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Olaf Mueller :: L’ « école de bons Européens » et les mauvais élèves : Ernst Glaeser et la littérature de guerre allemande dans Europe pendant l’Entre-deux-guerres

Cadre général de la première réception de littérature allemande dans Europe

De retour d’un voyage en France, Stefan Zweig, dans une lettre du 8 avril 1922, écrit à l’éditeur allemand Kurt Wolff: « Enfin, je voudrais vous raconter personnellement ce que nous (un groupe venu exprès à cet effet à Paris) y avons initié pour animer les relations entre la littérature française et la littérature allemande et surtout pour garantir qu’à l’avenir cette relation ne consiste pas seulement en des traductions allemandes de livres français, mais que désormais des livres allemands puissent paraître en France. »
Quelques jours plus tard, il précise que ce qui a été « initié » par ce groupe de Paris est un projet de revue censé promouvoir les relations franco-allemandes, et que le choix des premiers auteurs prévus à cet effet devrait particulièrement intéresser la maison d’édition de Wolff: «Votre maison d’édition en tirera sans aucun doute le plus grand profit, parce que les auteurs présents au sommaire seront surtout les vôtres, comme Sternheim, Werfel, Unruh, Schickele [...] »
Zweig, ami de Romain Rolland depuis la période de l’exil commun en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, fut parmi les signataires de la Déclaration d’indépendance de l’esprit rollandienne de 1919 et poursuivit en même temps que l’auteur du Jean-Christophe le projet d’une grande revue européenne à larges vues. L’un de ses buts principaux est exprimé dans la lettre à Wolff: faire connaître la littérature contemporaine de langue allemande sur le marché français, notamment celle d’inspiration « européenne ». En 1922, le financement de la revue étant encore loin d’être assuré, Zweig essaya de convaincre Wolff d’investir une somme considérable en évoquant « de très importantes contributions avisées [...] de tous les pays ». Il lui dessina les contours d’un « grand forum européen », une « sorte de synthèse entre la Nouvelle Revue Française plus les Weiße Blätter et la Neue Rundschau plus l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne etc.» Par « européen », Zweig entendait, comme il l’avait expliqué dans une lettre à Rolland l’année précédente, ‹ pacifiste › et ‹ non-communiste ›. Il y avait exprimé, en plus, son espoir d’une revue polyglotte sous la direction de Léon Bazalgette:
« Maintenant il est question d’un grand congrès littéraire à Stockholm auquel j’aimerais bien assister, pourvu qu’il aboutisse enfin à une revue fraternelle (je vois toujours Bazal[gette] comme l’idéal rédacteur en chef) en plusieurs, ou au moins en [= dans] trois langues. Nous tous qui avons maintes journaux à notre disposition n’[en] avons pas un seul qui soit le nôtre [...], nous n’avons pas le foyer Européen. Ce que Barbusse a détruit en tournant Clarté vers la politique de la violence, cela devrait être refait [...]. Et il est nécessaire que cette idée si nécessaire serait [= soit] réalisé[e] par nous, et pas une seconde fois par ceux qui ne sont pas assez Européens pour vouer à cet idéal durable tous les autres du jour et de l’heure. »

La revue qui voit le jour le 15 février 1923 sous le nom d’Europe, correspondra-t-elle aux attentes intellectuelles et politiques exprimées ici par Zweig? Les auteurs nommés dans la lettre à Wolff apparaissent effectivement tous les quatre à plusieurs reprises dans les premiers numéros de la nouvelle revue , mais deviendra-t-elle pour autant le « foyer Européen » que l’Autrichien appelle de ses vœux ? Et quelle image saura-t-elle donner en France de la littérature allemande et, à travers elle, du développement social et culturel de l’Allemagne d’après-guerre? Comme la question a déjà fait l’objet de quelques études importantes dans une perspective politique , je me limiterai ici à retracer le côté littéraire, en particulier les reflets, dans Europe, des représentations allemandes de la Grande Guerre et de ses conséquences pour la société allemande.

Comment devenir « une école de bons Européens » ?


