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Olaf Mueller :: L’ «
école de bons Européens » et les mauvais élèves
: Ernst Glaeser et la littérature de guerre allemande dans Europe
pendant l’Entre-deux-guerres
Cadre général de
la première réception de littérature allemande dans
Europe
De retour d’un voyage en France, Stefan Zweig,
dans une lettre du 8 avril 1922, écrit à l’éditeur
allemand Kurt Wolff: « Enfin, je voudrais vous raconter personnellement
ce que nous (un groupe venu exprès à cet effet à
Paris) y avons initié pour animer les relations entre la littérature
française et la littérature allemande et surtout pour garantir
qu’à l’avenir cette relation ne consiste pas seulement
en des traductions allemandes de livres français, mais que désormais
des livres allemands puissent paraître en France. »
Quelques jours plus tard, il précise que ce qui a été
« initié » par ce groupe de Paris est un projet de
revue censé promouvoir les relations franco-allemandes, et que
le choix des premiers auteurs prévus à cet effet devrait
particulièrement intéresser la maison d’édition
de Wolff: «Votre maison d’édition en tirera sans aucun
doute le plus grand profit, parce que les auteurs présents au sommaire
seront surtout les vôtres, comme Sternheim, Werfel, Unruh, Schickele
[...] »
Zweig, ami de Romain Rolland depuis la période de l’exil
commun en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, fut parmi
les signataires de la Déclaration d’indépendance de
l’esprit rollandienne de 1919 et poursuivit en même temps
que l’auteur du Jean-Christophe le projet d’une grande revue
européenne à larges vues. L’un de ses buts principaux
est exprimé dans la lettre à Wolff: faire connaître
la littérature contemporaine de langue allemande sur le marché
français, notamment celle d’inspiration « européenne
». En 1922, le financement de la revue étant encore loin
d’être assuré, Zweig essaya de convaincre Wolff d’investir
une somme considérable en évoquant « de très
importantes contributions avisées [...] de tous les pays ».
Il lui dessina les contours d’un « grand forum européen
», une « sorte de synthèse entre la Nouvelle Revue
Française plus les Weiße Blätter et la Neue Rundschau
plus l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne etc.» Par
« européen », Zweig entendait, comme il l’avait
expliqué dans une lettre à Rolland l’année
précédente, ‹ pacifiste › et ‹ non-communiste
›. Il y avait exprimé, en plus, son espoir d’une revue
polyglotte sous la direction de Léon Bazalgette:
« Maintenant il est question d’un grand congrès littéraire
à Stockholm auquel j’aimerais bien assister, pourvu qu’il
aboutisse enfin à une revue fraternelle (je vois toujours Bazal[gette]
comme l’idéal rédacteur en chef) en plusieurs, ou
au moins en [= dans] trois langues. Nous tous qui avons maintes journaux
à notre disposition n’[en] avons pas un seul qui soit le
nôtre [...], nous n’avons pas le foyer Européen. Ce
que Barbusse a détruit en tournant Clarté vers la politique
de la violence, cela devrait être refait [...]. Et il est nécessaire
que cette idée si nécessaire serait [= soit] réalisé[e]
par nous, et pas une seconde fois par ceux qui ne sont pas assez Européens
pour vouer à cet idéal durable tous les autres du jour et
de l’heure. »
La revue qui voit le jour le 15 février 1923 sous
le nom d’Europe, correspondra-t-elle aux attentes intellectuelles
et politiques exprimées ici par Zweig? Les auteurs nommés
dans la lettre à Wolff apparaissent effectivement tous les quatre
à plusieurs reprises dans les premiers numéros de la nouvelle
revue , mais deviendra-t-elle pour autant le « foyer Européen
» que l’Autrichien appelle de ses vœux ? Et quelle image
saura-t-elle donner en France de la littérature allemande et, à
travers elle, du développement social et culturel de l’Allemagne
d’après-guerre? Comme la question a déjà fait
l’objet de quelques études importantes dans une perspective
politique , je me limiterai ici à retracer le côté
littéraire, en particulier les reflets, dans Europe, des représentations
allemandes de la Grande Guerre et de ses conséquences pour la société
allemande.
Comment devenir « une école
de bons Européens » ?
Une conviction motrice du travail des fondateurs d’Europe fut celle
de la ‹ conspiration du silence ›, voire de la désinformation
mise en œuvre par la presse française, qui aurait empêché
la libre circulation d’informations sur le pays voisin. Rolland
parlait rétrospectivement d’un « mur de silence qui
interceptait au peuple de France toutes les voix libres de France et de
l’étranger » et René Arcos, premier redacteur
en chef de la revue avec Paul Colin, s’adressant à un public
de pacifistes allemands à Wiesbaden en août 1924, expliquait:
« Sans la presse, dont l’influence est si néfaste,
et les efforts conjugués de tous ceux qui ont intérêt
à voir s’éterniser les différends entre les
nations, une entente franco-allemande aurait pu être réalisée
depuis longtemps. » Pour pouvoir court-circuiter ces « efforts
conjugués », il fallait donc à la revue un réseau
de collaborateurs francophones connaissant suffisamment la langue et la
culture de l’ancien ennemi, renforcé par des correspondants
allemands dont les contributions seraient publiées en traduction,
le rêve de Zweig d’une revue polyglotte n’ayant pas
abouti. On peut dire d’emblée que la composition de ce réseau
et surtout sa faible densité sont restées pendant toute
la période de l’entre-deux-guerres un des défauts
majeurs qui ont miné cet effort d’information. En 1928 encore,
Romain Rolland se verra obligé de rappeler à Jean Guéhenno
comment il faudrait organiser un réseau efficace, capable de réagir
à l’actualité européenne et mondiale, pour
regretter en même temps l’absence d’un tel réseau
à la revue: « [...] les collaborateurs principaux d’Europe
devraient, d’office, se partager le travail de dépouillement
et de comptes-rendus, selon leur connaissance des pays et des langues.
