Patrick
Longuet : Montrer la lecture
Ma lecture a toujours lieu dans une autre lecture plus ancienne que
moi. En cela elle diffère de la plupart des expériences,
sans véritable passage d’un seuil qui prononcerait une
initiation irréversible. Il m’arrive de rencontrer une
œuvre décisive, parce que c’était elle, parce
que c’était moi à un moment de mon histoire : essentielle
dissymétrie entre le temps de l’œuvre et le moment
de la lecture. Alors il m’est donné de me livrer, c’est-à-dire
d’accéder à une puissance — non pas un pouvoir
— la puissance de me découvrir Moi au-delà des frontières
intuitives qui me délimitaient. La lecture me dé-borde,
fait jouer mes limites, me porte sur mes rives, et parfois m’embarque
à l’étranger. En un mot la lecture me travaille
depuis longtemps, depuis bien avant son apprentissage. Je ne crois donc
pas la lecture pensable au sens qu’un philosophe assignerait à
l’adjectif. Tout au plus peut-on imaginer un dispositif artificiel
qui parviendrait à restituer une image de la lecture, c’est
ce que je voudrais tenter maintenant à partir des romans, des
fictions, des récits qui, peu ou prou, racontent une histoire,
dans ces livres où ma lecture en quelque sorte bat son plein.
Ces livres ont inspiré une critique aussi vieille qu’eux
qu’on pourrait figurer à travers une liste d’adjectifs
: imaginatifs, construits, denses, édifiants, désespérés,
érotiques, autobiographiques, crus, émouvants, les romans
impliquent trois ordres : une intelligence de la lettre, un corps, une
action. Un roman donne ainsi à penser, à sentir, à
s’orienter. Ces trois ordres ont leur histoire, l’histoire
d’une poursuite toujours lacunaire du sens, d’une pensée
par plaques, moderne. Peut-être d’ailleurs que le lecteur
demeure une forme de résistance à cette pensée
de sa lecture qu’il récuse à l’avance puisqu’elle
prétend réduire ce qu’il vit toujours comme une
intime expansion. Toutefois cette histoire des relations avec un texte
commence avec les Pères de l’Église : comment accéder
à la meilleure lecture des Écritures, celle qui découvre
les desseins de la divinité ? Ils ont les premiers en terre chrétienne
— et donc après les Juifs — distingué quatre
niveaux de lecture : il faut s’attacher à la lettre (sens
littéral), à ce qu’il nous faut croire (sens allégorique),
à l’action qui nous est inspirée (sens moral), à
l’horizon vers lequel tendre (sens anagogique)1.
Retenons pour l’instant qu’au terme de ces quatre regards
le lecteur accède à la lectio divina, une divine lecture
qui, notons-le, reste entière dans son mystère comme si
le lecteur avait pour devenir ce mystère (à) lui-même.
Cette quaternitas de l’intelligence d’un texte n’existe
qu’en latin, c’est pourtant l’un des systèmes
interprétatif les plus fins jamais élaborés. Sans
doute la valeur symbolique du chiffre quatre, figure du monde pratique
(les quatre éléments) dans lequel vit le lecteur, ajoute
à la pénétration des Pères le signe d’une
justesse moins rationnelle.
C’est la même quaternitas qui règle la représentation
du corps médiéval et cela jusqu’au XVIIIe siècle.
Mais le corps du lecteur ne rentre en grâce qu’au XXe siècle,
sous la forme élégante que lui confère Roland Barthes,
doté d’une puissance d’agir chez Pascal Quignard,
plus latiniste, mais les deux approches rendent justice au corps paradoxal
d’une émancipation immobile. Le corps du lecteur s’échappe
autant qu’il fait masse. La lecture ouvre les vannes des flux
émotionnels, elle libère le quadrige de mes biles, me
livre à la sensation d’une imminence passionnée
à chaque page différée. Ce corps turbulent, humoral,
a donc, d’Hippocrate à Galien, son histoire fondée
sur la quaternitas des biles au nom de couleur et de tempérament.
La blanche prédomine chez l’enfant, la rouge du sang remué
par l’adolescence a son influence contenue par la jaune de l’âge
adulte au risque de la noire qui donne son nom à la mélancolie.
