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Actes du colloque "Europe, une revue de culture internationale, 1923- 1998"

 


Nathalie Raoux :: Quand Europe s'ouvrait à " L'autre Allemagne ", Fidélité et ruptures, 1933-1939


" Par fidélité à son titre, découvrir les mêmes chances dans les domaines étrangers, en particulier chez ces peuples que leurs maîtres actuels ont privés, tout justement, de leurs traditions authentiques, et dont la culture n'est plus qu'un souvenir exilé, pourchassé, proscrit 1 " , telle était l'une des tâches que Jean Cassou, rédacteur en chef d'Europe, entendait assigner à la revue dont il venait de prendre la direction. Et c'était bien, en effet, de fidélité qu'il s'agissait et s'agira...
Fidélité au titre de la revue et fidélité aux hommes : fidélité au prédécesseur, Jean Guéhenno, et à l'inspirateur de la revue, Romain Rolland, quand résonnent, dans cette profession de foi de Jean Cassou, les mots que Romain Rolland adressa aux nouveaux dirigeants de l'Allemagne - " je maintiendrai, en dépit de vous et contre vous, mon attachement à l'Allemagne - à la vraie Allemagne 2 " - et ceux de Jean Guéhenno - " la grande Allemagne ce sera toujours et Goethe, et Heine, et Marx et Nietzsche, et les Allemands d'aujourd'hui qui, pour sauver les dieux de l'Allemagne, ont dû les transporter hors de leur pays 3 "... Fidélité des actes aux mots, surtout : à quarante reprises, de 1933 à 1939, Jean Guéhenno et Jean Cassou offrirent à cette " vraie Allemagne ", cette " meilleure Allemagne ", cette " autre Allemagne ", celle des exilés et des proscrits, un refuge et une tribune, faisant d'Europe l'une des sept revues françaises ayant publié le plus d'exilés allemands 4.

L'on ne prendra la réelle mesure de cet accueil exceptionnel que si l'on rappelle que ces exilés allemands, ces " cadavres en sursis " (Goebbels) - qu'ils aient été ouvriers, employés ou intellectuels - ne furent pas reçus à bras ouverts en France. Dans un contexte de crise économique, d'instabilité politique, de traumatisme encore vivace de la première Guerre mondiale, ces quelques 25 000 hommes, femmes et enfants qui y arrivèrent en 1933 connurent rejet et humiliation. La presse de droite qui représentait 80 % de la presse de ces années d'entre-deux-guerres se déchaîna et jusque dans Le Populaire et dans L'Humanité, on fut contraint de ramener les militants à de meilleurs sentiments internationalistes... Le sort réservé aux intellectuels ne fut guère plus brillant et à l'exception, rare, de ceux qui s'étaient, avant l'exil, acquis les faveurs du public français, notamment par la publication en langue française de leurs ouvrages (Thomas Mann, Heinrich Mann, Alfred Döblin, Stefan Zweig), ils furent victimes du même ostracisme. Et c'est avec une cruelle vérité qu'un exilé allemand encore inconnu mais qu'Europe sut accueillir - Walter Benjamin - pouvait écrire : " le monde autour de La NRF a cette imperméabilité qui spécifie depuis toujours une catégorie de cercles tout à fait déterminée, et trois fois plus s'ils sont littéraires 5 "... Une imperméabilité telle qu'elle confine au pléonasme, les exilés allemands ne publiant principalement que dans des périodiques " pour lesquels l'antifascisme fait partie de la ligne rédactionnelle 6 " .
C'est donc un accueil à la fois " normal " (eu égard à ce que nous disions plus haut des fidélités de la revue), " exceptionnel " (au regard de ce que fut l'" imperméabilité " des milieux littéraires vis-à-vis des exilés allemands), mais aussi un accueil " original " que nous souhaiterions interroger ici. Un accueil original et une originalité dans l'accueil - qu'il convient de distinguer de son caractère exceptionnel - car on ne saurait, à notre sens, se contenter de poser cette " normale exception " d'Europe sans affiner encore le regard, sans l'interroger au prisme d'autres " normales exceptions ", sans la mettre en perspective historique avec la tendance générale des publications des exilés allemands dans la presse française et sans la confronter avec une autre revue antifasciste, Commune en l'occurrence.
Ainsi pourra-t-on espérer lire dans cette normalité mâtinée d'originalité, et comme dans un miroir, l'histoire de la revue elle-même, dont l'accueil des exilés allemands est à la fois tributaire et exemplaire. Ainsi, si l'antifascisme est, en ces années 1933-1940, une constante de la revue, une analyse des articles des exilés allemands qui tiendrait compte de leur contenu mais aussi de leur adéquation - plus ou moins grande - à la courbe générale des publications des exilés allemands dans les revues françaises 7 et enfin de leur éventuel contraste avec ceux publiés dans Commune, pourrait nous permettre de voir fonctionner, sous un jour nouveau, sous un jour différent de celui de la critique ou l'absence de critique de l'URSS, cette volonté d'" indépendance de l'esprit " d'un Jean Guéhenno, ce changement d'orientation politique inauguré par l'arrivée de Jean Cassou à la tête de la rédaction d'Europe, et donc, le passage d'un antifascisme pacifiste à un antifascisme " compagnon de route " que Nicole Racine a mis au jour et analysé dans de nombreux articles 8.


Jean Guéhenno ou les difficultés de l'" indépendance
de l'esprit " appliquée aux exilés allemands

