par Paul Lafargue dans les années 1880, publie un article violemment hostile à Hugo64. Cependant, au lendemain des cérémonies du cinquantenaire, le 23 mai 1935, L'Humanité décerne à Hugo le titre de " grand écrivain populaire " ; le 29 mai, Aragon, montrant en quoi les idées de Lafargue sont dépassées en 1935, revendique, au nom du Parti communiste, l'héritage de Hugo contre la bourgeoisie. " Victor Hugo est avec nous contre le fascisme... 65 ". Le processus d'appropriation va très vite. Commune, revue de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires, l'AEAR, animée par le Parti communiste, titre l'article de Vaillant-Couturier, " Oui, avec Hugo ! 66 ". Le point d'orgue est un hommage à Hugo, organisé au Trocadéro, principalement par l'AEAR, le 20 juin 1935, à la veille de l'ouverture du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture. Il n'est pas fortuit qu'Aragon ait intitulé son discours au Congrès international des écrivains, " L'actualité de Victor Hugo ".
Ainsi s'explique que cet ensemble préparé par Guéhenno n'ait fait appel à aucun des grands noms de la littérature et de la critique communistes, Aragon et Nizan (ce dernier pourtant publié dans Europe), secrétaires de rédaction de la revue Commune, qu'on va trouver à partir de mai-juin 1935, en première ligne pour revendiquer Hugo. Ce numéro d'Europe est essentiellement composé par Guéhenno de noms qui sont depuis longtemps des signatures familières de la revue Europe : en tête, le nom de Romain Rolland, figure tutélaire de la revue ; puis celui d'Heinrich Mann, collaborateur d'Europe depuis 1923 (prônant dès cette date, une confédération européenne) dont le texte sur Victor Hugo, fondé sur le thème de l'exil, peut apparaître comme un hommage à la littérature allemande antinazie, Alain, qui a partagé les campagnes pacifistes de la revue, notamment celle contre la loi Paul-Boncour en 1927, avec un " hommage à Victor Hugo ", réflexion humaniste plus que socialiste sur l'idée de république. Les autres collaborateurs : Pierre Abraham, Jean Cassou, André Chamson, Luc Durtain, Jean Guéhenno, Marcel Raymond, Denis Saurat, Philippe Soupault, René Lalou, Jean-Richard Bloch sont tous des habitués de la revue, certains depuis 1923, comme Lalou ; Marcel Raymond, présent comme spécialiste de la poésie, publie pour la première fois dans Europe, Denis Saurat, auteur de La Religion de Victor Hugo, déjà collaborateur de La NRF, ami de Jean-Richard Bloch, a publié dans le numéro d'Europe d'avril une étude sur Milton. Si on veut trouver un sens plus idéologique à cet hommage, il faut s'attarder sur les textes de Romain Rolland, Guéhenno et Jean-Richard Bloch, principaux éditorialistes d'Europe. Romain Rolland donne un texte d'une grande qualité d'écriture, qui est aussi le plus dense idéologiquement. Cette évocation d'une rencontre fortuite en Suisse, entre le poète en pleine gloire et le jeune Rolland, est un témoignage sur l'influence que put avoir Victor Hugo sur la formation intellectuelle et morale d'un jeune intellectuel dans les années 1882-1885, à la suite _ rappelle-t-il _ de ses appels en faveur des victimes de la répression en Russie ; " nous nous sentions sous sa tutelle " écrit-il. Cependant, pour le jeune normalien, la lecture de Tolstoï " emporte tout ". Rolland reconnaît qu'il redécouvrira Victor Hugo pendant la guerre et l'exil puis au moment des appels humanitaires de l'après-guerre. Ce témoignage qui rappelle la filiation Victor Hugo-Tolstoï, filiation qui n'est pas fréquemment relevée, donne un sens bien particulier à l'hommage rendu par Europe, dans un contexte, qui est certes celui du rassemblement de la gauche, mais qui plonge ses racines dans la tradition propre d'Europe. L'" Appel au poète d'aujourd'hui " de Guéhenno prend acte de ce que Hugo n'a pas été remplacé comme " poète complet 67 ", enfin Jean-Richard Bloch, dans un " Commentaire " placé en fin de numéro, qui est d'une certaine façon, un commentaire d'humeur, exprime l'hostilité à toute récupération ou instrumentalisation politique :

"Il suffit qu'on mène tapage autour d'un auteur pour que je l'exile en un coin de ma bibliothèque [...]. J'avais résolu de célébrer le cinquantenaire de Victor Hugo à ma façon, loin des pompes. Mais ces pompes officielles ont été si pauvres, guindées, peu inventives, si évidemment contraintes, honteuses à la fois de ce qu'elles étaient et de ce qu'elles n'étaient pas, que nous en avons ressenti l'outrage" 68.