J’imagine ainsi ces quatre biles excitées par la lecture
dans un corps interdit, rempli et tenu en arrêt, par une intensité
inhabituelle, par une disponibilité inattendue des humeurs qui
lui prêtent force de vie. Je reconnais ce corps pour le mien quand
je lis, saturé d’humeurs changeantes, engagé dans
l’aventure momentanée qui place les sens à portée
de conscience.
Cette aventure relève d’une phénoménologie
de la lecture dont Jean-Pierre Richard esquisse la figure la plus inattendue
: le lecteur est un bouliste. Jean-Pierre Richard regrette, comme il
l’écrit, de n’avoir pu participer à ces «
messes boulistiques2 » présidées
par Jean Paulhan « dans le rond des Arènes de Lutèce
», desquelles — on le sait moins — Claude Simon était
assidu. Le lecteur bouliste sonde le terrain du texte en quête
d’euphorie, apprête une visée découverte par
« la foudre des métaphores », combine des intensités
pour former une stratégie et se livre enfin au double dédoublement
du texte en lui et de sa projection dans le texte. Un cinquième
temps, esthétique, ne concerne que les lecteurs qui voudraient
à leur tour parler du texte. Mais le phénomène
de la lecture semble une fois de plus trouver dans une quaternitas son
articulation la plus juste.
Ainsi trois ordres, l’intelligence, le corps et l’action,
chacun fondé sur quatre points déterminent une représentation
possible de la lecture. Quatre points ou plutôt quatre moments
trament le temps complexe de la lecture. Ils permettront de tendre la
toile sur laquelle j’espère montrer la lecture (et non
la penser). Un premier moment est tressé de lecture littérale,
d’enfance et de tâtonnements. Appelons ce moment une enfance,
pour ma part celle qui court comme le cheval de Tournier dans Le roi
des Aulnes, étincelle comme l’armure d’Ivanhoé,
ou louche comme le personnage principal des Merveilleuses Aventures
de Flosco de Léonce Bourliaguet3,
fondateur à mes yeux de la vérité d’un monde
double. Une enfance de lecteur n’a cependant pas d’âge,
elle ressuscite à chaque nouveau livre, à chaque rencontre
de la nouveauté dans un livre, elle maintient vive l’actualité
du lecteur à lui-même. Une enfance engage une crédulité
dans un autre monde et rend grâce au livre qui lui en ouvre l’espace.
Son enthousiasme, guetté par la tristesse des histoires qui s’achèvent,
d’une musique qui cesse de s’inventer la dernière
page venue, a la prescience de la primultimité explicitée
par Jankélévitch : chaque première fois sonne sa
mort en sourdine puisqu’elle est vouée à devenir
une fois de seconde catégorie, une deuxième, une troisième
fois. La bibliothèque cultive malgré tout l’espérance
d’autres premières fois — quel sacrilège pour
la pensée morale — et promet au lecteur le prodige d’une
enfance toute sa vie. La persévérance d’une enfance
motive la lecture de tout lecteur. À condition d’admettre
qu’il existe des enfants qui n’en sont pas, des enfants
sans enfance, tandis que certains vieillards ont une enfance à
portée d’yeux, rayonnante et miraculeuse. Cette enfance
vient parfois tout à la fin d’une vie de lecteur4.
Elle relève sans doute d’une double postulation de la lecture
approchée par Claude Burgelin : une enfance rêve de témérité
protégée, de protection téméraire, comme
le héros d’Une histoire sans fin découvrant enroulé
dans sa couverture qu’il est le personnage principal du livre
qu’il tient dans les mains et qu’il doit maintenant sauver
la fée Imagination. C’est la même enfance que Sterne
sollicite au long de Vie et Opinions de Tristram Shandy quand il invite
son lecteur à « compléter » une description
d’un dessin (laissant une page blanche), ou figure une nuit noire
par une page intégralement encrée, enfance réjouie
cette fois par la distance à l’histoire qui lui est découverte.