Rien n'illustre mieux cette exceptionnelle normalité qui conduisit les rédacteurs en chef d'Europe à traduire et prouver leur antifascisme en publiant des textes d'exilés allemands que la correspondance échangée par Jean Guéhenno et Romain Rolland en 1933. Romain Rolland souhaite qu'Europe " prenne l'initiative d'un mouvement de protestation contre les attentats inouïs du fascisme hitlérien 9 " . Il lui donne immédiatement la forme d'une " tribune " de l'esprit offerte dans Europe aux frères Mann... Jean Guéhenno a-t-il, de son côté, anticipé cette nécessaire protestation qui doit se faire entendre dans Europe ? Il écrit : " J'y ai pensé et j'ai écrit à Heinrich Mann. [...] J'ai vu jeudi Walter Mehring de Weltbühne [...]. Il nous donnera un article, j'espère 10 ". Trois articles d'exilés allemands - dont l'un rédigé par Thomas Mann - paraîtront dès 1933 11, tandis que, parallèlement, Europe multipliera les dénonciations 12, flétrira le nationalisme allemand et tous les nationalismes et clamera, seule ou presque en France, haut et fort son attachement à la " vraie Allemagne ".
De ce point de vue purement interne à la revue donc, rien ne fait et ne devrait faire problème. En va-t-il de même si l'on se projette quelques instants hors de la revue et si l'on se permet une excursion dans les autres périodiques ayant accueilli des exilés allemands ? Force est de constater que non puisque cette comparaison permet de pointer une faiblesse relative du nombre des publications en 1933 et sur toute la période 1933-1936 13 et révèle - dans la comparaison avec Commune, en particulier - un primat donné aux comptes rendus littéraires et aux analyses 14. Nous voilà donc confrontés à un apparent paradoxe qu'il nous faudrait élucider : comment expliquer qu'Europe, première revue à dénoncer publiquement le fascisme allemand, revue dont l'antifascisme la conduisait immédiatement à s'offrir comme " tribune " aux exilés allemands ne s'ouvrît que si tard et si " peu " aux textes de ces mêmes exilés ? Comment, dans le même temps, comprendre qu'à la tribune depuis laquelle les orateurs allemands auraient pu s'exprimer se soient substituées l'analyse et l'explication, pour le moins neutres, formulées par des exilés allemands que rien, dans leurs propos, n'identifie comme tels 15 ?

Le refus de s'engager : Thomas et Heinrich Mann, Walter Mehring

Autant le signaler d'emblée, ce n'est pas tant du côté de la revue elle-même que de celui des exilés allemands que nous pourrons trouver un premier élément de réponse à ces paradoxes qui jalonnent l'histoire de la revue dans les années 1933-1936, et en particulier à la question du faible nombre de leurs publications dans Europe en 1933. Un simple rappel des déclarations attristées de Romain Rolland honorant " ces rares écrivains qui ont gardé le courage de leur opinion 16 " et de Jean Guéhenno - " je ne suis pas sûr que nous trouvions beaucoup d'écrivains allemands prêts à signer de leur nom une protestation. Ils semblent avoir peur. Ils sont vaincus, déclarent avoir lutté (10 ans), et le courage leur manque désormais. Thomas Mann, durant son séjour à Paris, s'est gardé de toute allusion à la politique. Tout cela ne laisse guère d'espoir 17 " - suffirait à se persuader de la nécessité de ce changement de point de vue. Ces phrases de Guéhenno, qui oscillent encore entre espoir et désespoir de pouvoir publier ces exilés allemands dans Europe laisseront bientôt place à d'autres, beaucoup plus dures, où il stigmatisera " les lâchetés de Thomas Mann, de Döblin 18 " quand ses efforts se révéleront avoir été bien vains : Thomas et Heinrich Mann, Walter Mehring et peut-être d'autres écrivains allemands encore, se dérobèrent, laissant Jean Guéhenno comme écartelé entre un réel désir de leur offrir Europe comme " tribune " et la cruelle impossibilité de le faire.
Certes, on nous fera à juste titre remarquer que Jean Guéhenno semble être parvenu à ses fins avec Thomas Mann puisqu'un article de celui-ci, intitulé " Souffrances et grandeur de Richard Wagner " ouvre, de manière symbolique, le numéro de mars 1933 d'Europe. Mais les apparences ne sont-elles pas trompeuses dans la mesure où cet article, d'ailleurs demandé par Jean Guéhenno à Thomas Mann à l'automne 1932, ne comporte aucun élément de critique du régime hitlérien, ce que Thomas Mann lui-même ne manqua pas de signaler aux autorités nazies 19 ? Car, on l'oublie trop souvent, le Thomas Mann publié dans Europe en 1933 n'était pas encore celui qui pourrait déclarer avec emphase mais avec raison, quelques années plus tard, " où je suis, là est la culture allemande 20 ". Et avant de devenir, avec son frère Heinrich, le symbole et le porte-drapeau de l'émigration allemande, son attentisme des premières années, les critiques sévères qu'il formula à l'encontre des actions des exilés allemands - perçus comme autant de cautions silencieuses du régime - expliquent à la fois les vives réactions des exilés allemands à son encontre (cf. Commune), la dénonciation de ses " lâchetés " par Guéhenno et son refus de s'exprimer dans Europe. Quant à son article sur Wagner, qu'est-il finalement sinon une amère victoire de la persévérance de Jean Guéhenno et sans doute une cruelle source de désillusion ?
Nous touchons là, sans doute, au cœur du problème de ces années Guéhenno, tout au moins des années 1933-1935. Guéhenno se trouvait confronté à une tâche impossible à accomplir, celle de trouver des écrivains allemands qui acceptent de s'exprimer dans Europe ou, plus exactement, il se trouva d'abord confronté au refus des exilés allemands qu'il aurait souhaité voir publier dans Europe. À notre sens, c'est ce qui conduisit Guéhenno au choix " par défaut " d'E.-E. Noth. Et c'est probablement ici, dans cet écartèlement, que s'explique également le refus par Guéhenno en décembre 1933 d'un compte rendu défavorable rédigé par Raymond Aron au sujet du pamphlet Der Haas (La Haine) d'un Heinrich Mann alors entré en politique...

