Claude
Debon : Lire Queneau : entrer dans le labyrinthe ?
S’agissant de Queneau, je me
suis posé la question de cette rencontre : que signifie une pratique
« impensable » ? Est-ce que c’est une pratique qui
est interdite aux catégories logiques de la pensée et
qui déboucherait sur ces notions qui ont été trop
à la mode à mon goût, d’indicible, d’ineffable,
où passe une sorte de frisson mystique ? En ce cas, en toute
logique, cette pratique serait également indicible dans le cadre
d’un échange scientifique.
Est-ce une pratique impensable dans un sens plus familier, c’est-à-dire
une pratique inadmissible, voire inadmissible politiquement, c’est
un sujet qui mériterait d’être pris en considération.
Est-ce impensable, et le sujet a été déjà
plus ou moins traité, ou du moins abordé, parce que c’est
une pratique ayant à voir avec la nature, alors que la lecture
est d’abord éminemment culturelle ? L’intervention
de Claude Burgelin a penché du côté de la nature,
mais nous savons bien que c’est une interaction entre nature et
culture qui est en jeu dans la pratique de la lecture. « Impensable
» signifierait alors dépassant les forces de la pensée,
non par proximité avec une attitude mystique, non parce que sujet
tabou, mais par excès de complexité : il s’agirait
de cerner la rencontre d’un individu avec lui-même, de cet
individu avec un écrit, une langue, une parole, acte dont seules,
peut-être, des analyses partielles peuvent être proposées.
Cette intervention sur Queneau va donc s’apparenter au développement
d’un « exemplum » : un échantillon susceptible
d’apporter sa petite pierre à ces grands problèmes
autour des questions suivantes : que lit-on quand on lit Queneau ? Qu’y
lit-on ? Qui lit-on ?
Ce « on » lui-même est déjà problématique.
Il ne saurait en l’occurrence que se limiter à une lecture
« savante-initiée ». Il est vrai que Queneau est
devenu un auteur, sinon très populaire, du moins très
lu, dans les lycées en particulier puisqu’il a été
mis plusieurs fois, avec un seul roman qui revient toujours, Les Fleurs
bleues, au programme des lycées pour tel ou tel concours. Des
milliers de jeunes gens plus ou moins cultivés ont lu Les Fleurs
bleues, dans une grande perplexité d’ailleurs. Des réunions
avec les élèves dans les lycées, des conférences
sur Les Fleurs bleues m’ont convaincue, sans toutefois que j’aie
pu vraiment sonder les reins et les cœurs des jeunes élèves,
« qu’on n’y comprenait rien, que c’était
beaucoup trop difficile ».
Tentons donc de penser, avec nos moyens et nos présupposés,
ce qui est pensable, à savoir l’ébauche d’une
histoire de la lecture des textes de Queneau, qui se confond en partie
avec une histoire de la réception de son œuvre. Cette histoire
n’est pas faite, des thèses tournant autour de ce sujet
n’ont pas abouti. Elle est en effet insolite, peut-être
insolente aussi, en tout cas pas banale, ce dont témoignent déjà
les prix reçus par Queneau, puisqu’on a créé
spécialement pour lui le prix des « Deux Magots »
après Le Chiendent en 1933, il a reçu pour Zazie dans
le métro le prix de « L’humour noir », mais
il n’a eu qu’une seule voix au Goncourt en 1938 pour Les
Enfants du limon, alors qu’il est devenu lui-même un membre
du jury du « Goncourt ».