Autant de places où la lecture joue avec une enfance entendue
comme la porte d’entrée d’une intelligence du texte,
comme une humeur a priori neutre ou comme la nécessité
d’une nouveauté. Plus subtilement, la lecture protège
en exposant : son invitation au voyage du moi ajoute à ma faculté
de plaisir sans pour autant me réduire à une explication
ou pire à une théorie. « Or moi, bateau perdu »
par la lecture, passe, fantôme, dans le phrasé des auteurs
d’où, comme d’un voyage, je reviens changé
sans avoir pleine conscience de cet autre à l’instar du
secret rimbaldien. Ainsi la lecture laisse témoin, plus que sujet,
d’une irréversible séparation entre le monde et
ses mythes. Les lecteurs de ma génération avaient d’ailleurs
pour débuter la collection blanche et or des « Contes et
Légendes » dont Michel Butor rappelle dans Répertoire
III les conséquences imprévues : « autrefois […]
la région de l’enfance c’était l’antiquité
». Ainsi « l’enfant des collèges d’antan,
du haut de son antiquité, jugeait sévèrement le
siècle de plomb où étaient tombées les grandes
personnes5 ». Il est vrai qu’après
Mucius Scaevola ou Antigone, père et mère eux-mêmes
ne semblent plus que des héros relatifs. Une enfance comme dimension
de la lecture rassemble donc un engagement dans la Merveille qui dissocie
du monde et dispose à le voir avant toute émotion comme
fait la petite fille dans Cria Cuervos, le film de Carlos Saura.
Cette disposition de soi suppose une rencontre avec l’étrange,
parce qu’une enfance se prépare toujours au pire : la lecture
fait leur place aux monstres. De Barbe bleue où quelque tâche
de sang souille irréversiblement la clef de la curiosité
jusqu’à la monstrueuse conscience de Nathalie Sarraute,
la monstrueuse maîtrise de Thomas Mann, le monstrueux inceste
qui organise Absalom ! Absalom ! de Faulkner, la monstrueuse clairvoyance
de Céline, une même enfance aménage des places sensibles
qu’hélas le monde sait accréditer. La lettre du
monstrueux prépare ou découvre sa place au Netun bestial
de l’Autre Monde chez Chrétien de Troyes6,
apprivoise la peur sans laquelle un roman manquerait sa matière,
un lecteur sa dignité. Tout lecteur de La Montagne magique a
senti frémir une enfance lorsque Hans Castorp, vierge de toute
existence mais d’aucune certitude, se découvre tuberculeux
et va perdre peu à peu chacune de ses naïvetés reçues.
Cette lecture littérale d’un personnage qui se croit sain
et se reconstitue comme santé à travers sa maladie ouvre
déjà l’horizon d’une intelligence de l’être
: Thomas Mann hérite en cela d’une culture allemande. Avant
même de signifier « au-delà » de sa lettre,
son roman accompagne l’ordinaire d’« une maladie géniale
qui ouvre au commencement de l’humanité, là où
les gens sans génie se figurent qu’elle s’arrête
». Seule une enfance accepte d’emblée le génie
d’une maladie. Voir une société dans les rites d’un
sanatorium vaut pour les riches m’a rappelé Claude Debon,
mais l’intérêt de cette collectivité nantie
tient à la vitesse que sa richesse rend possible : vitesse des
apprentissages, vitesse de la circulation des signes, vitesses d’une
réalité sans autres entraves que celles qui font les êtres
et dont les pauvres restent souvent séparés par l’écran
même de leur pauvreté7.
Reste enfin la faculté d’accorder aux mots un pouvoir de
fiction : la reconnaissance d’une aptitude à faire signe,
d’une force inaugurale propre au langage agit sur une enfance.
Un mot commence une histoire, crée une attente, germine comme
un printemps, annonce le rire ou les larmes, abuse avec bonheur de la
confiance qu’une enfance accorde au langage. Dans le temps d’un
lecteur, l’enfance change donc de centre d’intérêt
: l’anecdote perd en saveur ce que la langue gagne en présence,
la littéralité de l’histoire cède sa place
à d’autres proximités, comme les jeux du sens littéral
et du sens commun — chez Queneau par exemple ; ou le rapport littéral
du ton de la phrase à l’anecdote — poussé
par Vivant Denon jusqu’à une virtuosité mozartienne…
Sans aucun doute, la part littérale et blanche de la lecture
reste la plus poète des quatre quoique la plus inconséquente.