Préservation de la revue et engagement personnel : l'exemple du Comité Thaelmann

Cette dérobade des exilés allemands que nous venons de voir à l'œuvre suffit-elle à expliquer la faiblesse relative des publications des exilés allemands dans Europe ? Oui et non, à la fois. Oui, si l'on considère que pour Jean Guéhenno, la " meilleure Allemagne " se réduisait, par la force des choses, aux noms pressentis et aux auteurs effectivement publiés dans la revue. Non, si l'on considère que le " vivier " d'exilés dans lequel pouvait puiser la rédaction d'Europe dépassait largement ces quelques noms... Qu'entendons-nous par " vivier " ? Bien évidemment pas les quelques 1 400 intellectuels allemands qui, à en croire les rapports de la Préfecture de Police, résidaient à Paris, mais bien ceux qui, parmi ces intellectuels exilés, étaient en contact direct avec les membres de la rédaction d'Europe, Jean-Richard Bloch en particulier. C'est un nouveau paradoxe qui se fait jour ici : comment se fait-il qu'Alfred Kantorowicz, Alfred Kurella, Anna Seghers avec lesquels Jean-Richard Bloch était en relation suivie 21 ne furent pas publiés dans la revue dans les années Guéhenno pour ne l'être qu'à partir de 1936, avec l'arrivée de Jean Cassou ? Comment expliquer, en cette période de " manque de personnel " exilé, que des offres de service claires, que le " programme si vaste et presque arrogant 22 " que Kurella se propose de remplir dans Europe, n'aient eus - pour autant que Jean Guéhenno en ait été informé - aucune suite ?
Une réponse, évidente pour ceux qui connaissent l'histoire de la revue et savent que ces exilés étaient tous des membres du Kommunistische Partei Deutschlands ou du Komintern se dessine : ne rencontrerions-nous pas là une nouvelle concrétisation des efforts de Jean Guéhenno pour préserver la revue de toute influence communiste ? Mais, pour évidente qu'elle soit, cette réponse n'en est pas moins difficile à confirmer ou infirmer, au vu des sources dont nous disposons et / ou parce que l'essentiel ici semble se jouer dans l'implicite. Et, en ce domaine, le seul exemple un tant soit peu concret que nous puissions analyser en disposant d'assez d'éléments pour le faire réside dans la place réservée par la revue au sort de Thaelmann et aux activités du comité créé dans le but d'œuvrer à sa libération, le Comité Thaelmann.
Le cœur du problème réside ici dans la préférence donnée par Guéhenno, - arguant du fait qu'on ne saurait " mieux servir la cause de Thaelmann 23 " - à un article de Stefan Priacel sur un texte d'Anna Seghers que lui proposait - via Romain Rolland - Louis Aragon. Or, à bien y regarder, cet article intitulé " Oranienburg. Une journée dans un camp de concentration hitlérien " (Europe, août 1934) fait problème, en autorisant une double lecture qu'on pourrait résumer ainsi : si son aspect émouvant, si son image finale de prisonniers levant, à l'insu de leurs geôliers nazis, le poing pour adresser " le salut des révolutionnaires allemands : Rot Front " sert bien la cause de Thaelmann et par-delà Thaelmann, celle de tous les prisonniers politiques allemands, la critique ironique des " délégations 24 " - moyen d'action privilégié et efficace du... Comité Thaelmann - qui y est développée, a dû laisser ses lecteurs de 1934, et nous laisse encore, perplexes... Et ce, d'autant plus, que quelques mois plus tard, parut dans Europe l'annonce d'une réunion du Comité Thaelmann et que Jean Guéhenno lui-même participa aux activités du comité 25, au moins en 1935. C'est peut-être dans l'analyse de l'appel publié en octobre 1934 que ces questions se résoudront et avec elles, celles de la préférence donnée à Stefan Priacel sur Anna Seghers et l'absence d'exilés allemands membres du KPD dans les années Guéhenno. Que signifie cette publication ? À notre sens, elle signe à la fois l'engagement de la revue en faveur de la libération de Thaelmann, tout en la désengageant - puisqu'elle reprend, après un bref chapeau introductif signalant ce point, le texte original rédigé par les membres du Comité - de la parole du comité Thaelmann, lui offrant du même coup la possibilité d'accueillir d'autres paroles tournées vers le même but... N'est-ce pas d'ailleurs cet engagement " distancié " qui est à l'œuvre dans le texte de Stefan Priacel ? N'est-ce pas également cet " engagement désengagé " qu'on retrouve dans l'engagement de Guéhenno dans les activités du Comité Thaelmann sans qu'Europe en devienne forcément un " organe " ? Et si Europe semblait devoir être pour Guéhenno une tribune depuis laquelle plusieurs discours porteurs des mêmes aspirations sans être pour autant semblables pourraient se faire entendre, une sorte de porte-parole bien compris, c'est bien pour préserver la revue qu'il a refusé le texte d'Anna Seghers et refusé de puiser dans le " vivier " d'exilés communistes dont il disposait, pas tant parce qu'ils étaient communistes que parce que leurs publications auraient, dans cette période où l'anathème était de mise dans tous les camps, ancré politiquement la revue - comme ce fut le cas pour Commune - et l'aurait nécessairement privée de toute possibilité d'accueillir une autre parole.

Ernst-Erich Noth : " l'homme à part ", l'alter ego de Jean Guéhenno ?

Involontairement isolé en 1933 par les dérobades des exilés allemands, volontairement isolé peut-être par son refus de puiser dans le " vivier " des exilés allemands communistes, Guéhenno trouvera une solution au printemps 1934. Une solution qui s'incarne tellement en un homme, Ernst-Erich Noth 26, qu'on aurait envie de retourner ce qu'il disait de la rédaction d'Europe 27 et de dire que, pour Guéhenno, l'exil allemand se résuma, peu ou prou, à E.-E. Noth - qui, d'ailleurs, ne publiera plus dans Europe après le départ de Guéhenno et qui le suivit 28 même dans l'aventure de Vendredi.
D'E.-E. Noth, on connaît le roman Die Mietkaserne - très proche de L'Hôtel du Nord d'Eugène Dabit 29 - qui assura sa célébrité en Allemagne avant l'exil et sa célébrité en France en 1935 quand il fut traduit sous le titre L'Enfant écartelé. Avec E.-E. Noth, Jean Guéhenno accueillait-il donc dans Europe un écrivain prolétarien exilé, un exilé allemand qui allait plus ou moins adopter des positions engagées ? Non, définitivement non, car E.-E. Noth était devenu, depuis Die Mietkaserne et surtout depuis son arrivée en France, " un homme à part 30 ". Un homme à part parmi les exilés allemands parce que parfaitement intégré dans les milieux littéraires français. Un homme à part également, parce qu'il faisait de la non-fréquentation des exilés allemands la condition sine qua non du but qu'il s'était fixé, " se faire entendre dans une autre langue mondiale et s'adresser de la sorte à un public plus large et encore peu initié au danger hitlérien, afin d'alerter les consciences et de les mettre en garde 31 " - et il est, en ce sens, significatif, qu'il mette l'accent dans l'un des comptes rendus littéraires qu'il donna à Europe sur la figure de l'exilé comme " solitaire errant, [...] être dangereusement seul 32 ".
Un homme à part enfin - et c'est sans doute là le point le plus intéressant - politiquement et idéologiquement. Certes, alors qu'il publiait dans Europe, il ne parlait pas encore d'une " mission proprement spirituelle de l'écrivain " et n'assimilait pas non plus, comme il allait le faire en 1938 dans un essai au titre explicite - L'homme contre le partisan - tout engagement politique en matière littéraire à de la propagande. Il n'en demeure pas moins que son choix d'une posture de " clerc ", son culte de l'impartialité et de l'homme libre dans ses pensées et dans ses actes, n'ayant de comptes à rendre qu'à l'esprit, étaient déjà affirmés et lisibles 33, entre les lignes, dans Europe et que cette évolution politique se reflète dans le changement du type d'article qu'il donna à Europe, le menant - et menant la revue - de l'analyse de l'hitlérisme aux critiques littéraires en passant, vers la fin de la période des analyses, par une incursion dans le genre de la nouvelle 34. Quoiqu'il en ait été des prises de position ultérieures de Noth, Jean Guéhenno n'avait-il pas trouvé là, en 1934, son alter ego, un alter ego dont il n'épousait sans doute pas toutes les prises de position déjà lorsqu'il publiait dans Europe, mais un alter ego tout de même, un " homme à part " comme lui, furieusement opposé à tout esprit de parti, un franc-tireur de l'émigration qui, comme lui, refusa d'adhérer à toute organisation, un homme qui se voulait libre et mettait en avant la " liberté de l'esprit ", l'" indépendance de l'esprit " et refusait d'être un " partisan " ?
1933 avait donc été pour Guéhenno l'année des refus, 1934, l'année Noth - avec toutes les conséquences que ce monopole pouvait avoir sur la revue -, 1935 serait l'année de tous les espoirs... C'est en 1935 que le souhait qu'exprimait Jean Guéhenno dès 1933 de voir l'émigration allemande unifiée autour d'Heinrich Mann 35 se réalisa, que se mirent en place les prémisses d'un Front populaire allemand, et que, de manière symbolique, Heinrich Mann livra à Europe, pour son numéro spécial sur Victor Hugo, un article qui faisait du grand homme une véritable figure tutélaire... C'est en 1935 aussi que le journaliste socialiste exilé Hans Siemsen donna à Europe une nouvelle qui - signe des temps - s'ouvrait ainsi : " Après un long hiver, le premier jour du printemps est le plus beau jour de l'année. [...] On vit. Et la vie est belle. Le monde nous est ouvert 36 "...