La première étape de ces lectures est à l’évidence
la découverte d’une langue. Cela s’est passé
avec Le Chiendent, pour les lecteurs qui ont pu avoir accès à
ce premier roman — Queneau n’était pas connu à
cette époque, sinon dans les milieux surréalistes, il
avait publié quelques textes dans La Révolution surréaliste,
confidentielle alors. Ce premier roman fut un événement,
en tant d’abord que premier roman, et en même temps, pour
certains, et moi en particulier, en tant que chef-d’œuvre
de Queneau. Bien qu’il ait écrit ensuite une douzaine de
romans, ce premier roman contenait absolument toutes les potentialités,
toutes les richesses que Queneau allait exploiter par la suite. En tout
cas, juste un an après Voyage au bout de la nuit, ce qui a frappé
les lecteurs dans ce premier roman c’était la langue, une
langue qui allait être baptisée « néo-français
», et parmi d’autres aspects assez déconcertants
du Chiendent, c’est ce néo-français qui faisait
date. Or on constate que Queneau n’écrit sur le moment
aucun texte théorique sur cette innovation qui allait devenir
fondamentale, on constate même que plus tard, en 1950, il nous
a en quelque sorte piégés car il inaugure Bâtons
chiffres et lettres par un texte qui est intitulé « Écrit
en 1937 » ; mais lorsqu’on se réfère à
la fin du volume dans lequel il donne quelques explications sur les
textes rassemblés dans Bâtons chiffres et lettres, on apprend
que ce texte était inédit ! Il a peut-être bien
été écrit en 1937, donc quatre ans après
Le Chiendent, mais il a été publié pour la première
fois en 1950.
Autrement dit, Queneau n’a rien révélé de
ses ambitions touchant à la langue, au néo-français,
révolution qui consistait à assumer à l’écrit
les données de l’oralité jusqu’ici peu ou
pas prise en charge dans l’expression littéraire. Il a
laissé parler ses textes et il en a publié d’autres
ensuite où le phénomène était également
visible avant le grand succès de Zazie dans le métro en
1959. Par exemple dans Chêne et chien, en 1937, on trouve aussi
un peu de néo-français. Ce néo-français
restera et reste encore aujourd’hui peut-être, je n’en
suis pas moins certaine si je pense à telle catégorie
de ce « on », le point fort de la lecture de Queneau. Si
l’on interroge un public moins érudit, populaire disons,
il va tout de suite citer : « Doukipudonktan », le premier
mot de Zazie… qui sert d’emblème à l’œuvre
de Queneau.
Si l’attention à celui qui passait (à juste titre
d’ailleurs) pour un virtuose du verbe, un jongleur de mots, était
directement inférée par les textes, un deuxième
trait dominant de la lecture quenienne, l’arithmomanie, fut, lui,
révélé par l’auteur. En 1937, Queneau s’exprime
théoriquement sur son œuvre dans un article qui fait date
également, qui aurait dû faire date du moins, article intitulé
« Technique du roman », publié dans une revue à
l’époque tout de même assez confidentielle, Volontés.
Cette « technique du roman » nous apprend et apprend à
tous les lecteurs qui l’avaient totalement ignoré jusque-là
que Le Chiendent est construit à partir d’une structure
mathématique, qu’il repose à la fois sur des nombres,
dont on nous donne le détail (par exemple Le Chiendent est constitué
de 91 sections, 91 étant le multiple de 7 fois 13). Queneau s’offre
le luxe de nous expliquer que, de plus, 91 c’est 9 + 1 en bonne
arithmosophie traditionnelle, c’est à dire 10, soit le
retour au point de départ, au 1, puisque le zéro n’est
pas compté dans ces cas-là. Il nous apprend encore que
le 7 est un de ses chiffres favoris puisqu’il est né un
21 février. Nous découvrons alors non sans surprise que
les nombres, « derniers échos de l’Harmonie des Mondes
», comme il est écrit dans Bâtons chiffres et lettres
(p. 33) font entendre leur mélodie jusqu’en cette arithmomanie
subjective (21 = 3 x 7). Il nous explique ensuite que cette structure
numérique existe aussi bien dans Le Chiendent que dans d’autres
romans postérieurs, Les Derniers Jours, Gueule de pierre.
