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Actes des journées d’études organisées en novembre 2003 par l’ŒIL
(Observatoire de l’Écriture, de l’Interprétation et de la Lecture)
sous la présidence d’Albert Fachler.

 


Patrick Longuet : Montrer la lecture

Ma lecture a toujours lieu dans une autre lecture plus ancienne que moi. En cela elle diffère de la plupart des expériences, sans véritable passage d’un seuil qui prononcerait une initiation irréversible. Il m’arrive de rencontrer une œuvre décisive, parce que c’était elle, parce que c’était moi à un moment de mon histoire : essentielle dissymétrie entre le temps de l’œuvre et le moment de la lecture. Alors il m’est donné de me livrer, c’est-à-dire d’accéder à une puissance — non pas un pouvoir — la puissance de me découvrir Moi au-delà des frontières intuitives qui me délimitaient. La lecture me dé-borde, fait jouer mes limites, me porte sur mes rives, et parfois m’embarque à l’étranger. En un mot la lecture me travaille depuis longtemps, depuis bien avant son apprentissage. Je ne crois donc pas la lecture pensable au sens qu’un philosophe assignerait à l’adjectif. Tout au plus peut-on imaginer un dispositif artificiel qui parviendrait à restituer une image de la lecture, c’est ce que je voudrais tenter maintenant à partir des romans, des fictions, des récits qui, peu ou prou, racontent une histoire, dans ces livres où ma lecture en quelque sorte bat son plein.
Ces livres ont inspiré une critique aussi vieille qu’eux qu’on pourrait figurer à travers une liste d’adjectifs : imaginatifs, construits, denses, édifiants, désespérés, érotiques, autobiographiques, crus, émouvants, les romans impliquent trois ordres : une intelligence de la lettre, un corps, une action. Un roman donne ainsi à penser, à sentir, à s’orienter. Ces trois ordres ont leur histoire, l’histoire d’une poursuite toujours lacunaire du sens, d’une pensée par plaques, moderne. Peut-être d’ailleurs que le lecteur demeure une forme de résistance à cette pensée de sa lecture qu’il récuse à l’avance puisqu’elle prétend réduire ce qu’il vit toujours comme une intime expansion. Toutefois cette histoire des relations avec un texte commence avec les Pères de l’Église : comment accéder à la meilleure lecture des Écritures, celle qui découvre les desseins de la divinité ? Ils ont les premiers en terre chrétienne — et donc après les Juifs — distingué quatre niveaux de lecture : il faut s’attacher à la lettre (sens littéral), à ce qu’il nous faut croire (sens allégorique), à l’action qui nous est inspirée (sens moral), à l’horizon vers lequel tendre (sens anagogique)1. Retenons pour l’instant qu’au terme de ces quatre regards le lecteur accède à la lectio divina, une divine lecture qui, notons-le, reste entière dans son mystère comme si le lecteur avait pour devenir ce mystère (à) lui-même. Cette quaternitas de l’intelligence d’un texte n’existe qu’en latin, c’est pourtant l’un des systèmes interprétatif les plus fins jamais élaborés. Sans doute la valeur symbolique du chiffre quatre, figure du monde pratique (les quatre éléments) dans lequel vit le lecteur, ajoute à la pénétration des Pères le signe d’une justesse moins rationnelle.
C’est la même quaternitas qui règle la représentation du corps médiéval et cela jusqu’au XVIIIe siècle. Mais le corps du lecteur ne rentre en grâce qu’au XXe siècle, sous la forme élégante que lui confère Roland Barthes, doté d’une puissance d’agir chez Pascal Quignard, plus latiniste, mais les deux approches rendent justice au corps paradoxal d’une émancipation immobile. Le corps du lecteur s’échappe autant qu’il fait masse. La lecture ouvre les vannes des flux émotionnels, elle libère le quadrige de mes biles, me livre à la sensation d’une imminence passionnée à chaque page différée. Ce corps turbulent, humoral, a donc, d’Hippocrate à Galien, son histoire fondée sur la quaternitas des biles au nom de couleur et de tempérament. La blanche prédomine chez l’enfant, la rouge du sang remué par l’adolescence a son influence contenue par la jaune de l’âge adulte au risque de la noire qui donne son nom à la mélancolie. J’imagine ainsi ces quatre biles excitées par la lecture dans un corps interdit, rempli et tenu en arrêt, par une intensité inhabituelle, par une disponibilité inattendue des humeurs qui lui prêtent force de vie. Je reconnais ce corps pour le mien quand je lis, saturé d’humeurs changeantes, engagé dans l’aventure momentanée qui place les sens à portée de conscience.