Une conviction motrice du travail des fondateurs d’Europe fut celle de la ‹ conspiration du silence ›, voire de la désinformation mise en œuvre par la presse française, qui aurait empêché la libre circulation d’informations sur le pays voisin. Rolland parlait rétrospectivement d’un « mur de silence qui interceptait au peuple de France toutes les voix libres de France et de l’étranger » et René Arcos, premier redacteur en chef de la revue avec Paul Colin, s’adressant à un public de pacifistes allemands à Wiesbaden en août 1924, expliquait: « Sans la presse, dont l’influence est si néfaste, et les efforts conjugués de tous ceux qui ont intérêt à voir s’éterniser les différends entre les nations, une entente franco-allemande aurait pu être réalisée depuis longtemps. » Pour pouvoir court-circuiter ces « efforts conjugués », il fallait donc à la revue un réseau de collaborateurs francophones connaissant suffisamment la langue et la culture de l’ancien ennemi, renforcé par des correspondants allemands dont les contributions seraient publiées en traduction, le rêve de Zweig d’une revue polyglotte n’ayant pas abouti. On peut dire d’emblée que la composition de ce réseau et surtout sa faible densité sont restées pendant toute la période de l’entre-deux-guerres un des défauts majeurs qui ont miné cet effort d’information. En 1928 encore, Romain Rolland se verra obligé de rappeler à Jean Guéhenno comment il faudrait organiser un réseau efficace, capable de réagir à l’actualité européenne et mondiale, pour regretter en même temps l’absence d’un tel réseau à la revue: « [...] les collaborateurs principaux d’Europe devraient, d’office, se partager le travail de dépouillement et de comptes-rendus, selon leur connaissance des pays et des langues. – Hélas! nous sommes loin de cette organisation. » Guéhenno, qui devait accepter la rédaction en chef d’Europe quelques semaines plus tard, était pleinement d’accord, déclarant même qu’il s’agissait là de la condition nécessaire pour vraiment pouvoir parler d’une revue d’envergure européenne: « Oui, nous sommes loin encore à Europe de cette organisation dont vous parlez. Et à cette condition seulement la Revue deviendrait un point de cristallisation de l’esprit européen, une école de ‹ bons Européens ›. »
Concernant plus particulièrement l’Allemagne, cette « organisation » était autant désirable qu’épineuse à établir. La conviction qu’il était nécessaire de montrer au public français le vrai visage de la société allemande d’après-guerre, loin des clichés hérités du temps de la guerre, exprimée par Arcos lors de son discours de Wiesbaden, n’était pas forcément accompagnée d’un intérêt suffisamment vif parmi les membres du comité de rédaction. Même Romain Rolland, qui avait de nombreuses connaissances et amitiés parmi les intellectuels allemands et autrichiens, n’en tirait pas vraiment une stimulation intellectuelle. La pensée contemporaine qui l’intéressait était plutôt celle des Gandhi, Tagore et de la philosophie orientale ; du côté allemand, il s’était en quelque sorte arrêté à Goethe et Beethoven. Parmi la première génération de rédacteurs, on comptait sur le Belge Paul Colin pour s’occuper de la littérature contemporaine des pays germanophones. Mais ses préférences personnelles le menaient à des jugements excessivement partisans et quelque peu datés, qui avaient déjà agacé Rolland . Lié d’amitié, depuis leur rencontre au sein du mouvement Clarté en 1919, avec l’écrivain expressionniste allemand Kasimir Edschmid , Colin faisait de celui-ci le porte-parole de la vie intellectuelle allemande des années 1923 et 1924. C’est pourquoi Edschmid fut invité, dans le tout premier numéro d’Europe, en février 1923, à décrire « La situation des intellectuels en Allemagne » . Si le portrait qu’il y dresse de la misère économique en Allemagne et de ses conséquences pour la vie artistique et intellectuelle est parfois saisissant , il est pourtant fondé sur des préjugés assez nets quant au compte-rendu de cette vie artistique elle-même. Edschmid n’hésite pas à désigner, après avoir hâtivement mentionné René Schickele, Annette Kolb, Else Lasker-Schüler, Heinrich Mann et Carl Sternheim, le mouvement expressionniste comme « la forme préférée de la jeune génération, celle qui eut le triste privilège de naître à la vie pendant la grande guerre scientifique. » On y discerne une petite note chauvine, quand il fait l’éloge de ce « style purement allemand », qui apparut après une période où « les écoles de Zola et de Baudelaire nous dictèrent de nouveau la mode. » Quelques mois plus tard, dans une de ses ‹ Chroniques d’Allemagne ›, il explique à ses lecteurs français que Thomas Mann, « comme artiste et comme esprit [...] est complètement dominé par son frère ; son style est émaillé de petites inventions décadentes, mais il manque de fond [...] ». Après deux autres contributions en 1924, Edschmid cessa de collaborer à la revue. Colin, lui, devait partir peu après.
La situation ne changera pas fondamentalement jusqu’en 1933, le cercle des collaborateurs allemands ou autrichiens ne dépassant que de peu celui tracé par Zweig en 1922 dans ses lettres à Kurt Wolff. Zweig lui-même restera fidèle à la revue jusqu’en 1929, se limitant pourtant à des contributions très occasionnelles. Il n’y aura jamais, comme Romain Rolland essaya de l’établir pour l’Inde, une ‹ Chronique de l’Allemagne › régulière, encore moins une chronique littéraire, et les divers spécialistes français et les correspondants allemands qui suivirent la période Edschmid/Colin ne restaient jamais très longtemps : quelques articles de Maurice Boucher entre 1927 et 1929, quelques contributions, de poids, ceux-là, de Félix Bertaux ou de Raymond Aron, puis des apparitions épisodiques de correspondants germanophones comme le Luxembourgeois Nicolas Konert ou l’Allemand Gerd Knoche, auteurs complètement oubliés aujourd’hui et guère plus connus à l’époque. Malgré les textes d’écrivains plus importants que publie Europe, comme ceux des frères Mann, de Werfel, de Zweig, de Toller, puis de Jakob Wassermann ou de Anna Seghers, on y sent comme un manque de curiosité intellectuelle envers la plus récente production littéraire du pays voisin. En règle générale, il s’agit d’auteurs dont la renommée est acquise et dont les œuvres sont disponibles, au moins partiellement, en français. Il est souvent possible de généraliser le jugement émis par Heinrich Mann à propos d’un ouvrage de Paul Colin dans une lettre qu’il adressa à Félix Bertaux en juin 1923. Mann y constate, après avoir feuilleté le livre Allemagne 1918-1921 de Colin, qui venait de paraître , que « tout ce que j’en garde est du regret. Une occasion manquée ! Enfin un observateur qui sache écrire français vient ici, sans rancune, avec les meilleures intentions même – est le résultat est tellement insuffisant ! C’est désespérant. Je me rappelle que même des visiteurs méfiants et hostiles souvent ont dit des choses meilleures. Les jugements littéraires sont faux, mais l’essentiel est que l’Allemagne même est vue d’une manière erronée, parce qu’anachronique. »
Il serait très exagéré de dire autant, et sur le même ton, de tous les auteurs qui s’occupent de l’Allemagne pour la revue, loin s’en faut, mais, parmi d’autres manques, on peut surtout déplorer l’absence presque totale de reflets du développement littéraire de la droite en Allemagne, des succès de vente considérables de livres d’esprit antidémocratique, revanchard et franchement belliciste. En 1925 déjà, Kurt Tucholsky, dans un article pour la très pacifiste Weltbühne, avait commenté ce malentendu français. Après l’éloge de la sobriété impartiale qui, selon lui, régnait dans la plupart des récits de guerre français, il constatait, par contraste, l’hystérie nationaliste qui dominait la littérature allemande. Malheureusement, le public étranger ne connaissait que des auteurs comme Fritz von Unruh et les tenait pour typiques :
« L’Allemagne vaincue a produit, après 1918, la littérature de revanche, de vengeance et de meurtre la plus exécrable qui soit. [...] Monsieur von Unruh – dont les snobs de l’internationale surestiment complètement les capacités littéraires –, est un bon moyen de propagande à l’étranger, il ne représente pourtant pas de larges parties de la société allemande. Ce qui est représentatif, c’est le cinéma, le vaudeville, la littérature à quat’sous. »
On cherchera en vain, dans Europe, des noms d’auteurs comme Beumelburg, Dwinger, Hindenburg, Jünger, Lettow-Vorbeck, Ludendorff, Luckner ou Richthofen. Si le public français apprend le nom de Ernst von Salomon, impliqué dans l’assassinat de Rathenau et l’auteur d’une confession auto-hagiographique à succès, Die Geächteten (1930), ce n’est qu’avec deux ans de retard, dans un compte-rendu à l’occasion de la publication de la version française. En lisant cette critique intelligente et tout à fait adéquate, on peut d’autant plus regretter que ce genre de regard désabusé sur le côté laid et inquiétant de la littérature d’outre-Rhin reste exceptionnel. En règle générale, on peut dire que le choix de textes et d’auteurs allemands qu’Europe présente dépend plutôt du hasard des connaissances et préférences personnelles des membres de la rédaction que d’une volonté de présentation systématique approfondie. Certes, si l’on considère, comme le rappelle Janine Buenzod, « que la gauche intellectuelle française est sollicitée, dans ces années-là, par ce qui se passe en URSS, par la violente et constante campagne anticommuniste que mène la ‹ grande presse ›, par la nécessité de barrer la route, en France aussi, aux nostalgiques d’un ordre nouveau qui rêvent d’un régime ‹ pur et dur › [...], et plus tard, par le drame espagnol », on peut comprendre l’attitude résignée que Buenzod prête à ces intellectuels : « L’Allemagne, on ne peut y penser tout le temps ». Et pourtant, il aurait peut-être fallu rester « penché sur l’Allemagne comme le médecin sur le malade », pour reprendre les termes d’une heureuse image à laquelle Robert Minder , un autre collaborateur d’Europe, recourrut pour décrire le travail journalistique du germaniste Edmond Vermeil en cet après-guerre – travail érudit et de divulgation à la fois, où ce spécialiste essayait de mettre en garde le public français contre une certaine Allemagne toujours vivante, sans pour autant renoncer à sa profonde sympathie pour la partie éclairée de la culture du pays. Malheureusement, Europe n’a pas su s’attacher les services d’un intellectuel germanophone et germanophile critique de ce calibre. Il ne faut certainement pas aller aussi loin que Romain Rolland qui, dans un moment d’amertume, déclara, en septembre 1930 : « Europe fut – elle est encore pour des centaines qui la lisent – une grande idée – mais cette idée n’a point d’hommes pour l’incarner en France. » Mais il n’est peut-être pas exagéré de dire qu’une des idées de base des fondateurs de la revue, la transmission d’un savoir objectif sur l’actualité littéraire de l’ancien ennemi, n’a pas toujours eu, au sein de la rédaction, les « hommes pour l’incarner. »