Cette réserve vient évidemment de la bile rouge, qu’excite
davantage le temps des révélations, des engagements, des
prises à parti autant que des réconforts, des alliés
et des amitiés imprévus. Tous ceux que les modernes ont
mobilisé contre les anciens vivent, mais le savent-ils, dans
un temps de la lecture. Entendre le « sens moral » d’un
texte, selon les Pères, accorde au signifiant un pouvoir de transfiguration.
Le corps ému, ou mieux turbulent, insatisfait du monde, a ses
auteurs fétiches et plus encore ses moments de palpitation dans
chaque bouleversement romanesque. Hier Les Faux-Monnayeurs puis L’Écume
des jours rendaient justice aux insoumissions secrètes, avant
que ne leur succèdent, dans le cœur des bacheliers du XXe
siècle, les cris d’Artaud ou les accents plus directs de
Guérin et de Calet. Le pouvoir d’agir du signifiant passe
comme un orage désirable dans les veines du lecteur, multiplie
à ses yeux les objets de désir, justice, amour ou gloire,
pourvus qu’une fièvre d’action accompagne leur avènement.
La lecture expose à la violence avant-gardiste de toutes les
passions, approuve la passagèreté de l’effraction.
Or, toute métaphore est effraction : des « lits bien faits
et régulièrement disposés8
» désignent les tombes d’un cimetière dans
La Montagne magique en même temps qu’ils troublent l’idée
reçue d’un repos éternel au moyen d’une présence
ravivée de la mort. Présence chaque fois ressentie, écrit
Proust, à la dernière page d’un livre : «
alors quoi ? ce livre, ce n’était que cela ? Ces êtres
à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse
qu’aux gens de la vie, […] ces gens pour qui on avait haleté
et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus
rien d’eux.9 » Expérience
de l’irréversible, répétition de la mort,
forment le temps tumultueux d’un sens découvert au-delà
du mot, dans l’ordre dangereux des symboles toujours plus tranchés
que la polysémie d’une phrase.
Pourtant, parce qu’elle découvre un sens derrière
les mots, la lecture allégorique, semble plus vraie, comme semble
plus vrai le visage défait de son masque ou, mieux encore, le
visage empêché par son masque de L’Homme qui rit.
Victor Hugo illustre pour moi la lettre à double sens, il incarne
le maître ès allégorie dont les éclats fissurent
l’ordre établi d’une lecture embourgeoisée.
Bien avant le Surréalisme, sa visite des couvents laisse entendre
des religieuses « l’œil fixé sur l’obscurité
immobile, agenouillées, éperdues, stupéfaites,
frissonnantes, à demi soulevées à de certaines
heures par les souffles profonds de l’éternité10
». Laisserait-on aujourd’hui un réalisateur montrer
ces extases ? Quelle éternité possède un tel pouvoir
de troubler ? Celle du signifiant où, depuis les sirènes
homériques, le désir découvre l’aphrodisiaque
le plus ambigu. Une fois encore, la lecture opère une division,
non plus entre le monde et ses mythes, mais en moi, entre les logiques
du désir et les algorithmes du plaisir. L’enfer de chaque
bibliothèque me dispose à choisir entre deux jouissances,
celle, familière, vouée à prendre son plaisir,
tandis qu’une autre, entraperçue, suppose un abandon plus
grand encore — sans doute la fiction ultime de toute fiction —
à quelque extase profane sans idole et sans Dieu, un ravissement
dirait Marguerite Duras qui distingue avec sûreté entre
le plaisir et l’amour.
