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Actes des journées d’études organisées en novembre 2003 par l’ŒIL
(Observatoire de l’Écriture, de l’Interprétation et de la Lecture)
sous la présidence d’Albert Fachler.

 


Claude Debon : Lire Queneau : entrer dans le labyrinthe ?

S’agissant de Queneau, je me suis posé la question de cette rencontre : que signifie une pratique « impensable » ? Est-ce que c’est une pratique qui est interdite aux catégories logiques de la pensée et qui déboucherait sur ces notions qui ont été trop à la mode à mon goût, d’indicible, d’ineffable, où passe une sorte de frisson mystique ? En ce cas, en toute logique, cette pratique serait également indicible dans le cadre d’un échange scientifique.
Est-ce une pratique impensable dans un sens plus familier, c’est-à-dire une pratique inadmissible, voire inadmissible politiquement, c’est un sujet qui mériterait d’être pris en considération.
Est-ce impensable, et le sujet a été déjà plus ou moins traité, ou du moins abordé, parce que c’est une pratique ayant à voir avec la nature, alors que la lecture est d’abord éminemment culturelle ? L’intervention de Claude Burgelin a penché du côté de la nature, mais nous savons bien que c’est une interaction entre nature et culture qui est en jeu dans la pratique de la lecture. « Impensable » signifierait alors dépassant les forces de la pensée, non par proximité avec une attitude mystique, non parce que sujet tabou, mais par excès de complexité : il s’agirait de cerner la rencontre d’un individu avec lui-même, de cet individu avec un écrit, une langue, une parole, acte dont seules, peut-être, des analyses partielles peuvent être proposées.
Cette intervention sur Queneau va donc s’apparenter au développement d’un « exemplum » : un échantillon susceptible d’apporter sa petite pierre à ces grands problèmes autour des questions suivantes : que lit-on quand on lit Queneau ? Qu’y lit-on ? Qui lit-on ?
Ce « on » lui-même est déjà problématique. Il ne saurait en l’occurrence que se limiter à une lecture « savante-initiée ». Il est vrai que Queneau est devenu un auteur, sinon très populaire, du moins très lu, dans les lycées en particulier puisqu’il a été mis plusieurs fois, avec un seul roman qui revient toujours, Les Fleurs bleues, au programme des lycées pour tel ou tel concours. Des milliers de jeunes gens plus ou moins cultivés ont lu Les Fleurs bleues, dans une grande perplexité d’ailleurs. Des réunions avec les élèves dans les lycées, des conférences sur Les Fleurs bleues m’ont convaincue, sans toutefois que j’aie pu vraiment sonder les reins et les cœurs des jeunes élèves, « qu’on n’y comprenait rien, que c’était beaucoup trop difficile ».
Tentons donc de penser, avec nos moyens et nos présupposés, ce qui est pensable, à savoir l’ébauche d’une histoire de la lecture des textes de Queneau, qui se confond en partie avec une histoire de la réception de son œuvre. Cette histoire n’est pas faite, des thèses tournant autour de ce sujet n’ont pas abouti. Elle est en effet insolite, peut-être insolente aussi, en tout cas pas banale, ce dont témoignent déjà les prix reçus par Queneau, puisqu’on a créé spécialement pour lui le prix des « Deux Magots » après Le Chiendent en 1933, il a reçu pour Zazie dans le métro le prix de « L’humour noir », mais il n’a eu qu’une seule voix au Goncourt en 1938 pour Les Enfants du limon, alors qu’il est devenu lui-même un membre du jury du « Goncourt ».