Bloch explique la froideur des commémorations officielles par le fait qu'on n'a pas su quel Hugo ce cinquantenaire proposait.

"Tous les Hugo à la fois appelaient. [...] Il fallait apaiser les républicains, qui ont leur Hugo, _ complaire aux poètes et aux délicats, qui ont le leur, _ flatter le peuple et l'école qui s'en sont fait un à leur façon, _ la Comédie enfin et ses abonnés, Conservatoire dernier des Hernani et des Marie Tudor. Et, faisant tout cela, prendre soin de ne pas exciter l'ire toujours dangereuse de M. Léon Daudet et de ses petits camelots. L'Académie, c'est-à-dire les salons et le monde bien pensant, venait de consacrer les bêtises déversées sur Hugo par un écrivain fort ordinaire en appelant celui-ci dans son sein69.
M. Herriot s'est dressé contre tant de grossièreté d'âme. Marianne a publié de lui une étude où le poète lyrique est loué comme il se doit mais l'homme-miroir de son siècle cavalièrement traité.
Allons-nous nous contenter ? Nous abriter derrière cette couverture ?" 70.

La seule allusion politique a trait, non à la situation politique intérieure française, mais à l'ascension de Mussolini, " ce pitre sanglant " qu'il compare au " César du 2 décembre " et à Boulanger ou Hitler.
Le Hugo que voudrait commémorer Bloch, c'est celui que n'" aiment pas nos ministres. Qui ne figure pas dans les manuels de littérature ; qui fait hurler à la mort les chiens de lettres. Par quoi s'accomplit, se légitime et se couronne la légende du poète. Qui alimente toutes les œuvres ésotériques de Hugo dans ses vingt dernières années, les œuvres qu'on lit peu aujourd'hui, que peut-être on lira seules dans un siècle ".
Que la prédiction se soit réalisée n'est pas ce qui importe le plus : mon propos est de rendre sa spécificité et son originalité à ce numéro d'Europe dont le contenu dépasse le contexte dans lequel il a paru et s'inscrit dans la tradition d'ouverture intellectuelle à l'œuvre dans la revue depuis ses origines. Cette tradition, faite d'amour de la littérature et d'attachement aux valeurs humanistes, s'incarne aussi dans le numéro d' hommage à Goethe en 1932. Des réalisations comme les numéros Gobineau et Tolstoï témoignent aussi, à leur façon, du foisonnement idéologique des années fondatrices de la revue Europe.

Nicole Racine

Notes

1. Je reprends dans ce texte une part des analyses parues dans mon étude sur la revue Europe dans Entre Locarno et Vichy. Les relations culturelles franco-allemandes dans les années trente, sous la direction de Hans Manfred Bock, Reinhart Meyer-Kalkus et Michel Trebitsch, Paris, Éditions du CNRS, 1993, p. 631-651, ainsi que celles consacrées au numéro sur Gobineau dans la revue franco-allemande Lendemains, Berlin, 86-87, 1997, p. 110-120.