– Hélas! nous sommes loin de cette organisation. »
Guéhenno, qui devait accepter la rédaction en chef d’Europe
quelques semaines plus tard, était pleinement d’accord, déclarant
même qu’il s’agissait là de la condition nécessaire
pour vraiment pouvoir parler d’une revue d’envergure européenne:
« Oui, nous sommes loin encore à Europe de cette organisation
dont vous parlez. Et à cette condition seulement la Revue deviendrait
un point de cristallisation de l’esprit européen, une école
de ‹ bons Européens ›. »
Concernant plus particulièrement l’Allemagne, cette «
organisation » était autant désirable qu’épineuse
à établir. La conviction qu’il était nécessaire
de montrer au public français le vrai visage de la société
allemande d’après-guerre, loin des clichés hérités
du temps de la guerre, exprimée par Arcos lors de son discours
de Wiesbaden, n’était pas forcément accompagnée
d’un intérêt suffisamment vif parmi les membres du
comité de rédaction. Même Romain Rolland, qui avait
de nombreuses connaissances et amitiés parmi les intellectuels
allemands et autrichiens, n’en tirait pas vraiment une stimulation
intellectuelle. La pensée contemporaine qui l’intéressait
était plutôt celle des Gandhi, Tagore et de la philosophie
orientale ; du côté allemand, il s’était en
quelque sorte arrêté à Goethe et Beethoven. Parmi
la première génération de rédacteurs, on comptait
sur le Belge Paul Colin pour s’occuper de la littérature
contemporaine des pays germanophones. Mais ses préférences
personnelles le menaient à des jugements excessivement partisans
et quelque peu datés, qui avaient déjà agacé
Rolland . Lié d’amitié, depuis leur rencontre au sein
du mouvement Clarté en 1919, avec l’écrivain expressionniste
allemand Kasimir Edschmid , Colin faisait de celui-ci le porte-parole
de la vie intellectuelle allemande des années 1923 et 1924. C’est
pourquoi Edschmid fut invité, dans le tout premier numéro
d’Europe, en février 1923, à décrire «
La situation des intellectuels en Allemagne » . Si le portrait qu’il
y dresse de la misère économique en Allemagne et de ses
conséquences pour la vie artistique et intellectuelle est parfois
saisissant , il est pourtant fondé sur des préjugés
assez nets quant au compte-rendu de cette vie artistique elle-même.
Edschmid n’hésite pas à désigner, après
avoir hâtivement mentionné René Schickele, Annette
Kolb, Else Lasker-Schüler, Heinrich Mann et Carl Sternheim, le mouvement
expressionniste comme « la forme préférée de
la jeune génération, celle qui eut le triste privilège
de naître à la vie pendant la grande guerre scientifique.
» On y discerne une petite note chauvine, quand il fait l’éloge
de ce « style purement allemand », qui apparut après
une période où « les écoles de Zola et de Baudelaire
nous dictèrent de nouveau la mode. » Quelques mois plus tard,
dans une de ses ‹ Chroniques d’Allemagne ›, il explique
à ses lecteurs français que Thomas Mann, « comme artiste
et comme esprit [...] est complètement dominé par son frère
; son style est émaillé de petites inventions décadentes,
mais il manque de fond [...] ». Après deux autres contributions
en 1924, Edschmid cessa de collaborer à la revue. Colin, lui, devait
partir peu après.
La situation ne changera pas fondamentalement jusqu’en 1933, le
cercle des collaborateurs allemands ou autrichiens ne dépassant
que de peu celui tracé par Zweig en 1922 dans ses lettres à
Kurt Wolff. Zweig lui-même restera fidèle à la revue
jusqu’en 1929, se limitant pourtant à des contributions très
occasionnelles. Il n’y aura jamais, comme Romain Rolland essaya
de l’établir pour l’Inde, une ‹ Chronique de
l’Allemagne › régulière, encore moins une chronique
littéraire, et les divers spécialistes français et
les correspondants allemands qui suivirent la période Edschmid/Colin
ne restaient jamais très longtemps : quelques articles de Maurice
Boucher entre 1927 et 1929, quelques contributions, de poids, ceux-là,
de Félix Bertaux ou de Raymond Aron, puis des apparitions épisodiques
de correspondants germanophones comme le Luxembourgeois Nicolas Konert
ou l’Allemand Gerd Knoche, auteurs complètement oubliés
aujourd’hui et guère plus connus à l’époque.
Malgré les textes d’écrivains plus importants que
publie Europe, comme ceux des frères Mann, de Werfel, de Zweig,
de Toller, puis de Jakob Wassermann ou de Anna Seghers, on y sent comme
un manque de curiosité intellectuelle envers la plus récente
production littéraire du pays voisin. En règle générale,
il s’agit d’auteurs dont la renommée est acquise et
dont les œuvres sont disponibles, au moins partiellement, en français.
Il est souvent possible de généraliser le jugement émis
par Heinrich Mann à propos d’un ouvrage de Paul Colin dans
une lettre qu’il adressa à Félix Bertaux en juin 1923.
Mann y constate, après avoir feuilleté le livre Allemagne
1918-1921 de Colin, qui venait de paraître , que « tout ce
que j’en garde est du regret. Une occasion manquée ! Enfin
un observateur qui sache écrire français vient ici, sans
rancune, avec les meilleures intentions même – est le résultat
est tellement insuffisant ! C’est désespérant. Je
me rappelle que même des visiteurs méfiants et hostiles souvent
ont dit des choses meilleures. Les jugements littéraires sont faux,
mais l’essentiel est que l’Allemagne même est vue d’une
manière erronée, parce qu’anachronique. »
Il serait très exagéré de dire autant, et sur le
même ton, de tous les auteurs qui s’occupent de l’Allemagne
pour la revue, loin s’en faut, mais, parmi d’autres manques,
on peut surtout déplorer l’absence presque totale de reflets
du développement littéraire de la droite en Allemagne, des
succès de vente considérables de livres d’esprit antidémocratique,
revanchard et franchement belliciste. En 1925 déjà, Kurt
Tucholsky, dans un article pour la très pacifiste Weltbühne,
avait commenté ce malentendu français. Après l’éloge
de la sobriété impartiale qui, selon lui, régnait
dans la plupart des récits de guerre français, il constatait,
par contraste, l’hystérie nationaliste qui dominait la littérature
allemande. Malheureusement, le public étranger ne connaissait que
des auteurs comme Fritz von Unruh et les tenait pour typiques :
« L’Allemagne vaincue a produit, après 1918, la littérature
de revanche, de vengeance et de meurtre la plus exécrable qui soit.