La première étape de ces lectures est à l’évidence la découverte d’une langue. Cela s’est passé avec Le Chiendent, pour les lecteurs qui ont pu avoir accès à ce premier roman — Queneau n’était pas connu à cette époque, sinon dans les milieux surréalistes, il avait publié quelques textes dans La Révolution surréaliste, confidentielle alors. Ce premier roman fut un événement, en tant d’abord que premier roman, et en même temps, pour certains, et moi en particulier, en tant que chef-d’œuvre de Queneau. Bien qu’il ait écrit ensuite une douzaine de romans, ce premier roman contenait absolument toutes les potentialités, toutes les richesses que Queneau allait exploiter par la suite. En tout cas, juste un an après Voyage au bout de la nuit, ce qui a frappé les lecteurs dans ce premier roman c’était la langue, une langue qui allait être baptisée « néo-français », et parmi d’autres aspects assez déconcertants du Chiendent, c’est ce néo-français qui faisait date. Or on constate que Queneau n’écrit sur le moment aucun texte théorique sur cette innovation qui allait devenir fondamentale, on constate même que plus tard, en 1950, il nous a en quelque sorte piégés car il inaugure Bâtons chiffres et lettres par un texte qui est intitulé « Écrit en 1937 » ; mais lorsqu’on se réfère à la fin du volume dans lequel il donne quelques explications sur les textes rassemblés dans Bâtons chiffres et lettres, on apprend que ce texte était inédit ! Il a peut-être bien été écrit en 1937, donc quatre ans après Le Chiendent, mais il a été publié pour la première fois en 1950.
Autrement dit, Queneau n’a rien révélé de ses ambitions touchant à la langue, au néo-français, révolution qui consistait à assumer à l’écrit les données de l’oralité jusqu’ici peu ou pas prise en charge dans l’expression littéraire. Il a laissé parler ses textes et il en a publié d’autres ensuite où le phénomène était également visible avant le grand succès de Zazie dans le métro en 1959. Par exemple dans Chêne et chien, en 1937, on trouve aussi un peu de néo-français. Ce néo-français restera et reste encore aujourd’hui peut-être, je n’en suis pas moins certaine si je pense à telle catégorie de ce « on », le point fort de la lecture de Queneau. Si l’on interroge un public moins érudit, populaire disons, il va tout de suite citer : « Doukipudonktan », le premier mot de Zazie… qui sert d’emblème à l’œuvre de Queneau.
Si l’attention à celui qui passait (à juste titre d’ailleurs) pour un virtuose du verbe, un jongleur de mots, était directement inférée par les textes, un deuxième trait dominant de la lecture quenienne, l’arithmomanie, fut, lui, révélé par l’auteur. En 1937, Queneau s’exprime théoriquement sur son œuvre dans un article qui fait date également, qui aurait dû faire date du moins, article intitulé « Technique du roman », publié dans une revue à l’époque tout de même assez confidentielle, Volontés. Cette « technique du roman » nous apprend et apprend à tous les lecteurs qui l’avaient totalement ignoré jusque-là que Le Chiendent est construit à partir d’une structure mathématique, qu’il repose à la fois sur des nombres, dont on nous donne le détail (par exemple Le Chiendent est constitué de 91 sections, 91 étant le multiple de 7 fois 13). Queneau s’offre le luxe de nous expliquer que, de plus, 91 c’est 9 + 1 en bonne arithmosophie traditionnelle, c’est à dire 10, soit le retour au point de départ, au 1, puisque le zéro n’est pas compté dans ces cas-là. Il nous apprend encore que le 7 est un de ses chiffres favoris puisqu’il est né un 21 février. Nous découvrons alors non sans surprise que les nombres, « derniers échos de l’Harmonie des Mondes », comme il est écrit dans Bâtons chiffres et lettres (p. 33) font entendre leur mélodie jusqu’en cette arithmomanie subjective (21 = 3 x 7). Il nous explique ensuite que cette structure numérique existe aussi bien dans Le Chiendent que dans d’autres romans postérieurs, Les Derniers Jours, Gueule de pierre.
