Nathalie Raoux :: Quand Europe s'ouvrait à
" L'autre Allemagne ", Fidélité et ruptures,
1933-1939
" Par fidélité à son titre, découvrir
les mêmes chances dans les domaines étrangers, en particulier
chez ces peuples que leurs maîtres actuels ont privés,
tout justement, de leurs traditions authentiques, et dont la culture
n'est plus qu'un souvenir exilé, pourchassé, proscrit
1 " , telle était l'une des tâches que Jean Cassou,
rédacteur en chef d'Europe, entendait assigner à la revue
dont il venait de prendre la direction. Et c'était bien, en effet,
de fidélité qu'il s'agissait et s'agira...
Fidélité au titre de la revue et fidélité
aux hommes : fidélité au prédécesseur, Jean
Guéhenno, et à l'inspirateur de la revue, Romain Rolland,
quand résonnent, dans cette profession de foi de Jean Cassou,
les mots que Romain Rolland adressa aux nouveaux dirigeants de l'Allemagne
- " je maintiendrai, en dépit de vous et contre vous, mon
attachement à l'Allemagne - à la vraie Allemagne 2 "
- et ceux de Jean Guéhenno - " la grande Allemagne ce sera
toujours et Goethe, et Heine, et Marx et Nietzsche, et les Allemands
d'aujourd'hui qui, pour sauver les dieux de l'Allemagne, ont dû
les transporter hors de leur pays 3 "... Fidélité
des actes aux mots, surtout : à quarante reprises, de 1933 à
1939, Jean Guéhenno et Jean Cassou offrirent à cette "
vraie Allemagne ", cette " meilleure Allemagne ", cette
" autre Allemagne ", celle des exilés et des proscrits,
un refuge et une tribune, faisant d'Europe l'une des sept revues françaises
ayant publié le plus d'exilés allemands 4.
L'on ne prendra la réelle mesure de cet accueil exceptionnel
que si l'on rappelle que ces exilés allemands, ces " cadavres
en sursis " (Goebbels) - qu'ils aient été ouvriers,
employés ou intellectuels - ne furent pas reçus à
bras ouverts en France. Dans un contexte de crise économique,
d'instabilité politique, de traumatisme encore vivace de la première
Guerre mondiale, ces quelques 25 000 hommes, femmes et enfants qui y
arrivèrent en 1933 connurent rejet et humiliation. La presse
de droite qui représentait 80 % de la presse de ces années
d'entre-deux-guerres se déchaîna et jusque dans Le Populaire
et dans L'Humanité, on fut contraint de ramener les militants
à de meilleurs sentiments internationalistes... Le sort réservé
aux intellectuels ne fut guère plus brillant et à l'exception,
rare, de ceux qui s'étaient, avant l'exil, acquis les faveurs
du public français, notamment par la publication en langue française
de leurs ouvrages (Thomas Mann, Heinrich Mann, Alfred Döblin, Stefan
Zweig), ils furent victimes du même ostracisme. Et c'est avec
une cruelle vérité qu'un exilé allemand encore
inconnu mais qu'Europe sut accueillir - Walter Benjamin - pouvait écrire
: " le monde autour de La NRF a cette imperméabilité
qui spécifie depuis toujours une catégorie de cercles
tout à fait déterminée, et trois fois plus s'ils
sont littéraires 5 "... Une imperméabilité
telle qu'elle confine au pléonasme, les exilés allemands
ne publiant principalement que dans des périodiques " pour
lesquels l'antifascisme fait partie de la ligne rédactionnelle
6 " .
C'est donc un accueil à la fois " normal " (eu égard
à ce que nous disions plus haut des fidélités de
la revue), " exceptionnel " (au regard de ce que fut l'"
imperméabilité " des milieux littéraires vis-à-vis
des exilés allemands), mais aussi un accueil " original
" que nous souhaiterions interroger ici. Un accueil original et
une originalité dans l'accueil - qu'il convient de distinguer
de son caractère exceptionnel - car on ne saurait, à notre
sens, se contenter de poser cette " normale exception " d'Europe
sans affiner encore le regard, sans l'interroger au prisme d'autres
" normales exceptions ", sans la mettre en perspective historique
avec la tendance générale des publications des exilés
allemands dans la presse française et sans la confronter avec
une autre revue antifasciste, Commune en l'occurrence.
Ainsi pourra-t-on espérer lire dans cette normalité mâtinée
d'originalité, et comme dans un miroir, l'histoire de la revue
elle-même, dont l'accueil des exilés allemands est à
la fois tributaire et exemplaire. Ainsi, si l'antifascisme est, en ces
années 1933-1940, une constante de la revue, une analyse des
articles des exilés allemands qui tiendrait compte de leur contenu
mais aussi de leur adéquation - plus ou moins grande - à
la courbe générale des publications des exilés
allemands dans les revues françaises 7 et enfin de leur éventuel
contraste avec ceux publiés dans Commune, pourrait nous permettre
de voir fonctionner, sous un jour nouveau, sous un jour différent
de celui de la critique ou l'absence de critique de l'URSS, cette volonté
d'" indépendance de l'esprit " d'un Jean Guéhenno,
ce changement d'orientation politique inauguré par l'arrivée
de Jean Cassou à la tête de la rédaction d'Europe,
et donc, le passage d'un antifascisme pacifiste à un antifascisme
" compagnon de route " que Nicole Racine a mis au jour et
analysé dans de nombreux articles 8.
Jean Guéhenno ou les difficultés
de l'" indépendance
de l'esprit " appliquée aux exilés allemands
Rien n'illustre mieux cette exceptionnelle normalité qui conduisit
les rédacteurs en chef d'Europe à traduire et prouver
leur antifascisme en publiant des textes d'exilés allemands que
la correspondance échangée par Jean Guéhenno et
Romain Rolland en 1933. Romain Rolland souhaite qu'Europe " prenne
l'initiative d'un mouvement de protestation contre les attentats inouïs
du fascisme hitlérien 9 " . Il lui donne immédiatement
la forme d'une " tribune " de l'esprit offerte dans Europe
aux frères Mann... Jean Guéhenno a-t-il, de son côté,
anticipé cette nécessaire protestation qui doit se faire
entendre dans Europe ? Il écrit : " J'y ai pensé
et j'ai écrit à Heinrich Mann. [...] J'ai vu jeudi Walter
Mehring de Weltbühne [...]. Il nous donnera un article, j'espère
10 ". Trois articles d'exilés allemands - dont l'un rédigé
par Thomas Mann - paraîtront dès 1933 11, tandis que, parallèlement,
Europe multipliera les dénonciations 12, flétrira le nationalisme
allemand et tous les nationalismes et clamera, seule ou presque en France,
haut et fort son attachement à la " vraie Allemagne ".