La lecture étoffe, éploie, exaspère et décuple
un pouvoir d’aimer qu’elle met à l’épreuve
du signifiant jusqu’à, parfois, l’étourdissement
: « Ruisselant d’eau et réfléchissant les
rayons du soleil, le noir, dans sa nudité, était aussi
éclatant que la robe d’un cheval noir ; il était
d’une absolue beauté.11 »
Kenzaburo Oé titre avec justesse le recueil dont cette image
est extraite : Dites-nous comment survivre à notre folie ? C’est
que suivre la bile rouge emmène ailleurs qu’en terre de
plaisir, vers ces confins où le verbe se raréfie, soit
qu’il se répète, soit qu’il produise les figures
d’un excès : ici le croisement de l’homme et du cheval,
la forme atroce d’un corps écorché par sa souffrance
dans Le Jardin des Supplices de Mirbeau, la logique terrifiante du fantasme
accompagnée jusqu’à son terme de mort par Sade.
Et bien sûr, dans ce colloque, Bataille. Chaque pulsion éveillée
ignore le terme de sa trajectoire comme on ignore l’intimité
d’une folie. Et chaque pulsion naît dans une folie que sa
naissance élucide partiellement. Folie d’une révolution
espérée sans sa Terreur, folie d’une sexualité
inouïe sans sa violence, folie d’une extase sans dissolution
de soi. Toujours, croire expose à suivre la voie d’une
folie, jouir aussi autant qu’aimer. L’allégorie abolit
la forme humaine qui pose pour elle, la bile rouge vampirise les chairs
qu’elle exalte. Mais c’est à la faveur d’une
vitesse de la folie que le lecteur quitte l’image reçue
qu’il a de lui.
Aussi le temps de la lecture implique-t-il un don de soi dans un échange
à risque : ce que le livre découvre de moi, avec moi,
ne s’avère pas a priori pour moi. Dès lors je bovaryse
la part de folie qui me fait, en même temps que je demeure comme
désir de poème. Ou bien, dans une sorte d’accommodement
du texte à ce que je suis déjà, je me satisfait
d’une passion triste de moi : la lecture me confirme en quelque
sorte, puisque je n’en retiens que mes limites. Ainsi des lecteurs
de Péguy qui trouvaient sa Jeanne d’Arc « conforme
à la raison, à la nature, à l’histoire, une
Jeanne d’Arc catholique, orthodoxe et royaliste12
», ainsi d’un lecteur de Vialatte qui, devenant ce qu’il
est déjà, se sent « mieux gaulliste13
», ainsi également de tout lecteur qui ne voudrait que
renforcer, retracer ou retrouver les frontières héritées
de sa confession, de son parti ou même de sa sexualité,
fût-il juif, communiste ou homosexuel. Le temps des passions tristes
lui tient lieu de temps de lecture, au long duquel, il n’apprend
jamais qu’à se murer.
La lecture entend conduire mon désir, l’informer des possibilités
qui le font, le déniaiser indéfiniment des brides dont
la bêtise le charge, d’où qu’elle vienne. Ce
temps d’emportement indéterminé nourrit l’envie
de croire, mais détachée des particularités d’une
croyance : lire c’est croire entre les lignes, croire en passant,
croire dans le passage, dans la transformation. Le temps de la lecture
incite alors à l’hérésie critique, représentée,
d’une certaine façon, en France au XXe siècle, par
Philippe Sollers : hérétique d’un ordre amoureux
dans Une curieuse solitude, d’un ordre romanesque avec Nombres,
d’une mode critique quand il étudie La Divine Comédie
pendant que Reich est d’actualité, Sollers est «
l’hérétique absolu », toujours au commencement
d’un Paradis : « voix fleur lumière écho des
lumières14 » qu’il poursuit
comme Rimbaud son Aube jusqu’au tout récent Mystérieux
Mozart. Lire Sollers détache constamment, répond au vœu
d’allégorie sans en fixer le credo — et Sollers a
lu tous les livres sacrés — autant que lire Sollers attache
à la lecture, à la collectivité des livres et des
auteurs comme à une ironie supérieure.
Le temps ironique détourne de l’allégorie et des
effets de vérité qu’elle dispense, et pour tout
dire d’une bêtise de la sincérité : certes,
« la lecture est une appréhension absolument sincère
de ce qui est le plus réel en soi » écrit Walter
Pater, mais avec toute l’ombre que le mot projette : l’appréhension
reste à distance de la présence qu’elle atteste.