Cette aventure relève d’une phénoménologie de la lecture dont Jean-Pierre Richard esquisse la figure la plus inattendue : le lecteur est un bouliste. Jean-Pierre Richard regrette, comme il l’écrit, de n’avoir pu participer à ces « messes boulistiques2 » présidées par Jean Paulhan « dans le rond des Arènes de Lutèce », desquelles — on le sait moins — Claude Simon était assidu. Le lecteur bouliste sonde le terrain du texte en quête d’euphorie, apprête une visée découverte par « la foudre des métaphores », combine des intensités pour former une stratégie et se livre enfin au double dédoublement du texte en lui et de sa projection dans le texte. Un cinquième temps, esthétique, ne concerne que les lecteurs qui voudraient à leur tour parler du texte. Mais le phénomène de la lecture semble une fois de plus trouver dans une quaternitas son articulation la plus juste.
Ainsi trois ordres, l’intelligence, le corps et l’action, chacun fondé sur quatre points déterminent une représentation possible de la lecture. Quatre points ou plutôt quatre moments trament le temps complexe de la lecture. Ils permettront de tendre la toile sur laquelle j’espère montrer la lecture (et non la penser). Un premier moment est tressé de lecture littérale, d’enfance et de tâtonnements. Appelons ce moment une enfance, pour ma part celle qui court comme le cheval de Tournier dans Le roi des Aulnes, étincelle comme l’armure d’Ivanhoé, ou louche comme le personnage principal des Merveilleuses Aventures de Flosco de Léonce Bourliaguet3, fondateur à mes yeux de la vérité d’un monde double. Une enfance de lecteur n’a cependant pas d’âge, elle ressuscite à chaque nouveau livre, à chaque rencontre de la nouveauté dans un livre, elle maintient vive l’actualité du lecteur à lui-même. Une enfance engage une crédulité dans un autre monde et rend grâce au livre qui lui en ouvre l’espace. Son enthousiasme, guetté par la tristesse des histoires qui s’achèvent, d’une musique qui cesse de s’inventer la dernière page venue, a la prescience de la primultimité explicitée par Jankélévitch : chaque première fois sonne sa mort en sourdine puisqu’elle est vouée à devenir une fois de seconde catégorie, une deuxième, une troisième fois. La bibliothèque cultive malgré tout l’espérance d’autres premières fois — quel sacrilège pour la pensée morale — et promet au lecteur le prodige d’une enfance toute sa vie. La persévérance d’une enfance motive la lecture de tout lecteur. À condition d’admettre qu’il existe des enfants qui n’en sont pas, des enfants sans enfance, tandis que certains vieillards ont une enfance à portée d’yeux, rayonnante et miraculeuse. Cette enfance vient parfois tout à la fin d’une vie de lecteur4.