On ne peut pas dire qu’aussitôt les lecteurs se sont mis
à compter. Il a fallu attendre 1962, année où paraît
le livre de Claude Simonnet qui a fait date, Queneau déchiffré,
avec ce jeu de mot sur chiffre, qui pourrait passer pour un peu prétentieux,
si Claude Simonnet ne nous avait pas appris qu’il lui avait été
imposé par l’éditeur. En tout cas, ce Queneau déchiffré
nous offrait une première lecture formaliste du Chiendent. Sans
se désintéresser bien sûr du néo-français,
il insistait sur ce qui était en vogue dans les années
60 et qui a commencé à être la grande mode intellectuelle,
le textualisme, le texte comme objet clos sur lui-même, et il
s’appuyait non seulement sur cette numérologie mais également
sur un aspect développé par Queneau dans l’article
cité supra, « Technique du roman » : la notion de
rimes. Queneau en effet avait la conviction que le roman se construit
comme la poésie, comme un sonnet. De même qu’en poésie
c’est la récurrence qui fait sens, de même dans un
roman ce sont les retours de telle ou telle situation ou de tel ou tel
personnage qui vont faire sens également. On comprend comment
la programmation d’un retour (la rime) s’apparentait à
une contrainte de type mathématique. Après le livre de
Claude Simonnet, pas un lecteur de roman qui ne se soit mis à
chercher les rimes des personnages, et plus encore lorsque les études
universitaires ont commencé à fleurir, surtout après
la mort de Queneau.
À la lecture formaliste s’est ajoutée sans contradiction
la lecture arithmomaniaque. Les lecteurs ont compté les personnages,
la récurrence des personnages, le nombre de pages qui séparaient
leur retour, les couples, etc. Lorsqu’il y avait un nombre dans
le roman, le lecteur se mit à en chercher la signification. Par
exemple, dans Le Chiendent, Ernestine meurt le jour de ses noces alors
qu’il y a 15 convives, il faut justifier ce nombre. Certains d’ailleurs
ne se privent pas pour donner quelques coups de pouce quand ça
ne tombe pas tout à fait juste. On va jusqu’à calculer
« le poids numérique » du nom des héros des
Fleurs bleues, pour montrer que Cidrolin = le duc d’Auge, et comme
le compte n’est pas bon, on ajoute un prénom pour faire
le poids. Rappelons que dans la cabbale numérique ici mise en
œuvre, a = 1, b = 2, c =3, etc. Il n’est pas rare qu’on
frôle le délire.
Le troisième moment de la lecture de l’œuvre de Queneau
est posthume. C’est le moment où l’on a découvert
les dossiers de Queneau. Chargée d’établir le premier
volume de la Pléiade sur Queneau, j’ai découvert
pour la première fois les dossiers de Raymond Queneau, qui étaient
chez son fils. Il y avait 144 dossiers de notaire dans lesquels étaient
tous — ou presque — les papiers que Queneau gardait, et
il gardait tout, jusqu’aux tickets de métro. Pour le chercheur,
une telle quantité est à la fois très excitante
et par moments assez effrayante.
On pourrait développer l’intérêt des dossiers
de génétique : je dirai simplement que l’exploration
de ces dossiers en a mis un coup dans l’aile à la numérologie
et à la structure, parce que on s’est aperçu que
comme n’importe quel écrivain, Queneau faisait d’abord
des beaux tableaux, des schémas avec justement des rimes entre
les personnages, les entrées, les sorties, les paires, mais tous
ces tableaux, au moment d’écrire, généralement
au bout de trois quatre chapitres, il les laissait plus ou moins tomber.
Loin d’être gênant à mes yeux, cet abandon
illustre les vertus de la contrainte, nécessaire au déclenchement
de l’écriture, mais qui ne saurait cependant être
un carcan ou un frein à la créativité.