De ce point de vue purement interne à la revue donc, rien ne
fait et ne devrait faire problème. En va-t-il de même si
l'on se projette quelques instants hors de la revue et si l'on se permet
une excursion dans les autres périodiques ayant accueilli des
exilés allemands ? Force est de constater que non puisque cette
comparaison permet de pointer une faiblesse relative du nombre des publications
en 1933 et sur toute la période 1933-1936 13 et révèle
- dans la comparaison avec Commune, en particulier - un primat donné
aux comptes rendus littéraires et aux analyses 14. Nous voilà
donc confrontés à un apparent paradoxe qu'il nous faudrait
élucider : comment expliquer qu'Europe, première revue
à dénoncer publiquement le fascisme allemand, revue dont
l'antifascisme la conduisait immédiatement à s'offrir
comme " tribune " aux exilés allemands ne s'ouvrît
que si tard et si " peu " aux textes de ces mêmes exilés
? Comment, dans le même temps, comprendre qu'à la tribune
depuis laquelle les orateurs allemands auraient pu s'exprimer se soient
substituées l'analyse et l'explication, pour le moins neutres,
formulées par des exilés allemands que rien, dans leurs
propos, n'identifie comme tels 15 ?
Le refus de s'engager : Thomas
et Heinrich Mann, Walter Mehring
Autant le signaler d'emblée, ce n'est pas tant du côté
de la revue elle-même que de celui des exilés allemands
que nous pourrons trouver un premier élément de réponse
à ces paradoxes qui jalonnent l'histoire de la revue dans les
années 1933-1936, et en particulier à la question du faible
nombre de leurs publications dans Europe en 1933. Un simple rappel des
déclarations attristées de Romain Rolland honorant "
ces rares écrivains qui ont gardé le courage de leur opinion
16 " et de Jean Guéhenno - " je ne suis pas sûr
que nous trouvions beaucoup d'écrivains allemands prêts
à signer de leur nom une protestation. Ils semblent avoir peur.
Ils sont vaincus, déclarent avoir lutté (10 ans), et le
courage leur manque désormais. Thomas Mann, durant son séjour
à Paris, s'est gardé de toute allusion à la politique.
Tout cela ne laisse guère d'espoir 17 " - suffirait à
se persuader de la nécessité de ce changement de point
de vue. Ces phrases de Guéhenno, qui oscillent encore entre espoir
et désespoir de pouvoir publier ces exilés allemands dans
Europe laisseront bientôt place à d'autres, beaucoup plus
dures, où il stigmatisera " les lâchetés de
Thomas Mann, de Döblin 18 " quand ses efforts se révéleront
avoir été bien vains : Thomas et Heinrich Mann, Walter
Mehring et peut-être d'autres écrivains allemands encore,
se dérobèrent, laissant Jean Guéhenno comme écartelé
entre un réel désir de leur offrir Europe comme "
tribune " et la cruelle impossibilité de le faire.
Certes, on nous fera à juste titre remarquer que Jean Guéhenno
semble être parvenu à ses fins avec Thomas Mann puisqu'un
article de celui-ci, intitulé " Souffrances et grandeur
de Richard Wagner " ouvre, de manière symbolique, le numéro
de mars 1933 d'Europe. Mais les apparences ne sont-elles pas trompeuses
dans la mesure où cet article, d'ailleurs demandé par
Jean Guéhenno à Thomas Mann à l'automne 1932, ne
comporte aucun élément de critique du régime hitlérien,
ce que Thomas Mann lui-même ne manqua pas de signaler aux autorités
nazies 19 ? Car, on l'oublie trop souvent, le Thomas Mann publié
dans Europe en 1933 n'était pas encore celui qui pourrait déclarer
avec emphase mais avec raison, quelques années plus tard, "
où je suis, là est la culture allemande 20 ". Et
avant de devenir, avec son frère Heinrich, le symbole et le porte-drapeau
de l'émigration allemande, son attentisme des premières
années, les critiques sévères qu'il formula à
l'encontre des actions des exilés allemands - perçus comme
autant de cautions silencieuses du régime - expliquent à
la fois les vives réactions des exilés allemands à
son encontre (cf. Commune), la dénonciation de ses " lâchetés
" par Guéhenno et son refus de s'exprimer dans Europe. Quant
à son article sur Wagner, qu'est-il finalement sinon une amère
victoire de la persévérance de Jean Guéhenno et
sans doute une cruelle source de désillusion ?
Nous touchons là, sans doute, au cur du problème
de ces années Guéhenno, tout au moins des années
1933-1935. Guéhenno se trouvait confronté à une
tâche impossible à accomplir, celle de trouver des écrivains
allemands qui acceptent de s'exprimer dans Europe ou, plus exactement,
il se trouva d'abord confronté au refus des exilés allemands
qu'il aurait souhaité voir publier dans Europe. À notre
sens, c'est ce qui conduisit Guéhenno au choix " par défaut
" d'E.-E. Noth. Et c'est probablement ici, dans cet écartèlement,
que s'explique également le refus par Guéhenno en décembre
1933 d'un compte rendu défavorable rédigé par Raymond
Aron au sujet du pamphlet Der Haas (La Haine) d'un Heinrich Mann alors
entré en politique...
Préservation de la revue
et engagement personnel : l'exemple du Comité Thaelmann
Cette dérobade des exilés allemands que nous venons de
voir à l'uvre suffit-elle à expliquer la faiblesse
relative des publications des exilés allemands dans Europe ?
Oui et non, à la fois. Oui, si l'on considère que pour
Jean Guéhenno, la " meilleure Allemagne " se réduisait,
par la force des choses, aux noms pressentis et aux auteurs effectivement
publiés dans la revue. Non, si l'on considère que le "
vivier " d'exilés dans lequel pouvait puiser la rédaction
d'Europe dépassait largement ces quelques noms... Qu'entendons-nous
par " vivier " ? Bien évidemment pas les quelques 1
400 intellectuels allemands qui, à en croire les rapports de
la Préfecture de Police, résidaient à Paris, mais
bien ceux qui, parmi ces intellectuels exilés, étaient
en contact direct avec les membres de la rédaction d'Europe,
Jean-Richard Bloch en particulier. C'est un nouveau paradoxe qui se
fait jour ici : comment se fait-il qu'Alfred Kantorowicz, Alfred Kurella,
Anna Seghers avec lesquels Jean-Richard Bloch était en relation
suivie 21 ne furent pas publiés dans la revue dans les années
Guéhenno pour ne l'être qu'à partir de 1936, avec
l'arrivée de Jean Cassou ? Comment expliquer, en cette période
de " manque de personnel " exilé, que des offres de
service claires, que le " programme si vaste et presque arrogant
22 " que Kurella se propose de remplir dans Europe, n'aient eus
- pour autant que Jean Guéhenno en ait été informé
- aucune suite ?