Elle relève sans doute d’une double postulation de la lecture approchée par Claude Burgelin : une enfance rêve de témérité protégée, de protection téméraire, comme le héros d’Une histoire sans fin découvrant enroulé dans sa couverture qu’il est le personnage principal du livre qu’il tient dans les mains et qu’il doit maintenant sauver la fée Imagination. C’est la même enfance que Sterne sollicite au long de Vie et Opinions de Tristram Shandy quand il invite son lecteur à « compléter » une description d’un dessin (laissant une page blanche), ou figure une nuit noire par une page intégralement encrée, enfance réjouie cette fois par la distance à l’histoire qui lui est découverte. Autant de places où la lecture joue avec une enfance entendue comme la porte d’entrée d’une intelligence du texte, comme une humeur a priori neutre ou comme la nécessité d’une nouveauté. Plus subtilement, la lecture protège en exposant : son invitation au voyage du moi ajoute à ma faculté de plaisir sans pour autant me réduire à une explication ou pire à une théorie. « Or moi, bateau perdu » par la lecture, passe, fantôme, dans le phrasé des auteurs d’où, comme d’un voyage, je reviens changé sans avoir pleine conscience de cet autre à l’instar du secret rimbaldien. Ainsi la lecture laisse témoin, plus que sujet, d’une irréversible séparation entre le monde et ses mythes. Les lecteurs de ma génération avaient d’ailleurs pour débuter la collection blanche et or des « Contes et Légendes » dont Michel Butor rappelle dans Répertoire III les conséquences imprévues : « autrefois […] la région de l’enfance c’était l’antiquité ». Ainsi « l’enfant des collèges d’antan, du haut de son antiquité, jugeait sévèrement le siècle de plomb où étaient tombées les grandes personnes5 ». Il est vrai qu’après Mucius Scaevola ou Antigone, père et mère eux-mêmes ne semblent plus que des héros relatifs. Une enfance comme dimension de la lecture rassemble donc un engagement dans la Merveille qui dissocie du monde et dispose à le voir avant toute émotion comme fait la petite fille dans Cria Cuervos, le film de Carlos Saura.
Cette disposition de soi suppose une rencontre avec l’étrange, parce qu’une enfance se prépare toujours au pire : la lecture fait leur place aux monstres. De Barbe bleue où quelque tâche de sang souille irréversiblement la clef de la curiosité jusqu’à la monstrueuse conscience de Nathalie Sarraute, la monstrueuse maîtrise de Thomas Mann, le monstrueux inceste qui organise Absalom ! Absalom ! de Faulkner, la monstrueuse clairvoyance de Céline, une même enfance aménage des places sensibles qu’hélas le monde sait accréditer. La lettre du monstrueux prépare ou découvre sa place au Netun bestial de l’Autre Monde chez Chrétien de Troyes6, apprivoise la peur sans laquelle un roman manquerait sa matière, un lecteur sa dignité. Tout lecteur de La Montagne magique a senti frémir une enfance lorsque Hans Castorp, vierge de toute existence mais d’aucune certitude, se découvre tuberculeux et va perdre peu à peu chacune de ses naïvetés reçues. Cette lecture littérale d’un personnage qui se croit sain et se reconstitue comme santé à travers sa maladie ouvre déjà l’horizon d’une intelligence de l’être : Thomas Mann hérite en cela d’une culture allemande. Avant même de signifier « au-delà » de sa lettre, son roman accompagne l’ordinaire d’« une maladie géniale qui ouvre au commencement de l’humanité, là où les gens sans génie se figurent qu’elle s’arrête ». Seule une enfance accepte d’emblée le génie d’une maladie. Voir une société dans les rites d’un sanatorium vaut pour les riches m’a rappelé Claude Debon, mais l’intérêt de cette collectivité nantie tient à la vitesse que sa richesse rend possible : vitesse des apprentissages, vitesse de la circulation des signes, vitesses d’une réalité sans autres entraves que celles qui font les êtres et dont les pauvres restent souvent séparés par l’écran même de leur pauvreté7.
Reste enfin la faculté d’accorder aux mots un pouvoir de fiction : la reconnaissance d’une aptitude à faire signe, d’une force inaugurale propre au langage agit sur une enfance. Un mot commence une histoire, crée une attente, germine comme un printemps, annonce le rire ou les larmes, abuse avec bonheur de la confiance qu’une enfance accorde au langage. Dans le temps d’un lecteur, l’enfance change donc de centre d’intérêt : l’anecdote perd en saveur ce que la langue gagne en présence, la littéralité de l’histoire cède sa place à d’autres proximités, comme les jeux du sens littéral et du sens commun — chez Queneau par exemple ; ou le rapport littéral du ton de la phrase à l’anecdote — poussé par Vivant Denon jusqu’à une virtuosité mozartienne… Sans aucun doute, la part littérale et blanche de la lecture reste la plus poète des quatre quoique la plus inconséquente.