Regards sur la littérature de guerre allemande


Ce qu’on vient de constater pour la réception de la littérature allemande en général, on peut le noter aussi pour un sous-genre littéraire, le roman de guerre, qui aurait dû attirer l’attention particulière de la rédaction d’une revue si marquée par son attitude pacifiste. Qu’apprend-on donc, en lisant Europe, des traces laissées par la Grande Guerre dans les lettres allemandes de l’époque ? Quelles œuvres, quels auteurs apparaissent dans les pages d’Europe entre 1923 et 1939 ?
Un choix préliminaire semble déterminé par les lois du marché du livre : on présente relativement peu d’œuvres qui ne sont pas déjà traduites ou dont la publication en français n’est pas prévue. Les lacunes dans le réseau de correspondants peuvent aussi jouer un rôle ici. Mais ce qui est déjà regrettable dans un panorama global de la production littéraire, devient un problème systématique quand il s’agit de textes qui impliquent forcément des jugements sur les rapports franco-allemands. Faire confiance aux sélections plus ou moins arbitraires des maisons d’édition françaises, motivées par les chiffres de vente escomptés, signifiait ici se limiter aux œuvres qui, dans leur grande majorité, véhiculaient une condamnation de la guerre tout en soulignant la nécessité d’une réconciliation entre les deux nations et de la volonté de paix. Or, dans une période où le marché du livre et de la presse en Allemagne était dominé par de puissants conglomérats réactionnaires, ces œuvres-là étaient loin d’être l’expression de la pensée d’une majorité importante des intellectuels, voire de la population, comme l’avait déjà remarqué Tucholsky dans le cas de Fritz von Unruh. Unruh, l’auteur de Opfergang, roman écrit en 1916 et qui ne fut publié qu’en 1919, à cause de la censure de guerre en Allemagne, était devenu, après la parution de la version française, sous le titre de Verdun (1924), une vedette du rapprochement franco-allemand. La première rencontre des lecteurs d’Europe avec lui eut lieu d’une manière indirecte, dans un article de Colin, « A propos de Fritz von Unruh » , qui mettait en garde contre l’estime démesurée dont jouissait, selon Colin, Unruh par rapport aux autres écrivains allemands de sa génération auprès du public français. Il s’agissait là d’un procédé assez maladroit : d’une part, Colin se référait à des articles qu’il avait consacrés à Unruh dès 1919 et que les lecteurs d’Europe ne connaissaient probablement pas ; par ailleurs, tout l’intérêt de cette présentation en creux semble résider dans une attaque contre les Nouvelles littéraires, qui venaient de consacrer leur une à Unruh et Verdun. En passant, Colin profite de l’occasion pour exprimer, une fois de plus, son mépris de Thomas Mann et son enthousiasme pour la « génération littéraire qui s’enrichit d’un Carl Sternheim, d’un Kasimir Edschmid, d’un Franz Werfel, et aussi d’un René Schickele, d’un Johannes R. Becher, d’un Georg Kaiser, d’un Walter Hasenclever » , sans pour autant préciser ces préférences. C’est sans doute aussi à ce genre d’article que pensait Stefan Zweig quand il se plaignit auprès de Rolland, à la fin de l’année, que « les amis d’Europe sont un peu lents et toujours occupés de leurs petits combats. » En fin de compte, les lecteurs n’auront ni appris les raisons du succès du livre de Unruh, ni en quoi les autres écrivains mentionnés – qui n’ont pas écrit de récits de guerre – lui seraient supérieurs, le message central de l’article étant que Paul Colin connaît mieux l’Allemagne que le critique des Nouvelles littéraires. Peu après, Europe publiera encore un poème de Fritz von Unruh portant sur la mort de Walther Rathenau, puis ne le mentionnera plus par la suite. Il fallut attendre 1929 et « l’effet Remarque » pour voir Félix Bertaux rappeler brièvement Opfergang lors d’un compte-rendu sur les « Livres de guerre en Allemagne. » Le panorama que dressa Bertaux dans cet article marqua le début, avec la publication en feuilleton du roman de Ernst Glaeser, Classe 22 (Jahrgang 1902), entre juillet et septembre 1929, de la véritable entrée de la littérature de guerre allemande dans les pages de la revue.
1929 fut l’année de la littérature de guerre allemande sur le marché français, et le fracas presque mondial causé par la parution de A l’Ouest, rien de Nouveau de Erich Maria Remarque avait réanimé la production de livres sur la Grande Guerre, maintenant dans un esprit volontiers critique, en France comme en Allemagne. Début juin, Philippe Soupault, dans Monde, avait rendu compte des plus récentes parutions du côté allemand, en déclarant que le succès énorme du livre de Remarque était surtout dû à une publicité effrénée. La valeur littéraire de A l’Ouest lui parut mince et son contenu idéologique problématique. Il vit dans ce livre « indiscutablement superficiel » une réponse « au besoin d’héroïsme qui n’est pas éteint dans le cœur des hommes (allemands ou français, anglais ou autrichiens) » Selon lui, ceux qui lisent dans le roman « l’héroïsme du soldat revivent des heures passionnées ou imaginent celles qu’ils auraient pu vivre. » Il conclua en disant que Monde se devait, « au moment où l’on va lancer en France avec toute la publicité qui convient, le livre de Remarque, d’attirer l’attention sur les livres qu’on peut lui opposer. » Parmi ces livres, il mentionna notamment Classe 22 de Glaeser. Si ce fut enfin Europe qui attira l’attention sur Glaeser, c’était sans pour autant partager le jugement négatif de Soupault sur A l’Ouest, rien de Nouveau. Dans la présentation pour Europe que fit, trois mois plus tard, Félix Bertaux de la plus récente littérature de guerre en Allemagne, il parla, lui, de lecteurs français du roman de Remarque « qui font profession d’esprit critique » et qui « le trouvent prenant, vrais à leurs yeux de Français comme il parut l’être aux yeux de la masse allemande. » Par contre, il ne disait rien des réactions hystériques que le livre avait provoqué parmi une partie importante de la droite allemande , et qui auraient pu invalider son affirmation optimiste qui voulait voir dans le succès du roman le signe de « changements survenus dans l’esprit public des deux côtés du Rhin » Présentant ce qu’il appela une « explosion à retardement » de la véritable littérature de guerre en Allemagne, après un « silence, presque ininterrompu pendant dix ans » , Bertaux plaça le livre de Remarque dans le contexte de romans de guerre récents comme Soldat Suhren (1927) de Georg von der Vring, Der Streit um den Sergeanten Grischa (1927) de Arnold Zweig, Ginster (1928) de Siegfried Kracauer et Jahrgang 1902 (1928) de Glaeser. Ainsi le public français apprenait l’existence d’une œuvre comme O. S. de Arnolt Bronnen, roman ouvertement fasciste exaltant les crimes des « Freikorps » en Silésie qui, au début des années 20, visaient à renverser les pouvoirs démocratiques, mais la critique s’indigna plus du style pathétique que du contenu politique du livre . S’il est vrai qu’au moment de la rédaction de son compte rendu, Bertaux ne pouvait encore tout à fait mesurer le succès à venir de ce livre dans la veine des Geächteten de Ernst von Salomon (Les réprouvés, mentionnés ci-dessus) , un peu plus d’inquiétude aurait été de mise. On retrouve ici les traces d’une analyse du phénomène fasciste que partageaient, à cette époque, Heinrich Mann et beaucoup d’intellectuels allemands. Il leur semblait inconcevable qu’un mouvement politique d’une telle stupidité brutale, pût, à la longue, arriver et se maintenir au pouvoir. Bertaux conclua en disant que le roman de Remarque, malgré ses mérites incontestables, était « un règlement de comptes avec le passé », tandis que « la garantie pour l’avenir » était ailleurs, « chez ceux dont Ernst Glaeser a dit l’adolescence dans Jahrgang 1902 » , roman dont les lecteurs d’Europe venaient juste d’achever la lecture avec ce numéro de septembre.
Le mois suivant, un ancien combattant allemand, Gerd Knoche, corrigea, dans un compte rendu d’A l’Ouest, rien de Nouveau, l’interprétation de Bertaux. Contrairement à ce qu’avait soutenu ce dernier, il ne voyait pas de « silence de dix ans » et refusa la version quelque peu franco-française du critique, qui avait constaté un « retardement » allemand et avait déclaré que l’Allemagne, faute d’œuvres autochtones, aurait adopté celles de Barbusse, Duhamel, Dorgelès et Rolland, apparues pendant ou tout de suite après la guerre : « Leur action [...] s’est diffusée en Allemagne aussi, à haute dose, et dans une certaine mesure elles y ont tenu la place qu’auraient pu prendre des manifestes de combattants allemands. » Knoche se vit obligé, il est vrai, pour soutenir son assertion, de sortir des titres d’une qualité douteuse comme Der Bankrott Europas (1919) de Herbert Eulenberg ou comme la nouvelle Opfergang de Rudolf Binding (qui datait de 1911 !), ou d’autres encore, plus célèbres, comme les romans d’Andreas Latzko et de Leonhard Frank, qui avaient été publiés, pendant la guerre, en Suisse, et non pas en Allemagne. Mais lorsque Knoche dit que « l’esprit d’aujourd’hui » n’est pas dominé par celui des anciens combattants, dont Remarque serait un témoin capital, mais par celui du « politicien » qui « prépare la nouvelle guerre » , il ne fait que reprendre un schéma bien connu dans le discours « ancien combattant » de toutes les nations qui ont participé à la guerre et ne pense guère à un problème spécifiquement allemand. Comme Bertaux, d’ailleurs, il ne mentionne nulle part la violente polémique autour du livre en Allemagne.