Une réponse, évidente pour ceux qui connaissent l'histoire
de la revue et savent que ces exilés étaient tous des
membres du Kommunistische Partei Deutschlands ou du Komintern se dessine
: ne rencontrerions-nous pas là une nouvelle concrétisation
des efforts de Jean Guéhenno pour préserver la revue de
toute influence communiste ? Mais, pour évidente qu'elle soit,
cette réponse n'en est pas moins difficile à confirmer
ou infirmer, au vu des sources dont nous disposons et / ou parce que
l'essentiel ici semble se jouer dans l'implicite. Et, en ce domaine,
le seul exemple un tant soit peu concret que nous puissions analyser
en disposant d'assez d'éléments pour le faire réside
dans la place réservée par la revue au sort de Thaelmann
et aux activités du comité créé dans le
but d'uvrer à sa libération, le Comité Thaelmann.
Le cur du problème réside ici dans la préférence
donnée par Guéhenno, - arguant du fait qu'on ne saurait
" mieux servir la cause de Thaelmann 23 " - à un article
de Stefan Priacel sur un texte d'Anna Seghers que lui proposait - via
Romain Rolland - Louis Aragon. Or, à bien y regarder, cet article
intitulé " Oranienburg. Une journée dans un camp
de concentration hitlérien " (Europe, août 1934) fait
problème, en autorisant une double lecture qu'on pourrait résumer
ainsi : si son aspect émouvant, si son image finale de prisonniers
levant, à l'insu de leurs geôliers nazis, le poing pour
adresser " le salut des révolutionnaires allemands : Rot
Front " sert bien la cause de Thaelmann et par-delà Thaelmann,
celle de tous les prisonniers politiques allemands, la critique ironique
des " délégations 24 " - moyen d'action privilégié
et efficace du... Comité Thaelmann - qui y est développée,
a dû laisser ses lecteurs de 1934, et nous laisse encore, perplexes...
Et ce, d'autant plus, que quelques mois plus tard, parut dans Europe
l'annonce d'une réunion du Comité Thaelmann et que Jean
Guéhenno lui-même participa aux activités du comité
25, au moins en 1935. C'est peut-être dans l'analyse de l'appel
publié en octobre 1934 que ces questions se résoudront
et avec elles, celles de la préférence donnée à
Stefan Priacel sur Anna Seghers et l'absence d'exilés allemands
membres du KPD dans les années Guéhenno. Que signifie
cette publication ? À notre sens, elle signe à la fois
l'engagement de la revue en faveur de la libération de Thaelmann,
tout en la désengageant - puisqu'elle reprend, après un
bref chapeau introductif signalant ce point, le texte original rédigé
par les membres du Comité - de la parole du comité Thaelmann,
lui offrant du même coup la possibilité d'accueillir d'autres
paroles tournées vers le même but... N'est-ce pas d'ailleurs
cet engagement " distancié " qui est à l'uvre
dans le texte de Stefan Priacel ? N'est-ce pas également cet
" engagement désengagé " qu'on retrouve dans
l'engagement de Guéhenno dans les activités du Comité
Thaelmann sans qu'Europe en devienne forcément un " organe
" ? Et si Europe semblait devoir être pour Guéhenno
une tribune depuis laquelle plusieurs discours porteurs des mêmes
aspirations sans être pour autant semblables pourraient se faire
entendre, une sorte de porte-parole bien compris, c'est bien pour préserver
la revue qu'il a refusé le texte d'Anna Seghers et refusé
de puiser dans le " vivier " d'exilés communistes dont
il disposait, pas tant parce qu'ils étaient communistes que parce
que leurs publications auraient, dans cette période où
l'anathème était de mise dans tous les camps, ancré
politiquement la revue - comme ce fut le cas pour Commune - et l'aurait
nécessairement privée de toute possibilité d'accueillir
une autre parole.
Ernst-Erich Noth : " l'homme
à part ", l'alter ego de Jean Guéhenno ?
Involontairement isolé en 1933 par les dérobades des
exilés allemands, volontairement isolé peut-être
par son refus de puiser dans le " vivier " des exilés
allemands communistes, Guéhenno trouvera une solution au printemps
1934. Une solution qui s'incarne tellement en un homme, Ernst-Erich
Noth 26, qu'on aurait envie de retourner ce qu'il disait de la rédaction
d'Europe 27 et de dire que, pour Guéhenno, l'exil allemand se
résuma, peu ou prou, à E.-E. Noth - qui, d'ailleurs, ne
publiera plus dans Europe après le départ de Guéhenno
et qui le suivit 28 même dans l'aventure de Vendredi.
D'E.-E. Noth, on connaît le roman Die Mietkaserne - très
proche de L'Hôtel du Nord d'Eugène Dabit 29 - qui assura
sa célébrité en Allemagne avant l'exil et sa célébrité
en France en 1935 quand il fut traduit sous le titre L'Enfant écartelé.
Avec E.-E. Noth, Jean Guéhenno accueillait-il donc dans Europe
un écrivain prolétarien exilé, un exilé
allemand qui allait plus ou moins adopter des positions engagées
? Non, définitivement non, car E.-E. Noth était devenu,
depuis Die Mietkaserne et surtout depuis son arrivée en France,
" un homme à part 30 ". Un homme à part parmi
les exilés allemands parce que parfaitement intégré
dans les milieux littéraires français. Un homme à
part également, parce qu'il faisait de la non-fréquentation
des exilés allemands la condition sine qua non du but qu'il s'était
fixé, " se faire entendre dans une autre langue mondiale
et s'adresser de la sorte à un public plus large et encore peu
initié au danger hitlérien, afin d'alerter les consciences
et de les mettre en garde 31 " - et il est, en ce sens, significatif,
qu'il mette l'accent dans l'un des comptes rendus littéraires
qu'il donna à Europe sur la figure de l'exilé comme "
solitaire errant, [...] être dangereusement seul 32 ".
Un homme à part enfin - et c'est sans doute là le point
le plus intéressant - politiquement et idéologiquement.
Certes, alors qu'il publiait dans Europe, il ne parlait pas encore d'une
" mission proprement spirituelle de l'écrivain " et
n'assimilait pas non plus, comme il allait le faire en 1938 dans un
essai au titre explicite - L'homme contre le partisan - tout engagement
politique en matière littéraire à de la propagande.