Cette réserve vient évidemment de la bile rouge, qu’excite davantage le temps des révélations, des engagements, des prises à parti autant que des réconforts, des alliés et des amitiés imprévus. Tous ceux que les modernes ont mobilisé contre les anciens vivent, mais le savent-ils, dans un temps de la lecture. Entendre le « sens moral » d’un texte, selon les Pères, accorde au signifiant un pouvoir de transfiguration. Le corps ému, ou mieux turbulent, insatisfait du monde, a ses auteurs fétiches et plus encore ses moments de palpitation dans chaque bouleversement romanesque. Hier Les Faux-Monnayeurs puis L’Écume des jours rendaient justice aux insoumissions secrètes, avant que ne leur succèdent, dans le cœur des bacheliers du XXe siècle, les cris d’Artaud ou les accents plus directs de Guérin et de Calet. Le pouvoir d’agir du signifiant passe comme un orage désirable dans les veines du lecteur, multiplie à ses yeux les objets de désir, justice, amour ou gloire, pourvus qu’une fièvre d’action accompagne leur avènement. La lecture expose à la violence avant-gardiste de toutes les passions, approuve la passagèreté de l’effraction. Or, toute métaphore est effraction : des « lits bien faits et régulièrement disposés8 » désignent les tombes d’un cimetière dans La Montagne magique en même temps qu’ils troublent l’idée reçue d’un repos éternel au moyen d’une présence ravivée de la mort. Présence chaque fois ressentie, écrit Proust, à la dernière page d’un livre : « alors quoi ? ce livre, ce n’était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu’aux gens de la vie, […] ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d’eux.9 » Expérience de l’irréversible, répétition de la mort, forment le temps tumultueux d’un sens découvert au-delà du mot, dans l’ordre dangereux des symboles toujours plus tranchés que la polysémie d’une phrase.
Pourtant, parce qu’elle découvre un sens derrière les mots, la lecture allégorique, semble plus vraie, comme semble plus vrai le visage défait de son masque ou, mieux encore, le visage empêché par son masque de L’Homme qui rit. Victor Hugo illustre pour moi la lettre à double sens, il incarne le maître ès allégorie dont les éclats fissurent l’ordre établi d’une lecture embourgeoisée. Bien avant le Surréalisme, sa visite des couvents laisse entendre des religieuses « l’œil fixé sur l’obscurité immobile, agenouillées, éperdues, stupéfaites, frissonnantes, à demi soulevées à de certaines heures par les souffles profonds de l’éternité10 ». Laisserait-on aujourd’hui un réalisateur montrer ces extases ? Quelle éternité possède un tel pouvoir de troubler ? Celle du signifiant où, depuis les sirènes homériques, le désir découvre l’aphrodisiaque le plus ambigu. Une fois encore, la lecture opère une division, non plus entre le monde et ses mythes, mais en moi, entre les logiques du désir et les algorithmes du plaisir. L’enfer de chaque bibliothèque me dispose à choisir entre deux jouissances, celle, familière, vouée à prendre son plaisir, tandis qu’une autre, entraperçue, suppose un abandon plus grand encore — sans doute la fiction ultime de toute fiction — à quelque extase profane sans idole et sans Dieu, un ravissement dirait Marguerite Duras qui distingue avec sûreté entre le plaisir et l’amour.