Ernst Glaeser, Classe 22


Qu’en fut-il donc du roman que Félix Bertaux avait qualifié de « la garantie pour l’avenir » ? Classe 22 fut, de loin le roman de guerre allemand auquel Europe prêta le plus d’attention. Jean Prévost en avait fait l’éloge dans le premier des trois numéros, où le roman, ou plus exactement de larges extraits, parut. Le roman, qui raconte la période entre 1913 et 1918 vue de l’arrière allemand à travers les yeux d’un adolescent de la province hessoise, dans la région de Darmstadt, emploie plus de la moitié du récit pour décrire la période d’avant-guerre et le désarroi pubertaire du jeune protagoniste. Il n’allait donc pas de soi que toutes les critiques le rangent parmi les romans de guerre. Une lecture détachée de « l’effet Remarque » permettrait facilement de le comprendre comme un texte de révolte générationnelle, dans la lignée des drames expressionnistes autour de conflits entre pères et fils. Mais dans le contexte littéraire de la fin des années 20 on a évidemment voulu y voir autre chose, un message contre la guerre et contre la génération des « pères » qui étaient responsables de la grande boucherie. Jean Prévost, après avoir constaté l’ignorance profonde dans laquelle se trouvait le public français en ce qui concerne la littérature allemande, accorde au roman une qualité stylistique qui « semble relever plus de Tolstoï, de Meredith, et de prosateurs français qui iraient de Jean-Jacques Rousseau à Roger Martin du Gard, que des grands romans allemands. » En revanche, il discerne dans le contenu « la sensibilité germanique comme en parlait Mme de Staël » , ramenant ainsi le texte à un cadre conceptuel plus familier pour ses lecteurs. La conclusion de l’article se veut un véritable couronnement littéraire: Prévost qualifie le style de Classe 22 de « clair comme du Stendhal ou du Mérimée » et voit dans l’exploit de Glaeser la synthèse heureuse entre l’œuvre de Goethe, trop allemande pour être vraiment lue et appréciée par des Français, et celle de Heine, qui est plus lisible, mais trop française pour être représentative. Glaeser, lui, livre au lecteur français « une vraie substance allemande, présentée avec un art qui n’a rien à envier à aucun art étranger. » Comme Bertaux, Prévost voit dans le roman « autre chose qu’une valeur artistique et documentaire, puisque les enfants de ce livre, ce sont les Allemands d’aujourd’hui. » C’est probablement le message central du texte, mis en exergue, avant le premier chapitre, et en français dans la version allemande du roman, qui inspirait cette confiance à Bertaux et à Prévost : « La guerre, ce sont nos parents. » Il s’agit là d’une citation d’un jeune Français, Gaston, avec lequel le narrateur se lie d’amitié lors d’un séjour en Suisse, fin juillet-début août 1914. C’est au cours de ce séjour que tombe la déclaration de guerre. Le jeune narrateur se trouve alors au restaurant de l’hôtel avec sa mère, et ils sont les deux derniers voyageurs allemands au sein d’une foule de Français, d’Anglais et de Russes :
« Je regardai craintivement autour de moi; partout je rencontrai des regards railleurs. Les Anglais trinquaient avec les Français. Eux et les Russes étaient en majorité; les Autrichiens étaient repartis, la famille de Bruchsal aussi. Nous étions les seuls Allemands à l’hôtel. Au dessert, un jeune Français se leva, se mit au piano et joua un air de musique que je ne connaissais pas. Il était très beau. C’était la Marseillaise... La salle tout entière se dressa et entonna cette chanson, tous, Français, Anglais, Russes, même Gaston. Celui-ci se tenait entre ses parents et chantait, la serviette sous le menton. Il me regarda comme s’il ne m’avait jamais vu. [...] Le chant enflait. Tout le monde avait les yeux fixés sur nous. Ma mère continua à manger et fit la sourde oreille. Moi, je ne pouvais rien avaler. Je sentais qu’on nous observait avec cruauté, ma mère et moi, comme si nous avions été des malfaiteurs. ‹ Maman ›, m’écriai-je en repoussant mon dessert, ‹ Maman qu’avons-nous donc fait? › Alors un vieux monsieur qui ressemblait à Napoléon III s’approcha de nous en titubant. Sa figure était aussi rouge que la rosette de sa boutonnière. Il brandissait une petite canne de jonc et se posta devant nous. ‹ Levez-vous! › cria-t-il à ma mère, ‹ levez-vous! › [...] ‹ Prussiens! › s’écria le Français en frappant violemment notre table de sa canne. [...] Ma mère me fit signe. Nous traversâmes la salle, devenue soudain silencieuse comme une tombe, et nous dirigeâmes vers la porte. Lorsque nous l’eûmes fermée derrière nous, le monsieur qui ressemblait à Napoléon III hurla ‹ Vive la revanche! › à quoi firent écho de frénétiques applaudissements. »
Cette scène de l’enfant allemand apeuré, se trouvant presque seul en Suisse, au milieu d’une multitude hostile qui le méprise à cause de sa nationalité – cette scène, lue rétrospectivement, prend une allure étrangement prémonitoire. Glaeser, classé à la gauche pacifiste après le succès international de son livre, qui fut traduit en 24 langues, se vit contraint à l’exil après la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes. Il quitta l’Allemagne en décembre 1933, après avoir vu brûler ses livres, pour gagner, après une année en Tchécoslovaquie, la Suisse, en 1935. Accablé, comme beaucoup d’autres émigrés, de difficultés financières, et évoluant de ses positions socialisantes vers un anticommunisme farouche, il se sentit de plus en plus isolé et entouré d’ennemis « germanophobes » et développa une forme de paranoïa remarquable. Finalement, il se décida en 1939 à rentrer en Allemagne nazie.
Ernst-Erich Noth, émigré allemand en France et collaborateur régulier d’Europe en 1934 et 1935 et des Cahiers du Sud, alla interviewer Glaeser en Suisse pour les Nouvelles littéraires pendant l’été 1938. Il commença le récit de leur rencontre en soulignant la notoriété de Glaeser en France et esquissa ainsi en quelque sorte le portrait du lecteur idéal d’Europe et son attitude envers l’Allemagne: « Ernst Glaeser n’est plus un inconnu en France. On y aime son œuvre dont on a dégagé la haute signification. Ses lecteurs sont et seront les hommes de bonne volonté qui s’efforcent de découvrir, à travers les manifestations souvent contradictoires sinon déconcertantes de l’esprit germanique, le vrai visage de l’Allemagne et les forces secrètes de son âme. » Selon Noth, son « mal du pays » amena Glaeser à imaginer un « national-socialisme éclairé », vers lequel il pourrait être concevable de se retourner. Nous savons aujourd’hui que Glaeser, quand il accorda cet interview à Noth, était dejà en pourparlers avec le consulat allemand à Zurich depuis presque un an, pour négocier les conditions de son retour en Allemagne. Au printemps 1939, il y rentrera, pour devenir, pendant la guerre, journaliste au service de la Wehrmacht.
Il serait trop facile, vu le caractère exceptionnel du cas Glaeser, de se moquer du jugement de Bertaux, qui avait voulu voir une « garantie pour l’avenir » dans Classe 22, mais c’est de toute façon une bonne illustration des difficultés qu’avaient les contemporains français à appréhender le politique, « à travers les manifestations souvent contradictoires sinon déconcertantes », comme disait Noth, de la production littéraire allemande de l’époque. L’arrivée de Noth à la revue marqua la fin de l’après-guerre, comme en témoigne sa première contribution, dans laquelle il proposa un résumé de « La littérature et la société allemande dans la période d’après-guerre » , qui fut un point final. Désormais, il fallait se rendre à l’évidence, on était entré dans une époque d’avant-guerre. Les voix allemandes qu’Europe faisaient entendre étaient devenues celles de l’exil : Walter Benjamin, Willi Bredel, Hermann Broch, Alfred Kantorowicz, Arthur Koestler, Heinrich et Thomas Mann, Ernst Erich Noth, Joseph Roth, Anna Seghers, Franz Werfel et quelques autres. Le temps du ressassement littéraire de la Grande Guerre était révolu.