[...] Monsieur von Unruh – dont les snobs de l’internationale
surestiment complètement les capacités littéraires
–, est un bon moyen de propagande à l’étranger,
il ne représente pourtant pas de larges parties de la société
allemande. Ce qui est représentatif, c’est le cinéma,
le vaudeville, la littérature à quat’sous. »
On cherchera en vain, dans Europe, des noms d’auteurs comme Beumelburg,
Dwinger, Hindenburg, Jünger, Lettow-Vorbeck, Ludendorff, Luckner
ou Richthofen. Si le public français apprend le nom de Ernst von
Salomon, impliqué dans l’assassinat de Rathenau et l’auteur
d’une confession auto-hagiographique à succès, Die
Geächteten (1930), ce n’est qu’avec deux ans de retard,
dans un compte-rendu à l’occasion de la publication de la
version française. En lisant cette critique intelligente et tout
à fait adéquate, on peut d’autant plus regretter que
ce genre de regard désabusé sur le côté laid
et inquiétant de la littérature d’outre-Rhin reste
exceptionnel. En règle générale, on peut dire que
le choix de textes et d’auteurs allemands qu’Europe présente
dépend plutôt du hasard des connaissances et préférences
personnelles des membres de la rédaction que d’une volonté
de présentation systématique approfondie. Certes, si l’on
considère, comme le rappelle Janine Buenzod, « que la gauche
intellectuelle française est sollicitée, dans ces années-là,
par ce qui se passe en URSS, par la violente et constante campagne anticommuniste
que mène la ‹ grande presse ›, par la nécessité
de barrer la route, en France aussi, aux nostalgiques d’un ordre
nouveau qui rêvent d’un régime ‹ pur et dur ›
[...], et plus tard, par le drame espagnol », on peut comprendre
l’attitude résignée que Buenzod prête à
ces intellectuels : « L’Allemagne, on ne peut y penser tout
le temps ». Et pourtant, il aurait peut-être fallu rester
« penché sur l’Allemagne comme le médecin sur
le malade », pour reprendre les termes d’une heureuse image
à laquelle Robert Minder , un autre collaborateur d’Europe,
recourrut pour décrire le travail journalistique du germaniste
Edmond Vermeil en cet après-guerre – travail érudit
et de divulgation à la fois, où ce spécialiste essayait
de mettre en garde le public français contre une certaine Allemagne
toujours vivante, sans pour autant renoncer à sa profonde sympathie
pour la partie éclairée de la culture du pays. Malheureusement,
Europe n’a pas su s’attacher les services d’un intellectuel
germanophone et germanophile critique de ce calibre. Il ne faut certainement
pas aller aussi loin que Romain Rolland qui, dans un moment d’amertume,
déclara, en septembre 1930 : « Europe fut – elle est
encore pour des centaines qui la lisent – une grande idée
– mais cette idée n’a point d’hommes pour l’incarner
en France. » Mais il n’est peut-être pas exagéré
de dire qu’une des idées de base des fondateurs de la revue,
la transmission d’un savoir objectif sur l’actualité
littéraire de l’ancien ennemi, n’a pas toujours eu,
au sein de la rédaction, les « hommes pour l’incarner.
»
Regards sur la littérature
de guerre allemande
Ce qu’on vient de constater pour la réception de la littérature
allemande en général, on peut le noter aussi pour un sous-genre
littéraire, le roman de guerre, qui aurait dû attirer l’attention
particulière de la rédaction d’une revue si marquée
par son attitude pacifiste. Qu’apprend-on donc, en lisant Europe,
des traces laissées par la Grande Guerre dans les lettres allemandes
de l’époque ? Quelles œuvres, quels auteurs apparaissent
dans les pages d’Europe entre 1923 et 1939 ?
Un choix préliminaire semble déterminé par les lois
du marché du livre : on présente relativement peu d’œuvres
qui ne sont pas déjà traduites ou dont la publication en
français n’est pas prévue. Les lacunes dans le réseau
de correspondants peuvent aussi jouer un rôle ici. Mais ce qui est
déjà regrettable dans un panorama global de la production
littéraire, devient un problème systématique quand
il s’agit de textes qui impliquent forcément des jugements
sur les rapports franco-allemands. Faire confiance aux sélections
plus ou moins arbitraires des maisons d’édition françaises,
motivées par les chiffres de vente escomptés, signifiait
ici se limiter aux œuvres qui, dans leur grande majorité,
véhiculaient une condamnation de la guerre tout en soulignant la
nécessité d’une réconciliation entre les deux
nations et de la volonté de paix. Or, dans une période où
le marché du livre et de la presse en Allemagne était dominé
par de puissants conglomérats réactionnaires, ces œuvres-là
étaient loin d’être l’expression de la pensée
d’une majorité importante des intellectuels, voire de la
population, comme l’avait déjà remarqué Tucholsky
dans le cas de Fritz von Unruh. Unruh, l’auteur de Opfergang, roman
écrit en 1916 et qui ne fut publié qu’en 1919, à
cause de la censure de guerre en Allemagne, était devenu, après
la parution de la version française, sous le titre de Verdun (1924),
une vedette du rapprochement franco-allemand. La première rencontre
des lecteurs d’Europe avec lui eut lieu d’une manière
indirecte, dans un article de Colin, « A propos de Fritz von Unruh
» , qui mettait en garde contre l’estime démesurée
dont jouissait, selon Colin, Unruh par rapport aux autres écrivains
allemands de sa génération auprès du public français.
Il s’agissait là d’un procédé assez maladroit
: d’une part, Colin se référait à des articles
qu’il avait consacrés à Unruh dès 1919 et que
les lecteurs d’Europe ne connaissaient probablement pas ; par ailleurs,
tout l’intérêt de cette présentation en creux
semble résider dans une attaque contre les Nouvelles littéraires,
qui venaient de consacrer leur une à Unruh et Verdun. En passant,
Colin profite de l’occasion pour exprimer, une fois de plus, son
mépris de Thomas Mann et son enthousiasme pour la « génération
littéraire qui s’enrichit d’un Carl Sternheim, d’un
Kasimir Edschmid, d’un Franz Werfel, et aussi d’un René
Schickele, d’un Johannes R. Becher, d’un Georg Kaiser, d’un
Walter Hasenclever » , sans pour autant préciser ces préférences.
C’est sans doute aussi à ce genre d’article que pensait
Stefan Zweig quand il se plaignit auprès de Rolland, à la
fin de l’année, que « les amis d’Europe sont
un peu lents et toujours occupés de leurs petits combats. »
En fin de compte, les lecteurs n’auront ni appris les raisons du
succès du livre de Unruh, ni en quoi les autres écrivains
mentionnés – qui n’ont pas écrit de récits
de guerre – lui seraient supérieurs, le message central de
l’article étant que Paul Colin connaît mieux l’Allemagne
que le critique des Nouvelles littéraires. Peu après, Europe
publiera encore un poème de Fritz von Unruh portant sur la mort
de Walther Rathenau, puis ne le mentionnera plus par la suite. Il fallut
attendre 1929 et « l’effet Remarque » pour voir Félix
Bertaux rappeler brièvement Opfergang lors d’un compte-rendu
sur les « Livres de guerre en Allemagne. » Le panorama que
dressa Bertaux dans cet article marqua le début, avec la publication
en feuilleton du roman de Ernst Glaeser, Classe 22 (Jahrgang 1902), entre
juillet et septembre 1929, de la véritable entrée de la
littérature de guerre allemande dans les pages de la revue.
1929 fut l’année de la littérature de guerre allemande
sur le marché français, et le fracas presque mondial causé
par la parution de A l’Ouest, rien de Nouveau de Erich Maria Remarque
avait réanimé la production de livres sur la Grande Guerre,
maintenant dans un esprit volontiers critique, en France comme en Allemagne.