On ne peut pas dire qu’aussitôt les lecteurs se sont mis à compter. Il a fallu attendre 1962, année où paraît le livre de Claude Simonnet qui a fait date, Queneau déchiffré, avec ce jeu de mot sur chiffre, qui pourrait passer pour un peu prétentieux, si Claude Simonnet ne nous avait pas appris qu’il lui avait été imposé par l’éditeur. En tout cas, ce Queneau déchiffré nous offrait une première lecture formaliste du Chiendent. Sans se désintéresser bien sûr du néo-français, il insistait sur ce qui était en vogue dans les années 60 et qui a commencé à être la grande mode intellectuelle, le textualisme, le texte comme objet clos sur lui-même, et il s’appuyait non seulement sur cette numérologie mais également sur un aspect développé par Queneau dans l’article cité supra, « Technique du roman » : la notion de rimes. Queneau en effet avait la conviction que le roman se construit comme la poésie, comme un sonnet. De même qu’en poésie c’est la récurrence qui fait sens, de même dans un roman ce sont les retours de telle ou telle situation ou de tel ou tel personnage qui vont faire sens également. On comprend comment la programmation d’un retour (la rime) s’apparentait à une contrainte de type mathématique. Après le livre de Claude Simonnet, pas un lecteur de roman qui ne se soit mis à chercher les rimes des personnages, et plus encore lorsque les études universitaires ont commencé à fleurir, surtout après la mort de Queneau.
À la lecture formaliste s’est ajoutée sans contradiction la lecture arithmomaniaque. Les lecteurs ont compté les personnages, la récurrence des personnages, le nombre de pages qui séparaient leur retour, les couples, etc. Lorsqu’il y avait un nombre dans le roman, le lecteur se mit à en chercher la signification. Par exemple, dans Le Chiendent, Ernestine meurt le jour de ses noces alors qu’il y a 15 convives, il faut justifier ce nombre. Certains d’ailleurs ne se privent pas pour donner quelques coups de pouce quand ça ne tombe pas tout à fait juste. On va jusqu’à calculer « le poids numérique » du nom des héros des Fleurs bleues, pour montrer que Cidrolin = le duc d’Auge, et comme le compte n’est pas bon, on ajoute un prénom pour faire le poids. Rappelons que dans la cabbale numérique ici mise en œuvre, a = 1, b = 2, c =3, etc. Il n’est pas rare qu’on frôle le délire.
Le troisième moment de la lecture de l’œuvre de Queneau est posthume. C’est le moment où l’on a découvert les dossiers de Queneau. Chargée d’établir le premier volume de la Pléiade sur Queneau, j’ai découvert pour la première fois les dossiers de Raymond Queneau, qui étaient chez son fils. Il y avait 144 dossiers de notaire dans lesquels étaient tous — ou presque — les papiers que Queneau gardait, et il gardait tout, jusqu’aux tickets de métro. Pour le chercheur, une telle quantité est à la fois très excitante et par moments assez effrayante.
On pourrait développer l’intérêt des dossiers de génétique : je dirai simplement que l’exploration de ces dossiers en a mis un coup dans l’aile à la numérologie et à la structure, parce que on s’est aperçu que comme n’importe quel écrivain, Queneau faisait d’abord des beaux tableaux, des schémas avec justement des rimes entre les personnages, les entrées, les sorties, les paires, mais tous ces tableaux, au moment d’écrire, généralement au bout de trois quatre chapitres, il les laissait plus ou moins tomber. Loin d’être gênant à mes yeux, cet abandon illustre les vertus de la contrainte, nécessaire au déclenchement de l’écriture, mais qui ne saurait cependant être un carcan ou un frein à la créativité.