La lecture étoffe, éploie, exaspère et décuple un pouvoir d’aimer qu’elle met à l’épreuve du signifiant jusqu’à, parfois, l’étourdissement : « Ruisselant d’eau et réfléchissant les rayons du soleil, le noir, dans sa nudité, était aussi éclatant que la robe d’un cheval noir ; il était d’une absolue beauté.11 » Kenzaburo Oé titre avec justesse le recueil dont cette image est extraite : Dites-nous comment survivre à notre folie ? C’est que suivre la bile rouge emmène ailleurs qu’en terre de plaisir, vers ces confins où le verbe se raréfie, soit qu’il se répète, soit qu’il produise les figures d’un excès : ici le croisement de l’homme et du cheval, la forme atroce d’un corps écorché par sa souffrance dans Le Jardin des Supplices de Mirbeau, la logique terrifiante du fantasme accompagnée jusqu’à son terme de mort par Sade. Et bien sûr, dans ce colloque, Bataille. Chaque pulsion éveillée ignore le terme de sa trajectoire comme on ignore l’intimité d’une folie. Et chaque pulsion naît dans une folie que sa naissance élucide partiellement. Folie d’une révolution espérée sans sa Terreur, folie d’une sexualité inouïe sans sa violence, folie d’une extase sans dissolution de soi. Toujours, croire expose à suivre la voie d’une folie, jouir aussi autant qu’aimer. L’allégorie abolit la forme humaine qui pose pour elle, la bile rouge vampirise les chairs qu’elle exalte. Mais c’est à la faveur d’une vitesse de la folie que le lecteur quitte l’image reçue qu’il a de lui.
Aussi le temps de la lecture implique-t-il un don de soi dans un échange à risque : ce que le livre découvre de moi, avec moi, ne s’avère pas a priori pour moi. Dès lors je bovaryse la part de folie qui me fait, en même temps que je demeure comme désir de poème. Ou bien, dans une sorte d’accommodement du texte à ce que je suis déjà, je me satisfait d’une passion triste de moi : la lecture me confirme en quelque sorte, puisque je n’en retiens que mes limites. Ainsi des lecteurs de Péguy qui trouvaient sa Jeanne d’Arc « conforme à la raison, à la nature, à l’histoire, une Jeanne d’Arc catholique, orthodoxe et royaliste12 », ainsi d’un lecteur de Vialatte qui, devenant ce qu’il est déjà, se sent « mieux gaulliste13 », ainsi également de tout lecteur qui ne voudrait que renforcer, retracer ou retrouver les frontières héritées de sa confession, de son parti ou même de sa sexualité, fût-il juif, communiste ou homosexuel. Le temps des passions tristes lui tient lieu de temps de lecture, au long duquel, il n’apprend jamais qu’à se murer.
La lecture entend conduire mon désir, l’informer des possibilités qui le font, le déniaiser indéfiniment des brides dont la bêtise le charge, d’où qu’elle vienne. Ce temps d’emportement indéterminé nourrit l’envie de croire, mais détachée des particularités d’une croyance : lire c’est croire entre les lignes, croire en passant, croire dans le passage, dans la transformation. Le temps de la lecture incite alors à l’hérésie critique, représentée, d’une certaine façon, en France au XXe siècle, par Philippe Sollers : hérétique d’un ordre amoureux dans Une curieuse solitude, d’un ordre romanesque avec Nombres, d’une mode critique quand il étudie La Divine Comédie pendant que Reich est d’actualité, Sollers est « l’hérétique absolu », toujours au commencement d’un Paradis : « voix fleur lumière écho des lumières14 » qu’il poursuit comme Rimbaud son Aube jusqu’au tout récent Mystérieux Mozart. Lire Sollers détache constamment, répond au vœu d’allégorie sans en fixer le credo — et Sollers a lu tous les livres sacrés — autant que lire Sollers attache à la lecture, à la collectivité des livres et des auteurs comme à une ironie supérieure.