Jean Cassou ou la possibilité et la nécessité d'une lutte commune

Or, c'est à Jean Cassou qu'il fut donné de voir, à la tête d'Europe, se concrétiser les espoirs que formait Jean Guéhenno en une union de tous les antifascistes allemands autour d'Heinrich Mann, bref d'assister à la naissance du Front populaire allemand et d'avoir à y faire face dans Europe. Par-delà l'union des antifascistes allemands, c'était d'ailleurs une première véritable rencontre, qui se dessinait, sous le signe du front populaire entre les antifascistes allemands et les antifascistes français, une réconciliation, une " harmonie " dont Anna Seghers se souvint ainsi dans Europe en 1938 : " Juin 1936. Je me promène dans les rues pendant des heures, peut-être pour la première fois depuis l'émigration dans une joie de vivre tranquille et continue. En harmonie avec ce qui m'entoure 37 " ... Cette rencontre de deux espoirs s'exprimera pour la première fois de façon toute symbolique, en juillet 1936, lorsqu'un nouveau venu, Wolf Franck, inaugurant une nouvelle rubrique intitulée " Questions allemandes ", annoncera aux lecteurs d'Europe qu'avait sonné pour les exilés allemands l'heure de " cette lutte politique qui, dans le monde entier, a trouvé son expression lumineuse, en la notion de front populaire 38 ".
Cette fraternisation gagna jusqu'à la presse de gauche tout entière et l'on n'a presque jamais autant lu d'articles d'exilés allemands qu'en ces années 1936 et 1937. Ils y mobilisent pour Thaelmann et Carl von Ossietzky, y protestent contre les Olympiades de Berlin, y honorent la mémoire d'Edgar André et surtout y évoquent la Guerre d'Espagne, dans laquelle ils sont engagés en nombre. Mais cette fraternisation " éditoriale " fut de courte durée et, à partir de 1938, une fois retombés les espoirs du Front populaire et alors que se profilent d'autres menaces, un net reflux, une définitive séparation se fera jour, renvoyant les exilés allemands à leur complet isolement - Anna Seghers écrira alors : " ce que représente le cercle lumineux d'une lampe au-dessus de la tête d'une famille, les vagabonds le savent mieux que tous 39 "... Or, curieusement, dans Europe, ces tendances générales jouent de manière inversée : si l'on ne constate pas d'augmentation nette des publications des exilés allemands en 1936-1937, on assiste, en cette période de reflux généralisé des années 1938-1939, à une véritable " explosion " du nombre d'articles publiés par ceux-ci dans la revue, croissance brutale dans laquelle un tournant de la revue nous semble se jouer : après avoir été une tribune pour les antifascistes allemands, Europe ne deviendrait-elle pas une tribune antifasciste par les exilés allemands ? Commençons par la première rencontre d'Europe et de l'" autre Allemagne ", le Volksfront.