Conclusion


« On ne savait rien en France de ce qui pouvait s’écrire et se penser en Allemagne ou en U.R.S.S. Ce grand silence, quelques intellectuels français ont décidé de le percer.» C’est ainsi que Pierre Abraham, en 1973, décrivit les motivations des fondateurs de la revue en 1922/23 . Qu’en savait-on donc après les quinze premières années d’Europe ? Nicole Racine a analysé les interprétations politiques qu’Europe donnait des événements en Allemagne sous la rédaction en chef de Jean Guéhenno, entre 1929 et 1936, en insistant sur la perspicacité de la plupart des auteurs, surtout entre 1932 et 1936, face à l’établissement de la dictature. Et effectivement, les multiples mises en garde contre la catastrophe menaçante, notamment de la part de Raymond Aron entre 1931 et 1933, mais aussi de la part de Romain Rolland, de Jean Guéhenno ou de Heinrich Mann, parlent un langage très clair Mais si la revue, comme le remarque Nicole Racine, « réserve un sort particulier au ‹ livres de guerre › parus en Allemagne » , le choix y semble beaucoup plus guidé par les affinités électives de la rédaction que quand il s’agit de l’actualité politique. Europe épargne à ses lecteurs, dans la présentation de la litérature allemande, les angoisses qu’exprima Raymond Aron dans une lettre à Guéhenno écrite à Cologne en 1931 : « Quand on lit à la fois les journaux français et allemands, quand on vit à la fois en France et en Allemagne, on est terrifié et déchiré. Où allons-nous ? » Pour une personne puisant ses connaissances de la littérature allemande dans Europe entre 1923 et 1933, il existait un certain décalage entre une situation politique des plus inquiétantes et une production littéraire inspirée, en grande majorité, d’un humanisme éclairé et pacifique.

 

Olaf MUELLER

Johann Wolfgang Goethe-Universität
Institut für Romanische Sprachen und Literaturen
Grüneburgplatz 1
60629 Frankfurt am Main