Le temps ironique détourne de l’allégorie et des effets de vérité qu’elle dispense, et pour tout dire d’une bêtise de la sincérité : certes, « la lecture est une appréhension absolument sincère de ce qui est le plus réel en soi » écrit Walter Pater, mais avec toute l’ombre que le mot projette : l’appréhension reste à distance de la présence qu’elle atteste. Ce que j’appréhende se livre à moi dans un voilé, dans une réserve que la bile rouge veut ne pas voir, insoucieuse des conseils de Tanizaki dans son Éloge de l’ombre. C’est sans doute la raison qui rend parfois si rude le retour au réel d’un lecteur plus échauffé qu’échaudé. Entre ce que la lecture engage de sincérité et de vérité, un lecteur ouvre le XXe siècle du côté de la seconde : les Cahiers de Paul Valéry font de la lucidité une exigence voire une discipline. Il faut distinguer, écrit-il, deux sortes de livres : les « excitants » et les « aliments ». Une lecture nourricière m’inscrit dans une troisième temporalité, celle de l’Histoire. Le romanesque des mondes possibles n’a de sens qu’à l’intérieur d’un roman du monde réel ainsi qu’Aragon le projetait. Cette troisième dimension de la lecture me rapporte à la collectivité, celle des autres, celle du monde, autant qu’à la mémoire ; elle met à l’épreuve la formation de mon jugement.
Dans La Montagne magique, Thomas Mann campe deux précepteurs érudits qui s’opposent en champions de l’absolu et du relatif. Un duel les oppose en fin de roman où le champion de l’absolu ne charge pas son arme et se laisse tuer : il acquiesce ainsi avec ironie à la vision relativiste de son adversaire qui pourtant le tue. Le corps et le temps de la bile jaune, de l’action mesurée, dessillent le regard sur les particularités des autres. La lecture me transpose en ce lieu intermédiaire où je suis l’objet et le sujet de l’Histoire, plus précisément son témoin, sa conscience partielle. De quelle façon, par exemple, suis-je non pas face à « l’autre » quand je lis, mais plutôt l’autre de ma familiarité à moi-même ? Cette question m’est posée par Kateb Yacine tout au long de Nedjma, par la distance qui m’est commandée à l’égard de l’Algérie autant que du récit. L’écrivain se fait reconnaître à sa manière de m’imposer une lecture plus lente comme si la poétique romanesque impliquait une vitesse idéale d’entendement. Il s’agit là d’une fausse lenteur résultant de vitesses simultanées : la voix des lavandières irlandaises dans le cours d’une Odyssée recommencée fait chœur avec le jargon de Cambridge, des formules de la Genèse, des allusions à l’histoire d’Angleterre, dans un Ulysse où James Joyce invente un lecteur total très au-delà de moi. Mais il ouvre le roman aux ressources d’un palimpseste variable : dans le jeu d’une étrange géologie, des couches souterraines viennent à la surface du récit pour replonger ensuite sans cesser de travailler le texte. Toutefois quel lecteur français pourrait aborder Ulysse sans l’immense travail de Jacques Aubert et de ses collaborateurs dont les notes de fin de volume15 rapportent le récit à quelque bibliothèque documentaire dont Joyce fait son corpus ? Quel lecteur tout court ?
La lecture frôle ici une de ses limites, se découvre toujours inachevée, rapportée à une figure majeure du XXe siècle : le réseau dont Roussel et plus encore Borgès ont exploré la capacité de vertige — Claude Burgelin ajouterait Perec et son immeuble-réseau dans La Vie mode d’emploi. Bien plus que les philosophes, et surtout bien mieux, les romanciers produisent une représentation de la conscience en acte qui attire aussi bien Gilles Deleuze et ses rhizomes que de la conscience inquiète chère à David Lodge : le lecteur identifie donc une conscience possible de soi qu’il approche de livre en livre et sans jamais cesser de la rêver. Le réseau intègre une fuite perpétuelle en même temps qu’une attention multipliée aux bruits, aux images, aux passerelles possibles entre les ordres dont Breton infère une « surréalité ». Le temps du réseau n’a plus de linéarité, c’est un temps spatial, un espace-temps : je lis en même temps ici et là, captivé par l’intelligence de la fragmentation. La lecture fonde alors l’expérience d’un temps plus réel que le temps qui court : dans Les Vagues, par exemple, six voix entrecroisent les images qui, de leur enfance à la vieillesse, composent leur présent. Elles disent, entre l’aube et la nuit d’une journée, le présent de leur six existences où leurs différences de sexe, de goût, d’inscription sociale, leur attachement à une couleur, à un élément, font d’elles les cartographes de la conscience : leurs prédilections les séparent ou les rassemblent selon les couples de la nature et de la ville, de l’irrationnel et du rationnel, du féminin et du masculin, du stable et de l’instable en vagues successives où ces catégories se défont pour laisser sur le sable du récit une course, un couteau ébréché, une abeille, un anneau, une danse, une fleur. Toutes ensembles, les voix de Virginia Woolf confèrent à la conscience les caractères d’une Cité.