Le Volksfront ou la première rencontre de deux espoirs

Offrir Europe comme caisse de résonance au Front populaire allemand, à ce nouveau " monde [...] en train de naître 40 ", rien de plus conforme au souhait de Jean Cassou et des exilés allemands... Répercuter dans Europe l'écho d'une actualité heureuse, d'une aspiration nouvelle et porteuse d'espoir, rien de plus normal apparemment... Mais ne faudrait-il pas parler d'amplification plutôt que d'écho, de résonateur plutôt que de caisse de résonance ? N'est-ce pas une véritable défense et illustration du Front populaire allemand, une défense par l'illustration mythifiée d'une réalité bien fugace qui fut, consciemment et inconsciemment, construite dans Europe ?
Que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agira pas exclusivement dans ce qui suit d'une relecture a posteriori du traitement par la revue Europe de l'histoire du Front populaire allemand à la lumière de ce qu'on en sait aujourd'hui : ne considérer que les articles de Wolf Franck qui, bien que " parteilos ", fut l'une des figures importantes de l'émigration allemande, membre de la direction du Syndicat des Gens de Lettres allemands, militant actif de la construction de ce Front populaire, et bien évidemment au fait de la réalité des problèmes dans lesquels se débattaient les exilés allemands, suffirait à s'en persuader. Tout y concourt à cette mystique du Front populaire allemand et à sa défense envers et contre tout, envers et contre tous : " description " du Front populaire allemand comme " une réalité, mais malheureusement pas encore une organisation 41 " alors que ses partisans, et en premier lieu, le chef de cette armée de généraux - Heinrich Mann - avaient cruellement conscience d'œuvrer pour une organisation sans base réelle, recommandation au détour d'un article, et après une allusion à la guerre d'Espagne, d'un ouvrage " dont l'importance réside surtout en ce qu'[il] confirme le danger horrible du trotzkisme 42 " ; traitement, pour le moins partisan, de l'" affaire du Pariser Tageblatt ", évocation récurrente d'un " front intérieur 43 " imaginaire qui, au cœur de l'Allemagne nazie, combattrait pour " la formation d'un front populaire allemand " ; évocation même d'un Volksfront en avril 1938 alors que la coalition d'origine se réduisait comme peau de chagrin et n'allait pas tarder à se dissoudre officiellement, et enfin complète occultation d'une des pierres d'achoppement majeures, celle des buts politiques de ce Front populaire allemand...
Rien n'est plus parlant, comme exemple de ces phénomènes d'information 44 et de déformation qui concourent à la construction d'un front populaire mythique ayant pour but de défendre un front populaire réel moribond, que la présentation malmenée de l'" affaire du Pariser Tageblatt " que donna Wolf Franck dans Europe. Si on voulait résumer à grands traits cette affaire complexe, l'on pourrait écrire qu'il s'agît d'une sorte de " putsch " opéré par quelques membres de sa rédaction sur le seul quotidien de langue allemande publié en France - le Pariser Tageblatt, journal populaire sans réel contenu politique - sous le prétexte fallacieux que son directeur d'alors, Wladimir Poliakov, allait livrer le journal aux nazis. C'est dans ce coup de force, fondé sur une accusation mensongère et qui, passée la première stupeur, fut établie comme telle par diverses commissions d'honneur mises en place au sein de l'émigration allemande et par les tribunaux français mêmes, que tient ce qu'on nomme, à proprement parler, " l'affaire du Pariser Tageblatt "... Wolf Franck, lui, fera débuter " l'affaire " ailleurs, dans un événement ultérieur, celui de la dénonciation du putsch lui-même, en la présentant ainsi aux lecteurs d'Europe : " "l'affaire" proprement dite n'éclata que quelques semaines après, lorsqu'un membre éminent de l'émigration allemande [...] crut devoir accuser publiquement la [nouvelle] rédaction du journal en qualifiant son attitude d'intéressée. Or, non seulement il s'est contenté de fonder son accusation [...] sur des allusions mi-voilées, non seulement ses "preuves" se sont révélées assez précaires, mais ce qui rend cette affaire particulièrement déplorable et douloureuse, c'est qu'inconsidérément, cette controverse ait été portée devant le public alors qu'il eût été facile - comme il apparut sur ces entrefaites - de la liquider à huis clos avec toute la dignité et toute la clarté politiques qu'elle exigeait 45 ".
Premier phénomène de déformation : la reprise par Wolf Franck de la thèse mensongère des putschistes, qu'il accrédite en présentant quelques lignes auparavant le Pariser Tageblatt comme " le seul quotidien antifasciste allemand ". Deuxième phénomène, l'occultation. Contrairement à ce qu'écrira Wolf Franck à la suite du droit de réponse 46 de Wladimir Poliakov dans Europe, il ne présenta pas " clairement les deux thèses opposées ", puisqu'il évacuera la thèse, tout aussi erronée d'ailleurs, de Leopold Schwarschild qui voyait dans le putsch une volonté de mainmise... des communistes allemands et demandait, dès lors, l'exclusion du nouveau directeur du journal, par ailleurs membre de la direction du Front populaire allemand de la coalition du Volksfront ! Dans cette simple occultation, Wolf Franck préservait déjà, sur deux " fronts ", le front populaire allemand : en évitant de rendre publiques les critiques à l'encontre des communistes allemands qui, en ces années de Procès de Moscou et de dissensions dans le camp républicain en Espagne, auraient pu ajouter au trouble déjà important, il sauvegardait la façade d'unité du Volksfront aussi bien envers les exilés allemands qu'envers le public français, et répondait là, comme dans l'ensemble de ces articles pour Europe à la stratégie d'Heinrich Mann - " présenter l'opposition comme très forte et sa victoire certaine 47 "...
Si les deux thèses opposées étaient également fallacieuses, quel fut le but réel des " putschistes " du Pariser Tageblatt ? En fait, faire du journal un organe de soutien actif au Volksfront ! Dès lors, et même lorsque la vérité fut connue sur le putsch, les exilés allemands se partagèrent en deux groupes, " entre "moralistes" rejetant par principe les procédés de Georg Bernhard et de son équipe, et "pragmatiques" estimant que l'essentiel était d'assurer l'appui du journal aux efforts pour un Front populaire, fût-ce au prix de pratiques moralement douteuses 48 ".
Il n'est point besoin de signaler que Wolf Franck faisait partie de ce second clan. Mais ce n'est pas tant ce " pragmatisme " qui doit retenir notre attention ici que ce dont il n'est qu'un symptôme, à savoir l'entrée en politique, ou plus exactement, l'entrée en militantisme des textes des exilés allemands dans Europe dans ces années Cassou, entrée qui explique ces phénomènes d'information, de déformation et d'occultation que nous évoquions précédemment et qui vaut pour la quasi totalité des articles des exilés allemands. Europe entend-elle rendre hommage à Gorki ? La " voix allemande " d'Alfred Kantorowicz, et à travers elle, celle " des écrivains révolutionnaires allemands en exil 49 " entendra tirer de la vie de Gorki la preuve de la justesse, de la dignité et des espoirs qui sont offerts à leur lutte. Cette fidélité à l'exemple, cet hommage qui loin d'être un bilan cherche à tirer les leçons d'une " existence exemplaire " pour la lutte d'aujourd'hui trouvera un pendant dans l'hommage à la fois provocateur et véritable que Joseph Roth écrira au sujet de Carl von Ossietzky : " je crois que nous honorerons le plus solennellement la mémoire de notre ami Ossietzky en arrivant à cette conclusion : Nous ne voulons plus de martyrs, nous voulons des combattants ! 50 ". Et Joseph Roth terminera son article par ces mots : " notre ami Ossietzky est devenu la victime de sa propre erreur. Il est mort pour nous. Je crois que nous l'honorerions mieux en disant : "Nous aurions souhaité qu'il eût vécu avec nous et nous souhaitons qu'aucun de nos partisans ne suive son exemple." [...] Assez de martyrs morts ! Vivent les combattants vivants ! " L'" ère nouvelle " d'Europe sera pour les exilés allemands - et nous allons voir comment elle sera bientôt par les exilés allemands - l'ère de la tribune politique, l'ère de l'antifascisme militant.