Ces dossiers de genèse sont évidemment très précieux
pour les chercheurs. Je m’en suis servie aussi pour l’établissement
du volume des Œuvres poétiques dans la Pléiade, Henri
Godard a fait de même pour le premier volume des œuvres en
prose qui est paru, et il en a tiré un excellent article publié
dans Europe. Mais ces dossiers ont permis la découverte d’autres
documents qui cette fois remettaient en cause le formalisme sous un
autre angle : c’est la liste des lectures de Queneau. Cette liste
est tout à fait impressionnante, elle comprend plus de dix mille
ouvrages. Queneau a commencé à noter ses lectures quand
il était tout jeune, il a commencé un journal en 1914,
à 11 ans, et à partir de cette date il a commencé
à noter, à recopier les titres des livres qu’il
lisait, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Une bibliothécaire
courageuse de Bruxelles, Florence Géhéniau, a publié
cette liste, et désormais son ouvrage est devenu incontournable
comme on dit, on l’appelle « le Géhéniau ».
Or avec cette liste le chercheur se trouve devant un tout autre problème
et devant une autre bombe à retardement ; car si les deux premières
l’étaient déjà, celle-ci est particulièrement
explosive. Cette découverte est maintenant bien connue de tous
les chercheurs queniens, la liste se trouve d’ailleurs à
deux endroits puisque on a fini par publier ce qu’on a appelé
indûment à mon sens « les » Journaux de Queneau,
en fait un « Journal », mais dans lequel on a inclus ces
listes de lectures. Ainsi elle est publiée deux fois (ces Journaux
sont publiés chez Gallimard). Du coup cette liste ici ou là
devient une référence obligée pour tous ceux qui
commencent à lire Queneau ; un lecteur-chercheur quenien commence
par lire un texte, un roman, il voit une allusion et aussitôt
il plonge dans le « Gehéniau » : est-ce que Queneau
a lu ça ? quand ? Car nous savons exactement à quelle
date il l’a lu. Il cherche, généralement il trouve,
presque toujours il trouve, il identifie, il fait une note, oui, Queneau
a lu ça, et…c’est terminé. Quand il ne conclut
pas hâtivement à l’ignorance de Queneau au prétexte
que l’allusion pressentie dans le texte de Queneau à un
ouvrage n’est pas confirmée par une trace de lecture.
Le risque serait alors de confondre repérage des « sources
» et exégèse ; faire un relevé des lectures
allemandes ou anglaises de Queneau ne fournit aucune clef de lecture,
si ces lectures elles-mêmes ne sont pas refaites et confrontées
à l’œuvre. L’ère de la recension, du
listage, reste un préalable à d’autres recherches.
Si ce parcours est refait par les meilleurs des lecteurs de Queneau,
il est à craindre qu’ils ne privilégient un domaine
au détriment d’un autre. Certaines découvertes peuvent
même avoir des conséquences désastreuses, et au
bout du compte il y a peut-être un drame des lectures de Queneau.
J’ai été à l’origine de deux de ces
découvertes finalement malheureuses, car dans le dernier ouvrage
poétique de Queneau, Morale élémentaire, grâce
à des annotations en marge du manuscrit, dans les dossiers de
genèse, j’ai découvert la mention « Khièn
» et « Khouen » : pour moi qui n’étais
pas du tout versée en chinoiseries, c’était incompréhensible,
jusqu’au moment où, par recoupement, je me suis aperçue
qu’il s’agissait des deux premiers « Kouâ »
du Yi-King. J’ai donc plongé dans le Yi-King, qui fournissait
un exemple double incluant la mathématique et la bibliothèque.
Queneau en effet s’est servi pour Morale élémentaire
des « Kouâ » du Yi-King comme de matrices de signification,
et de la structure numérique du Yi-King, fondée sur la
combinatoire finie du Yin et du Yang : une réunion extraordinaire
entre le formalisme qui est à la base même du livre chinois
et la bibliothèque, le contenu même de ce qui passe pour
le premier livre de sagesse chinoise. Cette découverte ouvrait
la voie à une lecture chinoise de l’œuvre, qui était
aussi à la mode à cette époque. À cela s’est
ajoutée une autre découverte qui est le nom, catastrophique
à mes yeux, de René Guénon (absolument inconnu
dans le monde quenien, je peux l’assurer, avant qu’on ait
plongé dans les dossiers). Ce nom a déclenché un
prurit de lectures traditionalistes de Queneau. René Guénon
— on sait que Breton lui-même l’a apprécié
— dans les années 30 a essayé de traduire dans un
langage accessible et en français ce qu’il appelle le symbolisme
traditionnel, et qui est une doctrine de vérité, de transcendance,
dogmatique, selon laquelle tout être — du moins tout être
éveillé — doit chercher « la » connaissance.