Début juin, Philippe Soupault, dans Monde, avait rendu compte des
plus récentes parutions du côté allemand, en déclarant
que le succès énorme du livre de Remarque était surtout
dû à une publicité effrénée. La valeur
littéraire de A l’Ouest lui parut mince et son contenu idéologique
problématique. Il vit dans ce livre « indiscutablement superficiel
» une réponse « au besoin d’héroïsme
qui n’est pas éteint dans le cœur des hommes (allemands
ou français, anglais ou autrichiens) » Selon lui, ceux qui
lisent dans le roman « l’héroïsme du soldat revivent
des heures passionnées ou imaginent celles qu’ils auraient
pu vivre. » Il conclua en disant que Monde se devait, « au
moment où l’on va lancer en France avec toute la publicité
qui convient, le livre de Remarque, d’attirer l’attention
sur les livres qu’on peut lui opposer. » Parmi ces livres,
il mentionna notamment Classe 22 de Glaeser. Si ce fut enfin Europe qui
attira l’attention sur Glaeser, c’était sans pour autant
partager le jugement négatif de Soupault sur A l’Ouest, rien
de Nouveau. Dans la présentation pour Europe que fit, trois mois
plus tard, Félix Bertaux de la plus récente littérature
de guerre en Allemagne, il parla, lui, de lecteurs français du
roman de Remarque « qui font profession d’esprit critique
» et qui « le trouvent prenant, vrais à leurs yeux
de Français comme il parut l’être aux yeux de la masse
allemande. » Par contre, il ne disait rien des réactions
hystériques que le livre avait provoqué parmi une partie
importante de la droite allemande , et qui auraient pu invalider son affirmation
optimiste qui voulait voir dans le succès du roman le signe de
« changements survenus dans l’esprit public des deux côtés
du Rhin » Présentant ce qu’il appela une « explosion
à retardement » de la véritable littérature
de guerre en Allemagne, après un « silence, presque ininterrompu
pendant dix ans » , Bertaux plaça le livre de Remarque dans
le contexte de romans de guerre récents comme Soldat Suhren (1927)
de Georg von der Vring, Der Streit um den Sergeanten Grischa (1927) de
Arnold Zweig, Ginster (1928) de Siegfried Kracauer et Jahrgang 1902 (1928)
de Glaeser. Ainsi le public français apprenait l’existence
d’une œuvre comme O. S. de Arnolt Bronnen, roman ouvertement
fasciste exaltant les crimes des « Freikorps » en Silésie
qui, au début des années 20, visaient à renverser
les pouvoirs démocratiques, mais la critique s’indigna plus
du style pathétique que du contenu politique du livre . S’il
est vrai qu’au moment de la rédaction de son compte rendu,
Bertaux ne pouvait encore tout à fait mesurer le succès
à venir de ce livre dans la veine des Geächteten de Ernst
von Salomon (Les réprouvés, mentionnés ci-dessus)
, un peu plus d’inquiétude aurait été de mise.
On retrouve ici les traces d’une analyse du phénomène
fasciste que partageaient, à cette époque, Heinrich Mann
et beaucoup d’intellectuels allemands. Il leur semblait inconcevable
qu’un mouvement politique d’une telle stupidité brutale,
pût, à la longue, arriver et se maintenir au pouvoir. Bertaux
conclua en disant que le roman de Remarque, malgré ses mérites
incontestables, était « un règlement de comptes avec
le passé », tandis que « la garantie pour l’avenir
» était ailleurs, « chez ceux dont Ernst Glaeser a
dit l’adolescence dans Jahrgang 1902 » , roman dont les lecteurs
d’Europe venaient juste d’achever la lecture avec ce numéro
de septembre.
Le mois suivant, un ancien combattant allemand, Gerd Knoche, corrigea,
dans un compte rendu d’A l’Ouest, rien de Nouveau, l’interprétation
de Bertaux. Contrairement à ce qu’avait soutenu ce dernier,
il ne voyait pas de « silence de dix ans » et refusa la version
quelque peu franco-française du critique, qui avait constaté
un « retardement » allemand et avait déclaré
que l’Allemagne, faute d’œuvres autochtones, aurait adopté
celles de Barbusse, Duhamel, Dorgelès et Rolland, apparues pendant
ou tout de suite après la guerre : « Leur action [...] s’est
diffusée en Allemagne aussi, à haute dose, et dans une certaine
mesure elles y ont tenu la place qu’auraient pu prendre des manifestes
de combattants allemands. » Knoche se vit obligé, il est
vrai, pour soutenir son assertion, de sortir des titres d’une qualité
douteuse comme Der Bankrott Europas (1919) de Herbert Eulenberg ou comme
la nouvelle Opfergang de Rudolf Binding (qui datait de 1911 !), ou d’autres
encore, plus célèbres, comme les romans d’Andreas
Latzko et de Leonhard Frank, qui avaient été publiés,
pendant la guerre, en Suisse, et non pas en Allemagne. Mais lorsque Knoche
dit que « l’esprit d’aujourd’hui » n’est
pas dominé par celui des anciens combattants, dont Remarque serait
un témoin capital, mais par celui du « politicien »
qui « prépare la nouvelle guerre » , il ne fait que
reprendre un schéma bien connu dans le discours « ancien
combattant » de toutes les nations qui ont participé à
la guerre et ne pense guère à un problème spécifiquement
allemand. Comme Bertaux, d’ailleurs, il ne mentionne nulle part
la violente polémique autour du livre en Allemagne.
Ernst Glaeser, Classe 22
Qu’en fut-il donc du roman que Félix Bertaux avait qualifié
de « la garantie pour l’avenir » ? Classe 22 fut, de
loin le roman de guerre allemand auquel Europe prêta le plus d’attention.
Jean Prévost en avait fait l’éloge dans le premier
des trois numéros, où le roman, ou plus exactement de larges
extraits, parut. Le roman, qui raconte la période entre 1913 et
1918 vue de l’arrière allemand à travers les yeux
d’un adolescent de la province hessoise, dans la région de
Darmstadt, emploie plus de la moitié du récit pour décrire
la période d’avant-guerre et le désarroi pubertaire
du jeune protagoniste. Il n’allait donc pas de soi que toutes les
critiques le rangent parmi les romans de guerre. Une lecture détachée
de « l’effet Remarque » permettrait facilement de le
comprendre comme un texte de révolte générationnelle,
dans la lignée des drames expressionnistes autour de conflits entre
pères et fils. Mais dans le contexte littéraire de la fin
des années 20 on a évidemment voulu y voir autre chose,
un message contre la guerre et contre la génération des
« pères » qui étaient responsables de la grande
boucherie. Jean Prévost, après avoir constaté l’ignorance
profonde dans laquelle se trouvait le public français en ce qui
concerne la littérature allemande, accorde au roman une qualité
stylistique qui « semble relever plus de Tolstoï, de Meredith,
et de prosateurs français qui iraient de Jean-Jacques Rousseau
à Roger Martin du Gard, que des grands romans allemands. »
En revanche, il discerne dans le contenu « la sensibilité
germanique comme en parlait Mme de Staël » , ramenant ainsi
le texte à un cadre conceptuel plus familier pour ses lecteurs.