1938 : Europe " bataillon de 21 nationalités " ou l'union des combattants français et allemands

Des combattants vivants et qui témoignent, voilà ce que sont également les exilés allemands qui donnèrent à Europe, en 1938 puis en 1939, des articles sur la guerre d'Espagne, une guerre à laquelle ils avaient pris part, de manière active et au péril de leur vie, aux côtés du camp républicain, envisageant " le péril avec une complète indifférence. Émigrés pour la plupart, humiliés pendant trois ans par des ronds-de-cuir des préfectures à Paris [...], ils se sentaient heureux d'avoir une arme à la main et une ville à défendre. La mort qui planait sur eux leur redonnait une dignité 51 ".
L'année 1938 voit, en effet, paraître pas moins de trois articles consacrés à l'Espagne sous la plume d'exilés allemands. Textes rédigés par deux combattants des Brigades internationales - Kurt Stern et Alfred Kantorowicz -, ils surprennent d'abord par leur date de publication, le plus récent d'entre eux, intitulé " le fascisme à l'espagnole " étant daté d'avril 1938. Certes, on pourrait tout à fait concevoir qu'il eût fallu attendre que ces " écrivains du front " qui déclaraient ne plus vouloir écrire d'histoire mais faire l'Histoire soient revenus pour recueillir leurs témoignages. Or, ces combattants-écrivains n'ayant pas cessé d'écrire en Espagne et de nombreuses revues françaises ayant publié leurs articles alors qu'ils étaient encore sur le front, comment concilier cette publication tardive dans Europe avec l'attachement extrême de la revue à l'Espagne républicaine ? Autre question : sur le front de la guerre civile, en 1938, l'heure était-elle encore aux analyses du fascisme espagnol et de sa presse ? L'heure était-elle vraiment - l'avait-elle d'ailleurs jamais été ? - à " l'entente, de jour en jour meilleure entre anarchistes et tous les autres antifascistes 52 " ? Dans cet anachronisme vis-à-vis de la guerre d'Espagne se dessine une parfaite adéquation avec les luttes nouvelles qui se profilent pour les antifascistes et il est en ce sens éclairant que dans ses articles sur " le fascisme à l'espagnole ", Kurt Stern trace le lien entre les fascismes espagnol et allemand et surtout parte du fascisme espagnol pour en dénoncer - pour reprendre ses propres termes - son aspect " made in Germany ".
Semblable à ce livre écrit par les combattants du Bataillon Tschapaiev, que son chef, Alfred Kantorowicz, prendra comme thème dans l'un de ses articles, Europe, dans ces publications même tardives d'exilés allemands, est écrite " par des combattants du front et sur le front même, est composé[e] et imprimé[e] sur le front, à la face de l'ennemi, et ceux qui [la] composent et l'impriment, femmes et hommes sont ainsi camarades du front 53 ". Ce front, ce n'est peut-être déjà plus celui de l'Espagne républicaine mais c'est celui qu'ont ouvert l'Anschluss et le processus qui aboutira bientôt aux Accords de Munich. Et sur ce front du refus, du refus des Accords de Munich, du refus des renoncements, du refus des capitulations annonciatrices d'une catastrophe prochaine, les combattants sont bien rares... Quand l'heure est à " l'affreux et délicieux soulagement 54 " , à " l'élan animal de bonheur qui a soulevé les foules de France et d'Angleterre quand les pèlerins de Munich [...] sont revenus, dans leurs beaux avions argentés ", seule une " poignée, [...] quelques milliers " de Français - parmi lesquels Europe - se refusent à accepter. Parmi ces français ou aux côtés de ces français, se tiennent les exilés allemands, eux aussi " oiseaux de mauvaise augure ", persuadés que la prochaine cible d'Hitler sera la France, que la guerre est plus proche que jamais, inéluctable...
" En 1936 - écrivait Jean-Richard Bloch en 1938 - nous avons pu prendre peur parfois de nous sentir si nombreux à avoir raison ensemble. Grâce à Dieu, ce n'est plus le cas. Et si la demi-solitude dans la pensée et dans l'action est une garantie de leurs vertus, eh, bien, ça y est ". En 1936, Europe et les exilés allemands, comme heureux d'avoir raison ensemble se rencontrèrent, mais ce n'est qu'en 1938 qu'ils communièrent dans une volonté de lutte renouvelée...


Une volonté de lutte, loin des hommages et de toutes les formes du nationalisme

Véritable " bataillon de 21 nationalités ", Europe, dans cette fraternisation avec les exilés allemands se distinguait toutefois d'une autre fraternisation significative, celle qui avait lieu, en ces années 1938-1939, dans la revue Commune avec laquelle elle se partagea d'ailleurs quelques exilés allemands. Mais qui dit partage ne dit pas forcément adéquation, similitude quant au contenu et surtout quant à la problématique des deux revues. Au moment où Commune multiplie les hommages, Europe multiplie les appels à la lutte ; au moment où Commune célèbre " l'âme autrichienne ", un autrichien, Joseph Roth, décortique le " mythe de l'âme germanique 55 " dans Europe dans un article qui peut être lu comme une mise en garde adressée aussi bien aux français qu'aux allemands et autrichiens qui opèrent alors un repli sur " l'humanisme allemand ", sur la spécificité germanique... Au moment, surtout, où l'on commémore le 150e anniversaire de la Révolution française dans les deux revues comme dans beaucoup d'autres, Europe fait, entre autres voix, entendre la voix radicalement dissonnante de Walter Benjamin qui verra dans la Révolution française la source d'un problème, prenant en ce mois de juillet 1939, sa pleine mesure, celui du nationalisme. À un Heinrich Mann qui, adhérant aux idéaux de 1789 jusqu'à l'identification, conclut son article dans Commune en écrivant " la Révolution française continue d'agir en nous ", Benjamin répondra dans Europe, que si la Révolution française continue bien d'agir en nous, c'est que, " ce qui dans la grande Révolution, n'était que des éclairs de chaleur à l'horizon de l'histoire de la bourgeoisie se décharge sur l'Allemagne d'aujourd'hui sous forme du plus terrible des orages. En fait, dans le IIIe Reich, c'est le nationalisme qui devient le principal instrument de terreur. D'une terreur qui vise directement le prolétariat allemand, indirectement le prolétariat international 56 "...