Ainsi on est entré dans ce qui a été appelé
hier « vision », c’est-à-dire la recherche
d’une lecture unique, unilatérale, qui ne peut pas dévier
d’une certaine voie, et qui donc cherche « la » connaissance
supérieure, suprême, et la vérité du texte.
Cette monomanie n’est hélas pas encore guérie.
Or le paradoxe c’est que Guénon ne figure dans aucun texte
publié par Queneau, il ne figure que dans les avant-textes, ou
dans le journal. C’est par eux qu’on sait qu’il a
lu et relu Guénon et que, sur le plan de sa quête personnelle,
Guénon avait une importance indéniable. De même
qu’il a lu Brenton en 1935 qui brusquement lui aurait révélé
les philosophies extrême-orientales. Pourquoi une telle occultation
du vivant de l’auteur ? Pudeur ? Crainte de n’être
pas compris ? Honte ?
Quoi qu’il en soit, ces lectures, ces découvertes conduisent
à une sorte de magma épistémologique, car si l’on
va chercher dans telle ou telle partie de la bibliothèque, on
va se référer à tous et n’importe qui. Impossible
de développer tous les exemples qui pourraient venir à
l’esprit, mais, pour en donner une idée, et selon les études
et les compétences de chaque chercheur, on va se référer
à Platon, ouvrir la porte de l’idéalisme, on va
se référer à Nietzsche — moi je suis assez
nietzschéenne, la fin d’Odile est nietzschéenne,
pour moi Nietzsche, c’est, entre autres, l’Oulipo, l’ouverture
à la potentialité ; si on choisit Guénon, on aura
une lecture monolithique et très orientée de Queneau.
Mais, sur un plan épistémologique, on ne peut pas concilier
les trois ou alors on peut dire n’importe quoi, ce qui ne manque
pas d’arriver d’ailleurs. Platon, Nietzsche et Guénon,
ce n’est pas le même combat ! Ni Leibniz d’ailleurs,
quand on ira y voir de plus près.
Autre paradoxe, justement, le fameux Leibniz. C’est un cas très
intéressant car pour Queneau, dans les textes qui nous sont parvenus,
Leibniz a été « le » grand penseur, à
la fois philosophe et mathématicien, celui qui l’a le plus
marqué dans sa jeunesse. Qu’est-ce qu’il a lu de
Leibniz, auquel il donnait la note de 19/20 à l’époque
des surréalistes, quand on notait les écrivains ? En 1921,
Opera omnia, six volumes en latin ; Nouveaux essais sur l’entendement
humain, plus trois livres sur lui de Baruzi, Couturat et Bodeman —
le Bodeman en allemand ; tout cela en un mois au cours duquel il lit
huit autres volumes. La même année, fin 1921, il a 18 ans,
il lit Opuscules et fragments inédits, Die philosophische Schriften,
Historische-politische und Staatswissenschaftlische Schriften, qui comprendraient
onze volumes, dont plusieurs en allemand ; et le même mois, il
lit dix-neuf autres volumes… ! Malgré mon immense admiration
pour Queneau, un esprit d’une intelligence très supérieure,
j’avoue admettre difficilement de telles prouesses. Admettons
cependant qu’il ait fait toutes ces lectures et surtout qu’il
les ait vraiment digérées, n’est-il pas étonnant
qu’on s’intéresse tant à Guénon et
que personne n’ait songé à chercher les traces de
Leibniz dans son œuvre ? Il faut reconnaître que l’entreprise
qui consiste à relire tout Leibniz a de quoi dissuader les plus
courageux. Pour finir, le lecteur parfait serait celui qui aurait lu
et relu tout ce qu’a lu Queneau, à la limite, ce serait
donc Queneau lui-même, et non seulement ce serait Queneau, mais
comme nous sommes des critiques, à partir des livres lus par
Queneau nous lirions des livres sur ces livres, et nous entrerions dans
un cumul immense qui comme le furet, a passé par ici, repassera
par là… Une intertextualité en expansion…
Les conséquences de ces faits sont diverses et redoutables :
c’est d’abord, bien souvent, comme on l’a déjà
dit, l’aveuglement de l’érudit qui part dans une
voie et qui laisse tomber les autres. C’est aussi la paralysie
du futur lecteur de Queneau ou futur étudiant ou thésard
sur Queneau, tant il a le sentiment d’entrer dans le labyrinthe
borgésien. C’est aussi une fuite dans le listage, dans
le repérage et non dans la compréhension. On aimerait
bien savoir ce que la lecture de Goethe, un des plus grands auteurs
de la littérature universelle, a pu apporter à Queneau.