Notes

  1. Lettre datée Salzburg, 8 avril 1922, in: Kurt Wolff, Briefwechsel eines Verlegers 1911-1963. Éd. par Bernhard Zeller et Ellen Olten. Frankfurt am Main/Wien/Zürich: Büchergilde Gutenberg 1966, p. 414-415, cit. p. 415: « Ich möchte Ihnen noch gern persönlich berichten, was wir, (eine Gruppe, die eigens zu diesem Zwecke nach Paris gekommen war) dort eingeleitet haben, um die Verbindung zwischen der französischen und der deutschen Literatur reger zu gestalten und vor allem um es auch durchzusetzen, daß diese Beziehung in Zukunft nicht nur darin besteht, daß französische Bücher ins Deutsche übersetzt werden, sondern daß jetzt auch deutsche Bücher drüben in Frankreich erscheinen. [...] Eines der ersten Bücher wird ein Autor Ihres Verlags sein – Unruh’s ‹ Opfergang › und wir hoffen auch für Werfel, Sternheim, bald entscheidendes drüben leisten zu können. »
  2. À propos de la rencontre parisienne de mars 1922 cf. aussi Georges Duhamel/Stefan Zweig, Correspondance. L’anthologie oubliée de Leipzig. Édition établie, présentée et annontée par Claudine Delphis. Leipzig: Leipziger Universitätsverlag 2001, p. 106-112. Si aucun traducteur n’est indiqué, les traductions de l’allemand sont les miennes. Je remercie Francesca Fabbri, Gaël Froment, Raphaël Gitton et Franck Raimbault de leurs suggestions et de leur soutien linguistique.
  3. Stefan Zweig à Kurt Wolff, lettre de Salzburg du 19 avril 1922, in: Kurt Wolff, Briefwechsel [n. 1], p. 415-417, cit. p. 416: « Ihr Verlag wird zweifellos den meisten Gewinn haben, weil gerade Ihre Autoren, wie Sternheim, Werfel, Unruh, Schickele, dort hauptsächlich vertreten sein werden [...]. »
  4. Cf. Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle. Paris: Gallimard 1996, p.62-65.
  5. Stefan Zweig à Kurt Wolff, [n. 2], p. 416: « Wir haben aus allen Ländern wichtigste Zusagen und ich glaube, diese neue Revue wird tatsächlich etwas werden was bisher noch nicht vorhanden war und unbedingt notwendig ist: das große europäische Forum – irgendeiner Summe aus Nouvelle Revue Française plus Weiße Blätter und Neue Rundschau plus Italien, England, Spanien usw. » La Neue Rundschau était à peu près le correspondant allemand de la NRF, les Weiße Blätter étaient une revue expressionniste, transférée de Berlin en Suisse pendant la guerre, et défendant, sous son directeur René Schickele, des positions de plus en plus pacifistes, cf. Helga Noe, Die literarische Kritik am Ersten Weltkrieg in der Zeitschrift Die Weissen Blätter: René Schickele, Annette Kolb, Max Brod, Andreas Latzko, Leonhard Frank. Konstanz: Maus 1986. Stefan Zweig à Romain Rolland, Salzburg, le 4 septembre 1921 (lettre écrite en français, corrections des éditeurs entre parenthèses), in: Stefan Zweig, Briefe 1920-1931. Éd. par Knut Beck et Jeffrey B. Berlin. Frankfurt am Main: Fischer, p. 50-52, cit. p. 51.
  6. Schickele, il est vrai, devra attendre le numéro d’octobre 1926 pour faire son entrée avec La crevasse et un compte rendu de son Erbe am Rhein par Félix Bertaux.
  7. Je pense notamment aux travaux de Nicole Racine, La revue Europe et l’Allemagne 1929-1936, in: Hans-Manfred Bock, Reinhart Meyer-Kalkus, Michel Trebitsch (éd.), Entre Locarno et Vichy. Les relations culturelles franco-allemandes dans les années trente. Paris: CNRS 1993, p. 631-658; eadem, La revue Europe et le pacifisme dans les années vingt, in: Maurice Vaïsse (éd.), Le pacifisme en Europe des années 1920 aux années 1950. Bruxelles: Bruylant 1993, p. 51-69; eadem, La revue Europe (1923-1939). Du pacifisme rollandien à l’antifascisme compagnon de route. Matériaux pour l’histoire de notre temps 30 (1993), p. 21-26; cf. aussi Janine Buenzod, Sur le fil du rasoir: les intellectuelsfrançais et le défi allemand (le problème du pacifisme et la mobilisation contre le nazisme), in: La paix et la guerre dans les lettres françaises de la guerre du Rif à la guerre d’Espagne (1925-1929). Reims: Presses universitaires de Reims 1983, p. 89-97.
  8. Cit. d’après Joseph Kvapil, Romain Rolland et les Amis d’Europe. Praha 1971 (Acta universitatis palackianae olomucensis. Facultas philosophica 48), p. 87.
  9. René Arcos, Quelques paroles de paix. Europe 21 (15. 9. 1924), p. 97-102, cit. p. 97.
  10. Lettre de Rolland à Guéhenno, Rigi Kaltbad, le 9 août 1928, in: L’indépendance de l’esprit. Correspondance entre Jean Guéhenno et Romain Rolland 1919-1944. [...] Paris: Albin Michel 1975 (Cahiers Romain Rolland 23), p. 20-24, cit. p. 22.
  11. Guéhenno à Rolland, Montolieu, le 3 septembre 1928, in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], p. 24-25, cit. p. 24.
  12. Cf. Nicole Racine, La revue Europe (1923-1939). Du pacifisme rollandien à l’antifascisme compagnon de route. Matériaux [n. 7], p. 21.
  13. Cf. Kasimir Edschmid 1890-1966. Eine Ausstellung der Stadt Darmstadt zum 100. Geburtstag des Dichters und Schriftstellers. Zusammengestellt und eingerichtet von Claus K. Netuschil. Darmstadt: Roetherdruck 1990, p. 21-23. Pour une image assez sinistre du rôle de Colin dans la vie intellectuelle franco-allemande de l’époque, surtout pendant l’ocupation allemande, voir les mémoires de Georges Duhamel que cite Claudine Delphis dans son édition de la correspondance Duhamel/Zweig, cf. n. 1, p. 110.