La conclusion de l’article se veut un véritable couronnement
littéraire: Prévost qualifie le style de Classe 22 de «
clair comme du Stendhal ou du Mérimée » et voit dans
l’exploit de Glaeser la synthèse heureuse entre l’œuvre
de Goethe, trop allemande pour être vraiment lue et appréciée
par des Français, et celle de Heine, qui est plus lisible, mais
trop française pour être représentative. Glaeser,
lui, livre au lecteur français « une vraie substance allemande,
présentée avec un art qui n’a rien à envier
à aucun art étranger. » Comme Bertaux, Prévost
voit dans le roman « autre chose qu’une valeur artistique
et documentaire, puisque les enfants de ce livre, ce sont les Allemands
d’aujourd’hui. » C’est probablement le message
central du texte, mis en exergue, avant le premier chapitre, et en français
dans la version allemande du roman, qui inspirait cette confiance à
Bertaux et à Prévost : « La guerre, ce sont nos parents.
» Il s’agit là d’une citation d’un jeune
Français, Gaston, avec lequel le narrateur se lie d’amitié
lors d’un séjour en Suisse, fin juillet-début août
1914. C’est au cours de ce séjour que tombe la déclaration
de guerre. Le jeune narrateur se trouve alors au restaurant de l’hôtel
avec sa mère, et ils sont les deux derniers voyageurs allemands
au sein d’une foule de Français, d’Anglais et de Russes
:
« Je regardai craintivement autour de moi; partout je rencontrai
des regards railleurs. Les Anglais trinquaient avec les Français.
Eux et les Russes étaient en majorité; les Autrichiens étaient
repartis, la famille de Bruchsal aussi. Nous étions les seuls Allemands
à l’hôtel. Au dessert, un jeune Français se
leva, se mit au piano et joua un air de musique que je ne connaissais
pas. Il était très beau. C’était la Marseillaise...
La salle tout entière se dressa et entonna cette chanson, tous,
Français, Anglais, Russes, même Gaston. Celui-ci se tenait
entre ses parents et chantait, la serviette sous le menton. Il me regarda
comme s’il ne m’avait jamais vu. [...] Le chant enflait. Tout
le monde avait les yeux fixés sur nous. Ma mère continua
à manger et fit la sourde oreille. Moi, je ne pouvais rien avaler.
Je sentais qu’on nous observait avec cruauté, ma mère
et moi, comme si nous avions été des malfaiteurs. ‹
Maman ›, m’écriai-je en repoussant mon dessert, ‹
Maman qu’avons-nous donc fait? › Alors un vieux monsieur qui
ressemblait à Napoléon III s’approcha de nous en titubant.
Sa figure était aussi rouge que la rosette de sa boutonnière.
Il brandissait une petite canne de jonc et se posta devant nous. ‹
Levez-vous! › cria-t-il à ma mère, ‹ levez-vous!
› [...] ‹ Prussiens! › s’écria le Français
en frappant violemment notre table de sa canne. [...] Ma mère me
fit signe. Nous traversâmes la salle, devenue soudain silencieuse
comme une tombe, et nous dirigeâmes vers la porte. Lorsque nous
l’eûmes fermée derrière nous, le monsieur qui
ressemblait à Napoléon III hurla ‹ Vive la revanche!
› à quoi firent écho de frénétiques
applaudissements. »
Cette scène de l’enfant allemand apeuré, se trouvant
presque seul en Suisse, au milieu d’une multitude hostile qui le
méprise à cause de sa nationalité – cette scène,
lue rétrospectivement, prend une allure étrangement prémonitoire.
Glaeser, classé à la gauche pacifiste après le succès
international de son livre, qui fut traduit en 24 langues, se vit contraint
à l’exil après la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes.
Il quitta l’Allemagne en décembre 1933, après avoir
vu brûler ses livres, pour gagner, après une année
en Tchécoslovaquie, la Suisse, en 1935. Accablé, comme beaucoup
d’autres émigrés, de difficultés financières,
et évoluant de ses positions socialisantes vers un anticommunisme
farouche, il se sentit de plus en plus isolé et entouré
d’ennemis « germanophobes » et développa une
forme de paranoïa remarquable. Finalement, il se décida en
1939 à rentrer en Allemagne nazie.
Ernst-Erich Noth, émigré allemand en France et collaborateur
régulier d’Europe en 1934 et 1935 et des Cahiers du Sud,
alla interviewer Glaeser en Suisse pour les Nouvelles littéraires
pendant l’été 1938. Il commença le récit
de leur rencontre en soulignant la notoriété de Glaeser
en France et esquissa ainsi en quelque sorte le portrait du lecteur idéal
d’Europe et son attitude envers l’Allemagne: « Ernst
Glaeser n’est plus un inconnu en France. On y aime son œuvre
dont on a dégagé la haute signification. Ses lecteurs sont
et seront les hommes de bonne volonté qui s’efforcent de
découvrir, à travers les manifestations souvent contradictoires
sinon déconcertantes de l’esprit germanique, le vrai visage
de l’Allemagne et les forces secrètes de son âme. »
Selon Noth, son « mal du pays » amena Glaeser à imaginer
un « national-socialisme éclairé », vers lequel
il pourrait être concevable de se retourner. Nous savons aujourd’hui
que Glaeser, quand il accorda cet interview à Noth, était
dejà en pourparlers avec le consulat allemand à Zurich depuis
presque un an, pour négocier les conditions de son retour en Allemagne.
Au printemps 1939, il y rentrera, pour devenir, pendant la guerre, journaliste
au service de la Wehrmacht.
Il serait trop facile, vu le caractère exceptionnel du cas Glaeser,
de se moquer du jugement de Bertaux, qui avait voulu voir une «
garantie pour l’avenir » dans Classe 22, mais c’est
de toute façon une bonne illustration des difficultés qu’avaient
les contemporains français à appréhender le politique,
« à travers les manifestations souvent contradictoires sinon
déconcertantes », comme disait Noth, de la production littéraire
allemande de l’époque. L’arrivée de Noth à
la revue marqua la fin de l’après-guerre, comme en témoigne
sa première contribution, dans laquelle il proposa un résumé
de « La littérature et la société allemande
dans la période d’après-guerre » , qui fut un
point final. Désormais, il fallait se rendre à l’évidence,
on était entré dans une époque d’avant-guerre.
Les voix allemandes qu’Europe faisaient entendre étaient
devenues celles de l’exil : Walter Benjamin, Willi Bredel, Hermann
Broch, Alfred Kantorowicz, Arthur Koestler, Heinrich et Thomas Mann, Ernst
Erich Noth, Joseph Roth, Anna Seghers, Franz Werfel et quelques autres.