Ce que j’appréhende se livre à moi dans un voilé,
dans une réserve que la bile rouge veut ne pas voir, insoucieuse
des conseils de Tanizaki dans son Éloge de l’ombre. C’est
sans doute la raison qui rend parfois si rude le retour au réel
d’un lecteur plus échauffé qu’échaudé.
Entre ce que la lecture engage de sincérité et de vérité,
un lecteur ouvre le XXe siècle du côté de la seconde
: les Cahiers de Paul Valéry font de la lucidité une exigence
voire une discipline. Il faut distinguer, écrit-il, deux sortes
de livres : les « excitants » et les « aliments ».
Une lecture nourricière m’inscrit dans une troisième
temporalité, celle de l’Histoire. Le romanesque des mondes
possibles n’a de sens qu’à l’intérieur
d’un roman du monde réel ainsi qu’Aragon le projetait.
Cette troisième dimension de la lecture me rapporte à
la collectivité, celle des autres, celle du monde, autant qu’à
la mémoire ; elle met à l’épreuve la formation
de mon jugement.
Dans La Montagne magique, Thomas Mann campe deux précepteurs
érudits qui s’opposent en champions de l’absolu et
du relatif. Un duel les oppose en fin de roman où le champion
de l’absolu ne charge pas son arme et se laisse tuer : il acquiesce
ainsi avec ironie à la vision relativiste de son adversaire qui
pourtant le tue. Le corps et le temps de la bile jaune, de l’action
mesurée, dessillent le regard sur les particularités des
autres. La lecture me transpose en ce lieu intermédiaire où
je suis l’objet et le sujet de l’Histoire, plus précisément
son témoin, sa conscience partielle. De quelle façon,
par exemple, suis-je non pas face à « l’autre »
quand je lis, mais plutôt l’autre de ma familiarité
à moi-même ? Cette question m’est posée par
Kateb Yacine tout au long de Nedjma, par la distance qui m’est
commandée à l’égard de l’Algérie
autant que du récit. L’écrivain se fait reconnaître
à sa manière de m’imposer une lecture plus lente
comme si la poétique romanesque impliquait une vitesse idéale
d’entendement. Il s’agit là d’une fausse lenteur
résultant de vitesses simultanées : la voix des lavandières
irlandaises dans le cours d’une Odyssée recommencée
fait chœur avec le jargon de Cambridge, des formules de la Genèse,
des allusions à l’histoire d’Angleterre, dans un
Ulysse où James Joyce invente un lecteur total très au-delà
de moi. Mais il ouvre le roman aux ressources d’un palimpseste
variable : dans le jeu d’une étrange géologie, des
couches souterraines viennent à la surface du récit pour
replonger ensuite sans cesser de travailler le texte. Toutefois quel
lecteur français pourrait aborder Ulysse sans l’immense
travail de Jacques Aubert et de ses collaborateurs dont les notes de
fin de volume15 rapportent le récit
à quelque bibliothèque documentaire dont Joyce fait son
corpus ? Quel lecteur tout court ?
La lecture frôle ici une de ses limites, se découvre toujours
inachevée, rapportée à une figure majeure du XXe
siècle : le réseau dont Roussel et plus encore Borgès
ont exploré la capacité de vertige — Claude Burgelin
ajouterait Perec et son immeuble-réseau dans La Vie mode d’emploi.
Bien plus que les philosophes, et surtout bien mieux, les romanciers
produisent une représentation de la conscience en acte qui attire
aussi bien Gilles Deleuze et ses rhizomes que de la conscience inquiète
chère à David Lodge : le lecteur identifie donc une conscience
possible de soi qu’il approche de livre en livre et sans jamais
cesser de la rêver. Le réseau intègre une fuite
perpétuelle en même temps qu’une attention multipliée
aux bruits, aux images, aux passerelles possibles entre les ordres dont
Breton infère une « surréalité ». Le
temps du réseau n’a plus de linéarité, c’est
un temps spatial, un espace-temps : je lis en même temps ici et
là, captivé par l’intelligence de la fragmentation.