  14. Kasimir Edschmid, La situation des intellectuels en Allemagne. Europe 1 (15 février 1923), S. 88-101.
  15. Cf. par exemple: « Le peuple consacre les quatre cinquièmes de ses forces à combiner comment et où il se procurera du charbon, s’il peut encore trouver du miel à un prix abordable, ou s’approvisionner en lait condensé. Les gens instruits ne peuvent plus acheter un livre ni aller au théâtre. » Edschmid, Situation [n. 14], p. 89-90.
  16. Edschmid, Situation [n. 14], p. 100.
  17. Edschmid, Situation [n. 14], p. 100.
  18. Kasimir Edschmid, Chronique d’Allemagne. Europe 7 (15 août 1923), p. 364-371, cit. p. 368.
  19. Romain Rolland écrivit à Guéhenno, alors que ce dernier était en train de préparer le numéro spécial sur Goethe pour 1932, qu’il faudrait « [s’] adresser à Stefan Zweig, trop mis à l’écart par Europe et qui en a été froissé: il dégagerait bien le sens européen et actuel de Goethe dans les pays allemands.“, in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], lettre de Lugano, 26 août 1931, p. 170-171, cit. p. 171.
  20. De Konert, Europe publia, entre 1928 et 1931, quatre articles panoramiques de la littérature allemande. Il traduisit, en 1933, le roman « Gens heureux » de Hermann Kesten, que Jean Pérus critiqua violemment (Europe 15 août 1933, p. 609), sans mentionner le traducteur.
  21. Paris: Rieder 1923.
  22. Lettre de Heinrich Mann à Félix Bertaux, Munich, 11 juin 1923, in: Heinrich Mann/Félix Bertaux, Briefwechsel 1922-1948. Mit einer Einleitung von Pierre Bertaux. [...] Frankfurt am Main: Fischer 2002, p. 60-64, cit. p. 61-62: « [...] mir ist einzig Bedauern zurückgeblieben. Versäumte Gelegenheit ! Endlich kommt hierher ein französisch schreibender Beobachter ohne Hass, sogar mit bester Absicht, – und dann dies unzulängliche Ergebniss [sic] ! Es ist ein Jammer. Ich erinnere mich, dass sogar die misstrauischen, feindseligen Besucher oft Besseres gesagt haben. Die literarischen Urtheile sind falsch, aber das Wesentliche ist, dass Deutschland selbst falsch, nämlich unzeitgemäss gesehen ist. » Romain Rolland, on le sait, jugeait Colin de la même façon : « [...] esprit hâtif et brouillon, il absorbe au hasard les notions happées au passage, et ne connaît rien du fond ; ou il le méconnaît. » Pierre Abraham, La naissance d’une revue. Europe 533-534 (septembre-octobre 1973), p. 5-13, cit p. 7.
  23. Kurt Tucholsky, Wie Frankreich triumphiert. Weltbühne, 17 février 1925, p. 244 (réimprimé in: Kurt Tucholsky, Gesammelte Werke, t. 4, 1925-1926. Reinbek bei Hamburg: Rowohlt 1989, p. 45-48, cit. p. 45): « Das geschlagene Deutschland hat nach dem Jahre 1918 wohl das schauerlichste an Revanche-, Rache-, Mord- und Totschlag-Literatur geleistet. [...] Herr v. Unruh ist – in totaler Verkennung seiner dichterischen Fähigkeiten durch die Snobs der Internationale – ein gutes Propagandamittel im Ausland, charakteristisch für weite Kreise in Deutschland ist er nicht. Bezeichnend sind das Kino, die Singspielhalle, die Sechserliteratur.“
  24. Cf. Pierre Vignard, Ernst Salomon, Les réprouvés (Plon). Europe 111 (15 mars 1932), p. 460-462. Vignard résume le texte en disant: « Ceci est le journal d’un jeune nationaliste allemand, hitlérien avant Hitler [...]. L’auteur nous a donné, en rassemblant ses souvenirs, non pas un grand livre, mais un document de premier ordre sur la jeunesse nationaliste allemande, sur la brutalité de ses moyens physiques, sur l’insuffisance de sa capacité intellectuelle. »
  25. Robert Minder, Edmond Vermeil (1878-1964). Études Germaniques 19 (avril-juin 1964), p. I-IV, cit. p. II. Minder, germaniste célèbre et professeur de langues et littératures d’origine germanique au Collège de France à partir de 1958, avait publié des articles sur Albert Schweitzer dans Europe en 1924 et en 1927.
  26. Pour les années qui nous concernent ici, il faudrait nommer, parmi les travaux de Vermeil, « La Constitution de Weimar et le principe de la démocratie allemande » (1923), « L’Allemagne du congrès de Vienne à la révolution hitlérienne » (1934), ainsi que d’innombrables articles dans des journaux et de revues; sur Vermeil cf. Pascale Gruson, Edmond Vermeil (1878-1964), in: Michel Espagne/Michael Werner (éd.), Les études germaniques en France (1900-1970). Paris 1994, p. 171-193.
  27. On peut se demander si l’aversion de Rolland contre les « germanistes sorbonnicoles » y fut pour quelque chose, cf. la lettre de Rolland à Guéhenno du 17 novembre 1931, in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], p. 178-179, cit. p. 179.
  28. Lettre de Rolland à Guéhenno, Villeneuve, 24 septembre 1930, in: L’indépendance de l’esprit [n. 10], p. 130-131, cit. p. 130.
  29. Paul Colin, A propos de Fritz von Unruh. Europe 15 (15 mars 1924), p. 367-369.