Le temps du ressassement littéraire de la Grande Guerre était
révolu.
Conclusion
« On ne savait rien en France de ce qui pouvait s’écrire
et se penser en Allemagne ou en U.R.S.S. Ce grand silence, quelques intellectuels
français ont décidé de le percer.» C’est
ainsi que Pierre Abraham, en 1973, décrivit les motivations des
fondateurs de la revue en 1922/23 . Qu’en savait-on donc après
les quinze premières années d’Europe ? Nicole Racine
a analysé les interprétations politiques qu’Europe
donnait des événements en Allemagne sous la rédaction
en chef de Jean Guéhenno, entre 1929 et 1936, en insistant sur
la perspicacité de la plupart des auteurs, surtout entre 1932 et
1936, face à l’établissement de la dictature. Et effectivement,
les multiples mises en garde contre la catastrophe menaçante, notamment
de la part de Raymond Aron entre 1931 et 1933, mais aussi de la part de
Romain Rolland, de Jean Guéhenno ou de Heinrich Mann, parlent un
langage très clair Mais si la revue, comme le remarque Nicole Racine,
« réserve un sort particulier au ‹ livres de guerre
› parus en Allemagne » , le choix y semble beaucoup plus guidé
par les affinités électives de la rédaction que quand
il s’agit de l’actualité politique. Europe épargne
à ses lecteurs, dans la présentation de la litérature
allemande, les angoisses qu’exprima Raymond Aron dans une lettre
à Guéhenno écrite à Cologne en 1931 : «
Quand on lit à la fois les journaux français et allemands,
quand on vit à la fois en France et en Allemagne, on est terrifié
et déchiré. Où allons-nous ? » Pour une personne
puisant ses connaissances de la littérature allemande dans Europe
entre 1923 et 1933, il existait un certain décalage entre une situation
politique des plus inquiétantes et une production littéraire
inspirée, en grande majorité, d’un humanisme éclairé
et pacifique.
Olaf
MUELLER
Johann Wolfgang Goethe-Universität
Institut für Romanische Sprachen und Literaturen
Grüneburgplatz 1
60629 Frankfurt am Main
Notes
- Lettre datée Salzburg, 8 avril 1922, in: Kurt Wolff, Briefwechsel
eines Verlegers 1911-1963. Éd. par Bernhard Zeller et Ellen
Olten. Frankfurt am Main/Wien/Zürich: Büchergilde Gutenberg
1966, p. 414-415, cit. p. 415: « Ich möchte Ihnen noch
gern persönlich berichten, was wir, (eine Gruppe, die eigens
zu diesem Zwecke nach Paris gekommen war) dort eingeleitet haben,
um die Verbindung zwischen der französischen und der deutschen
Literatur reger zu gestalten und vor allem um es auch durchzusetzen,
daß diese Beziehung in Zukunft nicht nur darin besteht, daß
französische Bücher ins Deutsche übersetzt werden,
sondern daß jetzt auch deutsche Bücher drüben in Frankreich
erscheinen. [...] Eines der ersten Bücher wird ein Autor Ihres
Verlags sein – Unruh’s ‹ Opfergang › und wir
hoffen auch für Werfel, Sternheim, bald entscheidendes drüben
leisten zu können. »
- À propos de la rencontre parisienne de mars 1922 cf. aussi
Georges Duhamel/Stefan Zweig, Correspondance. L’anthologie oubliée
de Leipzig. Édition établie, présentée
et annontée par Claudine Delphis. Leipzig: Leipziger Universitätsverlag
2001, p. 106-112. Si aucun traducteur n’est indiqué,
les traductions de l’allemand sont les miennes. Je remercie
Francesca Fabbri, Gaël Froment, Raphaël Gitton et Franck
Raimbault de leurs suggestions et de leur soutien linguistique.
- Stefan Zweig à Kurt Wolff, lettre de Salzburg du 19 avril
1922, in: Kurt Wolff, Briefwechsel [n. 1], p. 415-417, cit. p. 416:
« Ihr Verlag wird zweifellos den meisten Gewinn haben, weil
gerade Ihre Autoren, wie Sternheim, Werfel, Unruh, Schickele, dort
hauptsächlich vertreten sein werden [...]. »
- Cf. Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises.
Manifestes et pétitions au XXe siècle. Paris: Gallimard
1996, p.62-65.
- Stefan Zweig à Kurt Wolff, [n. 2], p. 416: « Wir haben
aus allen Ländern wichtigste Zusagen und ich glaube, diese neue
Revue wird tatsächlich etwas werden was bisher noch nicht vorhanden
war und unbedingt notwendig ist: das große europäische
Forum – irgendeiner Summe aus Nouvelle Revue Française
plus Weiße Blätter und Neue Rundschau plus Italien, England,
Spanien usw. » La Neue Rundschau était à peu près
le correspondant allemand de la NRF, les Weiße Blätter
étaient une revue expressionniste, transférée
de Berlin en Suisse pendant la guerre, et défendant, sous son
directeur René Schickele, des positions de plus en plus pacifistes,
cf. Helga Noe, Die literarische Kritik am Ersten Weltkrieg in der
Zeitschrift Die Weissen Blätter: René Schickele, Annette
Kolb, Max Brod, Andreas Latzko, Leonhard Frank. Konstanz: Maus 1986.
Stefan Zweig à Romain Rolland, Salzburg, le 4 septembre 1921
(lettre écrite en français, corrections des éditeurs
entre parenthèses), in: Stefan Zweig, Briefe 1920-1931. Éd.
par Knut Beck et Jeffrey B. Berlin. Frankfurt am Main: Fischer, p.
50-52, cit. p. 51.
- Schickele, il est vrai, devra attendre le numéro d’octobre
1926 pour faire son entrée avec La crevasse et un compte rendu
de son Erbe am Rhein par Félix Bertaux.
- Je pense notamment aux travaux de Nicole Racine, La revue Europe
et l’Allemagne 1929-1936, in: Hans-Manfred Bock, Reinhart Meyer-Kalkus,
Michel Trebitsch (éd.), Entre Locarno et Vichy. Les relations
culturelles franco-allemandes dans les années trente. Paris:
CNRS 1993, p. 631-658; eadem, La revue Europe et le pacifisme dans
les années vingt, in: Maurice Vaïsse (éd.), Le
pacifisme en Europe des années 1920 aux années 1950.
Bruxelles: Bruylant 1993, p. 51-69; eadem, La revue Europe (1923-1939).