2. Gobineau, œuvres. Édition publiée sous la direction de Jean Gaulmier, Paris, Gallimard, 3 volumes, 1983-1987 (Bibliothèque de la Pléiade). Cette édition est une référence indispensable à toute recherche sur Gobineau. Citons particulièrement dans œuvres I, Jean Gaulmier, " Introduction ", p. IX-LX, ainsi que la chronologie et la bibliographie qui suivent, Jean Boissel, " Notice sur l'Essai sur l'inégalité des races humaines ", p. 1216-1278. Voir aussi Jean Gaulmier, Spectre de Gobineau, Paris, Pauvert, 1965.
3. Jean Boissel, Gobineau, l'Orient et l'Iran, Paris, Klincksieck, 1973. " En marge du cinquantenaire de Gobineau ", Revue de Littérature comparée, 53 _ 1979, p. 389-401. Gobineau. Biographie. Mythes et réalité, Paris, Berg international, 1993.
4. Janine Buenzod, La formation de la pensée de Gobineau et l' Essai sur l'inégalité des races humaines, Paris, Nizet, 1967.
5. Jean Gaulmier, " Introduction " à Gobineau, œuvres I, op. cit., p. XXV.
6. Jean Boissel, " Notice sur l'Essai sur l'inégalité des races humaines ", in Gobineau, œuvres I, op. cit., p. 1264.
7. Paul Colin se plaint dans sa correspondance du peu d'aide qu'il a reçu de René Arcos dans la préparation du numéro. Grâce à l'amitié de Michel Drouin qui m'a communiqué la reproduction de lettres de René Arcos, je peux faire état d'au moins une démarche de René Arcos auprès d'André Suarès : " Romain Rolland pense, et moi aussi, que vous êtes désigné pour nous faire un portrait lyrique de l'auteur des Nouvelles Asiatiques " (lettre de René Arcos à André Suarès, 20 juin 1923).
8. Pierre-André Taguieff, La Couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, Éditions Mille et une nuits, 1998.
9. Michel Lémonon, " À propos de la diffusion du gobinisme en Allemagne ", Études gobiniennes, 1967, p. 261-267.
10. Jean Boissel, " En marge du cinquantenaire de Gobineau ", Revue de Littérature comparée, 3, 1979.
11. Jean Boissel souligne le fiasco relatif de cette commémoration, prévue pour 1932, mais qui ne put avoir lieu que le 17 février 1933, et " l'ambiguïté polie " de l'hommage du gouvernement et de l'Université, au lendemain de l'avènement de Hitler (art. cité).
12. Kasimir Edschmid, " Gobineau et la Renaissance ", Europe, n° 9, 1er octobre 1923, p. 82. " Son livre sur les races, qui lui valut l'admiration de Richard Wagner, est devenu un de ces documents sur lesquels s'appuie la sottise des nôtres. Et ce bon Français, à l'esprit froid mais clair, se reconnaîtrait aussi peu dans l'antisémite enragé sous les traits duquel tous les MM. Hitler d'Allemagne, _ qui se proclament ses disciples _ ont l'audace de le représenter, que dans le portrait qu'il a dressé de Savonarole. "
13. Comte de Gobineau, " Ce qui est arrivé à la France en 1870 (Fragments inédits) ", Europe, n° 9, 1er octobre 1923, p. 5-26.
" Ce qui est arrivé à la France en 1870 " a été publié par Schemann à Strasbourg en 1918 ; une édition critique en a été donnée par A.-B. Duff dans les Études gobiniennes, 1970, avec une introduction de Jean Gaulmier, Paris, Klincksieck.
14. Comte de Gobineau, " Ce qui est arrivé à la France en 1870 ", Europe, n° 1, 15 février 1923, p. 75-87.
15. Paul Colin, id., p. 28.
16.. Paul Colin, id., p. 29.
17. Paul Colin, id., p. 31.
18. " Gobineau et le Gobinisme ", La Nouvelle Revue française, n° 245, 1er février 1934. Collaborent à ce numéro Robert Dreyfus, Bernard Faÿ, Abel Bonnard, Daniel Halévy, Jean Cocteau, Alain, Jean Prévost, Albert Thibaudet, Ernest Seillière, P. Masson-Oursel, Jean Louverné, H. de Keyserling, Élie Faure, Clément Serpeille de Gobineau, Warren C. Kincaid. Il n'existe pas d'analyse détaillée de ce numéro ; voir les commentaires de Jean Boissel dans sa " Notice à l'Essai sur l'inégalité des races humaines ", Gobineau, œuvres I, p. 1264-1265.