Ces dossiers de genèse sont évidemment très précieux pour les chercheurs. Je m’en suis servie aussi pour l’établissement du volume des Œuvres poétiques dans la Pléiade, Henri Godard a fait de même pour le premier volume des œuvres en prose qui est paru, et il en a tiré un excellent article publié dans Europe. Mais ces dossiers ont permis la découverte d’autres documents qui cette fois remettaient en cause le formalisme sous un autre angle : c’est la liste des lectures de Queneau. Cette liste est tout à fait impressionnante, elle comprend plus de dix mille ouvrages. Queneau a commencé à noter ses lectures quand il était tout jeune, il a commencé un journal en 1914, à 11 ans, et à partir de cette date il a commencé à noter, à recopier les titres des livres qu’il lisait, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Une bibliothécaire courageuse de Bruxelles, Florence Géhéniau, a publié cette liste, et désormais son ouvrage est devenu incontournable comme on dit, on l’appelle « le Géhéniau ». Or avec cette liste le chercheur se trouve devant un tout autre problème et devant une autre bombe à retardement ; car si les deux premières l’étaient déjà, celle-ci est particulièrement explosive. Cette découverte est maintenant bien connue de tous les chercheurs queniens, la liste se trouve d’ailleurs à deux endroits puisque on a fini par publier ce qu’on a appelé indûment à mon sens « les » Journaux de Queneau, en fait un « Journal », mais dans lequel on a inclus ces listes de lectures. Ainsi elle est publiée deux fois (ces Journaux sont publiés chez Gallimard). Du coup cette liste ici ou là devient une référence obligée pour tous ceux qui commencent à lire Queneau ; un lecteur-chercheur quenien commence par lire un texte, un roman, il voit une allusion et aussitôt il plonge dans le « Gehéniau » : est-ce que Queneau a lu ça ? quand ? Car nous savons exactement à quelle date il l’a lu. Il cherche, généralement il trouve, presque toujours il trouve, il identifie, il fait une note, oui, Queneau a lu ça, et…c’est terminé. Quand il ne conclut pas hâtivement à l’ignorance de Queneau au prétexte que l’allusion pressentie dans le texte de Queneau à un ouvrage n’est pas confirmée par une trace de lecture.
Le risque serait alors de confondre repérage des « sources » et exégèse ; faire un relevé des lectures allemandes ou anglaises de Queneau ne fournit aucune clef de lecture, si ces lectures elles-mêmes ne sont pas refaites et confrontées à l’œuvre. L’ère de la recension, du listage, reste un préalable à d’autres recherches. Si ce parcours est refait par les meilleurs des lecteurs de Queneau, il est à craindre qu’ils ne privilégient un domaine au détriment d’un autre. Certaines découvertes peuvent même avoir des conséquences désastreuses, et au bout du compte il y a peut-être un drame des lectures de Queneau. J’ai été à l’origine de deux de ces découvertes finalement malheureuses, car dans le dernier ouvrage poétique de Queneau, Morale élémentaire, grâce à des annotations en marge du manuscrit, dans les dossiers de genèse, j’ai découvert la mention « Khièn » et « Khouen » : pour moi qui n’étais pas du tout versée en chinoiseries, c’était incompréhensible, jusqu’au moment où, par recoupement, je me suis aperçue qu’il s’agissait des deux premiers « Kouâ » du Yi-King. J’ai donc plongé dans le Yi-King, qui fournissait un exemple double incluant la mathématique et la bibliothèque. Queneau en effet s’est servi pour Morale élémentaire des « Kouâ » du Yi-King comme de matrices de signification, et de la structure numérique du Yi-King, fondée sur la combinatoire finie du Yin et du Yang : une réunion extraordinaire entre le formalisme qui est à la base même du livre chinois et la bibliothèque, le contenu même de ce qui passe pour le premier livre de sagesse chinoise. Cette découverte ouvrait la voie à une lecture chinoise de l’œuvre, qui était aussi à la mode à cette époque. À cela s’est ajoutée une autre découverte qui est le nom, catastrophique à mes yeux, de René Guénon (absolument inconnu dans le monde quenien, je peux l’assurer, avant qu’on ait plongé dans les dossiers). Ce nom a déclenché un prurit de lectures traditionalistes de Queneau. René Guénon — on sait que Breton lui-même l’a apprécié — dans les années 30 a essayé de traduire dans un langage accessible et en français ce qu’il appelle le symbolisme traditionnel, et qui est une doctrine de vérité, de transcendance, dogmatique, selon laquelle tout être — du moins tout être éveillé — doit chercher « la » connaissance. Ainsi on est entré dans ce qui a été appelé hier « vision », c’est-à-dire la recherche d’une lecture unique, unilatérale, qui ne peut pas dévier d’une certaine voie, et qui donc cherche « la » connaissance supérieure, suprême, et la vérité du texte. Cette monomanie n’est hélas pas encore guérie.