L’écrivain a raison : l’espace d’une cité résulte de courses, de coupes approximatives, d’un travail, de boucles, d’un jardinage : c’est l’espace d’une chorégraphie sans sujet qu’un sujet s’efforce de ressaisir. L’écrivain prend son lecteur à témoin d’une limite atteinte par le langage chaque fois qu’il se spécialise. Ainsi Hans Castorp réagit en ingénieur — en ingenium — quand il apprend son affection. Sa lecture d’ouvrages de physiologie, puis d’astronomie, enfin de botanique lui rend sensible l’inadéquation du langage au monde, la méconnaissance dont la connaissance est porteuse. Il subit l’épreuve de langages inadéquats pour dire l’inadéquation de son corps au monde. Amoureux de Clawdia Chauchat, il improvise un discours où les veines de l’aimée, ses yeux, ses poses reçoivent leurs noms de ces mêmes livres savants dans le cours d’une parole qui invente leur enchaînement. Le réseau de la bibliothèque vient secourir l’amoureux parce que le réseau aime les perspectives momentanées, les rapports fortuits qui réfléchissent au plus juste les mouvements d’une conscience dans les bruits de la cité. Car il n’est pas de conscience qui ne soit pleinement politique. Ainsi le Mobile de Michel Butor promène son double sens, motivation et mouvement, dans une Amérique où le jeu des panneaux publicitaires, les couleurs des voitures, les boniments pour touristes, composent à leur insu la mémoire moins enjouée des indiens et des noirs massacrés.
Dans le même temps, la lecture rend justice à l’espèce ou, pour reprendre la formule de Jean-Luc Godard, « sauve l’honneur du réel », même si « la vérité ressemble souvent à une condamnation du monde » comme le pressent Blanchot. Lire délivre une pensée courante, pas encore durcie selon quelque logique conceptuelle et, de là, parfaite, telle qu’elle peut secourir, consoler ou orienter sans le joug du dogme. Deux livres rendent les hommes à la lecture après l’holocauste : Si c’est un homme de Primo Levi et L’Espèce humaine de Robert Antelme. Devenir un homme depuis ce temps du camp de concentration inspire à chacun des auteurs un mouvement analogue : il faut donner à lire plus encore, engager la souffrance la plus souffrante dans un récit. La lecture, avec ces livres, change le statut du lecteur comme s’il existait entre les livres et moi un rapport d’échelle. À la manière de Gulliver, je suis tantôt un géant précautionneux avec les Lilliputiens, tantôt un nain qui amuse les Géants. Primo Levi comme Robert Antelme laissent en mémoire combien je peux être le nain de géants protéiformes sans pouvoir jamais désigner une responsabilité des camps qui consolerait ma mémoire. Mais ces auteurs rendent la lecture à une « incertitude du lendemain » dit Primo Levi, l’avenir du pauvre, dont la lecture sait toute la mélancolie.
L’ironie devient plus sombre et plus vindicative lorsque la mélancolie imprime sa marque à la lecture. Le lecteur a la passion de son inachèvement dont les écrivains les plus grands lui montrent la comédie ou la tragédie qui le bordent. Les relations de la lecture avec la mélancolie ont déjà fait l’objet de plusieurs livres, voire d’une mode, et je limiterai donc là mon propos.