Du pacifisme rollandien à l’antifascisme compagnon de
route. Matériaux pour l’histoire de notre temps 30 (1993),
p. 21-26; cf. aussi Janine Buenzod, Sur le fil du rasoir: les intellectuelsfrançais
et le défi allemand (le problème du pacifisme et la
mobilisation contre le nazisme), in: La paix et la guerre dans les
lettres françaises de la guerre du Rif à la guerre d’Espagne
(1925-1929). Reims: Presses universitaires de Reims 1983, p. 89-97.
- Cit. d’après Joseph Kvapil, Romain Rolland et les
Amis d’Europe. Praha 1971 (Acta universitatis palackianae olomucensis.
Facultas philosophica 48), p. 87.
- René Arcos, Quelques paroles de paix. Europe 21 (15. 9. 1924),
p. 97-102, cit. p. 97.
- Lettre de Rolland à Guéhenno, Rigi Kaltbad, le 9
août 1928, in: L’indépendance de l’esprit.
Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland 1919-1944.
[...] Paris: Albin Michel 1975 (Cahiers Romain Rolland 23), p. 20-24,
cit. p. 22.
- Guéhenno à Rolland, Montolieu, le 3 septembre 1928,
in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], p. 24-25,
cit. p. 24.
- Cf. Nicole Racine, La revue Europe (1923-1939). Du pacifisme rollandien
à l’antifascisme compagnon de route. Matériaux
[n. 7], p. 21.
- Cf. Kasimir Edschmid 1890-1966. Eine Ausstellung der Stadt Darmstadt
zum 100. Geburtstag des Dichters und Schriftstellers. Zusammengestellt
und eingerichtet von Claus K. Netuschil. Darmstadt: Roetherdruck 1990,
p. 21-23. Pour une image assez sinistre du rôle de Colin dans
la vie intellectuelle franco-allemande de l’époque, surtout
pendant l’ocupation allemande, voir les mémoires de Georges
Duhamel que cite Claudine Delphis dans son édition de la correspondance
Duhamel/Zweig, cf. n. 1, p. 110.
- Kasimir Edschmid, La situation des intellectuels en Allemagne.
Europe 1 (15 février 1923), S. 88-101.
- Cf. par exemple: « Le peuple consacre les quatre cinquièmes
de ses forces à combiner comment et où il se procurera
du charbon, s’il peut encore trouver du miel à un prix
abordable, ou s’approvisionner en lait condensé. Les
gens instruits ne peuvent plus acheter un livre ni aller au théâtre.
» Edschmid, Situation [n. 14], p. 89-90.
- Edschmid, Situation [n. 14], p. 100.
- Edschmid, Situation [n. 14], p. 100.
- Kasimir Edschmid, Chronique d’Allemagne. Europe 7 (15 août
1923), p. 364-371, cit. p. 368.
- Romain Rolland écrivit à Guéhenno, alors que
ce dernier était en train de préparer le numéro
spécial sur Goethe pour 1932, qu’il faudrait «
[s’] adresser à Stefan Zweig, trop mis à l’écart
par Europe et qui en a été froissé: il dégagerait
bien le sens européen et actuel de Goethe dans les pays allemands.“,
in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], lettre
de Lugano, 26 août 1931, p. 170-171, cit. p. 171.
- De Konert, Europe publia, entre 1928 et 1931, quatre articles panoramiques
de la littérature allemande. Il traduisit, en 1933, le roman
« Gens heureux » de Hermann Kesten, que Jean Pérus
critiqua violemment (Europe 15 août 1933, p. 609), sans mentionner
le traducteur.
- Paris: Rieder 1923.
- Lettre de Heinrich Mann à Félix Bertaux, Munich,
11 juin 1923, in: Heinrich Mann/Félix Bertaux, Briefwechsel
1922-1948. Mit einer Einleitung von Pierre Bertaux. [...] Frankfurt
am Main: Fischer 2002, p. 60-64, cit. p. 61-62: « [...] mir
ist einzig Bedauern zurückgeblieben. Versäumte Gelegenheit
! Endlich kommt hierher ein französisch schreibender Beobachter
ohne Hass, sogar mit bester Absicht, – und dann dies unzulängliche
Ergebniss [sic] ! Es ist ein Jammer. Ich erinnere mich, dass sogar
die misstrauischen, feindseligen Besucher oft Besseres gesagt haben.
Die literarischen Urtheile sind falsch, aber das Wesentliche ist,
dass Deutschland selbst falsch, nämlich unzeitgemäss gesehen
ist. » Romain Rolland, on le sait, jugeait Colin de la même
façon : « [...] esprit hâtif et brouillon, il absorbe
au hasard les notions happées au passage, et ne connaît
rien du fond ; ou il le méconnaît. » Pierre Abraham,
La naissance d’une revue. Europe 533-534 (septembre-octobre
1973), p. 5-13, cit p. 7.
- Kurt Tucholsky, Wie Frankreich triumphiert. Weltbühne, 17
février 1925, p. 244 (réimprimé in: Kurt Tucholsky,
Gesammelte Werke, t. 4, 1925-1926. Reinbek bei Hamburg: Rowohlt 1989,
p. 45-48, cit. p. 45): « Das geschlagene Deutschland hat nach
dem Jahre 1918 wohl das schauerlichste an Revanche-, Rache-, Mord-
und Totschlag-Literatur geleistet. [...] Herr v. Unruh ist –
in totaler Verkennung seiner dichterischen Fähigkeiten durch
die Snobs der Internationale – ein gutes Propagandamittel im
Ausland, charakteristisch für weite Kreise in Deutschland ist
er nicht. Bezeichnend sind das Kino, die Singspielhalle, die Sechserliteratur.“
- Cf. Pierre Vignard, Ernst Salomon, Les réprouvés
(Plon). Europe 111 (15 mars 1932), p. 460-462. Vignard résume
le texte en disant: « Ceci est le journal d’un jeune nationaliste
allemand, hitlérien avant Hitler [...]. L’auteur nous
a donné, en rassemblant ses souvenirs, non pas un grand livre,
mais un document de premier ordre sur la jeunesse nationaliste allemande,
sur la brutalité de ses moyens physiques, sur l’insuffisance
de sa capacité intellectuelle. »
- Robert Minder, Edmond Vermeil (1878-1964). Études Germaniques
19 (avril-juin 1964), p. I-IV, cit. p. II. Minder, germaniste célèbre
et professeur de langues et littératures d’origine germanique
au Collège de France à partir de 1958, avait publié
des articles sur Albert Schweitzer dans Europe en 1924 et en 1927.
- Pour les années qui nous concernent ici, il faudrait nommer,
parmi les travaux de Vermeil, « La Constitution de Weimar et
le principe de la démocratie allemande » (1923), «
L’Allemagne du congrès de Vienne à la révolution
hitlérienne » (1934), ainsi que d’innombrables
articles dans des journaux et de revues; sur Vermeil cf. Pascale Gruson,
Edmond Vermeil (1878-1964), in: Michel Espagne/Michael Werner (éd.),
Les études germaniques en France (1900-1970). Paris 1994, p.