Il n'en demeure pas moins que son choix d'une posture de " clerc
", son culte de l'impartialité et de l'homme libre dans
ses pensées et dans ses actes, n'ayant de comptes à rendre
qu'à l'esprit, étaient déjà affirmés
et lisibles 33, entre les lignes, dans Europe et que cette évolution
politique se reflète dans le changement du type d'article qu'il
donna à Europe, le menant - et menant la revue - de l'analyse
de l'hitlérisme aux critiques littéraires en passant,
vers la fin de la période des analyses, par une incursion dans
le genre de la nouvelle 34. Quoiqu'il en ait été des prises
de position ultérieures de Noth, Jean Guéhenno n'avait-il
pas trouvé là, en 1934, son alter ego, un alter ego dont
il n'épousait sans doute pas toutes les prises de position déjà
lorsqu'il publiait dans Europe, mais un alter ego tout de même,
un " homme à part " comme lui, furieusement opposé
à tout esprit de parti, un franc-tireur de l'émigration
qui, comme lui, refusa d'adhérer à toute organisation,
un homme qui se voulait libre et mettait en avant la " liberté
de l'esprit ", l'" indépendance de l'esprit "
et refusait d'être un " partisan " ?
1933 avait donc été pour Guéhenno l'année
des refus, 1934, l'année Noth - avec toutes les conséquences
que ce monopole pouvait avoir sur la revue -, 1935 serait l'année
de tous les espoirs... C'est en 1935 que le souhait qu'exprimait Jean
Guéhenno dès 1933 de voir l'émigration allemande
unifiée autour d'Heinrich Mann 35 se réalisa, que se mirent
en place les prémisses d'un Front populaire allemand, et que,
de manière symbolique, Heinrich Mann livra à Europe, pour
son numéro spécial sur Victor Hugo, un article qui faisait
du grand homme une véritable figure tutélaire... C'est
en 1935 aussi que le journaliste socialiste exilé Hans Siemsen
donna à Europe une nouvelle qui - signe des temps - s'ouvrait
ainsi : " Après un long hiver, le premier jour du printemps
est le plus beau jour de l'année. [...] On vit. Et la vie est
belle. Le monde nous est ouvert 36 "...
Jean Cassou ou la possibilité et
la nécessité d'une lutte commune
Or, c'est à Jean Cassou qu'il fut donné de voir, à
la tête d'Europe, se concrétiser les espoirs que formait
Jean Guéhenno en une union de tous les antifascistes allemands
autour d'Heinrich Mann, bref d'assister à la naissance du Front
populaire allemand et d'avoir à y faire face dans Europe. Par-delà
l'union des antifascistes allemands, c'était d'ailleurs une première
véritable rencontre, qui se dessinait, sous le signe du front
populaire entre les antifascistes allemands et les antifascistes français,
une réconciliation, une " harmonie " dont Anna Seghers
se souvint ainsi dans Europe en 1938 : " Juin 1936. Je me promène
dans les rues pendant des heures, peut-être pour la première
fois depuis l'émigration dans une joie de vivre tranquille et
continue. En harmonie avec ce qui m'entoure 37 " ... Cette rencontre
de deux espoirs s'exprimera pour la première fois de façon
toute symbolique, en juillet 1936, lorsqu'un nouveau venu, Wolf Franck,
inaugurant une nouvelle rubrique intitulée " Questions allemandes
", annoncera aux lecteurs d'Europe qu'avait sonné pour les
exilés allemands l'heure de " cette lutte politique qui,
dans le monde entier, a trouvé son expression lumineuse, en la
notion de front populaire 38 ".
Cette fraternisation gagna jusqu'à la presse de gauche tout entière
et l'on n'a presque jamais autant lu d'articles d'exilés allemands
qu'en ces années 1936 et 1937. Ils y mobilisent pour Thaelmann
et Carl von Ossietzky, y protestent contre les Olympiades de Berlin,
y honorent la mémoire d'Edgar André et surtout y évoquent
la Guerre d'Espagne, dans laquelle ils sont engagés en nombre.
Mais cette fraternisation " éditoriale " fut de courte
durée et, à partir de 1938, une fois retombés les
espoirs du Front populaire et alors que se profilent d'autres menaces,
un net reflux, une définitive séparation se fera jour,
renvoyant les exilés allemands à leur complet isolement
- Anna Seghers écrira alors : " ce que représente
le cercle lumineux d'une lampe au-dessus de la tête d'une famille,
les vagabonds le savent mieux que tous 39 "... Or, curieusement,
dans Europe, ces tendances générales jouent de manière
inversée : si l'on ne constate pas d'augmentation nette des publications
des exilés allemands en 1936-1937, on assiste, en cette période
de reflux généralisé des années 1938-1939,
à une véritable " explosion " du nombre d'articles
publiés par ceux-ci dans la revue, croissance brutale dans laquelle
un tournant de la revue nous semble se jouer : après avoir été
une tribune pour les antifascistes allemands, Europe ne deviendrait-elle
pas une tribune antifasciste par les exilés allemands ? Commençons
par la première rencontre d'Europe et de l'" autre Allemagne
", le Volksfront.
Le Volksfront ou la première
rencontre de deux espoirs
Offrir Europe comme caisse de résonance au Front populaire allemand,
à ce nouveau " monde [...] en train de naître 40 ",
rien de plus conforme au souhait de Jean Cassou et des exilés
allemands... Répercuter dans Europe l'écho d'une actualité
heureuse, d'une aspiration nouvelle et porteuse d'espoir, rien de plus
normal apparemment... Mais ne faudrait-il pas parler d'amplification
plutôt que d'écho, de résonateur plutôt que
de caisse de résonance ? N'est-ce pas une véritable défense
et illustration du Front populaire allemand, une défense par
l'illustration mythifiée d'une réalité bien fugace
qui fut, consciemment et inconsciemment, construite dans Europe ?
Que l'on ne s'y trompe pas, il ne s'agira pas exclusivement dans ce
qui suit d'une relecture a posteriori du traitement par la revue Europe
de l'histoire du Front populaire allemand à la lumière
de ce qu'on en sait aujourd'hui : ne considérer que les articles
de Wolf Franck qui, bien que " parteilos ", fut l'une des
figures importantes de l'émigration allemande, membre de la direction
du Syndicat des Gens de Lettres allemands, militant actif de la construction
de ce Front populaire, et bien évidemment au fait de la réalité
des problèmes dans lesquels se débattaient les exilés
allemands, suffirait à s'en persuader. Tout y concourt à
cette mystique du Front populaire allemand et à sa défense
envers et contre tout, envers et contre tous : " description "
du Front populaire allemand comme " une réalité,
mais malheureusement pas encore une organisation 41 " alors que
ses partisans, et en premier lieu, le chef de cette armée de
généraux - Heinrich Mann - avaient cruellement conscience
d'uvrer pour une organisation sans base réelle, recommandation
au détour d'un article, et après une allusion à
la guerre d'Espagne, d'un ouvrage " dont l'importance réside
surtout en ce qu'[il] confirme le danger horrible du trotzkisme 42 "
; traitement, pour le moins partisan, de l'" affaire du Pariser
Tageblatt ", évocation récurrente d'un " front
intérieur 43 " imaginaire qui, au cur de l'Allemagne
nazie, combattrait pour " la formation d'un front populaire allemand
" ; évocation même d'un Volksfront en avril 1938 alors
que la coalition d'origine se réduisait comme peau de chagrin
et n'allait pas tarder à se dissoudre officiellement, et enfin
complète occultation d'une des pierres d'achoppement majeures,
celle des buts politiques de ce Front populaire allemand...