19. Clément Serpeille de Gobineau, " Le Gobinisme et la politique moderne ", La Nouvelle Revue française, id., p. 253.
20. Élie Faure, " Gobineau et le problème des races ", Europe, 1er octobre 1923. Ce texte constitue le premier chapitre (" Réflexions sur le gobinisme ") de l'ouvrage Les Trois gouttes de sang (Paris, Malfère, 1929) qui figure dans Élie Faure, œuvres complètes . Tome III . Essais. Correspondance, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1964. Élie Faure fait suivre son article d'Europe d'un autre article, paru dans La Grande Revue en 1926 et également reproduit dans les œuvres complètes.
21. Pierre-Louis Rey, " L'enivrante intuition de Gobineau ", Cahiers Élie Faure, 2, 1983, p. 223-232.
22. Romain Rolland, " Le conflit de deux générations. Tocqueville et Gobineau ", Europe, 1er octobre 1923, p. 79-80.
23. Jean-Richard Bloch, " Les itinéraires parallèles : Gobineau et Loti en Perse ", Europe, id., p. 99-115.
24. Pierre-Louis Rey, L'univers romanesque de Gobineau, Paris, Gallimard, 1981.
25. Jacques de Lacretelle, " Gobineau romancier : les Pléiades ", Europe, 1er octobre 1923, p. 94.
26. Jean-Richard Bloch, La Nuit kurde, Paris, Gallimard, 1925.
27. Sur une musique de Daniel Lazarus.
28. Jean Boissel, Gobineau, l'Orient et l'Iran, op. cit., p. 98, p. 396-399. Je renvoie aussi à Michel Trebitsch, " L'image de l'Orient chez les intellectuels français et allemands au lendemain de la première guerre mondiale ", in Étienne François, Reinhart Meyer-Kalkus (dir.), Deutsche-französischer Kulturtransfer 1790-1914, Leipziger Universitäts-Verlag (à paraître en 1998).
29. Vladimir Minorsky, " Gobineau et la Perse ", Europe, 1er octobre 1923 p. 125.
30. Romain Rolland, " Contre l'antisémitisme en Allemagne ", in Quinze ans de combat (1919-1934), Rieder, 1935, p. 201-202, cité par René Cheval, Romain Rolland, l'Allemagne et la guerre, Paris, Presses universitaires de France, 1963, p. 715. On aimerait évoquer les réflexions de Pierre-André Taguieff sur l'évolution sémantico-idéologique qui s'est produite au tournant des années trente dans l'acception du mot " race " (La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 646 p.).
31. Romain Rolland, Vie de Tolstoï, Paris, Hachette, 17e édition, 1947, p. 3-4. Sur l'influence de Tolstoï en France avant 1914, je renvoie à Thaïs S. Lindstrom, Tolstoï en France (1896-1914), Paris, Institut d'études slaves, 1952. Rappelons qu'André Suarès, condisciple de Rolland à l'École normale supérieure, partage le même culte pour Tolstoï (voir son Tolstoï, Union pour l'Action morale,1899, réédité dans les Cahiers de la Quinzaine de Péguy, en 1911, sous le titre Tolstoï vivant ).
32. Pierre Jean Jouve, Romain Rolland vivant 1914-1919, Paris, Ollendorf, 1920, p. 228.
33. Romain Rolland, Journal des années de guerre (1914-1919), Paris, Albin Michel, 1952, p. 600, 1113, 1173. Voir également l'hommage rendu par Paul Birukoff à Romain Rolland dans le Liber Amicorum Romain Rolland, publié par Maxime Gorki, Georges Duhamel, Stefan Zweig, Zurich, Leipzig, Rotapfel Verlag, 1926, " Romain Rolland et Tolstoï ", p. 58-66.