Europe, fidélités et ruptures

Force est de constater, au terme de ce panorama de l'accueil des exilés allemands dans Europe, de cette lecture de l'histoire de la revue à la lumière de la place qu'elle accorda dans ses colonnes à la " meilleure Allemagne ", que le maître mot doit être ici bien plus celui de fidélité que celui de ruptures.
Fidélité à un antifascisme dont les rédactions Guéhenno et Cassou présentent des déclinaisons différentes mais qui ne sont que celles d'un engagement commun et constant tout au long des années 1933-1939.
Fidélité, de l'engagement antifasciste de Guéhenno aux engagements antérieurs de la revue également, à l'esprit de Locarno - comme en témoignent le nom des écrivains pressentis en 1933 (Thomas et Heinrich Mann) et la publication la même année d'une nouvelle d'Ernst Glaeser, l'auteur de Classe 22, l'écrivain pacifiste, dont le nom avait encore force de symbole en 1933, - avant de devenir, pour les exilés allemands, synonyme de trahison. Certes, l'antifascisme des années Guéhenno tel qu'il se donne à lire au travers des publications des exilés allemands, cet engagement " sans parti pris " paraît bien pâle si on le confronte aux prises de positions radicales de Commune et l'on chercherait en vain dans Europe une quelconque " Adresse à Dimitrov " (Brecht) ou un article traitant de " la décadence de Thomas Mann "... Certes, cet engagement antifasciste désengagé paraît également moins politique, plus culturel - si l'on préfère -, tout au moins en 1933 et 1934 que celui qui va transparaître dans les années Cassou, ce qui s'explique, à notre sens, non par un rejet idéologique de l'engagement politique mais par des conditions historiques précises (dérobade des exilés, parole par trop exclusive, dans tous les sens du terme, des exilés communistes).
L'année 1935 jetant un pont entre les rédactions Guéhenno et Cassou, la transition se faisant sans solution de continuité, sans tournant idéologique majeur comme celui que dut opérer Commune en cette année de changement de ligne politique, on peut se poser la question de savoir si la rédaction Guéhenno placée dans la situation du Front populaire, aurait réservé aux exilés allemands un accueil différent de celui que leur offrit la rédaction Cassou, à partir de 1936. À notre sens, probablement pas 57... La véritable rupture entre les deux accueils, et par delà entre les deux engagements antifascistes de Guéhenno et de Cassou, ne s'est-elle pas plutôt fait jour en 1938 au moment où, nous l'avons vu, la rédaction Cassou mobilise les exilés allemands dans son combat contre les Accords de Munich ? Nous laisserons volontairement la question ouverte...

Nathalie Raoux

 