Rien n'est plus parlant, comme exemple de ces phénomènes
d'information 44 et de déformation qui concourent à la
construction d'un front populaire mythique ayant pour but de défendre
un front populaire réel moribond, que la présentation
malmenée de l'" affaire du Pariser Tageblatt " que
donna Wolf Franck dans Europe. Si on voulait résumer à
grands traits cette affaire complexe, l'on pourrait écrire qu'il
s'agît d'une sorte de " putsch " opéré
par quelques membres de sa rédaction sur le seul quotidien de
langue allemande publié en France - le Pariser Tageblatt, journal
populaire sans réel contenu politique - sous le prétexte
fallacieux que son directeur d'alors, Wladimir Poliakov, allait livrer
le journal aux nazis. C'est dans ce coup de force, fondé sur
une accusation mensongère et qui, passée la première
stupeur, fut établie comme telle par diverses commissions d'honneur
mises en place au sein de l'émigration allemande et par les tribunaux
français mêmes, que tient ce qu'on nomme, à proprement
parler, " l'affaire du Pariser Tageblatt "... Wolf Franck,
lui, fera débuter " l'affaire " ailleurs, dans un événement
ultérieur, celui de la dénonciation du putsch lui-même,
en la présentant ainsi aux lecteurs d'Europe : " "l'affaire"
proprement dite n'éclata que quelques semaines après,
lorsqu'un membre éminent de l'émigration allemande [...]
crut devoir accuser publiquement la [nouvelle] rédaction du journal
en qualifiant son attitude d'intéressée. Or, non seulement
il s'est contenté de fonder son accusation [...] sur des allusions
mi-voilées, non seulement ses "preuves" se sont révélées
assez précaires, mais ce qui rend cette affaire particulièrement
déplorable et douloureuse, c'est qu'inconsidérément,
cette controverse ait été portée devant le public
alors qu'il eût été facile - comme il apparut sur
ces entrefaites - de la liquider à huis clos avec toute la dignité
et toute la clarté politiques qu'elle exigeait 45 ".
Premier phénomène de déformation : la reprise par
Wolf Franck de la thèse mensongère des putschistes, qu'il
accrédite en présentant quelques lignes auparavant le
Pariser Tageblatt comme " le seul quotidien antifasciste allemand
". Deuxième phénomène, l'occultation. Contrairement
à ce qu'écrira Wolf Franck à la suite du droit
de réponse 46 de Wladimir Poliakov dans Europe, il ne présenta
pas " clairement les deux thèses opposées ",
puisqu'il évacuera la thèse, tout aussi erronée
d'ailleurs, de Leopold Schwarschild qui voyait dans le putsch une volonté
de mainmise... des communistes allemands et demandait, dès lors,
l'exclusion du nouveau directeur du journal, par ailleurs membre de
la direction du Front populaire allemand de la coalition du Volksfront
! Dans cette simple occultation, Wolf Franck préservait déjà,
sur deux " fronts ", le front populaire allemand : en évitant
de rendre publiques les critiques à l'encontre des communistes
allemands qui, en ces années de Procès de Moscou et de
dissensions dans le camp républicain en Espagne, auraient pu
ajouter au trouble déjà important, il sauvegardait la
façade d'unité du Volksfront aussi bien envers les exilés
allemands qu'envers le public français, et répondait là,
comme dans l'ensemble de ces articles pour Europe à la stratégie
d'Heinrich Mann - " présenter l'opposition comme très
forte et sa victoire certaine 47 "...
Si les deux thèses opposées étaient également
fallacieuses, quel fut le but réel des " putschistes "
du Pariser Tageblatt ? En fait, faire du journal un organe de soutien
actif au Volksfront ! Dès lors, et même lorsque la vérité
fut connue sur le putsch, les exilés allemands se partagèrent
en deux groupes, " entre "moralistes" rejetant par principe
les procédés de Georg Bernhard et de son équipe,
et "pragmatiques" estimant que l'essentiel était d'assurer
l'appui du journal aux efforts pour un Front populaire, fût-ce
au prix de pratiques moralement douteuses 48 ".
Il n'est point besoin de signaler que Wolf Franck faisait partie de
ce second clan. Mais ce n'est pas tant ce " pragmatisme "
qui doit retenir notre attention ici que ce dont il n'est qu'un symptôme,
à savoir l'entrée en politique, ou plus exactement, l'entrée
en militantisme des textes des exilés allemands dans Europe dans
ces années Cassou, entrée qui explique ces phénomènes
d'information, de déformation et d'occultation que nous évoquions
précédemment et qui vaut pour la quasi totalité
des articles des exilés allemands. Europe entend-elle rendre
hommage à Gorki ? La " voix allemande " d'Alfred Kantorowicz,
et à travers elle, celle " des écrivains révolutionnaires
allemands en exil 49 " entendra tirer de la vie de Gorki la preuve
de la justesse, de la dignité et des espoirs qui sont offerts
à leur lutte. Cette fidélité à l'exemple,
cet hommage qui loin d'être un bilan cherche à tirer les
leçons d'une " existence exemplaire " pour la lutte
d'aujourd'hui trouvera un pendant dans l'hommage à la fois provocateur
et véritable que Joseph Roth écrira au sujet de Carl von
Ossietzky : " je crois que nous honorerons le plus solennellement
la mémoire de notre ami Ossietzky en arrivant à cette
conclusion : Nous ne voulons plus de martyrs, nous voulons des combattants
! 50 ". Et Joseph Roth terminera son article par ces mots : "
notre ami Ossietzky est devenu la victime de sa propre erreur. Il est
mort pour nous. Je crois que nous l'honorerions mieux en disant : "Nous
aurions souhaité qu'il eût vécu avec nous et nous
souhaitons qu'aucun de nos partisans ne suive son exemple." [...]
Assez de martyrs morts ! Vivent les combattants vivants ! " L'"
ère nouvelle " d'Europe sera pour les exilés allemands
- et nous allons voir comment elle sera bientôt par les exilés
allemands - l'ère de la tribune politique, l'ère de l'antifascisme
militant.