Or le paradoxe c’est que Guénon ne figure dans aucun texte publié par Queneau, il ne figure que dans les avant-textes, ou dans le journal. C’est par eux qu’on sait qu’il a lu et relu Guénon et que, sur le plan de sa quête personnelle, Guénon avait une importance indéniable. De même qu’il a lu Brenton en 1935 qui brusquement lui aurait révélé les philosophies extrême-orientales. Pourquoi une telle occultation du vivant de l’auteur ? Pudeur ? Crainte de n’être pas compris ? Honte ?
Quoi qu’il en soit, ces lectures, ces découvertes conduisent à une sorte de magma épistémologique, car si l’on va chercher dans telle ou telle partie de la bibliothèque, on va se référer à tous et n’importe qui. Impossible de développer tous les exemples qui pourraient venir à l’esprit, mais, pour en donner une idée, et selon les études et les compétences de chaque chercheur, on va se référer à Platon, ouvrir la porte de l’idéalisme, on va se référer à Nietzsche — moi je suis assez nietzschéenne, la fin d’Odile est nietzschéenne, pour moi Nietzsche, c’est, entre autres, l’Oulipo, l’ouverture à la potentialité ; si on choisit Guénon, on aura une lecture monolithique et très orientée de Queneau. Mais, sur un plan épistémologique, on ne peut pas concilier les trois ou alors on peut dire n’importe quoi, ce qui ne manque pas d’arriver d’ailleurs. Platon, Nietzsche et Guénon, ce n’est pas le même combat ! Ni Leibniz d’ailleurs, quand on ira y voir de plus près.
Autre paradoxe, justement, le fameux Leibniz. C’est un cas très intéressant car pour Queneau, dans les textes qui nous sont parvenus, Leibniz a été « le » grand penseur, à la fois philosophe et mathématicien, celui qui l’a le plus marqué dans sa jeunesse. Qu’est-ce qu’il a lu de Leibniz, auquel il donnait la note de 19/20 à l’époque des surréalistes, quand on notait les écrivains ? En 1921, Opera omnia, six volumes en latin ; Nouveaux essais sur l’entendement humain, plus trois livres sur lui de Baruzi, Couturat et Bodeman — le Bodeman en allemand ; tout cela en un mois au cours duquel il lit huit autres volumes. La même année, fin 1921, il a 18 ans, il lit Opuscules et fragments inédits, Die philosophische Schriften, Historische-politische und Staatswissenschaftlische Schriften, qui comprendraient onze volumes, dont plusieurs en allemand ; et le même mois, il lit dix-neuf autres volumes… ! Malgré mon immense admiration pour Queneau, un esprit d’une intelligence très supérieure, j’avoue admettre difficilement de telles prouesses. Admettons cependant qu’il ait fait toutes ces lectures et surtout qu’il les ait vraiment digérées, n’est-il pas étonnant qu’on s’intéresse tant à Guénon et que personne n’ait songé à chercher les traces de Leibniz dans son œuvre ? Il faut reconnaître que l’entreprise qui consiste à relire tout Leibniz a de quoi dissuader les plus courageux. Pour finir, le lecteur parfait serait celui qui aurait lu et relu tout ce qu’a lu Queneau, à la limite, ce serait donc Queneau lui-même, et non seulement ce serait Queneau, mais comme nous sommes des critiques, à partir des livres lus par Queneau nous lirions des livres sur ces livres, et nous entrerions dans un cumul immense qui comme le furet, a passé par ici, repassera par là… Une intertextualité en expansion…
Les conséquences de ces faits sont diverses et redoutables : c’est d’abord, bien souvent, comme on l’a déjà dit, l’aveuglement de l’érudit qui part dans une voie et qui laisse tomber les autres. C’est aussi la paralysie du futur lecteur de Queneau ou futur étudiant ou thésard sur Queneau, tant il a le sentiment d’entrer dans le labyrinthe borgésien. C’est aussi une fuite dans le listage, dans le repérage et non dans la compréhension. On aimerait bien savoir ce que la lecture de Goethe, un des plus grands auteurs de la littérature universelle, a pu apporter à Queneau. Valorisation donc d’une lecture aux dépens d’une autre en fonction de compétences, en fonction ensuite d’un investissement qui doit être rentabilisé, étant donné la difficulté qu’il y a déjà à lire l’entièreté d’une œuvre comme celle de Nietzsche, par exemple.