Valorisation donc d’une lecture aux dépens d’une
autre en fonction de compétences, en fonction ensuite d’un
investissement qui doit être rentabilisé, étant
donné la difficulté qu’il y a déjà
à lire l’entièreté d’une œuvre
comme celle de Nietzsche, par exemple.
Le filtre de la Bible ne manque pas d’être exploité.
On a ainsi proposé une lecture de Zazie dans le métro
dans laquelle Zazie, lue à la lumière du Nouveau Testament,
est l’enfant Jésus en vertu de la déformation commune
aux enfants, le zozotement. Elle est angélique et évangélique.
Laverdure, le perroquet, doit son nom au fait que le roman se passe
dans le 12e arrondissement, à proximité du zoo de Vincennes,
l’église du Saint-Esprit qui se trouve aussi dans le 12e
arrondissement légitimant via Flaubert la présence du
perroquet, etc. Cette lecture ne conclut pas du tout à un évangile
crypté, ce qui serait quand même une façon de toujours
parler de Dieu (c’est Queneau qui écrit : « Dites-donc…Vous
n’allez pas m’parler de dieusse ! » c’est dans
Le Chiendent), elle conclut à une parodie grotesque de l’Évangile.
Mais peut-on à la fois parodier de façon grotesque l’Évangile
et être croyant, aller à la messe, être guénonien
? Il faut mettre de l’ordre dans la maison. Peut-être que
je suis trop rationaliste.
Ces lectures ont provoqué de véritables batailles dans
la critique : on s’est fâché ! N’en parlons
plus.
Cui prodest crimen ? Je termine par une proposition aventureuse : Queneau
lui-même a mis en place un dispositif de révélations
successives plus ou moins consciemment programmées, nous prenant
par la main pour nous guider vers le plus objectif, ce qui apparaît
comme d’abord ludique : les structures, les nombres. L’intimité
de la langue n’est dévoilée que plus tard, l’underground
restant enfoui avant sa mort dans des dossiers soigneusement conservés,
mais eux-mêmes pleins de pièges.
N’y aurait-il pas la reconduction dans la postérité
de l’œuvre des barrières érigées par
le moi de Queneau, pour éviter justement le corps à corps,
ou l’émotion directe, c’est-à-dire ce rapport
avec un texte, avec les mots du texte, qui est notre rapport immédiat
? Je ne serais pas loin de le croire. Queneau a accumulé les
intermédiaires, intimidé comme le font les grands timides.
Toutes ces stratégies pourraient former chez ce grand penseur,
ce grand érudit, l’« impensé » de la
lecture, dans ce qu’il nous a légué. Tout le contraire
de Céline, par exemple, comme l’a magistralement montré
Jean-Pierre Martin en comparant l’émotion provoquée
par Céline et celle provoquée par Queneau, diamétralement
opposées, l’une étant justement le corps à
corps avec la langue chez Céline et l’autre, chez Queneau,
une relation très distanciée, interdisant constamment
ce corps à corps : « bas les pattes » !
Que lit-on quand on lit Queneau ? On lit ce que Queneau a voulu qu’on
lise et qu’il a bien programmé.