1938 : Europe " bataillon
de 21 nationalités " ou l'union des combattants français
et allemands
Des combattants vivants et qui témoignent, voilà ce que
sont également les exilés allemands qui donnèrent
à Europe, en 1938 puis en 1939, des articles sur la guerre d'Espagne,
une guerre à laquelle ils avaient pris part, de manière
active et au péril de leur vie, aux côtés du camp
républicain, envisageant " le péril avec une complète
indifférence. Émigrés pour la plupart, humiliés
pendant trois ans par des ronds-de-cuir des préfectures à
Paris [...], ils se sentaient heureux d'avoir une arme à la main
et une ville à défendre. La mort qui planait sur eux leur
redonnait une dignité 51 ".
L'année 1938 voit, en effet, paraître pas moins de trois
articles consacrés à l'Espagne sous la plume d'exilés
allemands. Textes rédigés par deux combattants des Brigades
internationales - Kurt Stern et Alfred Kantorowicz -, ils surprennent
d'abord par leur date de publication, le plus récent d'entre
eux, intitulé " le fascisme à l'espagnole "
étant daté d'avril 1938. Certes, on pourrait tout à
fait concevoir qu'il eût fallu attendre que ces " écrivains
du front " qui déclaraient ne plus vouloir écrire
d'histoire mais faire l'Histoire soient revenus pour recueillir leurs
témoignages. Or, ces combattants-écrivains n'ayant pas
cessé d'écrire en Espagne et de nombreuses revues françaises
ayant publié leurs articles alors qu'ils étaient encore
sur le front, comment concilier cette publication tardive dans Europe
avec l'attachement extrême de la revue à l'Espagne républicaine
? Autre question : sur le front de la guerre civile, en 1938, l'heure
était-elle encore aux analyses du fascisme espagnol et de sa
presse ? L'heure était-elle vraiment - l'avait-elle d'ailleurs
jamais été ? - à " l'entente, de jour en jour
meilleure entre anarchistes et tous les autres antifascistes 52 "
? Dans cet anachronisme vis-à-vis de la guerre d'Espagne se dessine
une parfaite adéquation avec les luttes nouvelles qui se profilent
pour les antifascistes et il est en ce sens éclairant que dans
ses articles sur " le fascisme à l'espagnole ", Kurt
Stern trace le lien entre les fascismes espagnol et allemand et surtout
parte du fascisme espagnol pour en dénoncer - pour reprendre
ses propres termes - son aspect " made in Germany ".
Semblable à ce livre écrit par les combattants du Bataillon
Tschapaiev, que son chef, Alfred Kantorowicz, prendra comme thème
dans l'un de ses articles, Europe, dans ces publications même
tardives d'exilés allemands, est écrite " par des
combattants du front et sur le front même, est composé[e]
et imprimé[e] sur le front, à la face de l'ennemi, et
ceux qui [la] composent et l'impriment, femmes et hommes sont ainsi
camarades du front 53 ". Ce front, ce n'est peut-être déjà
plus celui de l'Espagne républicaine mais c'est celui qu'ont
ouvert l'Anschluss et le processus qui aboutira bientôt aux Accords
de Munich. Et sur ce front du refus, du refus des Accords de Munich,
du refus des renoncements, du refus des capitulations annonciatrices
d'une catastrophe prochaine, les combattants sont bien rares... Quand
l'heure est à " l'affreux et délicieux soulagement
54 " , à " l'élan animal de bonheur qui a soulevé
les foules de France et d'Angleterre quand les pèlerins de Munich
[...] sont revenus, dans leurs beaux avions argentés ",
seule une " poignée, [...] quelques milliers " de Français
- parmi lesquels Europe - se refusent à accepter. Parmi ces français
ou aux côtés de ces français, se tiennent les exilés
allemands, eux aussi " oiseaux de mauvaise augure ", persuadés
que la prochaine cible d'Hitler sera la France, que la guerre est plus
proche que jamais, inéluctable...
" En 1936 - écrivait Jean-Richard Bloch en 1938 - nous avons
pu prendre peur parfois de nous sentir si nombreux à avoir raison
ensemble. Grâce à Dieu, ce n'est plus le cas. Et si la
demi-solitude dans la pensée et dans l'action est une garantie
de leurs vertus, eh, bien, ça y est ". En 1936, Europe et
les exilés allemands, comme heureux d'avoir raison ensemble se
rencontrèrent, mais ce n'est qu'en 1938 qu'ils communièrent
dans une volonté de lutte renouvelée...
Une volonté de lutte, loin des
hommages et de toutes les formes du nationalisme
Véritable " bataillon de 21 nationalités ",
Europe, dans cette fraternisation avec les exilés allemands se
distinguait toutefois d'une autre fraternisation significative, celle
qui avait lieu, en ces années 1938-1939, dans la revue Commune
avec laquelle elle se partagea d'ailleurs quelques exilés allemands.
Mais qui dit partage ne dit pas forcément adéquation,
similitude quant au contenu et surtout quant à la problématique
des deux revues. Au moment où Commune multiplie les hommages,
Europe multiplie les appels à la lutte ; au moment où
Commune célèbre " l'âme autrichienne ",
un autrichien, Joseph Roth, décortique le " mythe de l'âme
germanique 55 " dans Europe dans un article qui peut être
lu comme une mise en garde adressée aussi bien aux français
qu'aux allemands et autrichiens qui opèrent alors un repli sur
" l'humanisme allemand ", sur la spécificité
germanique... Au moment, surtout, où l'on commémore le
150e anniversaire de la Révolution française dans les
deux revues comme dans beaucoup d'autres, Europe fait, entre autres
voix, entendre la voix radicalement dissonnante de Walter Benjamin qui
verra dans la Révolution française la source d'un problème,
prenant en ce mois de juillet 1939, sa pleine mesure, celui du nationalisme.
À un Heinrich Mann qui, adhérant aux idéaux de
1789 jusqu'à l'identification, conclut son article dans Commune
en écrivant " la Révolution française continue
d'agir en nous ", Benjamin répondra dans Europe, que si
la Révolution française continue bien d'agir en nous,
c'est que, " ce qui dans la grande Révolution, n'était
que des éclairs de chaleur à l'horizon de l'histoire de
la bourgeoisie se décharge sur l'Allemagne d'aujourd'hui sous
forme du plus terrible des orages. En fait, dans le IIIe Reich, c'est
le nationalisme qui devient le principal instrument de terreur. D'une
terreur qui vise directement le prolétariat allemand, indirectement
le prolétariat international 56 "...
Europe, fidélités et ruptures
Force est de constater, au terme de ce panorama de l'accueil des exilés
allemands dans Europe, de cette lecture de l'histoire de la revue à
la lumière de la place qu'elle accorda dans ses colonnes à
la " meilleure Allemagne ", que le maître mot doit être
ici bien plus celui de fidélité que celui de ruptures.