Le filtre de la Bible ne manque pas d’être exploité. On a ainsi proposé une lecture de Zazie dans le métro dans laquelle Zazie, lue à la lumière du Nouveau Testament, est l’enfant Jésus en vertu de la déformation commune aux enfants, le zozotement. Elle est angélique et évangélique. Laverdure, le perroquet, doit son nom au fait que le roman se passe dans le 12e arrondissement, à proximité du zoo de Vincennes, l’église du Saint-Esprit qui se trouve aussi dans le 12e arrondissement légitimant via Flaubert la présence du perroquet, etc. Cette lecture ne conclut pas du tout à un évangile crypté, ce qui serait quand même une façon de toujours parler de Dieu (c’est Queneau qui écrit : « Dites-donc…Vous n’allez pas m’parler de dieusse ! » c’est dans Le Chiendent), elle conclut à une parodie grotesque de l’Évangile. Mais peut-on à la fois parodier de façon grotesque l’Évangile et être croyant, aller à la messe, être guénonien ? Il faut mettre de l’ordre dans la maison. Peut-être que je suis trop rationaliste.
Ces lectures ont provoqué de véritables batailles dans la critique : on s’est fâché ! N’en parlons plus.
Cui prodest crimen ? Je termine par une proposition aventureuse : Queneau lui-même a mis en place un dispositif de révélations successives plus ou moins consciemment programmées, nous prenant par la main pour nous guider vers le plus objectif, ce qui apparaît comme d’abord ludique : les structures, les nombres. L’intimité de la langue n’est dévoilée que plus tard, l’underground restant enfoui avant sa mort dans des dossiers soigneusement conservés, mais eux-mêmes pleins de pièges.
N’y aurait-il pas la reconduction dans la postérité de l’œuvre des barrières érigées par le moi de Queneau, pour éviter justement le corps à corps, ou l’émotion directe, c’est-à-dire ce rapport avec un texte, avec les mots du texte, qui est notre rapport immédiat ? Je ne serais pas loin de le croire. Queneau a accumulé les intermédiaires, intimidé comme le font les grands timides. Toutes ces stratégies pourraient former chez ce grand penseur, ce grand érudit, l’« impensé » de la lecture, dans ce qu’il nous a légué. Tout le contraire de Céline, par exemple, comme l’a magistralement montré Jean-Pierre Martin en comparant l’émotion provoquée par Céline et celle provoquée par Queneau, diamétralement opposées, l’une étant justement le corps à corps avec la langue chez Céline et l’autre, chez Queneau, une relation très distanciée, interdisant constamment ce corps à corps : « bas les pattes » !
Que lit-on quand on lit Queneau ? On lit ce que Queneau a voulu qu’on lise et qu’il a bien programmé.

 

 

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