34. René Cheval, Romain Rolland, l'Allemagne et la guerre, Paris, PUF, 1963, p. 633-634.
35. Romain Rolland, Les Précurseurs, Paris, Librairie de L'Humanité, 1919, p. 39-44. Tandis que la revue Demain, fondée par Henri Guilbeaux, défend un pacifisme d'inspiration socialiste révolutionnaire et adhère au bolchevisme, la revue Les Tablettes de Claude Le Maguet se rattache à un pacifisme d'inspiration anarchiste et se place sous l'invocation de Tolstoï (un numéro spécial en juin 1917 est consacré uniquement aux idées de Tolstoï, avec 9 pages d'extraits de ses principaux ouvrages sociaux et politiques, présentés et édités par Jouve, ainsi qu'un essai de Jouve, " Tolstoï vivant en nous ").
36. Pierre Jean Jouve, Le défaitisme contre l'homme libre, La Chaux-de-Fonds, Édition d'Action sociale, 1918.
37. Marcel Martinet, Les Temps maudits suivi de La Nuit préfacée par Léon Trotski. Préface de Nicole Racine, Paris, UGE, 1975, p. 51 et 166.
38. On peut citer aussi le cas de Raymond Lefebvre, admirateur de Tolstoï et de Romain Rolland, membre du parti socialiste, inspirateur de l'ARAC et de Clarté, rallié au bolchévisme depuis la fin 1919, membre du comité pour l'adhésion à la IIIe Internationale. A la fin de 1919, il raconta que le soir de la mobilisation, le 2 août 1914, il alla chercher Guerre et Paix dans sa bibliothèque : " Nous avons ainsi, d'instinct, rendu hommage au maître du siècle nouveau, à celui dont la statue devait un jour dominer la révolution russe, comme celle de Rousseau domine la Révolution française ", Clarté, 27 décembre 1919.
39. Gandhi et Romain Rolland. Correspondance, extraits du Journal et textes divers. Paris, Albin Michel, 1969, Cahiers Romain Rolland,19, p. 174.
40. Maurice Parijanine, écrivain et journaliste slavisant, traducteur ; communiste, en 1928, il est sur le chemin de l'opposition.
41. Stefan Zweig, Tolstoï, Paris, Attinger, 1928.
42. Romain Rolland, " La réponse de l'Asie à Tolstoy ", Europe, n° 67, 15 juillet 1928, p. 338.
43. Romain Rolland publie aussi la lettre écrite par Tolstoï deux mois avant sa mort, à Gandhi.
44. Romain Rolland, " La réponse de l'Asie à Tolstoy ", Europe, n° 67, 15 juillet 1928, p. 338.
45. Ibid., p. 357.
46. L'indépendance de l'Esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland (1919-1944). Préface d'André Malraux, Paris, Albin Michel, 1975, Cahiers Romain Rolland, 23, (lettres à Jean Guéhenno, 5 novembre 1933, p. 288, 23 novembre 1933, p. 290-291). " Lénine : L'art et l'action " paraît dans Europe, n°133, 15 janvier 1934, ainsi que le texte de Lénine, " Léon Tolstoy, miroir de la révolution russe ".
47. Paul Birukoff participe au Liber Amicorum en 1926 en l'honneur du 60e anniversaire de Romain Rolland, avec un " Romain Rolland et Tolstoï ".
48. Jean-Richard Bloch, " Tolstoï et la servitude volontaire ", Europe, n° cité, p. 532. Voir Jean-Richard Bloch, Destin du Siècle. Présentation et notes de Michel Trebitsch, Paris, PUF, 1996, p. XI, XII.
49. La Nouvelle Revue française avait publié dans son numéro du 1er mai 1922 des " Documents sur la mort de Tolstoï ", inédits, traduits du russe par Charles Salomon.
50. Sur la naissance et le développement de ce projet, on renvoie à L'Indépendance de l'esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland 1919-1944, op. cit.