Fidélité à un antifascisme dont les rédactions
Guéhenno et Cassou présentent des déclinaisons
différentes mais qui ne sont que celles d'un engagement commun
et constant tout au long des années 1933-1939.
Fidélité, de l'engagement antifasciste de Guéhenno
aux engagements antérieurs de la revue également, à
l'esprit de Locarno - comme en témoignent le nom des écrivains
pressentis en 1933 (Thomas et Heinrich Mann) et la publication la même
année d'une nouvelle d'Ernst Glaeser, l'auteur de Classe 22,
l'écrivain pacifiste, dont le nom avait encore force de symbole
en 1933, - avant de devenir, pour les exilés allemands, synonyme
de trahison. Certes, l'antifascisme des années Guéhenno
tel qu'il se donne à lire au travers des publications des exilés
allemands, cet engagement " sans parti pris " paraît
bien pâle si on le confronte aux prises de positions radicales
de Commune et l'on chercherait en vain dans Europe une quelconque "
Adresse à Dimitrov " (Brecht) ou un article traitant de
" la décadence de Thomas Mann "... Certes, cet engagement
antifasciste désengagé paraît également moins
politique, plus culturel - si l'on préfère -, tout au
moins en 1933 et 1934 que celui qui va transparaître dans les
années Cassou, ce qui s'explique, à notre sens, non par
un rejet idéologique de l'engagement politique mais par des conditions
historiques précises (dérobade des exilés, parole
par trop exclusive, dans tous les sens du terme, des exilés communistes).
L'année 1935 jetant un pont entre les rédactions Guéhenno
et Cassou, la transition se faisant sans solution de continuité,
sans tournant idéologique majeur comme celui que dut opérer
Commune en cette année de changement de ligne politique, on peut
se poser la question de savoir si la rédaction Guéhenno
placée dans la situation du Front populaire, aurait réservé
aux exilés allemands un accueil différent de celui que
leur offrit la rédaction Cassou, à partir de 1936. À
notre sens, probablement pas 57... La véritable rupture entre
les deux accueils, et par delà entre les deux engagements antifascistes
de Guéhenno et de Cassou, ne s'est-elle pas plutôt fait
jour en 1938 au moment où, nous l'avons vu, la rédaction
Cassou mobilise les exilés allemands dans son combat contre les
Accords de Munich ? Nous laisserons volontairement la question ouverte...
Nathalie Raoux
Notes
1. J. Cassou, " Aux lecteurs d'Europe ", Europe, mai 1936,
p. 100.
2. R . Rolland, " À propos du fascisme allemand ",
Europe, juin 1933, p. 289.
3. J. Guéhenno, " Le nationalisme allemand ", Europe,
avril 1933, p. 576.
4. Par ordre décroissant en nombre de publications, Europe nouvelle,
Commune, Regards, Marianne, Vu, Littérature internationale, Europe,
Les Nouvelles littéraires, Le Cahier Bleu... Ce " classement
" est tiré, en corrigeant le nombre de publications dans
Europe qui y figure, de l'ouvrage d'Albrecht Betz Exil et engagement.
Les intellectuels allemands et la France, 1930-1940, Paris, Gallimard,
1991, p. 281.
5. Walter Benjamin à Max Horkheimer, 10 août 1936, in W.
Benjamin, Correspondance, Paris, Aubier-Montaigne, 1979, t. I, p. 211.
Sur les publications benjaminiennes dans Europe, je me permets de renvoyer
à mon article " Walter Benjamin et Jean Cassou. Un essai
d'affinités électives ", Europe, janvier 1997, p.
186-205.
6. A. Betz, op. cit., p. 277.
7. Telle qu'elle se dégage de la bibliographie donnée
par A. Betz.
8. Cf., par exemple, " La revue Europe (1923-1939). Du pacifisme
rollandien à l'antifascisme compagnon de route " in Matériaux
pour l'histoire de notre temps, BDIC, janvier-mars 1993.
9. R. Rolland à J. Guéhenno, 1er mars 1933 in L'indépendance
de l'esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland,
1919-1944, Paris, Albin Michel, 1975, p. 258.
10. J. Guéhenno à R. Rolland, 5 mars 1933, ibid., p. 259.
11. Les articles de Thomas Mann (mars 1933), Arthur Rosenberg (mai 1933)
et Ernst Glaeser (septembre 1933).
12. Cf., dans Europe, les articles de R. Rolland (" À propos
du fascisme allemand ", mars 1933 et " Lettre ouverte de R.
Rolland à la Kölnische Zeitung ", juin 1933) et de
J. Guéhenno (" Le nationalisme allemand ", avril 1933).
13. Soit 13 articles sur 46 livraisons de la revue (17 sur 26 livraisons
pour Commune). En 1933, 207 articles d'exilés allemands seront
publiés en France (3 dans Europe, 4 dans Commune qui ne compta,
en cette année, que 4 livraisons).
14. On dénombre dans Europe, pour les années 1933-1936,
sur ces 13 articles, 5 comptes rendus littéraires, 4 analyses
socio-politiques du IIIe Reich (toutes dues à E.-E. Noth), 2
narrations et 2 essais.
15. Aucun des textes publiés par les exilés allemands
dans Europe en ces années - si ce n'est celui d'Heinrich Mann
sur Victor Hugo en mai 1935 - n'est écrit au nom de l'"
autre Allemagne " comme ce sera le cas dans les " années
Cassou ". En outre, il est frappant de constater que les textes
les plus engagés que publie Europe sur l'Allemagne hitlérienne
et pour la défense de cette " vraie Allemagne " et
même les analyses les plus radicales sont le fait d'auteurs français
(R. Rolland, J. Guéhenno, P. Soupault, P. Gérôme,
R. Aron, J.-R. Bloch) et non d'exilés allemands.
16. R. Rolland, " À propos du fascisme allemand ",
Europe, mars 1933, p. 440.
17. J. Guéhenno à R. Rolland, 5 mars 1933 in L'indépendance
de l'esprit..., p. 259.
18. J. Guéhenno à R. Aron, 20 décembre 1933, citée
in N. Racine, " La revue Europe et l'Allemagne, 1929-1936 "
in H. M. Bock, Entre Locarno et Vichy. Paris, CNRS, 1993, p. 657.
19. C'est ainsi qu'il faut comprendre la phrase de T. Mann : "
mon avocat été avisé que tout cela [les faibles
mesures de rétorsion des autorités allemandes envers T.
Mann] était arrivé parce qu'on publie à l'étranger
des articles hostiles à l'Allemagne. - Je n'ai pas écrit
un seul mot sur l'Allemagne, à plus forte raison contre l'Allemagne
", dans son article mi-protestation, mi-déclaration d'allégeance,
" Je ne puis obéir à cet ordre " (repris in
Être écrivain allemand à notre époque, Paris,
Gallimard, 1996).