La lecture fonde alors l’expérience d’un temps plus
réel que le temps qui court : dans Les Vagues, par exemple, six
voix entrecroisent les images qui, de leur enfance à la vieillesse,
composent leur présent. Elles disent, entre l’aube et la
nuit d’une journée, le présent de leur six existences
où leurs différences de sexe, de goût, d’inscription
sociale, leur attachement à une couleur, à un élément,
font d’elles les cartographes de la conscience : leurs prédilections
les séparent ou les rassemblent selon les couples de la nature
et de la ville, de l’irrationnel et du rationnel, du féminin
et du masculin, du stable et de l’instable en vagues successives
où ces catégories se défont pour laisser sur le
sable du récit une course, un couteau ébréché,
une abeille, un anneau, une danse, une fleur. Toutes ensembles, les
voix de Virginia Woolf confèrent à la conscience les caractères
d’une Cité.
L’écrivain a raison : l’espace d’une cité
résulte de courses, de coupes approximatives, d’un travail,
de boucles, d’un jardinage : c’est l’espace d’une
chorégraphie sans sujet qu’un sujet s’efforce de
ressaisir. L’écrivain prend son lecteur à témoin
d’une limite atteinte par le langage chaque fois qu’il se
spécialise. Ainsi Hans Castorp réagit en ingénieur
— en ingenium — quand il apprend son affection. Sa lecture
d’ouvrages de physiologie, puis d’astronomie, enfin de botanique
lui rend sensible l’inadéquation du langage au monde, la
méconnaissance dont la connaissance est porteuse. Il subit l’épreuve
de langages inadéquats pour dire l’inadéquation
de son corps au monde. Amoureux de Clawdia Chauchat, il improvise un
discours où les veines de l’aimée, ses yeux, ses
poses reçoivent leurs noms de ces mêmes livres savants
dans le cours d’une parole qui invente leur enchaînement.
Le réseau de la bibliothèque vient secourir l’amoureux
parce que le réseau aime les perspectives momentanées,
les rapports fortuits qui réfléchissent au plus juste
les mouvements d’une conscience dans les bruits de la cité.
Car il n’est pas de conscience qui ne soit pleinement politique.
Ainsi le Mobile de Michel Butor promène son double sens, motivation
et mouvement, dans une Amérique où le jeu des panneaux
publicitaires, les couleurs des voitures, les boniments pour touristes,
composent à leur insu la mémoire moins enjouée
des indiens et des noirs massacrés.
Dans le même temps, la lecture rend justice à l’espèce
ou, pour reprendre la formule de Jean-Luc Godard, « sauve l’honneur
du réel », même si « la vérité
ressemble souvent à une condamnation du monde » comme le
pressent Blanchot. Lire délivre une pensée courante, pas
encore durcie selon quelque logique conceptuelle et, de là, parfaite,
telle qu’elle peut secourir, consoler ou orienter sans le joug
du dogme. Deux livres rendent les hommes à la lecture après
l’holocauste : Si c’est un homme de Primo Levi et L’Espèce
humaine de Robert Antelme. Devenir un homme depuis ce temps du camp
de concentration inspire à chacun des auteurs un mouvement analogue
: il faut donner à lire plus encore, engager la souffrance la
plus souffrante dans un récit. La lecture, avec ces livres, change
le statut du lecteur comme s’il existait entre les livres et moi
un rapport d’échelle. À la manière de Gulliver,
je suis tantôt un géant précautionneux avec les
Lilliputiens, tantôt un nain qui amuse les Géants. Primo
Levi comme Robert Antelme laissent en mémoire combien je peux
être le nain de géants protéiformes sans pouvoir
jamais désigner une responsabilité des camps qui consolerait
ma mémoire. Mais ces auteurs rendent la lecture à une
« incertitude du lendemain » dit Primo Levi, l’avenir
du pauvre, dont la lecture sait toute la mélancolie.
L’ironie devient plus sombre et plus vindicative lorsque la mélancolie
imprime sa marque à la lecture. Le lecteur a la passion de son
inachèvement dont les écrivains les plus grands lui montrent
la comédie ou la tragédie qui le bordent. Les relations
de la lecture avec la mélancolie ont déjà fait
l’objet de plusieurs livres, voire d’une mode, et je limiterai
donc là mon propos.