  30. Paul Colin, A propos de Fritz von Unruh [n. 29], p. 367: « En 1919, déjà, à une époque où il suffisait de signaler à l’attention du public français un écrivain ou un livre allemand, et d’en souhaiter une traduction, pour être précipité en enfer, j’ai consacré des articles à Fritz von Unruh et son Opfergang (Le Chemin du Sacrifice). C’est moi qui ai eu l’occasion [...] d’engager M. Benoist-Méchin – au moment où, jeune milicien, il s’apprêtait à quitter Paris pour la Rhénanie – à lire les œuvres de Unruh et à faire connaître autour de lui cet admirable récit de guerre, dont il s’est fait le traducteur [...]. »
  31. Après avoir dénoncé des « légendes » publicitaires autour de Spengler, de Keyserling et de Thomas Mann, il continue (p. 367): « Je m’empresse d’ajouter que la qualité humaine et littéraire de Unruh est très supérieure à celle de ces trois compères. »
  32. Ibid., p. 368-369.
  33. Lettre de Zweig à Rolland, Salzburg, 16 décembre 1924, in: Zweig, Briefe [n. 5], p. 128-130, cit. p. 128.
  34. Félix Bertaux, Livres de guerre en Allemagne. Europe 81 (15 septembre 1929), p. 112-118.
  35. Philippe Soupault, Les livres de guerre en Allemagne. Monde 52 (1er juin 1929), p. 5. Soupault reprenait ici des arguments d’un débat autour du livre de Remarque, que plusieurs auteurs de la Weltbühne s’étaient livré entre février et juin 1929, et au cours duquel Karl Hugo Sclutius avait traité A l’Ouest de « pazifistische Kriegspropaganda » (propagande de guerre pacifiste), cf. Weltbühne 25/I, 14 (2 avril 1929), p. 517-522.
  36. Philippe Soupault, Les livres de guerre [n. 35].
  37. Cf. Hans-Harald Müller. Der Krieg und die Schriftsteller. Der Kriegsroman der Weimarer Republik. Stuttgart: Metzler 1986, p. 60-93, et Bärbel Schrader (éd.), Der Fall Remarque. « Im Westen nichts Neues » – Eine Dokumentation. Leipzig: Reclam 1992.
  38. Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 112.
  39. Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 112-113.
  40. La traduction française de Ginster ne sortira qu’en 1933 chez Grasset et fut accueillie d’un compte-rendu bref mais enthousiaste de Jean Pérus, Europe 132 (15 décembre 1933), p. 608.
  41. Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 115: « Les Allemands qui ont appris à distinguer les hommes sérieux des polissons de talent seront peu touchés par le mode lyrique des lignes de la fin: ‹ Un nouveau ciel a donné une nouvelle semence. Par delà les destructions le but est resté, là-haut, flotant au vent des victoires futures. › »
  42. L’éditeur Rowohlt, d’habitude plutôt libéral de gauche, qui ne répugna pas à publier le roman de Salomon, fit également preuve de peu de scrupules quand il s’agissait de demander à Bronnen une suite à O. S. Celle-ci paraîtra en 1930 sous le titre de Roßbach; la même année, après la montée des nationaux-socialistes lors des élections, l’éditeur Ullstein demandera à Bronnen une biographie de Hitler, cf. Jan Berg et alii, Sozialgeschichte der deutschen Literatur von 1918 bis zur Gegenwart. Fischer: Frankfurt am Main 1981, p. 140.
  43. Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 117.
  44. Bertaux, Livres de guerre [n. 34], p. 112.
  45. Gerd Knoche, Ernst [sic] Maria Remarque, A l’Ouest, rien de nouveau. Europe 82 (15 octobre 1929), p. 304-306.
  46. Knoche, Remarque [n. 45], p. 306.
  47. Cf. Antoine Prost, Les Anciens combattants et la société française 1914-1939. Vol. 3, Mentalités et idéologies. Paris: Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques 1977, p. 121-151.
  48. Jean Prévost, Ernest Glaeser. Europe 79 (15 juillet 1929), p. 460-463, cit. p. 460.
  49. Prévost, Glaeser [n. 48], p. 462.
  50. Prévost, Glaeser [n. 48], p. 463.
  51. Ernst Glaeser, Classe 22. Europe 80 (15 août 1929), p. 593-624, cit. p. 610-611.
  52. Pour une esquisse de son parcours en exil cf. Gilbert Badia/René Geoffroy, Ernst Glaeser, ein Antisemit? Eine kritische Untersuchung des in der Emigration gegen Ernst Glaeser erhobenen Vorwurfs des Antisemitismus. Exilforschung 1 (1983), p. 283-301.
  53. Ernst-Erich Noth, Le mal du pays chez les écrivains allemands exilés: Ernst-Erich Noth rencontre Ernst Glaeser. Nouvelles littéraires 830 (10 septembre 1938), p. 6.
  54. Cf. Badia/Geoffroy, Ernst Glaeser [n. 52], p. 291-292. Sur leur rencontre cf. aussi Ernst Erich Noth, Erinnerungen eines Deutschen. Düsseldorf: Claassen 1971, p. 411-415 (version française: Mémoires d’un Allemand. Paris: Julliard 1970).
  55. Cf. Badia/Geoffroy, Ernst Glaeser [n. 52], p. 294-297.
  56. Ernst Erich Noth, La littérature et la société allemande dans la période d’après-guerre. Europe 139 (15 juillet 1934), p. 436-444.
  57. Pierre Abraham, La naissance [n. 22], p. 5.
  58. Cf. Racine, La revue Europe et l’Allemagne [n. 7].
  59. Racine, La revue Europe et l’Allemagne [n. 7], p. 632.
  60. Raymond Aron à Jean Guéhenno, Cologne, 1 juillet 1931, cit. in: Racine, La revue Europe et l’Allemagne [n. 7], p. 656.

 



« Es ist so schwer, dieser allerwichtigsten Sache, der Verständigung, zu dienen. Man muss gleichzeitig in zwei Ländern richtig ermessen, was gesagt werden kann. »


(« Il est si difficile de servir l’entente, cette cause importante entre toutes. Dans le même moment, on doit juger de ce qui peut se dire dans deux pays. »)
(Heinrich Mann à Félix Bertaux, 11 juin 1923)

 

 

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