51. Romain Rolland à Jean Guéhenno, 26 août 1931, L'Indépendance de l'esprit..., op. cit., p. 171. Romain Rolland demande à Guéhenno de ne pas s'adresser à Curtius : " Il vient de s'attaquer grossièrement à mon ami Christian Sénéchal, dans la revue de Grautoff, et il l'a fait d'une façon si révoltante qu'il a suscité, en Allemagne même, de cinglantes répliques des principaux romanistes [...] " (lettre à Jean Guéhenno, 26 novembre 1931, L'Indépendance de l'esprit , op. cit., p. 180-181). On peut s'étonner de la sévérité de Romain Rolland à l'égard des germanistes français qu'il qualifie de " sorbonicoles " et qu'il ne juge pas nécessaire d'inviter, non plus que Giraudoux ou Groethuysen !
52. D'une rive à l'autre. Hermann Hesse et Romain Rolland. Correspondance et fragments du Journal. Introduction de Pierre Grappin. Cahiers Romain Rolland, 21, Paris, Albin Michel, 1972, p. 131 et 136. Hermann Hesse, " Remerciement à Goethe ", Europe, n° 112, 15 mars 1932, p. 254.
53. Jean Guéhenno à Romain Rolland, 12 août 1931, L'Indépendance de l'esprit..., op. cit., p. 168-169.
54. Romain Rolland à Jean Guéhenno, 26 août 1931, ibid., p. 170.
55. Bernard Duchatelet, Romain Rolland et La NRF, Paris, Albin Michel, 1989, Cahiers Romain Rolland, 27, p. 48.
56. Romain Rolland, " Meurs et deviens ! ", reproduit dans Compagnons de route, 1935.
57. Jules Romains, " En pensant à Goethe ", n° 112, Europe, 15 avril 1932, p. 237 et 239. Les deux premiers tomes des Hommes de bonne volonté paraissent en 1932.
58. Christian Sénéchal, " Lettres sur Goethe ", ibid., p. 296.
59. Romain Rolland à Jean Guéhenno, 2 février 1932, L'Indépendance de l'esprit..., op. cit., p. 193.
60. L'Indépendance de l'esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland, op. cit., lettre du 26 mars 1935, p. 333-334. " Pour les écrivains aimant Hugo, adressez-vous de ma part au poète grec Costis Palamas [...]. Il est un des mieux qualifiés pour en parler : car il est un Hugo hellénique. Il y aurait aussi, s'il voulait bien (et s'il pouvait encore ) Gabriele d'Annunzio. Je l'ai bien connu ; mais il y a des années que je n'ai plus de relations avec lui. Henry Prunières pourrait vous être un utile intermédiaire. Je vais m'informer pour l'URSS. "
61. Ibid., p. 335.
62. La Gloire de Victor Hugo. Exposition. Galeries nationales du Grand Palais, Paris, Réunion des Musées nationaux, 1985.
63. Chantal Martinet, " Les hommages publics ", La Gloire de Victor Hugo, op. cit.
64. Cité par Jean-Pierre Bernard, Le Parti communiste français et la question littéraire 1921-1939, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1972, p. 256.
65. Aragon, " L'actualité de Victor Hugo ", L'Humanité, 29 mai 1935. Cité par Jean-Pierre Bernard, op. cit., p. 257.
66. Paul Vaillant-Couturier, " À la veille du congrès mondial des écrivains. Oui, avec Hugo ! ", Commune, n°22, juin 1935.
67. Jean Guéhenno, " Appel au poète d'aujourd'hui ", Europe, n° 150, 15 juin 1935, p. 100-113. Repris dans Jean Guéhenno, Entre le passé et l'avenir. Préface de Pascal Ory, Paris, Grasset, 1979, p. 247-260.
68. Jean-Richard Bloch, " La part de Hugo ", Europe, n° 150, juin 1935, p. 173-174.
69. Allusion à Claude Farrère.
70. Jean-Richard Bloch, Europe, ibid., p. 173-174.

 

 

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