Notes


1. J. Cassou, " Aux lecteurs d'Europe ", Europe, mai 1936, p. 100.
2. R . Rolland, " À propos du fascisme allemand ", Europe, juin 1933, p. 289.
3. J. Guéhenno, " Le nationalisme allemand ", Europe, avril 1933, p. 576.
4. Par ordre décroissant en nombre de publications, Europe nouvelle, Commune, Regards, Marianne, Vu, Littérature internationale, Europe, Les Nouvelles littéraires, Le Cahier Bleu... Ce " classement " est tiré, en corrigeant le nombre de publications dans Europe qui y figure, de l'ouvrage d'Albrecht Betz Exil et engagement. Les intellectuels allemands et la France, 1930-1940, Paris, Gallimard, 1991, p. 281.
5. Walter Benjamin à Max Horkheimer, 10 août 1936, in W. Benjamin, Correspondance, Paris, Aubier-Montaigne, 1979, t. I, p. 211. Sur les publications benjaminiennes dans Europe, je me permets de renvoyer à mon article " Walter Benjamin et Jean Cassou. Un essai d'affinités électives ", Europe, janvier 1997, p. 186-205.
6. A. Betz, op. cit., p. 277.
7. Telle qu'elle se dégage de la bibliographie donnée par A. Betz.
8. Cf., par exemple, " La revue Europe (1923-1939). Du pacifisme rollandien à l'antifascisme compagnon de route " in Matériaux pour l'histoire de notre temps, BDIC, janvier-mars 1993.
9. R. Rolland à J. Guéhenno, 1er mars 1933 in L'indépendance de l'esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland, 1919-1944, Paris, Albin Michel, 1975, p. 258.
10. J. Guéhenno à R. Rolland, 5 mars 1933, ibid., p. 259.
11. Les articles de Thomas Mann (mars 1933), Arthur Rosenberg (mai 1933) et Ernst Glaeser (septembre 1933).
12. Cf., dans Europe, les articles de R. Rolland (" À propos du fascisme allemand ", mars 1933 et " Lettre ouverte de R. Rolland à la Kölnische Zeitung ", juin 1933) et de J. Guéhenno (" Le nationalisme allemand ", avril 1933).
13. Soit 13 articles sur 46 livraisons de la revue (17 sur 26 livraisons pour Commune). En 1933, 207 articles d'exilés allemands seront publiés en France (3 dans Europe, 4 dans Commune qui ne compta, en cette année, que 4 livraisons).
14. On dénombre dans Europe, pour les années 1933-1936, sur ces 13 articles, 5 comptes rendus littéraires, 4 analyses socio-politiques du IIIe Reich (toutes dues à E.-E. Noth), 2 narrations et 2 essais.
15. Aucun des textes publiés par les exilés allemands dans Europe en ces années - si ce n'est celui d'Heinrich Mann sur Victor Hugo en mai 1935 - n'est écrit au nom de l'" autre Allemagne " comme ce sera le cas dans les " années Cassou ". En outre, il est frappant de constater que les textes les plus engagés que publie Europe sur l'Allemagne hitlérienne et pour la défense de cette " vraie Allemagne " et même les analyses les plus radicales sont le fait d'auteurs français (R. Rolland, J. Guéhenno, P. Soupault, P. Gérôme, R. Aron, J.-R. Bloch) et non d'exilés allemands.
16. R. Rolland, " À propos du fascisme allemand ", Europe, mars 1933, p. 440.
17. J. Guéhenno à R. Rolland, 5 mars 1933 in L'indépendance de l'esprit..., p. 259.
18. J. Guéhenno à R. Aron, 20 décembre 1933, citée in N. Racine, " La revue Europe et l'Allemagne, 1929-1936 " in H. M. Bock, Entre Locarno et Vichy. Paris, CNRS, 1993, p. 657.
19. C'est ainsi qu'il faut comprendre la phrase de T. Mann : " mon avocat été avisé que tout cela [les faibles mesures de rétorsion des autorités allemandes envers T. Mann] était arrivé parce qu'on publie à l'étranger des articles hostiles à l'Allemagne. - Je n'ai pas écrit un seul mot sur l'Allemagne, à plus forte raison contre l'Allemagne ", dans son article mi-protestation, mi-déclaration d'allégeance, " Je ne puis obéir à cet ordre " (repris in Être écrivain allemand à notre époque, Paris, Gallimard, 1996).
20. Déclaration de T. Mann lors de son arrivée aux États-Unis rapportée par H. Mann.
21. De nombreuses lettres échangées par ces exilés et J.-R. Bloch sont conservées dans le fonds J.-R. Bloch de la Bibliothèque Nationale de France, Paris.
22. A. Kurella à J.-R. Bloch, 15 décembre 1933 (BNF, fonds J.-R. Bloch).
23. J. Guéhenno à R. Rolland, 19 juillet 1934 in L'indépendance de l'esprit..., p. 306.
24. Il taxera ces délégations de " plus grande maladresse " et pointera, à tort, leur " lamentable échec " alors qu'elles furent parfois efficaces et faisaient peser une menace publique sur un régime encore mal assuré. Il convient de rappeler, en outre, que les visites du camp d'Oranienburg, comme celle que croit avoir arraché par " ruse " S. Priacel aux nazis étaient " arrangées " et furent, le plus souvent, ce qu'obtinrent en guise de compensation, les délégations qui exigeaient de voir Thaelmann lui-même !
25. Nous n'avons pu établir précisément la date et le niveau d'engagement de J. Guéhenno dans les activités du Comité Thaelmann. On sait qu'il présida, le 3 février 1935, une réunion publique organisée par le Comité à la Mutualité.
26. Il rédigea 7 des 13 articles publiés sous la direction Guéhenno, 7 des 10 articles publiés par des exilés allemands à partir de son arrivée, au mois d'avril 1934. Europe lui doit tous les articles publiés en 1934 et seuls, dans l'ordre chronologique, Hubert Horling, Heinrich Mann et Hans Siemens lui contestèrent son monopole.
27. E.-E. Noth, Mémoires d'un allemand, Paris, Julliard, 1970, p. 287.
28. " Celui-ci [J. Guéhenno] m'avait invité à développer, pour en faire une rubrique permanente de ce nouvel hebdomadaire, mes comptes rendus parus dans Europe sur la littérature allemande de l'émigration ", ibid., p. 292-293.
29. Les deux hommes devinrent d'ailleurs des amis intimes lorsque J. Guéhenno les fit se rencontrer. E. Dabit donna un compte rendu de l'ouvrage à Europe en septembre 1935.
30. Nous reprenons ici le titre de l'un de ses essais, publié en France en 1936.
31. E.-E. Noth, Mémoires..., p. 278. Il convient d'insister sur la part de méprise à l'œuvre dans ces lignes : ce n'est que parce qu'ils ne parvinrent pas à toucher le public français que les auteurs allemands finirent par vivre dans une sorte de " ghetto ". Ailleurs, E.-E. Noth écrira ne pas " considérer l'exil comme un phénomène purement négatif ", considération symptomatique chez les exilés allemands qui réussirent à s'intégrer en France (cf. l'article d'H. Mann dans Europe en août 1938).
32. E.-E. Noth, " Joseph Roth, Tarabas ", Europe, mars 1935, p. 453.
33. Cf. l'analyse des articles d'E.-E. Noth dans Europe et dans les revues françaises faite par Thomas Lange, en particulier dans son article " Ernst-Erich Noth als Vermittler zwischen deutscher und franzözischer Literatur " in Revue d'Allemagne, avril-juin 1986, p. 250-264.
34. Si les analyses, classiques en ces années, portent sur les contradictions internes du IIIe Reich, la nouvelle intitulée " Expérience nationaliste " (Europe, septembre 1934), plongée dans la psychologie de jeunes allemands adhérant au national-socialisme offre, pour le moins, un contraste saisissant avec celle qu'A. Kantorowicz livrera, sur un thème proche, dans Europe en avril 1937, sous le titre " Ceux de l'autre bord ".
35. " J'ai plusieurs fois vérifié [...] qu'il est à peu près l'unique espoir des écrivains un peu dignes qui vivent dans l'émigration ". Lettre de J. Guéhenno à R. Aron, 20 décembre 1933, citée in N. Racine, " Europe et l'Allemagne... ", p. 657
36. Cette " Histoire de mon frère " parut dans le numéro d'octobre 1935 d'Europe.
37. Anna Seghers, " Six jours, six années ", Europe, août 1938, p. 545.
38. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, juillet 1936, p. 402.
39. A. Seghers, " Six jours... ", p. 517.
40. J. Cassou, " Aux lecteurs... ", p. 100.
41. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, janvier 1937.
42. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, avril 1938, p. 552 (nous soulignons).
43. Cet espoir en un front intérieur, qu'on a déjà vu fonctionner dans les articles d'E.-E.Noth est également présent dans les articles d'A. Kantorowicz (Europe, août 1936, p. 498 et avril 1937, p. 480-481) et dans celui de Kurt Stern (Europe, avril 1938, p.281).
44. On ne peut qu'être frappé par la précision de certains détails donnés par W. Franck au fil de ces articles, en particulier lorsqu'il déroule la liste des publications clandestines à destination du Reich, des émissions radiophoniques retransmises par le " poste allemand de la liberté " ou quand il rend compte des publications des exilés allemands.
45. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, janvier 1937.
46. " Correspondance ", Europe, juin 1937, p. 287-288
47. H. Mann à A. Zweig, 27 avril 1936, citée in A. Betz, op.cit., p. 145.
48. H. Roussel, " L'exil et l'accès aux médias " in F. Knopper, A. Ruiz, Les résistants au IIIe Reich en Allemagne et dans l'exil, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1998, p. 183.
49. A. Kantorowicz, " Une voix allemande ", Europe, août 1936, p. 498.
50. J. Roth, " Mort de Karl von Ossietzky ", Europe, juin 1938, p. 265.
51. G. Regler, Le glaive et le fourreau, p. 315.
52. K. Stern, " Fascisme à l'espagnole (I) ", Europe, avril 1938, p. 556.
53. A. Kantorowicz, " Comment naît un livre à Madrid ", Europe, novembre 1938, p. 414.
54. Cette citation et les suivantes sont tirées de l'article de J.-R. Bloch " 18 septembre-7 octobre ", Europe, octobre 1938, p. 243-252.
55. J. Roth, " Le mythe de l'âme germanique ", Europe, mars 1938, p. 313-318.
56. W. Benjamin, " Allemands de 89 ", Europe, juillet 1939, p. 467-479.
57. La comparaison des articles publiés dans Europe et dans Vendredi par des exilés allemands est en ce sens éclairante.



 

 

 

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