Le lecteur subit parfois la tentation d’un confort humaniste si
bien représenté par saint Jérôme lisant dans
son studiolo à l’abri du monde. Il est vrai que la lecture
cultive tout ce qu’elle donne à éprouver et les
parcours en quelque sorte guidés qui la constituent ne prennent
sens qu’au moment d’une présence au monde tel qu’il
vit. Si la lecture est donc un privilège, accordons-lui qu’elle
inquiète assez pour interdire « la paix qui prémunit
contre toute tentation de fuir la solitude et les questions essentielles
qu’il faut avoir le courage de se poser » rappelle Bohumil
Hrabal. Tel L’Inquisiteur de Robert Pinget, la lecture interroge
tout le détail d’un être. Elle est finalement le
moteur essentiel de ce qu’il nous revient d’être :
une interrogation en mouvement dans les quatre temps de notre âge.
Notes
1. Jean Michel Poffet,
Les chrétiens et la Bible, Cerf, 1998, p. 43 et sq, rapporte
la mise en forme de ces quatre niveaux à Augustin de Dacie au
XIIIe siècle, après qu’Origène puis Augustin
en avaient commencé l’élaboration plus de huit siècles
plus tôt. Je remercie Albert Fachler d’avoir indiqué
à l’issue de cette communication combien le débat,
notamment autour du sens allégorique, resta inabouti, et de m’avoir
appris l’acrostiche « paradis » de l’assyrien
pardès formé par les quatre termes de la lectio divina.
2. Jean-Pierre Richard, Pages paysages, Seuil, 1984,
p. 247 à 256.
3. Léonce Bourliaguet, Les merveilleuses aventures
de Flosco, Société universitaire d’édition
et de librairie, 1936 pour le tome I, et dont je découvre que
la société d’impression s’appelait «
L’émancipatrice ». Par ailleurs des lecteurs reconnaissants
militent sur Internet pour la réédition de ses œuvres.
4. Chez Kant par exemple tel que Thomas de Quincey le
décrit dans Les derniers jours d’Emmanuel Kant.
5. Michel Butor, Répertoire III, Minuit, p. 259.
L’italique est de Michel Butor.
6. Dans Le Chevalier au Lion, à quoi l’on
peut ajouter quelques monstres contemporains comme la famille Pîtres
chez Richard Millet, P.O.L., ou les jeunes filles martyres de Claude
Louis-Combet notamment dans L’âge de Rose, Corti, 1997.
7. Qu’on ne se méprenne donc pas : il m’est
insupportable de voir l’accès à la santé
se différencier selon le niveau de vie des personnes au point
qu’une différence de corps entre richesse et pauvreté
se maintient sous nos yeux. En revanche, la richesse de biens ou de
dons fait ses preuves dans la fiction comme miroir grossissant des vanités,
des passions et des valeurs. Sans argent, Rastignac n’est qu’envie,
c’est avec qu’il devient son être le plus authentique,
tout comme Emma ne bovaryse vraiment qu’à travers un bal,
sa rencontre avec Rodolphe ou ses toilettes de luxe dans une sorte d’ironique
cruauté de la richesse.
8. Thomas Mann, La Montagne magique, Fayard, 1961 (1931
pour la première édition), p. 352.
9. Marcel Proust, Sur la lecture, réédité
sous le titre Les hautes te fines enclaves du passé, Le temps
singulier, 1979, p. 34.
10. Victor Hugo, Les Misérables, Club Français
du Livre, T. XI, 1969, p. 397.
11. Kenzaburo Oé, Dites-nous comment survivre
à notre folie, « Gibier d’élevage »,
Gallimard, 1982.
12. François Le Grix, lecteur des Cahiers de
Péguy, Tome III, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,
1992, p. 1585.
13. Hervé Gaymard, quatrième de couverture
de son Alexandre Vialatte.
14. Philippe Sollers, Paradis, Seuil, 1981.
15. Ulysse, James Joyce, Bibliothèque de la
Pléiade, Tome II, Gallimard, 1995