20. Déclaration de T. Mann lors de son arrivée aux États-Unis
rapportée par H. Mann.
21. De nombreuses lettres échangées par ces exilés
et J.-R. Bloch sont conservées dans le fonds J.-R. Bloch de la
Bibliothèque Nationale de France, Paris.
22. A. Kurella à J.-R. Bloch, 15 décembre 1933 (BNF, fonds
J.-R. Bloch).
23. J. Guéhenno à R. Rolland, 19 juillet 1934 in L'indépendance
de l'esprit..., p. 306.
24. Il taxera ces délégations de " plus grande maladresse
" et pointera, à tort, leur " lamentable échec
" alors qu'elles furent parfois efficaces et faisaient peser une
menace publique sur un régime encore mal assuré. Il convient
de rappeler, en outre, que les visites du camp d'Oranienburg, comme
celle que croit avoir arraché par " ruse " S. Priacel
aux nazis étaient " arrangées " et furent, le
plus souvent, ce qu'obtinrent en guise de compensation, les délégations
qui exigeaient de voir Thaelmann lui-même !
25. Nous n'avons pu établir précisément la date
et le niveau d'engagement de J. Guéhenno dans les activités
du Comité Thaelmann. On sait qu'il présida, le 3 février
1935, une réunion publique organisée par le Comité
à la Mutualité.
26. Il rédigea 7 des 13 articles publiés sous la direction
Guéhenno, 7 des 10 articles publiés par des exilés
allemands à partir de son arrivée, au mois d'avril 1934.
Europe lui doit tous les articles publiés en 1934 et seuls, dans
l'ordre chronologique, Hubert Horling, Heinrich Mann et Hans Siemens
lui contestèrent son monopole.
27. E.-E. Noth, Mémoires d'un allemand, Paris, Julliard, 1970,
p. 287.
28. " Celui-ci [J. Guéhenno] m'avait invité à
développer, pour en faire une rubrique permanente de ce nouvel
hebdomadaire, mes comptes rendus parus dans Europe sur la littérature
allemande de l'émigration ", ibid., p. 292-293.
29. Les deux hommes devinrent d'ailleurs des amis intimes lorsque J.
Guéhenno les fit se rencontrer. E. Dabit donna un compte rendu
de l'ouvrage à Europe en septembre 1935.
30. Nous reprenons ici le titre de l'un de ses essais, publié
en France en 1936.
31. E.-E. Noth, Mémoires..., p. 278. Il convient d'insister sur
la part de méprise à l'uvre dans ces lignes : ce
n'est que parce qu'ils ne parvinrent pas à toucher le public
français que les auteurs allemands finirent par vivre dans une
sorte de " ghetto ". Ailleurs, E.-E. Noth écrira ne
pas " considérer l'exil comme un phénomène
purement négatif ", considération symptomatique chez
les exilés allemands qui réussirent à s'intégrer
en France (cf. l'article d'H. Mann dans Europe en août 1938).
32. E.-E. Noth, " Joseph Roth, Tarabas ", Europe, mars 1935,
p. 453.
33. Cf. l'analyse des articles d'E.-E. Noth dans Europe et dans les
revues françaises faite par Thomas Lange, en particulier dans
son article " Ernst-Erich Noth als Vermittler zwischen deutscher
und franzözischer Literatur " in Revue d'Allemagne, avril-juin
1986, p. 250-264.
34. Si les analyses, classiques en ces années, portent sur les
contradictions internes du IIIe Reich, la nouvelle intitulée
" Expérience nationaliste " (Europe, septembre 1934),
plongée dans la psychologie de jeunes allemands adhérant
au national-socialisme offre, pour le moins, un contraste saisissant
avec celle qu'A. Kantorowicz livrera, sur un thème proche, dans
Europe en avril 1937, sous le titre " Ceux de l'autre bord ".
35. " J'ai plusieurs fois vérifié [...] qu'il est
à peu près l'unique espoir des écrivains un peu
dignes qui vivent dans l'émigration ". Lettre de J. Guéhenno
à R. Aron, 20 décembre 1933, citée in N. Racine,
" Europe et l'Allemagne... ", p. 657
36. Cette " Histoire de mon frère " parut dans le numéro
d'octobre 1935 d'Europe.
37. Anna Seghers, " Six jours, six années ", Europe,
août 1938, p. 545.
38. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, juillet 1936,
p. 402.
39. A. Seghers, " Six jours... ", p. 517.
40. J. Cassou, " Aux lecteurs... ", p. 100.
41. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, janvier 1937.
42. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, avril 1938,
p. 552 (nous soulignons).
43. Cet espoir en un front intérieur, qu'on a déjà
vu fonctionner dans les articles d'E.-E.Noth est également présent
dans les articles d'A. Kantorowicz (Europe, août 1936, p. 498
et avril 1937, p. 480-481) et dans celui de Kurt Stern (Europe, avril
1938, p.281).
44. On ne peut qu'être frappé par la précision de
certains détails donnés par W. Franck au fil de ces articles,
en particulier lorsqu'il déroule la liste des publications clandestines
à destination du Reich, des émissions radiophoniques retransmises
par le " poste allemand de la liberté " ou quand il
rend compte des publications des exilés allemands.
45. W. Franck, " Questions allemandes ", Europe, janvier 1937.
46. " Correspondance ", Europe, juin 1937, p. 287-288
47. H. Mann à A. Zweig, 27 avril 1936, citée in A. Betz,
op.cit., p. 145.
48. H. Roussel, " L'exil et l'accès aux médias "
in F. Knopper, A. Ruiz, Les résistants au IIIe Reich en Allemagne
et dans l'exil, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1998, p.
183.
49. A. Kantorowicz, " Une voix allemande ", Europe, août
1936, p. 498.
50. J. Roth, " Mort de Karl von Ossietzky ", Europe, juin
1938, p. 265.
51. G. Regler, Le glaive et le fourreau, p. 315.
52. K. Stern, " Fascisme à l'espagnole (I) ", Europe,
avril 1938, p. 556.
53. A. Kantorowicz, " Comment naît un livre à Madrid
", Europe, novembre 1938, p. 414.
54. Cette citation et les suivantes sont tirées de l'article
de J.-R. Bloch " 18 septembre-7 octobre ", Europe, octobre
1938, p. 243-252.
55. J. Roth, " Le mythe de l'âme germanique ", Europe,
mars 1938, p. 313-318.
56. W. Benjamin, " Allemands de 89 ", Europe, juillet 1939,
p. 467-479.
57. La comparaison des articles publiés dans Europe et dans Vendredi
par des exilés allemands est en ce sens éclairante.