171-193.
- On peut se demander si l’aversion de Rolland contre les «
germanistes sorbonnicoles » y fut pour quelque chose, cf. la
lettre de Rolland à Guéhenno du 17 novembre 1931, in:
L’indépendance de l’esprit [n. 10], p. 178-179,
cit. p. 179.
- Lettre de Rolland à Guéhenno, Villeneuve, 24 septembre
1930, in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], p.
130-131, cit. p. 130.
- Paul Colin, A propos de Fritz von Unruh. Europe 15 (15 mars 1924),
p. 367-369.
- Paul Colin, A propos de Fritz von Unruh [n. 29], p. 367: «
En 1919, déjà, à une époque où
il suffisait de signaler à l’attention du public français
un écrivain ou un livre allemand, et d’en souhaiter une
traduction, pour être précipité en enfer, j’ai
consacré des articles à Fritz von Unruh et son Opfergang
(Le Chemin du Sacrifice). C’est moi qui ai eu l’occasion
[...] d’engager M. Benoist-Méchin – au moment où,
jeune milicien, il s’apprêtait à quitter Paris
pour la Rhénanie – à lire les œuvres de Unruh
et à faire connaître autour de lui cet admirable récit
de guerre, dont il s’est fait le traducteur [...]. »
- Après avoir dénoncé des « légendes
» publicitaires autour de Spengler, de Keyserling et de Thomas
Mann, il continue (p. 367): « Je m’empresse d’ajouter
que la qualité humaine et littéraire de Unruh est très
supérieure à celle de ces trois compères. »
- Ibid., p. 368-369.
- Lettre de Zweig à Rolland, Salzburg, 16 décembre
1924, in: Zweig, Briefe [n. 5], p. 128-130, cit. p. 128.
- Félix Bertaux, Livres de guerre en Allemagne. Europe 81
(15 septembre 1929), p. 112-118.
- Philippe Soupault, Les livres de guerre en Allemagne. Monde 52
(1er juin 1929), p. 5. Soupault reprenait ici des arguments d’un
débat autour du livre de Remarque, que plusieurs auteurs de
la Weltbühne s’étaient livré entre février
et juin 1929, et au cours duquel Karl Hugo Sclutius avait traité
A l’Ouest de « pazifistische Kriegspropaganda »
(propagande de guerre pacifiste), cf. Weltbühne 25/I, 14 (2 avril
1929), p. 517-522.
- Philippe Soupault, Les livres de guerre [n. 35].
- Cf. Hans-Harald Müller. Der Krieg und die Schriftsteller.
Der Kriegsroman der Weimarer Republik. Stuttgart: Metzler 1986, p.
60-93, et Bärbel Schrader (éd.), Der Fall Remarque. «
Im Westen nichts Neues » – Eine Dokumentation. Leipzig:
Reclam 1992.
- Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 112.
- Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 112-113.
- La traduction française de Ginster ne sortira qu’en
1933 chez Grasset et fut accueillie d’un compte-rendu bref mais
enthousiaste de Jean Pérus, Europe 132 (15 décembre
1933), p. 608.
- Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 115: « Les Allemands
qui ont appris à distinguer les hommes sérieux des polissons
de talent seront peu touchés par le mode lyrique des lignes
de la fin: ‹ Un nouveau ciel a donné une nouvelle semence.
Par delà les destructions le but est resté, là-haut,
flotant au vent des victoires futures. › »
- L’éditeur Rowohlt, d’habitude plutôt libéral
de gauche, qui ne répugna pas à publier le roman de
Salomon, fit également preuve de peu de scrupules quand il
s’agissait de demander à Bronnen une suite à O.
S. Celle-ci paraîtra en 1930 sous le titre de Roßbach;
la même année, après la montée des nationaux-socialistes
lors des élections, l’éditeur Ullstein demandera
à Bronnen une biographie de Hitler, cf. Jan Berg et alii, Sozialgeschichte
der deutschen Literatur von 1918 bis zur Gegenwart. Fischer: Frankfurt
am Main 1981, p. 140.
- Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 117.
- Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 112.
- Gerd Knoche, Ernst [sic] Maria Remarque, A l’Ouest, rien
de nouveau. Europe 82 (15 octobre 1929), p. 304-306.
- Knoche, Remarque [n. 45], p. 306.
- Cf. Antoine Prost, Les Anciens combattants et la société
française 1914-1939. Vol. 3, Mentalités et idéologies.
Paris: Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques 1977,
p. 121-151.
- Jean Prévost, Ernest Glaeser. Europe 79 (15 juillet 1929),
p. 460-463, cit. p. 460.
- Prévost, Glaeser [n. 48], p. 462.
- Prévost, Glaeser [n. 48], p. 463.
- Ernst Glaeser, Classe 22. Europe 80 (15 août 1929), p. 593-624,
cit. p. 610-611.
- Pour une esquisse de son parcours en exil cf. Gilbert Badia/René
Geoffroy, Ernst Glaeser, ein Antisemit? Eine kritische Untersuchung
des in der Emigration gegen Ernst Glaeser erhobenen Vorwurfs des Antisemitismus.
Exilforschung 1 (1983), p. 283-301.
- Ernst-Erich Noth, Le mal du pays chez les écrivains allemands
exilés: Ernst-Erich Noth rencontre Ernst Glaeser. Nouvelles
littéraires 830 (10 septembre 1938), p. 6.
- Cf. Badia/Geoffroy, Ernst Glaeser [n. 52], p. 291-292. Sur leur
rencontre cf. aussi Ernst Erich Noth, Erinnerungen eines Deutschen.
Düsseldorf: Claassen 1971, p. 411-415 (version française:
Mémoires d’un Allemand. Paris: Julliard 1970).
- Cf. Badia/Geoffroy, Ernst Glaeser [n. 52], p. 294-297.
- Ernst Erich Noth, La littérature et la société
allemande dans la période d’après-guerre. Europe
139 (15 juillet 1934), p. 436-444.
- Pierre Abraham, La naissance [n. 22], p. 5.
- Cf. Racine, La revue Europe et l’Allemagne [n. 7].
- Racine, La revue Europe et l’Allemagne [n. 7], p. 632.
- Raymond Aron à Jean Guéhenno, Cologne, 1 juillet
1931, cit. in: Racine, La revue Europe et l’Allemagne [n. 7],
p. 656.
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«
Es ist so schwer, dieser allerwichtigsten Sache, der Verständigung,
zu dienen. Man muss gleichzeitig in zwei Ländern richtig
ermessen, was gesagt werden kann. »
(« Il est si difficile de servir l’entente, cette
cause importante entre toutes. Dans le même moment, on doit
juger de ce qui peut se dire dans deux pays. »)
(Heinrich Mann à Félix Bertaux, 11 juin 1923)
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