Le lecteur subit parfois la tentation d’un confort humaniste si bien représenté par saint Jérôme lisant dans son studiolo à l’abri du monde. Il est vrai que la lecture cultive tout ce qu’elle donne à éprouver et les parcours en quelque sorte guidés qui la constituent ne prennent sens qu’au moment d’une présence au monde tel qu’il vit. Si la lecture est donc un privilège, accordons-lui qu’elle inquiète assez pour interdire « la paix qui prémunit contre toute tentation de fuir la solitude et les questions essentielles qu’il faut avoir le courage de se poser » rappelle Bohumil Hrabal. Tel L’Inquisiteur de Robert Pinget, la lecture interroge tout le détail d’un être. Elle est finalement le moteur essentiel de ce qu’il nous revient d’être : une interrogation en mouvement dans les quatre temps de notre âge.

Notes

1. Jean Michel Poffet, Les chrétiens et la Bible, Cerf, 1998, p. 43 et sq, rapporte la mise en forme de ces quatre niveaux à Augustin de Dacie au XIIIe siècle, après qu’Origène puis Augustin en avaient commencé l’élaboration plus de huit siècles plus tôt. Je remercie Albert Fachler d’avoir indiqué à l’issue de cette communication combien le débat, notamment autour du sens allégorique, resta inabouti, et de m’avoir appris l’acrostiche « paradis » de l’assyrien pardès formé par les quatre termes de la lectio divina.
2. Jean-Pierre Richard, Pages paysages, Seuil, 1984, p. 247 à 256.
3. Léonce Bourliaguet, Les merveilleuses aventures de Flosco, Société universitaire d’édition et de librairie, 1936 pour le tome I, et dont je découvre que la société d’impression s’appelait « L’émancipatrice ». Par ailleurs des lecteurs reconnaissants militent sur Internet pour la réédition de ses œuvres.
4. Chez Kant par exemple tel que Thomas de Quincey le décrit dans Les derniers jours d’Emmanuel Kant.
5. Michel Butor, Répertoire III, Minuit, p. 259. L’italique est de Michel Butor.
6. Dans Le Chevalier au Lion, à quoi l’on peut ajouter quelques monstres contemporains comme la famille Pîtres chez Richard Millet, P.O.L., ou les jeunes filles martyres de Claude Louis-Combet notamment dans L’âge de Rose, Corti, 1997.
7. Qu’on ne se méprenne donc pas : il m’est insupportable de voir l’accès à la santé se différencier selon le niveau de vie des personnes au point qu’une différence de corps entre richesse et pauvreté se maintient sous nos yeux. En revanche, la richesse de biens ou de dons fait ses preuves dans la fiction comme miroir grossissant des vanités, des passions et des valeurs. Sans argent, Rastignac n’est qu’envie, c’est avec qu’il devient son être le plus authentique, tout comme Emma ne bovaryse vraiment qu’à travers un bal, sa rencontre avec Rodolphe ou ses toilettes de luxe dans une sorte d’ironique cruauté de la richesse.
8. Thomas Mann, La Montagne magique, Fayard, 1961 (1931 pour la première édition), p. 352.
9. Marcel Proust, Sur la lecture, réédité sous le titre Les hautes te fines enclaves du passé, Le temps singulier, 1979, p. 34.
10. Victor Hugo, Les Misérables, Club Français du Livre, T. XI, 1969, p. 397.
11. Kenzaburo Oé, Dites-nous comment survivre à notre folie, « Gibier d’élevage », Gallimard, 1982.
12. François Le Grix, lecteur des Cahiers de Péguy, Tome III, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1992, p. 1585.
13. Hervé Gaymard, quatrième de couverture de son Alexandre Vialatte.
14. Philippe Sollers, Paradis, Seuil, 1981.
15. Ulysse, James Joyce, Bibliothèque de la Pléiade, Tome II, Gallimard, 1995

 

 

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